ACTE V. — LE TIGRE ET LE LION
J ai poussé le verrou depuis longtemps déjà. —
Marquis, jusqu'à ce jour Satan te protégea,
Mais, s'il veut t'arracher de mes mains, qu'il se montre.
— A mon tour! — On écrase un serpent qu'on rencontre.
— Personne n'entrera, ni tes gens, ni l'enfer! Je te tiens écumant sous mon talon de fer!
— Cet homme vous parlait insolemment, madame.? Je vais vous expliquer. Cet homme n'a point d'âme. C'est un monstre. En riant hier il m'étouffait.
Il m'a broyé le cœur à plaisir. Il m'a fait Fermer une fenêtre, et j'étais au martyre! Je priais! je pleurais! je ne peux pas vous dire.
Au marquis.
Vous contiez vos griefs dans ces derniers moments.
Je ne répondrai pas à vos raisonnements,
Et d'ailleurs — je n'ai pas compris. — Ah ! misérable !
Vous osez, — votre reine, une femme adorable!
Vous osez l'outrager quand je suis là! — Tenez,
Pour un homme d'esprit, vraiment, vous m'étonnez!
Et vous vous figurez que je vous verrai faire
Sans rien dire! — Écoutez, quelle que soit sa sphère.
Monseigneur, lorsqu'un traître, un fourbe tortueux.
Commet de certains faits rares et monstrueux.
Noble ou manant, tout homme a droit, sur son passage,
De venir lui cracher sa sentence au visage.
Et de prendre une épée, une hache, un couteau ! . . . —
Pardieu! j'étais laquais! quand je serais bourreau.^
Vous n'allez pas frapper cet homme ?
Je me blâme D'accomplir devant vous ma fonction, madame. Mais il faut étouffer cette affaire en ce lieu.
Il pousse don Sallustc vers le cabinet.
— C'est dit, monsieur! allez là dedans prier Dieu !
DON SALLUSTE
C'est un assassinat!
Crois-tu ?
DON SALLUSTE, désarmé^ et jeunt un regard plein de rage autour de lui.
Sur CCS murailles Rien ! pas d'arme !
A Ruy Blas.
Une cpéc au moins!
Marquis! tu railles!
Maître! est-ce que je suis un gentilhomme, moi? Un duel ! fi donc! je suis un de tes gens à toi, Valetaille de rouge et de galons vêtue. Un maraud qu'on châtie et qu'on fouette, — et qui tue! Oui, je vais te tuer, monseigneur, vois-tu bien? Comme un infâme! comme un lâche! comme un chien !
LA REINE
Grâce pour lui !
RUY BLAS, k la reine, saisissant le marquis.
Madame, ici chacun se venge.
Le démon ne peut plus être sauvé par l'ange !
LA REINE, k genoux.
Grâce !
DON SALLUSTE, appelant.
Au meurtre ! au secours !
RUY BLAS, levant Vépée,
As-tu bientôt fini ?
DON SALLUSTE, se jetant sur lui en criant.
Je meurs assassiné! Démon !
RUY BLAS, le poussant dans le cabinet.
Tu meurs puni !
Ils disparaissent dans le cabinet, dont la porte se referme sur eux. LA REINE, ro&tée seule, tombant demi-morte sur le fauteuil.
Ciel!
Un moment de silence. Rentre Ruy Blai, pâle, sans épée.