ACTE III. — RUY BLAS
J'aurai soin des relais. Faites tout à mon gré.
— Il vous faut de l'argent, je vous en enverrai. —
Monsieur, j'obéirai. Je consens à tout faire. Mais jurez-moi d'abord qu'en toute cette affaire La reine n'est pour rien.
DON SALLUSTE, qui jouait avec un couteau d'ivoire sur la uble, se retourne k demi.
De quoi vous mêlez-vous ?
RUY BLAS^ chancelant et le regardant avec épouvante.
Oh ! VOUS êtes un homme effrayant. Mes genoux ^ Tremblent. . . Vous m'entraînez vers un gouffre invisible. Oh! je sens que je suis dans une main terrible! Vous avez des projets monstrueux. J'entrevoi Quelque chose d'horrible. . . — Ayez pitié de moi ! Il faut que je vous dise, — hélas! jugez vous-même! V)us ne le saviez pas! cette femme, je l'aime!
DON SALLUSTE, froidement.
Mais si. Je le savais.
Vous le saviez!
DON SALLUSTE
Pardieu !
Qu'est-ce que cela fait ?
RUY BLAS, s'appuyant au mur pour ne pas tomber, et comme se parlant k lui-même.
Donc il s'est fait un jeu, Le lâche, d'essayer sur moi cette torture! Mais c'est que ce serait une affreuse aventure !
Il lève les yeux au ciel.
Seigneur Dieu tout-puissant! mon Dieu qui m'éprouvez. Épargnez-moi, Seigneur!
Ah çà, mais — vous rêvez!
Vraiment! vous vous prenez au sérieux, mon maître. C'est bouffon. Vers un but que seul je dois connaître.
4o8 RUY BLAS.
But plus heureux pour vous que vous ne le pensez ,
J'avance. Tenez-vous tranquille. Obéissez.
Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète,
Je veux votre bonheur. Marchez, la chose est faite.
Puis, grand'chosc après tout que des chagrins d'amour!
Nous passons tous par là. C'est l'affaire d'un jour.
Savez-vous qu'il s'agit du destin d'un empire ?
Qu'est le vôtre à côté.^^ Je veux bien tout vous dire,
Mais ayez le bon sens de comprendre aussi, vous.
Soyez de votre état. Je suis très bon, très doux.
Mais, que diable! un laquais, d'argile humble ou choisie,
N'est qu'un vase où je veux verser ma fantaisie.
De vous autres, mon cher, on fait tout ce qu'on veut.
Votre maître, selon le dessein qui l'émeut,
A son gré vous déguise, à son gré vous démasque.
Je vous ai fait seigneur. C'est un rôle fantasque,
— Pour l'instant. — Vous avez l'habillement complet.
Mais, ne l'oubliez pas, vous êtes mon valet.
Vous courtisez la reine ici par aventure,
Comme vous monteriez derrière ma voiture.
Soyez donc raisonnable.
RUY BLAS, qui Ta écouté avec égarement et comme ne pouvant en croire ses oreilles.
O mon dieu! — Dieu clément!
Dieu juste! de quel crime est-ce le châtiment.'^ Qu'est-ce donc que j'ai fait.'* Vous êtes notre père. Et vous ne voulez pas qu'un homme désespère ! Voilà donc où j'en suis! — Et, volontairement. Et sans tort de ma part, — pour voir, — uniquement Pour voir agoniser une pauvre victime.
Monseigneur, vous m'avez plongé dans cet abîme! Tordre un malheureux cœur plein d'amour et de foi. Afin d'en exprimer la vengeance pour soi !
Se parlant k lui-même.
Car c'est une vengeance! oui, la chose est certaine! Et je devine bien que c'est contre la reine! Qu'est-ce que je vais faire? Aller lui dire tout? Ciel ! devenir pour elle un objet de dégoût Et d'horreur! un Crispin, un fourbe à double face! Un effronté coquin qu'on bâtonne et qu'on chasse! Jamais! — Je deviens fou, ma raison se confond!
Une pause. Il rêve.
O mon Dieu! voilà donc les choses qui se font!