‹ Œuvres complètesChapitre 21 sur 65 · MORT DE SOCRATE · texte numérisé non relu

MORT DE SOCRATE

Paraphrase tirée de Platon ' .

PHiEDON.

oy qui dans la cité d'Athènes Visitay Socrate en prison , Et qui vis comme le poison Acheva ses dernières peines,

Je t'adjure, par les discours

Dont il voulut finir ses jours ,

De le voir peint dans mon ouvrage

Où j ay faict aussi peu d'effort

Qu'en fit ce généreux courage

Dans les atteintes de sa mort.

Quelques Dieux, comme par envie ,

Le voyans si bien raisonner,

1. Le mot paraphraife nous dispense d'examiner le mérite de celte version. Théophile savoit le grec, et il prétend, dans son Apologie au roi , ne s'être pas écarté du sens de l'auteur, si ce n'est en quelques points pour le rapprocher de ce qu'en seigne notre religion.

I^E l'immortalité

Après lavoir faict condamner, Alongerentunpeusavie, Afin que la mort eust loisir, Auparavant que le saisir, ^e se peindre plus effroyable, ^t sans cesse luy discourir i'e son arrest impitoyable, ^our le faire long-temps mourir.

Une adventure inopinée, ientant sa resolution, J-aissa sans exécution La sentence desjà donnée :

U navire qui dure tant, ^u Thésée mit en partant

Quelques voiles noires et blanches, Uu', rendu mille fois nouveau *:t changé de toutes ses planches, Encore est le mesme vaisseau,

U une religion fidelle, ^e navire avec des presens ^artoit d'Athènes tous les ans i;our faire son voyage en Dele; ^nl attente de son retour, Les arresls mortels de la cour Hetenoient leur sanglant tonnerre, Lt ne donnoient jamais la mort Aupluscoulpabledelaterre Uue le vaisseau ne fust au port.

Ce navire estoit lors sur l'onde ^t, pendant son esloignement, ' ^ocrate, sans estonnement , Attendoit à sortir du monde, ijans ces importunes langueurs t-ncore parmy les rigueurs ' De la justice inexorable,

DE l'AME.

Il m'estoit permis de le voir Et dun confort peu secourable Luy rendre mon dernier devoir.

Quelques uns, que les mœurs et l'aage Attachoient à son amitié , Par un mesme effort de pitié , Luy rendoient mesme tesmoignage.

Tous à Tobject de son ennuy Estoient moins résolus que luy , Et , consolés à sa parole Le voyant sec parmi nos pleurs , Comme moy venoient à Tescole De bien-vivre dans les malheurs.

Tous les jours dans cet exercice 11 nous enseignoit de mourir , Sans perdre temps à discourir Des cruautés de la justice.

A la tin , quand le juste cours De ses incomparables jours Fut achevé par les estoilles.

Le peuple , sur le bord de Teau, Revid blanchir les tristes voiles Et mouiller Tancre du vaisseau.

Le jour venu que la nature avare Redemandoit une chose si rare Et que la loy pressante du destin Devoit sa proye à l'infernal mastin , Sans espargner non plus ceste belle ame Que le plus sot du populaire infâme , Nous revenons pour la dernière fois A l'entretien d'une si docte voix.

Ce cœur divin se tint tousjours plus ferme Lorsqu'il se veid plus proche de son terme , Sans que l'horreur de son trespas certain Y fist paroislre un mouvement humain.

i4 De l'immortalité

L'esprit plus fort , voyant sa dernière heure

Et qu'on le presse à changer de demeure,

S'il n'est céleste ou tout à faict brutal ,

Quoy qu'il discoure, il craint le coup fatal.

Il falloit bien qu'une divine essence

Au grand Socrate eust donné la naissance :

Un sens humain n'est jamais assés fort

Pour se résoudre à soustenir la mort.

Luy , dans l'object de sa fin toute proche ,

D'un front de marbre et d'une ame de roche ,

Monstroit de l'œil, du geste et du propos ,

Qu'il demeuroit dans un profond repos ,

Et que pour voir des pleurs à son martyre

Il eust fallu quelque chose de pire,

Et ne souffrit jamais dans la prison

Qu'un seul souspir fist honte à sa raison.

A ses genoux sa femme désolée ,

Les yeux troublés , affreuse , eschevelée ,

Qui ne pouvoit , à force de douleurs ,

Se soulager d'une goutte de pleurs ,

Tenant le fils unique de Socrate,

Luy reprochoit une ame presque ingrate

De ne laisser, aux bords du monument,

A tous les siens un souspir seulement.

Mon cher espoux , Socrate , disoit-elle,

Pourquoy ne m'est cet'heure aussi mortelle?

Helas ! après que le dernier sommeil

T'aura privé des clartez du soleil ,

Dans les horreurs du Cocite effroyable

Tes tristes yeux n'auront rien d'agréable ;

Fussions-nous mesmeen ces lieux pleins d'effroy,

Tu ne verrois ny tes amis ny moy.

Socrate , sans s'esmouvoir pour la désolation de sa femme, comme du tout insensible à sa perte et à ladou-

DE L'AME. i5

leur des siens : Je vous prie , dit-il , remenez moy ceste femme en la maison. Un des domestiques de Criton , qui se trouva là , la conduisit chez elle.

Puis il s'assit, et, tout se reposant, D'un esprit grave et d'un discours plaisant, Avant se taire il nous fit prendre envie De l'aller suivre au sortir de la vie.

Tout au mesme instant qu'on luy eust osté les fers , il porta les mains sur les meurtrisseures qui luy demangeoient , et , goustant sans estre diverty la douceur de ce soulagement:

Voyez , dit-il, comme au plus grand malheur

La volupté suit de prez la douleur,

J'ay ce soûlas à cause de la chaisne ,

Et ce plaisir à cause de ma peine.

Que c'est une chose merveilleuse , disoit-il , que ce sentiment que les hommes appellent plaisir, et qu'il a un estrange rapport à la douleur, qui semble estre son contraire ! Car ils ne peuvent estre ensemble, et si nous ne sçaurions gouster de l'un sans participer à l'autre , et s'entre-touchent tous deux , comme s'ils tenoient à quelque bout. JEsope^ sans doute, s'il eust jamais resvé U dessus , eust faict quelque fable de ceste méditation : que Dieu, voulant accorder deux choses si ennemies et n'en faire qu'une, comme il ne le peut du tout, au moins les auroit-il faict joindre par leurs extrémités , si bien que l'un se trouvast tousjours à la suite de l'autre'; ce qui me vient d'arriver tout maintenant, car les chaisnés qui me faisoient mal aux pieds n'ont pas esté si tost laschées que j'en ay eu de la joye et de l'allégement.

Là dessus un de ses amis nommé Cebes l'interrompit pour sçavoir de luy à quel sujet il s'estoit amusé à faire des vers en la prison, car il y en avoit faict depuis peu, co qui ne luy estoit arrivé jamais auparavant. Cebes

i6 De l'immortalité

rinterrogeoit de cela et pour sa curiosité et pour celle de quelques autres , mais notamment d'un certain Evenus , poëte , qui l'avoil fort prié de s'en enquérir.

Tu respondras à Evenus, dit Socrate, que ce que j'en ay faict n'a esté ny pour luy plaire , ny pour faire des vers à Tenvy de luy, ce qui n estoit pas aisé, mais seulement pour me purger l'âme et pour tirer expérience de quelque songe qui m'avoit ordonné de faire des chansons; car un songe qui m'est revenu souvent, tantost d'une forme, tantost d'une autre, m'atousjoursdit: Fay, Socrate, fay, Socrate, fay des vers.

