DES
BUKGKAÎ^ES.
Le Reliquat des Burgraves n'est pas seulement le plus abondant que nous possédions, c'est aussi le plus important par sa haute qualité littéraire, et c'est celui qui nous fait le mieux suivre la marche du travail dans le cerveau du poète. On y assiste en quelque sorte à la genèse des Burgraves,
A des amis qui lui demandaient pourquoi dans son drame il avait fait de ses principaux personnages des vieillards, Victor Hugo expliquait que, lors de son voyage au Rhin , errant à travers les burgs en ruines et rêvant de prendre l'un de ces burgs pour théâtre de quelque tragédie, il avait aussitôt songe au grand ennemi des Burgraves, à Frédéric Barberousse, figure épique et lointaine, plus réelle peutêtre pour la poésie que pour l'histoire. Tout de suite alors la légende de la mystérieuse apparition de Barberousse après sa mort s'était présentée à son esprit : ne serait- il pas teau de faire réellement revivre dans son œuvre le revenant impérial? Seulement, Barberousse, à cette époque, était nécessairement un vieillard, et, nécessairement aussi, il avait fiallu, en le plaçant dans un milieu plus récent, lui faire retrouver des survivants de son âge, rattachés à lui par des sentiments anciens d'amour ou de haine.
La conception était originale et grande; mais le sujet complexe et le caractère légendaire de l'œuvre n'étaient pas sans présenter dans l'exécution de sérieuses difficultés. Il fallait rester clair en menant de firont, en mêlant deux actions, l'une actuelle, l'autre antérieure; il fallait rester vrai en faisant agir et parler des héros épiques et surhumains, forcément plus grands que nature. Il s'ensuit que le poète dut s'y reprendre à plusieurs fois pour réaliser son rcve et se satisfaire lui-même. Il trouvait des motife qu'il essayait, des incidents auxquels il renonçait ensuite; il fit et refit des moitiés d'acte, simplifia le plan, changea les situations, modifia les personnages. Cependant, quand il lui venait une idée, quand il imaginait une scène, il ne se contentait pas, comme eût fiait tout autre, d'en prendre une note sommaire; lui, sur l'heure, avec son admirable puissance verbale, il exprimait l'idée, il écrivait la scène. L'heureux résultat de tout ce travail préliminaire est qu'il reste, pour les seuls Burgraves, près de six cents vers inemployés. Six cents vers inédits de Victor Hugo! Inutile de dire avec quel soin on a recueilli ici ces scories;
RELIQUAT DES BUKGKAVES. 585
elles sont d'or, et non moins précieuses à coup sûr que les états si recherchés d'un Rembrandt.
Pour commencer, nous avons tout un Prologue des Burgraves.
Victor Hugo avait d'abord juge ce prologue nécessaire pour bien exposer les événements et les personnages de l'action passée, et, sauf la scène finale, il l'avait écrit tout entier. Il préféra ensuite réduire son drame à trois actes, soit pour lui donner plus d'unité, soit pour justifier le sous-titre Trilogie qu'en souvenir d'Eschyle il voulait inscrire en tcte de son poème. Il supprima donc le prologue presque achevé, y reprenant seulement les morceaux et les récits utiles à l'exposition, qu'il replaça dans la scène des captife par laquelle il ouvrait le premier acte.
Le prologue retranché offrait pourtant plus d'un avantage : il avait son action et son intérêt propres qui tenaient l'attention en éveil; ceux qui allaient être captifs étaient des voyageurs encore libres, perdus dans la montagne, et inquiets de se savoir dans le voisinage d'un château mal famé d'où, pouvait sortir pour eux quelque embuscade; leurs discours anxieux sur le mystérieux burg donnaient déjà au spectateur envie d'y pénétrer.
Quoi qu'il en soit, le voici en son entier ce dramatique Prologue qui encadrait à merveille ces beaux récits. On va voir que, même en dehors des récits, le cadre a gardé sa valeur.