‹ Œuvres complètes. ThéatreChapitre 309 sur 336 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

[Une gorge de montagne que couvre en ce moment un épais brouillard. Un convoi de voyageurs, marchands, étudiants, s*y arrête f".]

[kunz.]

Le brouillard cache tout, les monts et les campagnes. L'œil s'y perd.

[teudon.]

Les bandits infestent ces montagnes.

Qu^on ne fasse aucun bruit. — Jossc, dis aux valets Qu'ils ôtent les grelots du cou de leurs mulets. Du diable si je puis deviner où nous sommes !

[jossius.] Nous sommes tous fort las, les mulets et les hommes.

[teudon.] Va. Nous campons ici.

[kunz.]

Quel brouillard!

'•^ Le manuscrit du Prologue, écrit rapidement en brouillon, omet et les noms des personnages et les indications scéniques.

[HAQiJIN.]

Quel ennui ! Impossible d'aller plus loin pour aujourd'hui.

[teudon.] Buvons, causons.

fils s'insullcnt.]

Tiens, Karl, achève ton histoire.

[Karl disait alors l'étrange vision qu'avait eue le comte Max de Frédéric Barberousse endormi dans la grotte du Malpas. Ce récit superbe ouvrait ainsi le drame et sur-le-champ mettait le spectateur de plain-pied dans la légende. Puis s'enchaînaient les propos et les souvenirs des voyageurs, absolument tels qu'ils ont été reportes dans la pièce; Teudon racontait la tragique aventure de Sfrondati et de son maître 5 Jossius, interrogé par ses compagnons, leur parlait des grandes guerres d'autrefois. Mais ici , heureuse aubaine du Prologue, le récit de Jossius donnait un développement magnifique au combat de Job et de Barberousse, très réduit dans le drame. Victor Hugo, oubliant qu'il écrivait pour le théâtre, avait prêté aux deux héros «une stature énorme» qu'aucun acteur n'eût assurément atteinte , et il avait décrit un duel de géants pareil au duel d'Olivier et de Roland dans l'île du Rhône. Cette belle page est comme un prélude de la Ugtnâe des Siècles; c'est l'entrée du poète dans l'épopée.]

[gONDICARIUS, à Jossius.]

\l)us étiez de ces braves,

Vous souvient-iî .^.

[jossius.]

C'étaient des guerres de géants I Les Burgraves entre eux se prêtaient tous main-forte. Il fallait emporter chaque mur, chaque porte. Lutter avec le fer, lutter avec les dents. Le combat au dehors recommençait dedans. . . Dieu! quels assauts! Souvent, dans l'ombre et la fumcc. Le château, pris enfin, s'écroulait sur l'armée. Certes, je m'en souviens! — Je puis même à mon tour Vous conter qu'en son fort nous assiégions un jour Un burgrave, un bandit levant haut sa bannière. Comte chez l'empereur, lion dans sa tanière. On fit brèche. On donna l'assaut. Tout le premier, Masqué, mais reconnu de tous à son cimier, Frédéric s'élança sur l'échelle ébranlée 5 On le suivit 5 ce fut une afteuse mêlée. Malgré l'huile et le plomb qui pleuvaient à l'entour, Barberousse parvint au sommet de la tour. Tout fuyait. Frédéric, sur cette plate-forme, Ne trouva qu'un guerrier d'une stature énorme,

RELIQUAT DES BUKGKAVES. 587

Seul, et tenant en main comme on tient un épieu

Un grand sceptre dont l'aigle ^tait rougie au feu.

Il en frappait nos rangs comme un homme qui Êiuche.

L'empereur, arrachant le gant de sa main gauche,

Allait le lui jeter, quand ce baron d'enfer

Lui brûla sa main nue avec l'aigle de fer.

L'empereur frémissant poussa deux cris horribles.

Il saisit le g6int entre ses poings terribles.

Et l'ctreignit si fort sur son corset d'airain

Que son talon fit choir deux créneaux dans le Rhin.

Ce spectacle un moment suspendit la bataille.

Le burgrave, étouffe, vaincu malgré sa taille.

Tomba de sa hauteur, sans haleine et sans voix.

Frédéric, — je l'ai vu tout comme je vous vois, —

Avant de le frapper lui leva sa visière.

Tout à coup l'empereur fit un pas en arrière ,

De surprise et de haine il parut ébloui ,

Laissa tomber sa hache et s'ccria : C'est lui !

Puis il dit : — Lève-toi! va! suis ta destinée!

Je t'attends, misérable, à ta centième année! —

L'autre alors éclata de rire, et répondit :

— César! plus que jamais je te hais! sois maudit! —

Et nous restâmes là, tous, croyant voir un rêve.

Comme si saint Michel, debout, tenant le glaive.

Terrible, l'œil en flamme et le pied sur Satan,

Soudain jetait l'épée et lui disait : Va-t'en!