Moy, sans cognoistre l'adventure De ces mystères trop couverts.

Je voulois voir si ma nature Seroit propre au mestier des vers.

Lors , les déesses des poètes , Auparavant pour moy muetes , Poussèrent leurs charmantes voix.

Et, passans dans ma fantasie, Firent un peu de poésie D'un peu de fureur que j'avois.

Plus ceste vision revenoit à moy pour me solliciter à cest exercice , plus je me trouvois disposé à l'entreprendre.

Comme, des bouts de la barrière , Ceux qui vont courir pour le prix Sont suivis avecques des cris Jusqu'à la fin de la carrière, Ceste importune vision D'une pressante affection Me commandoit que j'escrivisse, Et me parloit à tout propos Des douceurs de mon exercice, Sans me donner jamais repos.

DE L AME. ly

Si biea que, m'estant résolu de luy obeyr, et voulant aussi que mon esprit se rendist net avant que partir du monde , j'ay prins le temps de versifier pendant les festes qui ont retardé Texeculion de mon arrest. J'ay com- ' mencé mon poème par Apollon, à qui on faisoit alors des sacrifices ;

Et ceste influence elle-mesme

Qui nous met les vers dans le sein ,

Comme ayant formé mon dessein,

A receu mon premier poème.

Après je me mis à escrire des fables, jugeant qu'un poète doit travailler en ceste matière plustost qu'en autre discours, et, m'en ressouvenant de quelques unes, je les ay traitées en Tordre qu'elles me sont venues à la mémoire. Ce sont des fables que j'ay prises d'Esope, carde moy je ne me trouve point l'esprit inventif pour ceia. C'est ce que tu as à respondre à Evenus. Salue-le de ma part,

Et, de grâce, conseille-luy

Que s'il est sage il me doit suivre ;

Car sans plus c'est dès aujourd'huy

Que je veux achever de vivre.

Qu'il me suive donc : mes juges veulent que je parte à ce soir. Simias, tout esbahi de ceste recommandation ; Et quoy ! Socrate, dit il, qu'est-ce que tu envoyés là dire à ce poète? A ce que je cognois de luy , je ne pense pas qu'il te croye. — Comment ! dit Socrate , n'est-il point philosophe? Simias luy respondit qu'il Testimoit tel. 11 approuvera de là mon conseil, dit Socrate, et luy et tous ceux qui tiennent quelque chose de la bonne philosophie; non pas pour cela qu'il se doive tuer luy-mesme, car on dit qu'il ne le faut pas faire. Et, sur ces mots, il s'advança sur les bords de la couchette tout assis , et, appuyant ses pieds à terre, il continua à s'entretenir avec nous.

i8 De l'immortalité

Comment accordes-tu cela, luy dit Cebes, qu'une personne ne se doive point donner la mort et qu'un philosophe doive désirer de suivre celuy qui s'en va mourir?

SoCRATE.

N'avez-vous jamais rien appris de cecy en conférant avec Philolaux , qui voui> a esté si familier?

SiMIAS.

Rien pour tout d'asseuré ny de facile.

SoCRAT E.

Ny moy non plus, dit Socrate, car j'en parle par ouyr dire , et ne laisseray de vous en dire de bon cœur tout ce que j'en ay ouy. Aussi ne sera- il point hors de propos que, sur le point de mon départ , je songe un peu quel il doitestre, et m'imagine ce que je dois penser de l'autre séjour ; c'est la plus séante et la plus utile occupation qui nous puisse entretenir depuis le matin jusqu'à la nuict.

On ne doit point songer ailleurs , Et, de tous les discours des hommes , Ce sont sans doute les meilleurs De penser tousjours d'où nous sommes.

Cebes.

Et pourquoy (Socrate) n'est-il pas pas permis de se tuer? car il est vray que Philolaux et d'autres m'ont dit autresfois qu'il ne le faut pas faire , mais ils ne m'en ont point laissé de raison qui me contente.

Socrate.

Il faut que vous ra'escoutiez attentivement; mesme, après m'avoir bien entendu , ne doutez pas que vous ne

DE L'AME. ig

lixjuviez eslrange pourquoy c'est une chose pure , simple et sans exemple, et qui est seule sans arriver jamais à l'homme, que la permission de se tuer, comme luy arrivent toutes autres choses , veu mesme qu'il est meilleur à quelques uns de mourir que de vivre.

Lors que nos destins sont pressez Des malices de la fortune , Et que nos yeux sont offensez Du soleil qui nous importune ; Lors qu'on ne vit qu'à la douleur, Que jamais l'astre du malheur Ne se peut lasser de nous nuire.

Et qu'au lieu de nous secourir Nostre esprit tasche à nous destruire , Se doit-on point faire mourir?

Et pourquoy des mains estrangeres .

Me gueriront-elles demain , Puis qu'aujourd'huy ma propre main Peut finir toutes mes misères?

Cebes, sousriant : Ha, ha, Jupiter, dit-il, voilà la coustame des Thebains I — Cela, véritablement (dit Socrate), semble bien absurde, et si peut-estre a-t'il quelque raison : car, pour le discours de ces secrets qui nous apprend que les hommes sont dans ceste vie comme en une prison, dont il n'est permis de se sauver, c'est, à mon sens, un discours bien haut et très difficile à comprendre. Toutesfois , Cebes , tu crois bien qu'il y a de l'apparence que les dieux ont soin de nous?

Ckbes.

Ouy.

Soc HATE.

Et que les hommes sont une des possessions dont les dieux jouyssent?

20 De l'immortalité

Cebes.

Je le croy.

SOCR ATE.

Considère, Cebes, que, si quelqu'un des esclaves qui sont à toy se tuoit luy-mesme sans ta permission , tu t'en fascberois, et le ferois mesme punir après sa mort.

Cebes.

Sans doubte.

SOCBATE.

Ainsi trouvé je raisonnable que les hommes ne se tuent point eux-mesmes, et qu'ils doivent attendre de Dieu la nécessité de mourir, comme tu vois qu'il me l'imposé maintenant par l'arrest qu'on m'a prononcé.

Cebes.

11 est très clair ; mais ce que vous disiez un peu auparavant, que les philosophes ayment le désir de la mort, n'est point recevable. Si cecy a lieu que Dieu est noslre curateur et que nous sommes en sa possession, il n'y a point d'apparence que les hommes qui sont sages fussent faschez de se laisser gouverner aux dieux, qui le sont encore plus qu'eux : car l'homme prudent doit plus craindre en sa propre conduite , et lors qu'il est en sa liberté, qu'alors que Dieu prend la peine de le gouverner et de le conduire; mais bien un fol, sans doute, trouveroit bon de quitter son maistre, sans considérer qu'il se faut tousjours tenir à ce qui est bon , et celuy qui a bon sens veut tousjours demeurer où il faict meilleur. Or, se départir de la vie, c'est sortir de la tutelle en laquelle Dieu nous tient et où les sages ayment à demeurer. C'est pourquoy ils ne peuvent mourir qu'à regret, et les fols seulement se peuvent resjouyr à la mort.

