SCÈNE ni. — Angelo, la Tisbe
Le récit qu'Angelo fiait à la Tisbe a ctc remanie et récrit en marge. La comparaison des deux versions a son intérêt. Voici quelle était la première :
Angelo. — ... Un homme, un espion, a été trouvé assassiné ce matin quelque part par là, n'importe. Les deux guetteurs de nuit lont relevé. En mourant, — le malheur est que cet homme soit mort, — il a remis pour moi aux deux guetteurs une lettre qu'ils m'ont apportée. C'est une lettre écrite à ma femme par im amant.
La Tisbe. — Qui s'appelle?
Angelo. — La lettre n'est pas signée. Vous me demandez le nom de l'amant.»* C'est justement ce qui m'embarrasse. J'ai deux noms.
La Tisbe. — Comment? Lesquels?
Angelo. — L'homme assassiné n'a dit qu'un nom. Mais les deux guetteurs de nuit, — si vous saviez quelles feices stupides I — ils ont entendu chacun un nom diâcrent. De là deux noms.
La Tisbe. — Et ces deux noms?
Angelo. — Roderigo et Pandolfo.
La Tisbe, à part. — Je respire.
Angelo. — Deux noms qui ne se ressemblent guère pourtant. Il y a quelque méprise. Ce n'est peut-être ni l'un ni l'autre. C'est égal. Il n'existe sous ces deux noms à Padoue que deux jeunes gens, Roderigo Montagnone et Pandolfo Salinguerra. Dans le doute, je les ai toujours Eût saisir et mettre à la question. Mais ils n'avouent rien.
Après la phrase : «Il y a un homme qui a osé lever les yeux sur la femme d'un Malipieri ! » , Angelo reprenait :
... Et savez-vous ce que c'est que les Malipieri, Tisbe? Deux doges, quatre procurateurs de Saint-Marc, un général du golfe, un évcque de CastcUo, dix-sept provéditeurs, vingt podestas, tout le reste sénateurs depuis cinq cents ans. Voilà ce que nous sommes.
Après la phrase : «Le jour oii le lion de Saint-Marc s'envolera de sa colonne, la haine ouvrira ses ailes de bronze et s'envolera du cœur des Malipieri » , le manuscrit ajoutait : — (il met la main sur son cœur) ceci est du bronze aussi.