DEUXIÈME PARTIE. — LE MENDIANT
Ce qu'elle dit tout bas, je le crie à voix haute. Je suis votre empereur, je ne suis plus votre hôte. Soyez maudits! je rentre en mes droits aujourd'hui, Et, m'étant châtie, puis châtier autrui.
Il aperçoit les deux margraves Platon et Gilissa, et marche droit ï eux.
Marquis de Moravie et marquis de Lusace,
Vous sur les bords du Rhin! est-ce là votre place .-^
Tandis que ces bandits vous fêtent en riant.
On entend des chevaux hennir à Torient.
Les hordes du Levant sont aux portes de Vienne.
Aux frontières, messieurs! allez! Qu'il vous souvienne
De Henri le Barbu, d'Ernest le Cuirassé.
Nous gardons le créneau j vous gardez le fossé.
Allez!
Apercevant Zoaglio Giannilaro.
Giannilaro! ta figure me gêne.
Que viens-tu faire ici? Génois, retourne à Gêne!
Au pendragon de Bretagne.
Que nous veut sire Uther.»* Quoi! des bretons aussi ! Tous les aventuriers du monde sont ici !
Aux deux marquis Platon et Gilissa.
Les margraves paieront cent mille marcs d'amende.
Au comte Lupus.
Grande jeunesse, mais perversité plus grande. Tu n'es plus rien! je mets ta ville en liberté.
Au duc Gerhard.
La comtesse Isabelle a perdu sa comté.
Le larron, c'est toi, duc! Tu t'en iras à Bâlej Nous y convoquerons la chambre impériale. Et là, publiquement, prince, tu marcheras Une lieue en portant un juif entre tes bras.
Aux soldats.
Délivrez les captifs! et, de leurs mains d'esclaves. Qu'ils attachent leur chaîne au cou de ces burgraves!
Aux burgraves.
Ah! VOUS n'attendiez point ce réveil, n'est-ce pas.^ Vous chantiez, verre en main, l'amour, les longs repas j Vous poussiez de grands cris et vous étiez en joies 5 Vous enfonciez gaîment vos ongles dans vos proies j Vous déchiriez mon peuple, hélas! qui m'est si cher. Et vous vous partagiez les lambeaux de sa chair!
Tout à coup... tout à coup, dans Tantrc inaccessible, Le vengeur indigné, frissonnant et terrible, Apparaît 5 Tempereur met le pied sur vos tours. Et Taigle vient s'abattre au milieu des vautours!
Tous semblent frappés de consternation et de terreur. Depuis quelques instants Job est entré et s'est mclé en silence aux chevaliers. Magnus seul a écouté Tempereur sans trouble, et n*a cessé de le regarder fixement pendant qu'il a parlé. Quand Barberousse a fini, Magnus le regarde encore une fois de la tcte aux pieds, puis son visage prend une sombre expression de joie et de fureur.
MAGNUS, l'œil fixe sur l'empereur.
Oui, c*est bien lui! — vivant!
Il écarte d'un geste formidable les soldats et les princes, marche au fond, franchit en deux pas le degré de six marches, saisit de ses deux poings les créneaux de la galerie, et cric au dehors d'une voix tonnante :
Triplez les sentinelles!
Les archers au donjon! les frondeurs aux deux ailes! Haut le pont! bas la herse! Armez les mangonneaux! Mille hommes au ravin! mille hommes aux créneaux! Soldats! courez au bois, taillez granits et marbres, Prenez les plus grands blocs, prenez les plus grands arbres, Et sur ce mont, qui jette au monde la terreur, Faites-nous un gibet digne d*un empereur!
Il redescend.
Il s'est livre lui-même. Il est pris!
Croisant les bras et regardant l'empereur en face.
Je t'admire!
Où sont tes gens.'^ où sont les fourriers de l'empire.^ Entendrons-nous bientôt tes trompettes sonner.^ Vas-tu, sur ce donjon que tu dois ruiner. Semer dans les débris où sifflera la bise. Du sel comme à Lubeck, du chanvre comme à Pise? Mais quoi! je n'entends rien. Serais-tu seul ici.^ Pas d'armée, ô César! Je sais que c'est ainsi Que tu fais d'ordinaire, et que c'est de la sorte Que, l'épée à la main, seul, brisant une porte, Criant tout haut ton nom, tu pris Tarse et Corij Il t'a suffi d'un pas, il t'a suffi d'un cri Pour forcer Gêne, Utrecht, et Rome abâtardie j Iconium plia sous toij la Lombardie Trembla, quand elle vit, à ton souffle d'enfer, Frissonner dans Milan l'arbre aux feuilles de ferj Nous savons tout cela 5 mais sais-tu qui nous sommes.^
Montrant les soldats.
Je t'écoutais parler tout à l'heure à ces hommes.