Socrate, ayant ouy cela, print plaisir à la subtilité de

t^bes, et, se tournant vers nous : Tousjours, dit-il, ce ebes examine tout jusqu'au bout, et ne se laisse point facilement persuader à qui que ce soit.— Etmoy, respondit Simias, je crois que ce que Cebes nous vient de dire est quelque chose, car à quel propos les hommes jui sont sages voudroient-ils laisser ceux qu'ils trou- ■ ^nt estre plus sages qu'eux et les fuyr? Là, Cebes dit à ^ crate : C'est à vous à qui parle Simias, qui, nous l)andonnant sans regret, quittez aussi sans remords les dieux, que vous confessez vous-mesrae estre bons et capables de vous gouverner. — Vous avez raison, dit Socrate ; vous voulez que je me deffende en jugement. — Il est vray, respondit Simias. Çà, dit Socrate, je m'en vay respondre encor plus exactement que je n'ay faict devant les juges.

Si, pour m'envelopper de mortelles ténèbres, J'ayraois à me plonger dans les ruisseaux funèbres Dont Charon tient le port, Avec la seule envie De me rendre à la mort Pour souffrir les regrets d'avoir perdu la vie , Mon désir seroit plein de crime ; Et quiconque raisonne ainsi N'a point de cause légitime Qui le fasse partir d'icy.

Mais je sçay qu'esloignant la masse de la terre Où tant d'adversitez m'ont tousjours faict la guerre, Je seray comme un Dieu, Et que dans l'autre monde Je dois trouver un lieu Où pour les gens de bien toute douceur abonde. Là, les fatales ordonnances Donnent la joye et les tourments ; Les bons prennent les recompenses

Et les mauvais les chastimens.

C'est ce que je croy véritablement, mes amis, et d'où je dois prendre plus d'occasion d'espérer que de craindre.

Là, les hommes sont d'une race Presque pareille au sang des dieux :

C'est où les grands juges des cieux Feront interiner ma grâce .

Pour estre bien asseuré de rencontrer au sortir de ceste vie une société d'hommes tant excellens, je ne m'en oserois point vanter; mais d'y trouver des dieux tous puissans et tous bons , je le tiens tout certain et l'afferme autant que je puis affermer chose du monde.

C'est pourquoy, sans aucun remords, Visitant le pays des morts, Mon esprit joyeux imagine Qu'il est icy comme estranger.

Et qu'il va d'un lieu passager Vers le lieu de son origine.

Voudrois-tu bien, dit Simias, t'en aller d'avec nous avec ceste cognoissance sans nous en faire part, puis que c'est un bien qui nous touche à tous aussi bien qu'à toy? Ne pense point t'estre acquité envers nous d'aucune sorte de devoir, si tu ne nous apprends ceste doctrine et ne nous persuade point ton opinion.

So CRAIE.

J'y feray tout ce que je pourray ; mais sçachons un peu plustost ce que Criton nous veut dire, car je vois qu'il y a desjà longtemps qu'il veut parler à moy. — Je n'ay autre chose à vous dire, respondit Criton, que ce que le bourreau m'a desjà dit cent fois, que vous ne devez point tant parler, pour ce que cela vous eschauffe

DE l'a ME. 23

et peut empescher l'opération du poison. 11 s'en est trouvé à qui il a fallu réitérer la prise deux ou trois fois pour ce subjet. — Laissez le là, ditSocrate; qu'il face sa charge et appreste du poison pour trois ou quatre fois s'il veut. — Jesçavois bien, dit Criton, que je ne tirerois autre chose de vous pour cet advis ; mais le bourreau m'en importune il y a desjà long-temps.

SOCRATE

Laissez-le là. Or, mes juges, je m'en vay vous rendre raison pourquoy un homme qui a consommé tout son âge en l'estude de philosophie doit attendre la mort avec asseurance , et qu'il doit espérer de grands biens au sortir de ce monde ; et voyez, mes amis, comme quoy il me semble que cela se doit entendre.

Celuy qui dans des solitudes, De trop d'amour de discourir, S'ensevelit en ses estudes, Semble-t'il pas tousjours mourir.

Perclus des appétits du monde , Dans la stupidité profonde Où le tient sa forte raison ?

Il a tousjours la mort dans l'ame.

Et ne songe que de poison, De précipices et de flamme.

Dans le cours de l'âge mortel, Le philosophe est déjà tel Qu'un autre après l'ame ravie; Le mal luy passe pour le bien, Et quand il meurt il ne faict rien Que ce qu'il faict toute sa vie.

Il faudroit donc bien trouver estrange que les philosophes, qui ne travaillent toute leur vie qu'à chercher la mort, fussent faschez de la trouver, et qu'ils se plai-

24 De L' 131 MOUT ALITÉ

gnissent d'avoir enfin obtenu ce qu'ils avoient tant demandé. Simias, riant, dist à Socrate: Vous me faictes rire, et si je n'en ay point d'envie, car plusieurs, à mon opinion, s'ils avoient ouy cecy, le trouveroient fort à propos contre les philosophes, et nos Athéniens advoueroient infailliblement que les philosophes meurent à la vérité, et que pourtant ils n'ignorent pas qu'ils méritent la mort. — Ils ne le diroienl pas peut-estre sans raison, dit Socrate, s'ils adjoustoient qu'ils ne Tignoroient pas, c'est-à-dire que les philosophes n'ignoroient point qu'ils méritent l'honneur de mourir, car véritablement ils n'ont jamais sceu comme quoy les philosophes s'estudient à mourir, et sont dignes de la mort. Mais laissons ces gens-là et parlons à nous-mesmes. Pensons-nous que la mort soit quelque chose ? — Sans doute c'est quelque chose, dit Simias.

Socrate.

Est-ce autre chose que la séparation de Tame d'avec le corps ? Et si estre mort ce n'est point avoir le corps àpartsans ame, et l'ame aussi séparée du corps, se soustenant d'elle-mesme, la mort peut-elle estre quelque autre chose? — Kien du tout, dit Simias,

SOCRVTE.

Prenez bien garde si nous sommes bien d'accord ^ vous et moy, en cecy, et vous trouverez plus aisément ce que vous demandez. Croyez-vous que ce soit à faire au philosophe de s'estudier aux voluptez, et employer son soing à la desbauche comme au plaisir des viandes délicates et des bons vins?

Est-ce pour le plaisir infâme D'engloutir des mets précieux.

Et pour des vins délicieux, Que je dois travailler mon ame?

SiM I AS.

Geste volupté est trop lasche pour occuper un philosophe.

SOCRATE

Crois-tu que le plaisir d aymer, Qui ne vient point dans la pensée Sans rendre nostre ame insensée, Soit digne de nous animer?

Si m lAS.

Non, je crois que ceste mollesse est indigne d'un homme de bon sens, et qu'un esprit, pour robuste qu'il soit, demeurant long-temps en ceste frenaisie , est en danger de saffoiblir et de se mettre entin hors d'espérance d'amendement.

SOCRA TE.

L'aise d'estre vestu de soye, De voir l'or et les diamans Esclater sur ses vestements , Est-ce une véritable joye ?

SlMI AS.

Ny cela encore, car un philosophe ne se doit point empescher l'esprit du soin de ces petites choses, ny s'en servir qu'en la nécessité de l'usage de la vie.

SOCB ATE.

Vous sçavez bien que l'estude et l'occupation d'un philosophe ne doit point estre après le corps, mais qu'il s'en doit esloigner pour vacquer seulement à la culture de l'esprit.