[L'entretien continuait ainsi sur Barbcroussc, et l'on agitait la question de savoir s'il s'était, oui ou non, noyé dans le Cydnus. En ce moment, survenait vivement im des voyageurs.]

[ARNOLD

Je vous admire tous! vraiment! je vous le dis! Vous êtes dans les monts des chevaliers bandits. Errants, perdus, fort loin de toute trace humaine 5 Le brouillard vous aveugle et le hasard vous mène 5 Peut-être une embuscade en cette ombre vous suit 5 Tout vous menace ici, la tempête, la nuit. Le ravin, la forêt, les voleurs, les burgraves, Et votre grave affaire en des périls si graves. Le souci sérieux dont je vous vois rêvant. Le voici : Barberousse est-il mort ou vivant.'^

[haqxjin.] Ah! voilà ce poltron d'Arnold!

[ARNOLD

O pauvres tctcs !

Pouvc2-vous seulement reconnaître où vous êtes ? Non. Je ne suis pas seul à m'alarmer ainsi. Tout à l'heure, tenez, j'ai parlé près d'ici A la vieille, tu sais, Hermann?

[hermann.]

Ah! l'étrangère Que les uns disent folle et les autres sorcière. Qui voyage avec nous depuis près d'un grand mois Et ramasse partout des herbes dans les bois ?

[rollon.]

On ignore son nom, on ignore son âge.

Elle vient de très loin , si j'en crois son visage Brûlé par le soleil et creuse par le temps. Je ne sais pas pourquoi, j'en ai peur.

[ARNOLD

Je l'entends Marcher toujours la nuit.

[rollon.]

Son œil sombre et morose Sans cesse à l'horizon va cherchant quelque chose.

[haqxjin.]

Sa science pourtant te fut bonne, Rollon, Le jour où ce serpent te mordit au talon.

[rollon.]

Oui, je lui dois la vie. Eh bien, elle m'effraie. Son silence, son air, sa tristesse d'orfraie. Son regard profond, clair, et terrible parfois. Sa science sans fond à laquelle je crois, Tout cela m'épouvante.

[teudon.]

Elle sait plus de choses Que l'on n'en doit savoir.

[gondicarius.]

Parle-lui, si tu l'oses; Car la voici qui vient.

RELIQUAT DES BUKGKAVES. 589

[ARNOLD

Tcudon, dcmandc-lui Si nous ne courons pas de danger aujourd'hui, Et si ce campement est sûr.

[Parait Guanhumara, les yeux fixes à terre.]

[teudon.]

Hé! la sorcière!

Où sommes-nous ?

[guanhumara.]

Je vois le bois et la bruyère Comme toi. Voilà tout.

[teudon.]

Crois-tu qu'en ce vallon Nous faisons sagement de camper?

[guanhumara.]

C'est selon.

[rollon.] Que regardes-tu là.^

[guanhumara.]

Cet oiseau qui s'envole.

[teudon.] Que nous prcsage-t-il ?

[guanhumara.] Rien de bon.

[hermann.]

Elle est folle!

[guanhumara.] Le burgrave est le loup 5 l'agneau, c'est le marchand.

[teudon.] Que nous conseilles-tu.'*

[guanhumara.]

De partir sur-le-champ.

[Elle passe.]

Go€)gIe

[ARNOLD.] Hc bien, qu'en dites-vous?

[teudon.]

Je dis que cette femme Avec ses quatre mots m'a glacé jusqu'à l'âme. Partons, ma foi, partons !

[hermann.]

Partir! à quel propos?

Riez de cette folle et restez en repos. D'où vient-elle? mystère I où va-t-elle? problème! Elle ne parait pas le savoir elle-même. Et c'est de sa fiayeur que nous nous occupons ! Ce campement est sûr et je vous en réponds. Restons-donc !

[plusieurs voix.]

Oui, restons!

[Entre Swan effaré.] [SWAN.]

J'accours, à perdre haleine.

Mes amis ! Tout à l'heure un moine dans la plaine Passait, se hâtant fort. J'ai crié : Bon vieillard. Est-il quelque château derrière ce brouillard?

— Oui, m'a-t-il dit. — Le nom de ce château, mcssirc? Le moine a répondu : — Je ne puis vous le dire.

Car c'est un nom maudit qu'on ne prononce pas. Le pape le défend. Puis il m'a dit tout bas :

— Ecoutez-moi. Ce roc, bâti sur un abîme. Après avoir, dit-on, vu jadis un grand crime, Resta quinze ans désert, et puis fut démoli Par l'Ordre teutonique^ enfin les ans, l'oubli, L'e&çaient, quand un jour, le maître, homme fantasque. Ayant changé de nom comme on change de masque,

Y revint. Depuis lors, du démon possédés.

Ces murs mystérieux ne sont plus regardés

Que par des yeux troublés d'horreur et d'épouvante. —

Cela dit, le vieillard m'a quitté.

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