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TRIBUNAL DE COMMERCE DE LA SEINE

(Présidence de M. Picrrugucs.)

Ga^^ ties Trth/MMX (j et 21 novembre 1837). M. VICTOR HUGO CONTRE LA COMÉDIE-FRANÇAISE.

AUDIENCE DU 6 NOVEMBB£ 1837,

Un pnblic nombreux, et qui se compose en grande partie d'hommes de lettres et d'acteurs, est réuni dans la salle d'audience du Tribunal de commerce. M. Victor Hugo est assis au bureau.

M* Paillard de Villeneuve, avocat de M. Victor Hugo, expose ainsi la demande :

«M. Victor Hugo demande que la Comédie-Française soit condamnée vis-k-vi$ de lui en des dommages-intérêts pour n'avoir pas exécuté les obligations qu*^ trois reprises différentes elle a consenties, et que depuis cinq ans elle a constamment méconnues.

«Est-ce II dire que M. Victor Hugo soit un de ces hommes qui, pour s'imposer k la solitude d'un théâtre, ont besoin de se placer sous la sauvegarde d*un mandement de justice ? Est-ce k dire que la Comédie-Française, dans cette lutte qu'elle soutient contre ses propres engagements , puisse s'en excuser par les sacrifices qu'ils lui imposeraient et rejeter en quelque sorte sur le public lui-même la solidarité d'une résistance et d'un abandon dont il se rend complice? Non, telle n'est pas, de part ni d'autre , la position des parties ; et nos adversaires eux-mêmes n'essayeront pas, k cet égard , de vous donner le change.

«M. Victor Hugo est un de ceux auxquels la Comédie-Française doit ses plus brillants et ses plus profitables succès, un de ceux que, dans ses moments de détresse, elle vient supplier de songer k elle, et autour desquels la foule se presse encore avec un avide enthousiasme. Ces engagements contre lesquels le théâtre vient plaider aujourd'hui, c'est luimême qui les a sollicités. Il sait, il savait encore , qu'il n'y avait pour lui aucun péril k s'y soumettre; et ce n'est pas Ik une des moindres bizarreries de cette cause qu'k côté de l'intérêt privé de M. Hugo se trouve aussi l'intérêt de la Comédie-Française.

«Quel est donc le mot de ce procès ? Quelle circonsunce nous a donc fait k tous deux cette étrange position? C'est ici, messieurs, que la cause prend un caractère de généralité qui l'élève au-dessus des intérêts d'un débat privé et qui la recommande puissamment k vos méditations. Au fond de tout cela, en effet, il y a une question de liberté littéraire, une question de monopole théâtral. Il s'agit de savoir si un théâtre que l'État subventionne, qui vit aux dépens du budget, doit être ouvert k tous 9 ou s'il n'est que le monopole

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exclusif de quelques-uns; s*il est dévolu a tel système dramatique plutôt qu*^ tel autre, et si des engagements cessent d*être sacrés parce qu'ils peuvent blesser ce qu'on appelle des scrupules littéraires. Bizarre position que cellelà, qui semble nous rejeter au temps oîi les arrêts de la justice venaient prêter main-forte aux enseignements d'Aristote; mais cette position , ce n'est pas nous qui l'avons faite , et vous l'allez voir se développer avec chacun des faits de ce procès.

«A l'époque oîi M. Victor Hugo composa MarioH de Lorme et Hermani, deux systèmes littéraires se trouvaient en présence. Les uns, admirateurs exclusifs du passé, n'imaginaient pas que l'esprit humain put aller k côté ni au delà; dans leur impuissance de produire, ils s'étaient dévoués k n'être que d'inhabiles imitateurs, et s'étaient condamnés k tourner perpétuellement autour d'un grand siècle dont ils s'étaient faits les pâles satellites. D'autres, jeunes, ardents, consciencieux, et k leur tête M. Victor Hugo, avaient cru, au contraire, que, tout en admirant les chefs^'œuvre du passé, il pouvait y avoir une nouvelle carrière à frajer; ils s'étaient dit que, dans les arts comme dans la politique, dans la morale comme dans les sciences, chaque époque devait avoir une mission qui lui fût propre; qu'à des mœurs nouvelles, qu'k des besoins nouveaux, il fallait de nouvelles formes, de nouveaux aliments; ils avaient pensé enfin que notre siècle n'était pas tellement déshérité qu'il dût n'être qu'un écho du passé, et qu'il ne pût avoir, lui aussi, son cachet original, son horizon de gloire et d'immortalité.