SiMIAS.

Il me le semble ainsi.

26 De l'immortalité.

SOCRATE

De là vous voyez comme le philosophe, plus que nul autre homme , tasche de séparer et d'affranchir l'esprit de la contagion et du commerce du corps.

SlMIVS.

Il est vray.

SoCRATE.

Et cependant la pluspart estiment un homme mort qui n'a point le goust des voluptez corporelles.

Ceux que la vanité n'a jamais peu saisir, Ceux à qui les thresors n'ont jamais fait d'envie, Qui ne languissent point dans l'amoureux plaisir, Dont le jeu ny le vin n'ont touché le désir, On les estime morts au milieu de la vie.

SiMI A s.

C'est véritablement l'erreur de la pluspart des hommes.

Soc RATE.

Au reste, il ne faut point penser que l'esprit se puisse en aucune sorte ayder du corps pour parvenir à la cognoissance des choses : car les sens corporels ne sont point entiers ny asseurez. La veue et l'ouye sont les principaux, et, puis que ceux-là nous trompent manifestement , que faut-il attendre des autres ? Il faut donc que l'ame se retire à part, et que, les yeux fermez et les oreilles closes, sans aucun divertissement de douleur ny de joye, elle se ramasse en soy-mesme , laisse là le corps à part; et sans doute, on cet estât, elle se dispose à sentir la vérité des choses et à la cognoistre. C'est où tu vois combien l'esprit d'un philosophe tient le corps à mespris , car il fuit de luy, et meine sa vie à part. Encore, Simias, je te veux faire adviser de cecy :

DE l'aME. ^7

ce que nous appelions ou juste, ou bon, ou beau, est-ce quelque chose, ou si ce n'est rien ?

Si MI A s.

C'est sans doute quelque chose.

SOCR ATE.

Cela se peut-il voir des yeux corporels , non plus que santé, grandeur, force et toute autre essence, c'esti-dire ce qu'une chose est ? Les yeux le voyent-ils, ou quelque autre sens corporel le peut- il comprendre? Certes , nullement : car c'est un effet de la pensée et de la méditation de l'ame; et, pour y venir, il faut se porter entièrement dans l'imagination, s'esloigner de tous les objects par où le corps nous peut destourner, et resver profondément dans l'ame , sans rien communiquer du discours aux facultez du corps, qui ne faict que troubler l'esprit et luy mettre des nuées au devant de la vérité. De là tu vois que les philosophes se doivent tenir en leur opinion et raisonner ainsi entr'eux mesmes. Il est donc clair et facile à trouver par la voye de nostre propre sens, que tant que nous aurons un corps, et que nostre ame sera meslée à la contagion de tant de mal , il nous est impossible de bien obtenir ce que nous desirons. Car le corps nous donne des empeschemens sans nombre , qui nous viennent de la nécessité de sa nourriture ; et quel moyen de venir à la pure cognoissance de la vérité au travers des convoitises , amours , craintes , espérances, et d'une infinité d'images que les vapeurs donnent au cerveau, d'air et de fumée? Les guerres et séditions ne nous entrent dans l'esprit que par la cupidité ou par l'altération du corps : car tout se faict pour l'amour de l'argent, et on est contraint de chercher de l'argent pour l'amour du corps , d'autant qu^^il est nécessaire à son usage, et cela ne laisse point

28 De l'immortalité

à l'esprit la liberté qu'il luy faut pour l'estude de la philosophie. Un object aimable peut à l'instant destourner l'ame la plus tendue à son discours.

Qu'une beauté vienne à passer Devant les yeux d'un homme sage , L'effort que faict un beau visage Luy divertira le penser Et luy saisira le courage.

Et telles autres nuées qui s'eslevent ordinairement du corps pour faire ombre à l'esprit et troubler l'imagination.

L'homme n'a point de liberté , Et ce que la divinité Nous donne d'ardeur et de flame Relasche ses plus beaux efforts, Tant que le sentiment du corps Participe à celuy de l'ame ; Ce que nostre espoir a de beau Est renfermé dans le tombeau ; C'est où le sage doit attendre L'événement de ses désirs Et le comble de ses plaisirs , Que l'enfer ne luy peut deffendre.

Ainsi , la contagion du corps estant si contraire à la contemplation , il s'en suivroit que nous ne pouvons estre sçavans, ou que c'est après la mort, et que, tant que nous vivons , à mesure que nous nous tenons séparez du corps, nous faisons plus de chemin vers ceste science que nous attendons parfaicte après cette vie.

Quittans la masse de la cher Parmy les vers ensevelie , Le sçavoir, qui nous est si cher.

Alors succède à la folie.

C'est alors que nous allons recueillir les fruicts de la philosophie, et que de nous mesmes, sans travail, nous trouverons la vraye sagesse et la cognoissance de ce qui t^st entier, c'est-à-dire du vray, et nostre ame simple et

ire, loing de la contagion du corps et de ses frénésies, -c trouve dans une conversation bienheureuse d'autres esprits ainsi purs et sages. Autrement, pleins d'infection et des grossières humeurs que le corps tire de la terre , serions-nous dignes de la société des esprits purs qui demeurent là haut?

SiMIAS.

Ceux qui ont envie d'apprendre doivent sans doute ainsi parleret croire. — S'il est ainsi, dit Socrate, celuy qui s'en va en l'autre monde où je vay doit cstre bien aise , car il s'en va où il est asseuré de trouver en abondance ce qu'il a cherché icy avec tant de soin durant la vie.

Et ne crois point que je ra'estonue Pour la contrainte de partir , Ny que je pense à divertir Le congé que la mort me donne.

Je beny le juge et la loy :

Ceste rigueur ne m'est point dure, Et quiconque aura lame pure Aymera la mort comme moy.

Et ceste purification d'esprit n'est autre chose que le retirer d'avec le corps autant qu'on peut.

L'ame n'est point nette et purgée Tant qu'elle demeure engagée Sous la stupidité du corps , Et languit tousjours asservie Aussi bien dans la nuict des morts Que dans les clairtez de la vie.

3o De l'immortalité

Il luy faut donner des objects , Loing des ressentiments abjects , Dont la masse du corps la pique.

Sans cela, le raisonnement Dont sa divinité s'explique Ne paroist jamais clairement.

Aussi, nette de ceste contagion, elle void la venté , et trouve en elle-mesme de grandes et pleines matières de se contenter. Le mestier du philosophe est de la rendre telle ; il ne travaille qu'à cela. Aussi , estant parvenu à son dessein , il faut croire qu'il en a bien de la joye , et que cela est incompatible qu'il mette tant de soin à rendre son ame toute séparée du corps, mesme dès le temps de la vie, et qu'il fust fasché de la mort, où son esprit ne peut estre autre chose que ce qu'il a désiré qu'il fust tant qu'il vivoit, c'est-à-dire parfaictement sçavant et libre du commerce du corps, comme il taschoit à s'en despetrer; et davantage, pour ne trouver point absurde que les philosophes se plaisent dans la mort, considérons :

Si, pour l'amour d'une maistresse, D'un amy, d'un fils, d'un parent, Un violant désir nous presse De le suivre mesme en mourant.

Et jusques dans les bords funestes D'un ruisseau qui n'a point de fons, Au travers des feux et des pestes , Revoir des mânes vagabonds, Laissans à nos molles pensées.

Pleines d'amour et de pitié, Rebaiser dans les Elizées Les ombres de leur amitié.

