‹ Œuvres complètes. ThéatreChapitre 8 sur 336 · SCENE VL L'HOMME, FABIANO FABIANI · texte numérisé non relu

SCENE VL L'HOMME, FABIANO FABIANI

L'HOMME, arrcunt Fabiano.

Un mot, s'il vous plaît.

FABIANI

On me parle, je crois. Quel est ce maraud ? qui es-tu r

L'HOMME

Ce qu'il VOUS plaira que je sois.

FABIANI

Cette lanterne éclaire mal. Mais tu as un bonnet jaune, il me semble, un bonnet de juif? Est-ce que tu es un juif?

Oui, un juif. J'ai quelque chose à vous dire.

FABIANI

Comment t'appclles-tu ?

L'HOMME

Je sais votre nom, et vous ne savez pas le mien. J'ai l'avantage sur vous. Permettez-moi de le garder.

FABIANI

Tu sais mon nom, toi? cela n'est pas vrai.

L»HOMME

Je sais votre nom. A Naples, on vous appelait signor Fabiani^ i Madrid, don Favianoj à Londres, on vous appelle lord Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil.

FABIANI

Que le diable t'emporte !

L'HOMME

Que Dieu vous garde !

FABIANI

Je te ferai bâtonner. Je ne veux pas qu'on sache mon nom quand je vais devant moi la nuit.

L'HOMME

Surtout quand vous allez où vous allez.

FABIANI. '

Que veux-tu dire.^

L'HOMME

Si la reine le savait !

FABIANI

Je ne~vais nulle part.

L'HOMME

Si, mylord! vous allez chez la belle Jane, la fiancée de Gilbert le ciseleur.

FABIANI, i part.

Diable! voilà un homme dangereux.

L'HOMME

Voulez-vous que je vous en dise davantage.^ vous avez séduit cette iîlle, ce depuis un mois eUe vous a reçu deux fois chez elle la nuit. C'est aujourd'hui la troisième. La belle vous attend.

FABIANI

Tais-toi! tais-toi! Veux-tu de l'argent pour te taire .^ Combien veux-tu.'^

L'HOMME

Nous verrons cela tout à l'heure. Maintenant, pciylord, voulez- vous que je vous dise pourquoi vous avez séduit cette fille ?

FABIANI

Pardieu ! parce que j'en étais amoureux.

L'HOMME

Non. Vous n'en étiez pas amoureux.

FABIANÏ.

Je n'étais pas amoureux de Jane ?

L'HOMME

Pas plus que de la reine. — Amour, nonj calcul, oui.

FÀBUNI.

Ah çà, drôle, tu n*es pas un homme, tu es ma conscience habillée en juif!

L'rîOMME.

Je vais vous parler comme votre conscience, mylord. Voici toute votre affaire. Vous êtes le favori de la reine. La reine vous a donne la jarretière, la comté et la seigneurie. Choses creuses que cela! la jarretière, c'est un chiffon 5 la comté, c'est un motj la seigneurie, c'est le droit d'avoir la tête tranchée. Il vous fallait mieux. Il vous rallait, mylord, de bonnes terres, de bons bailliages, de bons châteaux et de bons revenus en bonnes livres sterlingv Or, le roi Henri VIII avait confisqué les biens de lord Talbot, décapité il y a seize ans. Vous vous êtes fait donner par la reine Marie les biens de lord Talbot. Mais, pour que la donation fût valable, il fallait que lord Talbot fût mort sans

f)ostérité. S'il existait un héritier ou une héritière de lord Talbot, comme ord Talbot est mort pour la reine Marie et pour sa mère Catherine d'Aragon , comme lord Talbot était papiste, et commc^la reine Marie est papiste, il n'est pas douteux que la reine Marie vous reprendrait les biens, tout favori que vous êtes, mylord, et les rendrait, par devoir, par reconnaissance et par religion, à l'héritier ou à l'héritière. Vous étiez assez tranquille de ce côté. Lpjd Talbot ij'ayait janiais eu qu'une petite fille qui avait disparu de son- berceau à l'époque de f exécution de son pcre, et que toute rAngletcrrç croyait nnortç. Mais vos espions ont découvert dernièrement que, dans la nuit où lord Talbot et son parti furent exterminés par Henri VIII, un enfant avait été mystérieusement déposé chez un ouvrier ciseleur du pont de Londres, et qu'il était probable que cet enfant, élevé sous le nom de Jane, était Jane Talbot, la petite fille disparue. Les preuves écrites de sa naissance manquaient, il est vrai, mais tous les jours elles pouvaient se retrouver. L'incident était fâcheux. Se' voir peut-être forcé ûil jour de rendre à une petite fille Shrewsbury, Wexford, qui est une belle ville, et là magnifique comté de Waterford! c'est dur. Comment faire? Vous avez cherché un moyen de détruire et d'annuler la jeune fille. Un honnête homme l'eût fait assassiner ou empoisonner. Vous, mylord, vous avez mieux fait, vous l'avez déshonorée.