«Qui se trompait? Qu'importe! A tous la carrière éuit ouverte ; l'opinion publique était W pour voir et pour juger. Vous vous rappelez ces luttes si vives, si acharnées, qui éclatèrent alors. On attendait avec imparience que la scène française fût enfin ouverte \ ce qu'on appelait la nouvelle école.

«Mais cette épreuve devait, k ce qu'il paraît, effrayer ceux qui jusqu'alors étaient en possession de cette scène, qu'ils regardaient comme inféodée k eux seuls, et il fallait k tout prix fermer k de hardis novateurs le seul théâtre sur lequel ils pussent se rencontrer avec leurs adversaires. C'est alors que commença k se manifester contre M. Victor Hugo, et contre ce qu'on appelle son école, cette série d'intrigues, qui depuis n'ont cessé de l'enve-

lopper, qui pendant sept années Pont poursuivi, harcelé, et dont enfin sa pauence lassée vient vous demander aujourd'hui réparation.

«C'était dans le mois de mars 1829, une pétition fut adressée au roi ; elle était signée par sept académiciens, fournisseurs habituels du Théâtre-Français, vieux débris de cette littérature impériale qui se vantait d'avoir eu des parterres de rois, et qui, dans son orgueilleuse naïveté, se figurait ne devoir qu'k son génie l'éclat éphémère qu'avait jeté sur elle son pubhc couronné. Cette pédtion demandait que le Théâtre-Français fût fermé aux productions de l'école nouvelle, et que, notamment, les représentations à*Heniani fussent interdites. Vous savez, messieurs, la réponse que fit le roi Charles X k ces singuliers pétitionnaires : «En fait de littérature, leur dit-il, «je n'ai, comme chacun de vous, messieurs, «que ma place au parterre.» Et Henami obtint cinquante représentations consécutives. Ce furent pour le théâtre les recettes les plus brillantes...»

Ici l'avocat passe en revue les différents traités qui ont été passés entre M. Victor Hugo et la Comédie-Française. Le premier, du 12 août 1832, relatif au drame célèbre intitulé k Rfit somme, stipulait f^Hermani serait repris en janvier 1833. Ce premier traité fut violé. Un second intervint le 10 avril 1835, ^ l'occasion â^An^lo, et il fut stipulé ({u^HerMaMt et Marion de Larme seraient repris dans le courant de l'année. Cette double clause fiit encore violée, malgré les vives réclamations de M. Hugo. Enfin un troisième engagement de M.VEdel, du 12 avril 1837, relatif k la reprise à^Angdc et à*Hernamij est encore inexécuté. Le défenseur, rappelant les divers arrêtés de censure pris contre le Koi s'amme et Antonj, rapprochant les motifs de ces arrêtés de la pétition de 1829 et des discussions littéraires qm s'élèvent chaque année dans les Chambres k l'occasion du budget du Théâtre-Français, et de la menace faite k plusieurs reprises de retirer au Théâtre -F tançais une subvention qu'il profane au contact des novateurs littéraires, s'attache k démontrer que tous ces actes se lient k un système général de monopole et d'exclusion contre une doctrine littéraire qui blesse certaines répugnances et porte ombrage k certaines célébrités.

«Quel serait, en effet, continue le défenseur, le motif de cette violation perpétuelle des

PROCÈS D'ANGELO ET D'HEKNANI

contrats? un intérêt d'argent , une question de recettes? A cela nous répondrons^ chiffres en mains, que les recettes de M. Victor Hugo sont égales, supérieures k celles que le théâtre considère comme les plus fructueuses , celles de M"* Mats. Ainsi la moyenne des quatre-vingt-cinq représenutions de M. Hugo est de deux mille neuf cent quatorze francs vingt-cinq centimes. La moyenne de M'^Mars, dans rhiver de 1835, est de deux mille six cent dix-huit francs.

«Faut-il d'autres preuves de ce système dont je vous parlais ? Pourquoi ne pas vous les donner encore? car ici M. Hugo ne parle pas seulement au nom de son intérêt privé , il parle au nom de tous ceux qui marchent avec lui dans la même carrière, au nom d'une question d'art et de liberté théâtrale; et il faut bien que vous sachiez jusqu'oui peut aller l'abus contre lequel nous venons protester aujourd'hui.