Un philosophe de qui l'ame N'a d'amy, de parent, de femme,

Que la sagesse et le sçavoir Ne craint point de finir sa vie.

Car c'est ainsi qu'il pense voir Tout ce dont il avoit envie.

Et sans doute, alors que nos yeux Laissent leur clairté cousturaiere, Ils trouvent en des plus beaux lieux De plus beaux esclats de lumière; Et nostre esprit, qui void icy La vérité dans une nue, Après la mort , mieux eclaircy, La void entière et toute nue.

C'est bien donc hors d'apparence qu'un philosophe se fasche de mourir, puis qu'il est passionnément amoureux de la vraye sagesse, qui ne luy peut arriver qu'en la mort. De là il s'imagine véritablement que ceux qui ayment tant la vie, et ne peuvent la perdre qu'avec douleur, ne sont pas philosophes.

Le sage avec plaisir eschappe à son lien. Et n'est jamais fasché de renoncer au bien

Où l'avare se fie ; Et quiconque finit avecques du regret N'a jamais entendu le bien heureux secret

De la philosophie.

Celuy qui a du regret à la vie tesmoigne ouvertement que sa passion estoit moins à l'estude de la sagesse qu'au service de quelque beauté et à la recherche d'une vaine gloire, ou à la poursuitte des richesses. Au reste, ces vertus de résister aux afflictions et de ne se point lascher aux voluptez, l'une desquelles on appelle courage et l'autre tempérance, n'appartiennent proprement qu'aux philosophes : car, dans l'esprit des autres hommes, ces mesmes vertus , à les bien entendre, sont absurdes.

32 De l'immortalité

puis qu'il est vray qu'ils estiment la mort un des plus grands malheurs du monde. S'ils viennent à la souffrir constamment, et avoir moins d'horreur, il faut que ce soit pour la crainte de plus grands maux , si bien qu'ils sont vaillans de peur, et sans l'appréhension dun plus grand mal ils auroient moins de courage à supporter la mort. Pour la vertu de tempérance, ils ne la sçauroient avoir, car la tempérance , proprement ,

C'est donner ia borne aux désirs Et, parmy les honteux plaisirs Où la chair languit endormie , Tenir l'ame à sa liberté Et la sauver de l'infamie Où la porte la volupté.

Ceste vertu ne se donna jamais qu'à un philosophe; les autres, en l'estude de la tempérance , s'ils s'abstiennent d'une volupté, c'est pour se rendre plus capables d'une autre, et ne surmontent jamais une mauvaise passion qu'après estre vaincus d'une pire ; aussi ne sont-ils jamais temperans que par intempérance. Or prenons garde icy que nous ne pensions que ce soit la voye de la vertu que ce changement de voluptez , de craintes ou de douleurs , Tune à l'autre et la moindre à la plus grande, comme un change de monnoye; mais que la bonne pièce est seulement celle qui faict changer le reste et le mettre en vente, c'est à sçavoir la sagesse et la prudence , pour laquelle et avec laquelle toutes choses sont achetées et vendues, et que c'est aussi la fortitude ou courage , la tempérance et justice , et en somme la vraye vertu avec la sagesse et la prudence , sans en oster les voluptés ou craintes et autres sortes de passions qui surviennent; ou si, séparée de la sagesse, elle ne vient pointa changer en elle mesme, et que telle vertu ne soit qu'une vertu servile , une ombre et une apparence

qui n'ait en soy rien de sain ny de vray , et que la pureté et vérité de la vertu soit en la purification de tout cela, et que la tempérance, ila justice , fortitude et sagesse soit une sorte de purification,

Je crois que les premiers mortels

Méritent presque des autels ,

Tant leur ame fut curieuse

D'obliger la postérité,

En nous laissant la vérité

Soubs une ombre mystérieuse.

Leurs préceptes nous ont appris

Que les lourds et vilains esprits

Dont l'humeur pesante et grossière

En vivant ne se purge pas

Se trouvent , après le trespas ,

Ensevelis dans la poussière.

Ces froides horreurs de l'enfer,

Ceste nuict , ces vieux lits de fer

Où se vont coucher les furies,

Ce gros chien qui jappe au portai ,

Ces grandes plaines de voiries ,

Sont leur éternel hospital.

Mais un esprit que la vertu

A sceu picquer de son estude ,

Et qui tient dans la servitude

Le désir du corps abbatu ,

Quittant le monde, il quitte la misère,

Et , prenant au ciel son quartier, Au lieu de rencontrer un Charon ou Cerbère , Il ne void que des dieux en son heureux sentier.

Pour trouver hors de ceste vie un séjour heureux , il faut estre homme de bien et n'avoir point l'esprit souille des vices du monde ; c'est comme on dit : Il y en a beau coup qui portent le tyrse , mais peu qui soient des Bac-

34 De l'immortalité

chus. Par ces Bacchus j'entends ceux qui ont philosophé de bonne sorte , parmy lesquels je ne pense point estre des derniers , ce que je sçauray bien tost , si Dieu le permet, car je n ay plus guère à l'essayer. Voilà mon excuse , ô Cebes ! Pour la constance que tu me reproches, lorsque je laisse ainsi mes amis sans regret, c'est que j'espère en trouver d'autres , où je vay, qui ne valent pas moins que ceux-cy. Je sçay bien que peu de gens ont ceste créance; mais, si les discours que je vous viens de faire pour ma deffense vous ont mieux persuadé qu'aux Athéniens , me voilà content , et tout va bien.— Tout cela, dit Cebes, est très bien discouru; tuas traité toutes ces matières très bien et à mon gré; il faut que je te fasse une question et que je te mette en discours pour ce qui est de l'ame particulièrement , car plusieurs doutent qu'elle soit immortelle , et quelques uns croyent

Que l'ame dans un corps vivant , Qu'un peu de feu tient allumée , En la mort n'est qu'un peu de vent Qui se pert comme une fumée ; Que, si tout l'homme ne meurt pas Du coup de ce commun trespas, Je crois qu'après ceste lumière , L'ame est en sa perfection Et trouve une condition Plus heureuse que la première.

Socrate , ce que tu promets Des biens qui durent à jamais Dedans le logement céleste Adviendra comme tu le dis , S'il est vray que nostre ame reste Quand le tombeau tient refroidis , Soubs une glace à tous funeste , Les organes qu'elle eut jadis.

DE l'a ME. 35

Voyons donc, dit Socrate , ce que nous trouverons de i robable en ceste matière : je la trouve sérieuse , et ne pense point qu'on puisse dire que je m'amuse icy en des discours qui n'en vallentpas la peine. Considérons premièrement s'il faut advouer que les âmes des morts sont aux enfers , ou si elles n'y sont point.

On croit de longue main que les esprits des morts , Que les siècles passez ont appelez des ombres , Après avoir quitté la despouille du corps , Occupent dans l'enfer quelques demeures sombres ;

Et que , n'estant point asservies

Dans un trespas perpétuel,

Par un changement mutuel

Elles font de nouvelles vies,

Et, quittans les royaumes vains ,

Reviennent dans des corps humains.

