ACTE III. — RUY BLAS
Les loups pour nuire aux loups font-ils les bons apôtres ? Ouvrez les yeux pour vous, fermez-les pour les autres. Chacun pour soi.
RUY BLAS, se rassurant un peu.
Pourtant, monsieur, permettez-moi, Monsieur de Priego, comme noble du roi, A grand tort d aggraver les charges de TEspagne. Or, il va falloir mettre une armée en campagne j Nous n'avons pas d'argent, et pourtant il le faut. L'héritier bavarois penche à mourir bientôt. Hier, le comte d'Harrach, que vous devez connaître. Me le disait au nom de l'empereur son maître. Si monsieur l'archiduc veut soutenir son droit, La guerre éclatera. . .
L'air me semble un peu froid.
Faites-moi le plaisir de fermer la croisée.
Ruy Blas, pâle de honte et de désespoir, h^ite un moment; puis il fait un effort et se dirige lentement vers la fenêtre, la ferme, et revient vers don Saltuste, qui, assis dans le fauteuil, le suit des yeux d*un air indifférent.
RUY BLAS, reprenant et essayant de convaincre don Salluste.
Daignez voir à quel point la guerre est malaisée. Que faire sans argent.'^ Excellence, écoutez. Le salut de l'Espagne est dans nos probités. Pour moi, j'ai, comme si notre armée était prête. Fait dire à l'empereur que je lui tiendrais tête. . .
DON SALLUSTE, interrompant Ruy Blas et lui montrant son mouchoir qu*il a laissé tomber en entrant.
Pardon! ramassez-moi mon mouchoir.
Ruy Blas, comme k la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse le mouchoir, et le présente à don Salluste.
Don Saltuste, mettant le mouchoir dans sa poche.
— Vous disiez ?, . .
RUY BLAS, avec effort.
Le salut de l'Espagne! — oui, l'Espagne à nos pieds.
Et l'intérêt public demandent qu'on s'oublie.
Ah ! toute la nation bénit qui la délie.
Sauvons ce peuple! Osons être grands, et frappons!
Otons l'ombre à l'intrigue et le masque aux fripons!
4o6 RUY BLAS.
DON SALLUSTE, nonchalamment.
Et d'abord ce n'est pas de bonne compagnie. —
Cela sent son pédant et son petit génie
Que de faire sur tout un bruit démesuré.
Un méchant million , plus ou moins dévoré ,
Voilà-t-il pas de quoi pousser des cris sinistres!
Mon cher, les grands seigneurs ne sont pas de vos cuistres.
Ils vivent largement. Je parle sans phébus.
Le bel air que celui d'un redresseur d'abus
Toujours bouffi d'orgueil et rouge de colère!
Mais bah! vous voulez être un gaillard populaire.
Adoré des bourgeois et des marchands d'esteufe.
C'est fort drôle. Ayez donc des caprices plus neufs.
Les intérêts publics.^ Songez d'abord aux vôtres.
Le salut de l'Espagne est un mot creux que d'autres
Feront sonner, mon cher, tout aussi bien que vous.
La popularité ? c'est la gloire en gros sous.
Rôder, dogue aboyant, tout autour des gabelles.^
Charmant métier! je sais des postures plus belles.
Vertu ? foi ? probité ? c'est du clinquant déteint.
C'était usé déjà du temps de Charles-Quint.
Vous n'êtes pas un sot 5 faut-il qu'on vous guérisse
Du pathos? Vous tétiez encor votre nourrice,
Que nous autres déjà nous avions sans pitié,
Gaîment, à coups d'épingle ou bien à coups de pié.
Crevant votre ballon au milieu des risées.
Fait sortir tout le vent de ces billevesées!
Mais pourtant, monseigneur...
DON SALLUSTE, avec un sourire glacé.
Vous êtes étonnant.
Occupons-nous d'objets sérieux, maintenant.
D*un ton bref et impérieux.
— Vous m'attendrez demain toute la matinée Chez vous, dans la maison que je vous ai donnée. La chose que je fais touche à l'événement. Gardez pour nous servir les muets seulement. Ayez dans le jardin, caché sous le feuillage. Un carrosse attelé, tout prêt pour un voyage.