«Parmi les hommes que la faveur publique accompagne de son estime et de ses applaudissements, mais qui ne se rencontrent pas avec M. Victor Hugo dans les mêmes voies littéraires, et qui ne sont pas comme lui sous l'embargo censorial, il en est deux surtout î*), au ulent, k l'habileté desquels plus que personne nous rendons hommage, dont les succès ont été grands et le seront encore. Certes, ce n'est pas d'eux que nous vient la position qui nous est faite. L'exclusion qui pèse sur certains auteurs, qui les repousse malgré des engagements sacrés, est loin de leur pensée; et, si un monopole en découle, ils le subissent plutôt qu'ils ne le préparent. Je suis convaincu même que les deux personnes dont je parle ne se sont point encore aperçues de tout cela. Je veux seulement montrer que la Comédie- Française ne tend k rien moins qu'k déshériter de sa publicité tous ceux dont les doctrines ne sympathisent pas avec la littérature officielle qui leur est imposée.)»

L'avocat met sous les yeux du tribunal une sutistique des diverses représentations du Théâtre-Français, et il examine dans quelle position se trouvent les quarante ou cinquante auteurs dont les ouvrages sont au répertoire.

Voici un extrait de ce curieux document, qui excite quelques marques d'étonnement dans l'auditoire.

'" MM. Casimir Delavigne et Scribe.

«En 1834, sur trois cent soixante-deux représenutions, et déduction fiiite des représentations du vieux répertoire, les deux auteurs dont il s'agit en obtiennent cent quatre-vingts ; pour tous les autres auteurs il ne reste que quarante -cinq jours. En 183 j et 1836, ces deux auteurs ont cent treize, cent quinze jours, tous les autres n'ont que cinquante et cinquante-quatre jours. Enfin, du i" janvier 1837 jusqu'k ce moment, ces deux auteurs ont obtenu cent douze représenutions; trente-quatre seulement ont été accordées aux autres.»

Après avoir fiiit ressortir tout ce qu'il y a de grave dans un pareil abus de la part d'un théâtre que son institution même doit ouvrir k tous les travaux, k tous les succès, après avoir ajouté d'ailleurs que ri:n ne serait plus légitime que de jouer souvent des auteurs qui réussissent beaucoup, k la condition seulement de ne pas exclure d'autres auteurs qui n: réussissent pas moins, M' Paillard de Villeneuve arrive k l'examen des traités en euxm:mes, et s'atuche k jiistifier, dans une discussion lumineuse, les conclusions prises au nom de M. Victor Hugo.

«Cette cause, dit-il en terminant, ne vous ofTre-t-elle pas un étrange spectacle? Depuis huit années, malgré de nombreux et éclaunts succès, malgré la foi due k des engagements sacrés, M. Hugo n'a pu s'ouvrir les portes de ce théâtre, sur lequel cependant il avait jeté quelque gloire; et, tandis que la Comédie- Française lutuit ainsi pour le condamner au silence et k l'oubli , M. Victor Hugo pouvait voir ses œuvres traduites dans toutes les langues; il pouvait apprendre que sur les divers théâtres de l'Europe, k Londres, k Vienne, k Madrid, k Moscou, ses ouvrages éuient glorieusement représentés, couronnés d'applaudissements... C'est seulement en France, dans son pays, qu'il ne lui a pas été donné d'en entendre l'écho.»

M* Delanglc, avocat de la Comcdie-Française prend la parole.

Il se refuse k suivre le défenseur de M. Victor Hugo sur le terrain littéraire. Il ne s'agit, selon lui, que d'une interpréution d'acteur. Il reconnaît que des traités ont été échangés entre M. Victor Hugo et la Comédie-Française mais il plaide la nullité de ces traités. lis ont été signés sans doute par MM.Desmousseaux

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et Jouslin de Lasalley reprenants de la Comédie; mais il manque k leurs signatures^ pour qu'elles soient Talablet, Tapprobation du conseil judiciaire et le visa du commissaire royal.

«Les auteurs sont tenus de distribuer fm double ((tous les r61es de leurs ouvrages». Or, k regard d'Hentans, M. Hugo ne Ta pas fait. Une première distribution fut faite en 1829; mais Michelot, qui remplissait le rôle de Charles-Quint, s'est retiré; M*** Mars a renoncé au rôle de doua Sol. Depuis, M. Victor Hugo n'a fait aucune distribution nouvelle.»

M. Victor Hugo : (c Vdus vous trompez. La distribution a ctc &itc en 1834. Elle est écrite sur les registres du théâtre, de la main même de M. Jouslin de Lasalle. Le râle de Charles-Quint était donné à M. Ligier, qui me l'avait vivement demandé. »

M' Dblanglb : <( J'ignorais le £ait. Mais fût-il exact, il n'y aurait lit qu'une distribution de rôles seulement aux chefs d'emploi, et non en double, comme l'exige le décret.