Que si cela est vray que des morts les vivans puissent encore renaistre , nos âmes seroient là sans doute , car elles ne sçauroient revenir à la vie si elles n'estoient en quelque part. C'est donc une conjecture assez suffisante pour nous faire entendre que nos âmes sont Ta , s'il est vray que les vivans ne puissent venir que des morts. Que si cela n'est point, il nous faudra trouver une autre raison, et, pour bien comprendre cecy, ne prenons pas garde seulement à ce qui est des hommes , mais encore de toute sorte d'animaux et de plantes , et de toutes les choses au monde qui s'engendrent; considérons s'il n'est pas vray que chaque chose se fasse de son contraire, pour tout ce à quoy il eschet d'avoir un contraire, comme le beau et le laid, le juste et l'injuste, sont contraires , et mille autres choses comme cela ; sçavoir s'il est nécessaire que ce qui a un contraire ne puisse en aucune sorte estre faict que de son contraire : par exemple, ce qui se faict plus grand , il est nécessaire

36 De l'immortalité

que de ce qu'il estoit auparavant , c'est-à-dire d'une chose moindre, il soit ainsi devenu plus grand; et do mcsme ce qui se faict à cette heure moindre s'est fait ainsi moindre en se diminuant de quelque chose plus grande; de mesme ce qui se faict plus robuste, c'est d avoir esté plus foible ou plus meschant, d'avoir esté meilleur ou plus tardif, d'avoir esté plus viste. C'est ainsi que nous trouvons que toutes choses se font de leurs contraires. Or il se trouve un milieu entre les deux contraires , ce qui est la génération , le progrez ou passage de l'un à l'autre, comme, entre ces deux contraires, plus grand et moindre , le milieu , c'est l'accroissement et le descroissement : ainsi nous disons que l'un diminue et que l'autre croist, comme, du froid et du chaud, on dit aussi eschauffer et refroidir, cela comme tous autres contraires se discernant ainsi et se confondant mutuellement. Et, combien que le nom des choses en plusieurs endroits vienne à manquer, tenons en effet que tout se faict de son contraire, et que leur milieu, c'est la génération qui passe de l'un à l'autre. Au reste , ce que nous appelions n'a-t-il point son contraire, comme veiller a pour son contraire dormir , et vivre aussi a pour son contraire mourir? Ces deux choses ne se font-elles pas l'une de l'autre, puis qu'elles sont contraires ? Et n'ontelles point deux générations ou progrez , comme elles sont deux pour revenir de l'une à l'autre ? Ainsi, comme le veiller et dormir sont deux contraires , mourir et vivre le sont aussi ; comme du sommeil se fait la veille et de la veille le sommeil , ainsi de la vie se faict la mort et de la mort aussi la vie. (Et, puis qu'il esl ainsi , et que, si nécessairement il se fait quelque chose du mort, il faut que ce soit un vivant , nos âmes sont sans doute aux enfers.) Comme la génération et progrez du veiller au dormir s'appelle s'endormir, et comme le progrez et génération du dormir au veiller s'appelle s'esveil-

DE l'ame. 3;

r, ainsi le progrez de la vie à la mort s'appelle tressser; et le progrez et la génération de la mort à la vie se trouvera-il point? La nature seroit-elle manque ; défectueuse en ce seul point? 11 ne le faut pas croire. ^'ous trouverons donc la génération de la mort à la vie, et ce progrez s'appellera ressusciter, si bien que des morts viennent les vivans , aussi bien que des vivans se font les morts. Et de là s'ensuit qu'il faut nécessairement que les araesdes morts soient en quelque lieu d'où elles puis>ent revenir. Sans ce rechangement d'une chose à l'autre, et sans ce progrez de génération par lequel les choses se refout ainsi délies mesmes et reviennent dans la nature comme par un tour de cercle, tout, à la fin, lomberoit en mesme figure, et rien ne se feroitplus, comme si toutes les choses venoient à tomber dans un profond sommeil dont elles ne poussent se relever jamais. Tu crois bien que toutes choses seroient à la fin réduites en un mesme estât, et sans doute

Ce qu'on dit d'un berger amoureux de la lune , Dont jamais le sommeil n'a peu fermer les yeux , Ce n'est que le discours d'une fable importune Et le foible entretien d'un esprit ocieux.

Que si toutes choses venoient à se confondre et se mettre en estât de n'estre point discernées, il arriveroit ce que dit Anaxagoras, que toutes choses sont ensemble.

L'ombre esteindroit ceste lumière , Et les eslemens ùesmolis Se trouveroient ensevelis Dans la difformité première.

Car, si ce qui est en vie meurt, et qu'estant mort il ne puisse ressusciter, il s'ensuivra que tout finit et que rien plus ne peut vivre.

38 De l'immortalité

Tout ce que le soleil void naistre Est conlrainct de laisser son estre Dans les laqs d'un mortel sommeil ; Si de là rien ne nous délivre Pour revenir vers le soleil , Enfin tout cesseroit de vivre.

Mesroe , bien que les vivans donnent vie à d'autres, si tous sont subjets à périr sans renaistre, à la fin pourroit-on voir aussi toutesteint, —Je le crois, dit Cebes, et ne pense point avoir esté surpris pour mettre à cecy, qu'il y a une résurrection, que des morts il revient d'autres vivans et que les âmes reviennent après les corps, et qu'après ceste vie les bons en trouveront une meilleure et les meschans une pire. Cecy me remet au souvenir de ce que tu as accoustumé de dire , que toute nostre discipline n'est qu'une réminiscence. S'il est ainsi , il faut qu'en un autre temps, avant qu'estre en ce monde, nous ayons appris ce dont ils nous souvient maintenant.

Ce qui vient dans les fantaisies Des plus belles âmes saisies D'un désir ardant de sçavoir Est comme une leçon seconde Par où nostre esprit va revoir Ce qu'il vid en un autre monde, Et ne faict que s'entretenir Des choses autrefois congneues.

Que l'ombre d'un ressouvenir Avoit encore retenues.

Ce qui ne se peut sans que nos âmes ayent esté ailleurs auparavant que de venir en ceste forme humaine.

De là se tire un jugement, Que noste ame a vescu chez elle.

Loin de ce mortel logement,

Pour monstrer qu'elle est immortelle.

Je te prie, 0 Cebes, dit Simias, dy moy quelles demon-

-trations tu as pour nous prouver ton dire. — En voicy

: ne très belle raison, respond Cebes, que les hommes,

Miand on leur demande quelque chose, si c'est quel-

u'un qui les sçache bien interroger, ils respondent à

ropos et disent les choses comme elles sont, ce qu'ils

•^ sçauroient faire s'il n'y en avoit dans leur esprit quel-

;ae certaine science et une raison droicte ; et si on les

applique à la géométrie en ses figures et descriptions,

on verra que nos esprits ont certaines cognoissances

desjà acquises.

Alors qu'une divine flamme Avec des incogneus ressorts Pousse les raouyemens de l'ame Dedans la masse de nos corps, Des communes intelligences Que l'esprit ne sçauroit cacher.

Par les sentimens des sciences, Se communiquent à la cher.

Les raisons que Cebes amena contentèrent Simias et luy remirent dans l'esprit la persuasion qu'il avoit eu auparavant toute autre, etcreutque leur discipline nestoit autre chose qu'une réminiscence ; il eut toutesfois envie d'en ouyr parler Socrale, en discourant ainsi.