FABIAKI.

Insolent!.

L'HOMME

C'est votre conscience qui parle, mylord. Un autre eût pris la vie à la jeune fille, vous lui avez pris l'honneur, et par conséquent l'avenir. La reine Marie est prude, quoiqu'elle ait des amants.

FABIANI

Cet homme va au fond de tout !

L'HOMME

La reine est d'une mauvaise santé, la reine peut mourir, et alors, vous fevori, vous tomberiez en ruine sur son tombeau. Les preuves matérielles de l'état de la jeune fille peuvent se retrouver, et alors, si la reine est morte, toute déshonorée que vous l'avez faite, Jane sera reconnue héritière de Talbot. Eh bien! vous avez prévu ce cas-là 5 vous êtes un jeune cavalier de belle mine, vous vous êtes fait aimer d'elle, elle s'est donnée à vous 5 au pis aller, vous l'épouseriez. Ne vous défendez pas de ce plan, "mylord, je le trouve sublime. Si je n'étais moi, je voudrais être vous.

FABIANi.

Merci. - -

L'HOMME

Vous avez conduit la chose avec adresse. Vous avez caché votre nom. Vous êtes à couvert du côté de la reine. La pauvre fille croit avoir été séduite par un chevalier du pays de Sommerset, nommé Amyas Pawlct.

FABIANL r - „ ' : ^

Tout! il sait tout! Allons, maintenant, au fait. Que me veux-tu }

LUIOMME. . .

Mylord, si quelqu'un avait en son pouvoir les papiers qui constatent la naissance, l'existence et le droit de l'héritière de Talbot, cela vous ferait pauvre comme mon ancêtre Job, et ne vous laisserait plus d'autres châteaux, don Fabiano, que vos cliâteaux en Espagne, ce qui vous contrarierait fort.

FABIANL

Oui. Mais personne n'a ces papiers.

L'HOMME

Si, ...•••■.•.. ^ ....

FABIANI

Qui?

Moi.

FABIANf.

Bah! toi, misérable! ce n'est pas vrai. Juif qui parle, bouche qui ment.

L*HOMME

J'ai ces papiers.

FABUNI.

Tu mens. Où les as-tu ?

L'HOMME

Dans ma poche.

FABIANL

Je ne te crois pas. Bien en règle ? il n'y manque rien ?

L'HOMME

Il n'y n^anquc rien.

FABIANI

Alors il me les faut!

L'HOMME

Doucement.

FABIANI

Juif, donne-moi ces papiers.

L'HOMME

Fort bien. — Jjoif, misérable mendiant qui passes dans la rue, donne-moi la ville de Shrewsbury, donne-moi la ville de Wexford, donne-moi la comté de Waterford. — La charité, s'il vous plaît!

Ces papiers sont tout pour moi, et ne sont rien pour toi.

L'HOMME

Simon Renard et lord Chandos me les payeraient bien cher!

FABIANI

Simon Renard et lord Chandos sont les deux chiens entre lesquels je te ferai pendre.

L'HOMME

Vous n'avez rien autre chose à me proposer? Adieu.

FABIANI

Ici, juif! — Que vcux'tu que je te donne pour ces papiers?

L'HOMME

Quelque chose que vous avez sur vous.

FABIANI

Ma bourse ?

L'HOMME

Fi donc! voulez-vous la mienne.'^

FABUNL

Quoi, alors .^

Il y a un parchemin qui ne vous quitte jamais. C'est un blanc-seing que vous a donne la reine, et où elle jure sur sa couronne catholique d'accorder à celui qui le lui présentera la grâce, quelle qu elle soit, qu'il lui demandera. Donnez-moi ce blanc-seing, vous aurez les titres de Jane Talbot. Papier pour papier.

FABIANI

Que veux-tu faire de ce blanc-seing ?