(( Relativement à An^lo, ajoute M* Delangle, la Comédie - Française a accompli toutes ses obligations; elle a donné les dix représentations stipulées dans le traité de 1835, et, si elle a cru devoir interrompre les représenutions de cet ouvrage, c'est que la dernière recette ayant été au-dessous de quinze cents francs, somme à laquelle s'élèvent les frais de chaque jour, les règlements en autorisent le retrait.

(ï Quant k Marioa de Larme, cet ouvrage fut, il est vrai, en 1829, soumis au comité de lecture du théâtre, et reçu par acclamation. Vous savez que la censure en arrêta les représenutions. En 1831, après l'abolition de la censure, la Comédie-Française voulut représenter cet ouvrage; mais M. Victor Hugo l'avait retiré et donné au théâtre de la Porte- Saint-Martin, pour lequel il avait alors une vive prédilection. Cette pièce fut donc soumise au public. Mais, que M. Victor Hugo me permette de le lui dire, car il est un de ces hommes dont le ulcnt, dont le génie n'est méconnu de personne, et auxquels on peut dire la vérité, Manon de Lorme n'a pas eu un grand succès. »

M. ViCTOi Hugo : «Elle a eu soixante huit représentations.» (Mouvement,)

M* Delangle : « Je n'en persiste pas moins dans ma pensée.» (Om rit,)

Le défenseur du Théâtre soutient que Mariên de Lorme, reçue k l'unanimité par le Comité en 1829, aurait dû être soumise ï une seconde lecture pour rentrer k la Comédie- Française.

M* Paillard de Villeneuve réplique avec force, et examine successivement les fins de non-recevoir apportées par la Comédie-Française. Quant k la nullité des traités pour défaut de capacité du directeur, l'avocat soutient que c'est Ik un moyen de mauvaise foi que le tribunal ne peut admettre. Trois traita ont été faits par les divers directeurs. Tant qu'il s'agissait d'obliger M. Hugo, on les trouvait capables d'agir, et leur prétendue incapacité n'est invoquée que lorsqu'il s'agit de leurs propres obligations. L'avocat soutient d'ailleurs que les prétendues exigences du règlement de Moscou n'ont jamais été exécutées, pas plus en ce qui touche les droits du comité d'administration que la nécessité de distribution d.^ rôles en double, etc. Après avoir discuté en droit la validité des traités, le défenseur établit qu'k l'égard à^Hemami M. Hugo a ^it tout ce qui dépendait de lut pour obtenir l'exécution du traité; et qu'k l'égard de MarîoM de Lorme le traité de 1835 n'exige pas la nécessité d'une lecture, qui n'a jamais lieu d'après les usages du théâtre pour les ouvrages déjk représentés.

L'avocat repousse ensuite le moyen qu'on cherche k tirer des recettes d^Anfflo en reproduisant un eut des chiffres auxquels elles se sont élevées, et qui donnent une moyenne de deux mille trois cents francs. L'avocat termine en demandant une condamnation qui soit tout k la fois une réparation pour M. Hugo et un châtiment pour l'insigne mauvaise foi de la Comédie-Française.

M. Victor Hugo se lève. ( Vif mùMvewtent de curiosité. )

«Messieurs, dit-il, je ne m^attendais pas à parler dans cette affaire. Mon avocat a complètement ruine, dans son argumentation, tout à la fois si éloquente et si précise, l'ctrangc système adopté

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par Favocat du Théâtre-Français , et, s'il ne s'agissait que de moi dans ce procès y je ne prendrais pas la parole $ mais ce n'est pas seulement de moi qu'il s'agit, c'est de la littérature , dont la cause est en ce moment mêlée à la mienne. Je dois donc élever la voix. Parler pour son intérêt privé, c'est un droit, j'aurais facilement renoncé à un droit ; parler pour l'intérêt de tous, c'est un devoir, je ne recule jamais devant un devoir.

«Et, en effet, messieurs, l'attitude que prend le Théâtre-Français dans cette affaire est un grave avertissement pour la littérature dramatique tout entière. Il y a là un système qu'il faut signaler, une leçon dont il importe que tous les auteurs prennent leur part. La loyauté de la Comédie-Française mérite d'être connue.

Mettons-la au grand jour.

