LE POËTE
Suis Barbcrousse, 6 Job! Frères, allez tout seuls. De vos manteaux de rois faites-vous deux linceuls. Ensemble l'un sur l'autre appuyant votre marche, De la vieille Allemagne emportez tous deux l'arche! O colosses! le monde est trop petit pour vous. Toi, solitude, aux bruits profonds, tristes et doux. Laisse les deux géants s'enfoncer dans ton ombre ! Et que toute la terre, en ta nuit calme et sombre. Regarde avec respect, et presque avec terreur. Entrer le grand burgrave et le grand empereuri
15 octobre 184».
NOTE
Si l'auteur pouvait penser que ces notes tiendront une place, si petite qu'elle soit, dans l'histoire littéraire de notre temps, il leur donnerait des développements qui ne seraient pas inutiles peut-être à l'art théâtral. Il expliquerait, par exemple, dans tous SCS détails, cette belle mise en scène des Burzraves, qui a fiait tant cf'honneur à la Comédie-Française. Jamais pièce n'a été montée avec plus de soin et représentée avec plus d'ensemble. On a remarqué avec quelle intelligence vive et adroite ont été dites par tous la scène des esclaves et la scène des burgraves. M. Drouville s'est particulièrement distingué dans le rôle de Hatto. M"*'Brohan et Garique ont su, à Force de grâce et d'esprit, convertir en des figures animées et vivantes les silhouettes à demi entrevues de Lupus et de Gorlois. M"*Denain, qui a su rendre d'une manière si complète, et sous son double aspect, le rôle de Régina, a été pleine de charme dans sa mélancolie et pleine de charme dans sa joie.
M. GefFroy, qui, comme peintre et comme comédien, est deux fois artiste et artiste émincnt, a imprimé au personnage d'Otbert cette physionomie fatale que les poCtes comme Shakespeare savent rcvcr et que les acteurs comme M. Gcffroy savent réaliser.
Les trois vieillards. Job, Barbcrousse et Magnus, ont été admirablement représentés par MM. Beauvallet, Ligier et Guyon. M. Guyon, qui est un artiste de haute taille par l'intelligence comme par la stature, a puissamment personnifié Magnus. Quand il apparaît au seuil du donjon avec sa belle et noble tcte , son habit de fcr et sa peau de loup sur les épaules, on croirait voir sortir de l'église de Fribourg en Brisgau le vieux Berthold de Zxhringen , ou de la collégiale de Francfort le formidable Gunther de Schwarzbourg. M. Ligier, qui a reproduit avec une si haute poésie la figure impériale de Barberousse , a su dans ce râle , qui restera comme une de ses plus belles créations , être tour à tour simple et grand , paternel et pensif, majestueux et formidable. Au deuxième acte , dans son apostrophe aux burgraves , il soulève des acclamations enthousiastes et unanimes. M. Beauvallet, qui a une grande puissance parce qu'il a un grand talent, a déployé dans Job toutes les nuances de son intelligence si riche, si étendue et si complète. Il a été patriarche au premier acte, héros au deuxième, père au dernier. M. Beauvallet a partout été superbe et dramatique. Ajoutons qu'il y a dans le rôle de Job, au deuxième acte, par exemple, des moments de bonhomie et de familiarité que ce rare et excellent acteur a su rendre avec une sorte de grâce sénile pleine de grandeur. M. Beauvallet et M. Ligier, en représentant les deux frères, se sont montrés frères par le talent et ont été frères par le succès.
Pour exprimer le personnage de Guanhumara, il fallait tout à la fois une composition savante et une inspiration profonde. M"* Mélingue a eu ce double mérite au degré le plus éminent. Imposante sous ses cheveux blancs, magnifique sous ses haillons, pathétique, et on poiurait presque dire intéressante dans sa haine, elle a réalisé merveilleusement l'idéal de l'auteur, la statue qui marche et qui regarde avec un regard de vipère. M™* Mélingue n'a reculé devant aucune des difficultés de son rôle. Toute jeune comme elle est, elle a pourtant pris liardiment et franchement l'âge de Guanhumara j mais, dans cette transformation même, elle a su conserver les lignes les plus sculpturales et les plus pures. En renonçant pour un moment à être jolie, elle a su rester belle.
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