L'HOMME

Voyons. Jeu sur table, mylord. Je vous ai dit vos affaires, je vuis vous dire les miennes. Je suis un des principaux argentiers juifs de la rue Kantersten, à Bruxelles. Je prête mon argent. C'est mon métier. Je prête dix, et Ton me rend quinze. Je prête à tout le monde 5 je prêterais au diable, je prêterais au pape. Il y a deux mois, un de mes débiteurs est mort sans m'avoir payé. C'était un ancien serviteur exilé de la famille Talbot. Le pauvre homme n'avait laissé que quelques guenilles. Je les fis saisir. Dans ces guenilles je trouvai une boîte, et, dans cette boîte, des papiers. Les papiers de Jane Talbot, mylord, avec toute son histoire contée en détail et appuyée de preuves pour des temps meilleurs. La reine d'Angleterre venait précisément de vous donner les biens de Jane Talbot. Or j'avais justement besoin de la reine d'Angleterre pour un prêt de dix mille marcs d'or. Je compris qu'il y avait une affaire à faire avec vous. Je vins en Angleterre sous ce déguisement, j'épiai vos démarches moi-même, j'épiai Jane Talbot moimême j je fais tout moi-même. De cette façon j'appris tout, et me voici. Vous aurez les papiers de Jane Talbot si vous me donnez le blanc-seing de la reine. J'écrirai dessus que la reine me donne dix mille marcs d'or. On me doit quelque chose ici au bureau de l'excise, mais je ne chicanerai pas. Dix

mille marcs d or, rien de plus. Je ne vous demande pas la somme à vous, parce qu'il n'y a qu'une tête couronnée qui puisse la payer. Voilà parler nettement, j'espère. Voyez- vous, mylord, deux hommes aussi adroits que vous et moi n'ont rien à gagner à se tromper l'un l'autre. Si la franchise était bannie de la terre, c'est dans le tcte-à-tctc de deux fripons qu'elle devrait se retrouver.

FABIANI

Impossible. Je ne puis te donner ce blanc-seing. Dix mille marcs d'or! Que dirait la reine? Et puis, demain je puis être disgraciéj ce blanc-seing, c'est ma sauvegarde j ce blanc-seing, c'est ma tcte.

L'HOMME

FABIANI

L'HOMME

Qu'est-ce que cela me fait?

Demande-moi autre chose.

Je veux cela.

. FABUNL

Juif, donne-moi les papiers de Jane Talbot.

L'HOMME

Mylord, donnez-moi le blanc-seing de la reine.

FABIANL

Allons, juif maudit I il faut te céder.

Il tire ua papier de sa poche.

L'HOMME

Montrez-moi le blanc-seing de la reine.

FABIANI

Montre-moi les papiers de Talbot.

Apres.

Ils s'approchent de la lanterne. Fabiani, placé derrière le juif, de la main gauche lui tient le papier*sous les yeux. L'homme l'examine.

L'HOMME, lisant.

«Nous, Marie, reine. . . » — C'est bien. — Vous voyez que je suis comme vous, mylord. J'ai tout calcule. J'ai tout prévu.

FABIANl.

U tire son poignard de la main droite et le lui enfonce dans la gorge.

Excepté ceci.

L'HOMME

Oh! traître!... — A moi!

n tombe. — En tombant, il jette dans l'ombre, derrière lui, sans que Fabiani s'en aperçoive, un paquet cacheté.

FABIANl, se penchant sur le corps.

Je le crois mort, ma foi! — Vite, ces papiers! (Il fouille le juif.) — Maiç quoi! il n'a rien! rien sur lui! pas un papier, le vieux mécréant! Il mentait! il me trompait! il me volait! Voyez-vous cela, damné juif! Oh! il n'a rien, c'est fini! Je l'ai tué pour rien. Ils sont tous ainsi, ces juifs. Le mensonge et le vol, c'est tout le juif! — Allons, débarrassons-nous du cadavre, je ne puis le laisser devant cette porte. (Allant au fond du théâtre.) — Voyons si le batelier est encore là, qu'il m'aide à le jeter dans la Tamise. (Il descend et disparaît

derrière le parapet.)

GILBERT, entrant par le coté opposé.

11 me semble que j'ai entendu un cri. (Il aperçoit le corps étendu k terre sous la lanterne.) — Quelqu'un d'assassiné! — Le mendiant!

L'HOMME, se soulevant à demL Ah! VOUS venez trop tard, Gilbert. (Il désigne du doigt Tcndroit où il a jeté le

paquet.) — Prenez ceci. Ce sont des papiers qui prouvent que Jane, votre fiancée, est la fille et l'héritière du dernier lord Talbot. Mon assassin est lord Clanbrassil, le favori de la reine. — Ah! j'étouffe. — Gilbert, venge-moi et

y<^ngC<0U II meurt,

GILBERT

Mort! — Que je me venge ? Que veut-il dire ? Jane, fille de lord Talbot! — Lord Clanbrassil! le favori de la reine! — Oh! je m'y perds! (Secouant le cadavre.) — Parle, encore un mot! — 11 est bien mort.

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