SOCRATE

Pour se ressouvenir de quelque chose, il faut l'avoir sceu auparavant; et quand la science de quelque chose nous vient de ceste façon, il faut advouer que c'est une réminiscence, et voicy comme je le prends : si quelqu'un , après avoir veu quelque chose ou entendu , vient à se ressouvenir non seulement de cela, mais encore de quelque autre chose en suitte dont la cognois-

4o De l'immortalité

sance est différente, le ressouvenir de ceste chose plus esloignée s'appelle réminiscence, comme par exemple la cognoissance d'un homme et d'un luth sont des choses différentes, et, lors qu'un amoureux -vient à voir le luth dont il a veu jouer sa maistresse, il se souvient aussi tost de sa maistresse.

Si je passe en un jardinage Semé de roses et de lys, Il me ressouvient de Fhilis, Qui les a dessus son visage.

Diane, qui luit dans les cieux, Tousjours jeune, amoureuse et belle, Me la remet devant les yeux, Pour ce qu'elle est chaste comme elle.

Je la vois si je vois l'aurore, Et, quand le soleil luit icy.

Il me ressouvient d'elle aussi, Pource que l'univers l'adore.

Les Grâces dedans un tableau, Le petit Amour et sa flame.

Bref, tout ce que je voy de beau Me la faict revenir dans l'ame.

Ainsi, pensant à Cebes, on peut aussi penser à Simias, et cela s'appelle réminiscence, mesme lors qu'il arrive qu'on se ressouvient des choses que la longueur du temps et la nonchalance avoient effacées de la mémoire. Et ne se peut-il pas faire que, voyant un cheval peint ou un lict peint, on vienne à se ressouvenir d'une personne ; et qu'à voir la peinture de Simias, on se représente aussi Cebes? Et sans doute aussi voyant Simias, ou se ressouvient de Simias? Ainsi voyons-nous que la réminiscence arrive par le moyen de ce qui est approchant et semblable, et par le moyen aussi de ce qui est dissemblable.

DE l'aME. 4i

Au seul ressouvenir d'avoir couru les eaux, Nos rapides pensers volent dans les estoilles, Et le moindre instrument qui sert à des vaisseaux Nous faict ressouvenir du cordage et des voiles.

Mais, alors qu'on vient à se remémorer d'une chose ir quelque chose qui luy ressemble, il faut sçavoir : L'cognoistre par dessus du deffaut en la ressemblance de h chose qui nous vient au souvenir. Un peu d'attention icy : disons-nous pas qu'il y a quelque chose qui s'appelle esgal ? Je n'entends point d'un bois esgal à un autre, ou une pierre à une autre , ou autres choses de naesme; mais j'entends quelque chose hors de tout cela qui s'appelle l'esgal , et cet esgal, est-ce quelque chose ? — Sans doute, respond Simias, et la cognoissance de l'esgal nous est venue pour avoir veu des bois et des pierres ou autres choses esgalles ; nous avons imaginé cet esgal, qui est autre chose que les bois ou pierres ou autres choses esgales : car ce mesme bois ou pierres se disent quelquefois esgaux et quelquefois inesgaux pour divers respects; mais ce qu'on appelle esgal ou inesgal, esgalité ou inesgalité , est tousjours et ne change point. C'est pourquoy les choses esgalles et l'esgalité ne sont pas mesme chose, et cependant de ces choses esgalles qui ne sont point l'esgal nous avons tiré la cognoissance de l'esgal. Ainsi soit du semblable ou du dissemblable. Alors que par un object vous vous représentez quelque autre chose, soit semblable ou non, il se faict nécessairement une réminiscence. Or voyons si nous procédons ainsi envers les choses qui sont dans celles que nous appelons maintenant esgalles, bois, pierres et autres choses. Faut-il penser qu'elles soient aussi esgalles que l'esgal mesme? Il s'en faut beaucoup. Ne confessonsnous point qu'un homme qui void et considère attentivement une chose, laquelle il désire estre pareille et tout

42 De l'immortalité

à faict une à une autre chose, qui l'est en effect, s'il void que ce qu'il désire devienne tel, et est deffectueux, et qu'il cx)gnoisse qu'il diffère et est esloigné de beaucoup de ce qu'il voudroit qu'il peust devenir, il faut que cet homme ait veu et cogneu autresfois la chose et la perfection à laquelle il cognoist que ceste autre chose ressemble un peu, où il cognoist qu'elle ne peut parvenir entièrement. Il nous en arrive de mesme en ce discours de Tesgal : car il faut que ce que nous appelons esgal , que nous avons cogneu d'abord par les choses esgalles , et qui est plus qu'elles, et à la perfection duquel les autres taschent d'atteindre, il faut que ce soit nécessairement quelque chose que nous avons eu autresfois dans l'esprit , mais que nous ne l'avons sceu cognoistre que par quelqu'un de nos sens : veue , ouye , attouchement ou quelque autre serablableraent.

SiMIAS.

Il faut faire voir, ô Socrate ! que ce dont il est question s'en va là et se traitte de mesme. Et c'est sans doute de la faculté des sens que nous entendons que toutes les choses qui sont sousmises au sens appetent ce qui est esgal, combien qu'elles ne le puissent atteindre.— Il en est ainsi, dit Socrate : car, avant que nous commençassions à voir ny ouyr, ou user de quelque autre sens , il falloit bien que nous eussions la cognoissance du vray esgal, c'est-à-dire ce qu'est l'esgalité, puisque nous luy voulons rapporter tellement les choses esgales soumises au sens, que nous sçachions juger qu'elles taschent à devenir jusqu'à ce poinct où est l'esgal mesme, mais qu'elles demeurent imparfaictes et n'y peuvent parvenir. Cela, dit Simias, suit nécessairement de ce que nous avons dit cy- dessus. Or, ditSocrates :

Aussi tost qu'une créature Vient à paroistre en l'univers,

Chacun des sens de la nature Trouve ses objets descouvers.

Nostre ame d'abord est pourveue, Dans un corps sans empeschement, D ouye, de goust et de veue, D odorat et d'attouchement.

Dès le moment que nous nasquismes, nous commenames à voir et ouyr, et d'entrer en la cognoissance le tous les autres sens, et falloit qu'auparavant nous eussions eu la cognoissance de ce qui s'appelle esgal. Partant, il est nécessaire que nous l'ayons compris avant jue de naistre. Que si nous avons eu ceste cognoissane devant nostre nativité , il est probable que nous l'avions aussi en la naissance, et que nous sçavions devant que de naistre et aussi tost après estre nés, que c'est que l'esgal, plus grand ou moindre, beau, bon, juste, sain et autres, ausquels nous assignons proprement et attribuons un estre véritable, et en interrogeant, et en respondant. Si bien qu'il est nécessaire que nous ayons eu la cognoissance de tout cela avant que de naistre. Ûue si, après avoir receu des sciences, nous venons à ne les point oublier, comme nous faisons, il s'ensuivroit que nous serions nés avec les sciences, et que, durant tout le cours de nostre vie, nous les garderions et sçaurions tout. Or, oubly n'est autre chose que perte de sçavoir ; que s'il est vray qu'estans nés , nous ayons perdu le sçavoir que nous avions auparavant, et après, par l'ayde des sens, nous recouvrions ce sçavoir, ce que nous appelons apprendre, seroit-ce point recouvrer nostre propre sçavoir qui estoit à nous avant que de naistre ? Et ce recouvrement se peut il point appeller un ressouvenir ? car il advient aussi, comme nous avons desjà fait voir, qu'en oyant ou voyant quelque chose on se remet souvent en l'esprit quelque autre chose, soit sembla-

44 De l'immortalité

ble ou non à celle qu'on void ou qu'on oyt, ce qui s'appelle se ressouvenir. Ainsi, de deux choses l'une, ou nous naissons sçavans et le sommes toute nostre vie, ou ce que nous apprenons s'appelle ressouvenir, et toute la discipline n'est autre chose qu'une réminiscence. Et lequel des deux, Simias, aymes-tu le mieux advouer, ou que nous naissions sçavans, ou que nous venions après à nous ressouvenir des choses que nous avons sceues autresfois? — Je ne sçay, respond Simias, lequel des deux je dois choisir. Et nous pourrois-tu bien dire quel en est le meilleur choix à ton advis? — Comment, dit Socrate, un homme sçavant ne peut-il point rendre raison de ce qu'il sçait ? —11 le faut bien, respond Simias. — Et te semble-il, Simias, que tous soient capables de rendre raison de ce que nous trailtons icy ? — Pleust à Dieu î dit Simias.