«De la singulière défense à laquelle le Théâtre-Français a eu recours , il résulte deux choses. La première, la voici : c'est que le directeur du Théâtre -Français est un homme double. Le directeur du Théâtre-Français a deux visages, l'un pour nous , auteurs 5 l'autre pour vous , tribunal.

«Le directeur du Théâtre-Français . . .

(Ici M. Victor Hugo se retourne vers le barreau, et dit ; «Et je regrette de ne «pas le trouver à cette barre pour confir- «mer mes paroles.» Puis il continue :) Le directeur du Théâtre-Français a besoin de moi; il vient me trouver. Ses recettes baissent, me dit-il, il compte sur moi pour relever son théâtre ; il me demande une pièce j il m'offre toutes les conditions que je pourrai désirer; il me propose un traité; il a pleins pouvoirs; il est le directeur du Théâtre-Français. J'accepte. Je consens à donner la pièce qu'on me demande. Le directeur écrit le traité en entier de sa main ; je le signe , puis il le signe aussi. Voilà un engagement formel , complet, sacré , dites-vous. Non, messieurs, c'est une tromperie.

«Vous l'avez entendu, je ne l'invente

pas, c'est l'avocat du théâtre qui vous l'a dit lui-même, le directeur, qu'il s'appelle Védel ou Jouslin de Lasalle, peu importe , le directeur n'avait pas qualité pour traiter; le directeur est venu chez moi sachant cela; et pourquoi est-il venu chez moi? pour traiter avec moi. J'étais de bonne foi, moi, auteur; lui, directeur, mentait et me trompait. Il y avait derrière lui un décret de Moscou, un règlement des consuls, une ordonnance de 1816, que sais-je! J'ignorais ce décret, ce règlement, cette ordonnance.

Le directeur savait que je l'ignorais, il a profité de mon ignorance. Grâce à mon ignorance , il a obtenu de moi des pièces pour lesquelles d'autres théâtres me faisaient des offres sincères. Quoique sans pouvoir pour traiter, il a traité avec moi ; il m'a trompé, dis-jc, et, vous venez de l'entendre, c'est de cela que la Comédie- Française se vante.

«Qu*est-il arrivé? Moi, auteur, j'ai exécuté religieusement les conventions; j'ai donné, aux époques convenues, les pièces promises; le théâtre, lui, n'a été fidèle qu'à violer ses engagements ; il les a violés trois fois de suite. J'ai cvk beau réclamer, je ne sais si c'est là ce qu'on appelle mettre en d:m:ure, j'ai eu beau réclamer, le théâtre n'a fiait que des réponses évasivcs, le théâtre a élude, le théâtre a promis, le théâtre m'a trompé et promené d'année en année par des commencements d'exécution. Bref, le théâtre n'a pas exécuté. Pourtant, je dois le déclarer, aucun directeur n'avait jamais osé me faire entrevoir même l'ombre de ce système que l'avocat du théâtre vient d'exposer tout à l'heure , — exposer, c'est le mot, — à la face de la justice.

«Après sept ans d'attente, de bons procédés, de patience, de silence, de graves dommages et dans mes ouvrages et dans mes intérêts , je me décide à en appeler aux tribunaux; j'ai recours à la protection de la loi , qui ne doit pas moins couvrir la propriété littéraire que les

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autres proprictcs 5 j'appelle à votre barre, qui? le directeur du Théâtre -Français. Alors, quarrivc-t-il? Messieurs, devant vous le directeur du Théâtre -Français s*cvanouit. L'homme que j'ai vu, qui m'a écrit, qui m'a parlé, qui est venu chez moi , qui avait tout pouvoir, qui a traité et qui a signé, cet homme-là n'est plus qu'une ombre. C'est un être invalide , c'est un individu sans qualité , c'est un mineur. Il a traité, c'est vrai; mais il ne pouvait pas traiter, il y a le décret de Moscou. Il a signé, c'est vrai; mais il ne devait pas signer, il y a le règlement des consuls. Il a donné sa parole, c'est vrai 5 mais comment ai-je pu croire à sa parole? c'est son avocat qui le dit. \^ilà la défense du Théâtre -Français.

N'avais-je pas raison de vous le dire en commençant, messieurs ? le directeur du Théâtre -Français a deux visages. Ces deux visages sont deux masques : avec l'un on trompe les auteurs : avec l'autre on trompe la justice. {Sensatûm.)

«Encore une fois, messieurs, quand je dis le directeur du Théâtre-Français, je n'entends désigner personne, pas plus monsieur tel que monsieur tel. Ce n'est pas l'homme qui a occupé, qui occupe ou qui occupera la position de directeur que j'accuse; c'est la position elle-même, c'est cette situation ambiguë et inqualifiable que je vous signale. D'ailleurs, vous le voyez bien, le directeur du Théâtre -Français est une ombre qui échappe aux auteurs d'une part, et à la. justice de l'autre.

« Ce qui résulte encore de la plaidoirie du théâtre , le voici : c'est que si vous êtes auteur, si vous avez produit à la Comédie- Française quatre-vingt-cinq recettes; si, en présence des frais du théâtre, qui sont de quinze cents francs par jour, ces recettes ont donné une moyenne de deux mille neuf cent quatorze francs, c'està-dire quatre-vingt-cinq fois mille quatre cent quatorze francs de bénéfice pour le théâtre , cela ne signifie rien , absolu-

ment rien. 11 y a dans vos quatre-vingtcinq représentations bien des recettes qui dépassent trois mille, quatre mille, cinq mille francs; qu'importe? S'il s'en trouve dans le nombre une ou deux qui soient au-dessous de quinze cents francs, voilà celles que le théâtre déclarera, voilà celles qu'il dénoncera à la justice, et il poussera sur ces pertes de grands gémissements! En vérité, cela ne fait-il pas pitié ?

«Je n'en dirai pas davantage sur ces chiffres, sur ces chicanes, sur ces misères. Je ne suivrai pas l'avocat du théâtre dans l'inextricable dédale d'arguties oii il a essayé d'enfermer mon bon droit. Je dédaigne, messieurs, toute cette discussion qui est complètement inattendue pour moi, je le déclare, et que M. Védel désavouerait tout le premier, je l'espère pour lui, s'il était présent à cette audience ...»

M* Delanglb : « Je n*ti plaide que d'après les instructions de mon client.»

M. VicTOi Hugo : «Je le crois, mais cela m'étonne , car je connais la loyauté de M. Védel ; il m'est pénible de penser qu'il ait pu consentir à invoquer contre moi à l'audience des arguments dont il paraissait si éloigné dans ses conversations particulières.

«Il est un autre point, messieurs, je le dis en passant, sur lequel je m'étonne que l'avocat de la Comédie -Française n'ait pas de lui-même appelé votre attention : la moyenne des recettes d'Hwnani est de trois mille trois cent douze francs. »

M* Delanglb : « Je n'ai pas ce chiffre.»

M. Victor Hugo : «Trois mille trois cent douze francs, le chiffre est exact. . . et douze centimes, si vous le voulez absolument. (Sourires.)

«Je n'ai plus qu'un mot à ajouter, messieurs, j'ai été de bonne foi dans cette affaire ; la Comédie a été de mau-

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vaisc foi. Chose rare! c'est elle-même qui le déclare et qui fait de sa mauvaise foi son système de défense. J'ai signé des traités qui étaient sérieux pour moi , et que j'ai exécutés; les directeurs successifs du théâtre ont signé des traités qui étaient dérisoires pour eux, et qu'ils ont violés. Ce théâtre a eu souvent besoin de moi ^ il est venu me trouver, je ne cite ici que des faits, des faits que personne n'ignore. Je lui ai rendu des services qu'il ne nie pas ; il m'a répondu par des déceptions qu'il ne nie pas non plus. Vous êtes des juges d'équité, vous apprécierez cette façon d'agir et cette façon de se défendre. Vous apprendrez i ce théâtre, par une condamnation sévère, qu'il est immoral de foire des traités et de les faire invalides exprès pour pouvoir les violer ensuite. Vous briserez le monopole qui confisque ce théâtre au détriment de toute la litté-

rature, à laquelle deux Théâtres-Français suffiraient à peine. \^us n'admettrez pas le système de la Comédie-Française, par pudeur pour elle-même; vous lui apprendrez, puisqu'elle a besoin que la justice le lui apprenne, que la signature de ses directeurs est une signature valable , que la parole de ses directeurs est une parole sérieuse. \^us ne ferez pas à ces directeurs l'injure de leur donner gain de cause en déclarant leur signature nulle et leur parole menteuse. Et moi , messieurs, j'aurai à me féliciter de vous avoir donné une nouvelle occasion de prouver que vos jugements sont tout à la fois l'écho de vos consciences et l'écho de la conscience publique. »

Après cette brillante improvisation, qui est suivie d'un murmure général d'approbation, M. le président annonce que la cause est mise en délibéré pour le jugement être prononcé à quinzaine.

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