Mais tout sera fini demain, Et dès que l'arrest inhumain T'aura faict avaller le verre, Ceste matière va périr, Car qui peut-on aller quérir En tous les endroicts de la terre.

Qui nous puisse ainsi discourir?

Ouy, j'ay grand peur que demain il ne se trouve plus personne qui puisse dignement discourir de ce subject. Socrate. Tu crois donc bien que tout le monde ne l'entend point? Cebes. C'est mon opinion. — Il faut donc, puisqu'ils ne le sçaventpas, et que tous l'ont sçeu autres fois, s'ils viennent à l'apprendre, que ce soit un ressouvenir; et quand est-ce que nos âmes ont receu autresfois les sciences ? Ce n'est pas après que nous fusmes nés, mais auparavant. — C'est pourquoy, dit Simias , il faut qu'auparavant de venir en ceste forme humaine, que nos âmes ayent esté quelque part avec sçavoir et intel-

ligcnce, si ce n'est que peut-estre,ôSocrate, nous ayons receu le sçavoir au propre moment de la naissance. — l'eut-estre, dit Socrate. Mais si nous les avons reçues en ce temps-là, où est le temps auquel nous les ivons perdues, si non que nous les ayons perdues en les K^cevant. — Ne sçaurois tu trouver quelque autre temps, lit Socrate.

Nul que je sçache, dit Simias, et ceste dernière doute que je te viens de dire n'est rien du tout. — Après tout, dit Socrate, si ce que nous appelions beau, juste et toute autre essence est quelque chose en nostre entendement, et que cela ait esté autresfois en nous, et que, revenant à le rechercher, nous l'apprenions et le fassions revenir en l'esprit, il est aussy vray que nostre ame a esté autresfois, mesme auparavant nostre naissance; si bien que comme il est certain que ces choses là, beau, juste, bon et autre essence, sont quelque chose, c'est aussi une nécessité que nos âmes ayent esté avant que nous vinssions sur la terre. — Il est assez clair, dit Simias ; personne n'en peut guère douter après ton disours. Là-dessus ma curiosité

Laisse mon esprit en repos

Et tire de tes vrays propos

Des conséquences nécessaires.

Mesme Cebes, de qui la foy

Chancelle es choses les plus claires ,

Prend tes raisons pour une loy ;

Chacun de nous qui les escoute

Y trouve ce qu'il a voulu

Et demeure tout résolu

Sans aucun ombrage de doute.

Sçache donc que nous tenons infailliblement que nos âmes ont esté avant nos corps ; mais, pour ce qui est de

46 De l'immortalité

Tadvenir, sçavoir si elles sont après la ruyne des membres où elles vivent aujourd'huy ,

Quand nos corps trespassez , d'une pierre couvers , Changent les os en poudre et la charongne en vers ,

c'est de quoy personne de nous, à mon advis, ne se trouve encore persuadé : car il n'est point incompatible qu'elles ayent esté auparavant la vie corporelle et pendant la vie , et que nonobstant elles cessent en la mort, puis que nous demeurons d'accord que les âmes ont esté avant que d'entrer dans le corps. Socratk. Nous avons à demy monstre qu'elles sont aussi après qu'elles en sont sorties : car, si du vivant s'est faict le mort , du mort aussi se doit faire le vivant; et si l'esprit est venu pour animer le corps , et qu'il soit venu du pays des morts, il faut aussi que, sortant de ceste vie, il s'en aille vers les morts, et qu'il soit là en quelque lieu d'où il puisse encore revenir, et quand il faudra ; mais peutestre estes-vous dans les craintes des petits enfans :

Il vous semble qu'un peu de vent , Auprès des lèvres se levant , Parmy ses tourbillons emporte La flamme qui s'en va dehors , Et que l'ame demeure morte En la sépulture des corps ; Mesme que , si la douce haleine De quelque délicat zephir Reçoit nostre dernier souspir , L'ame passe avec moins de peine ; Et que ce petit traict de feu S'esvanouyssant dure un peu ; Mais , si d'avanture il arrive Que l'esprit , courant aux sablons Qui couvrent l'infernale rive,

Trouve en chemin des aquilons , Sa route est discontinuée.

D'abord il bronche au monument, Et se dissipe en un moment Bien plus viste que la nuée.

Je ne sçay si parmi vous il n'y a point quelque esprit malade de ces imaginations d'enfant. Pour vous purger de telles fantaisies,

Et pour vous erapescher de craindre Les chimères d'une vapeur Que l'esprit troublé de la peur Ne se peut empescher de faindre.

Si la vertu de discourir N'est capable de vous guérir , Il ne faut qu'une médecine De brevets et d'enchantemens Pour oster toute la racine De vos sots espouvantemens.

Mais, après que tu seras party , dit Cebes, où trouverons-nous un médecin qui nous sçache appliquer ces remèdes ?

Si vous avez bien ce désir,

La Grèce vous donne à choisir Des esprits qu'on estime au monde les plus rares.

Et s'il vous plaist de voir ailleui-s , Visitez les pays des nations barbares , Si vous pensez que là se trouvent les meilleurs.

— N'espargnez ny soing ny fortune ,

Cherchez en terre et sur Neptune Les riches cabinets de ces divins thresors , Apprenez comme quoy Ton meurt et ressuscite , Et pour l'amour de l'ame accoustumez le corps  dormir dans le bruit du fabuleux Cocite.

48 Del'imjiortalité

Mais, quoy qu'un estranger vous puisse avoir appris

Et que son sçavoir vous contente , Examinez aussi vous mesmes vos esprits En ceste matière importante, Et possible que parmy tous , Quoy que nostre pays se vante , Il s'en trouvera peu qui vaillent mieux que vous.

Mais revenons à nostre premier propos, et enqueronsnous premièrement qu'est-ce à qui il eschet ceste passion que d'estre dissoult, et qu'est-ce qui doit craindre tel accident ou passion , et par quelle partie. Il faut considérer après qu'est-ce que nostre ame , et ne prendre de ces choses là ny crainte ny espérance qu'en faveur de nostre ame. Il est certain que ce qui se compose, et ce qui est desjà composé, en tant que composé , est subjet naturellement à estre dissoult; et, quand il se trouve quelque chose qui n'est point composé, c'est cela seulement qui se trouve exempt de se voir dissoult. Or ce qui envers les mesmes choses se trouve toujours de mesme sorte , cela sans doute doit estre simple et ce qui ne change divers respects composez. Revenons à ces discours que nous avons desjà laissez. L'essence qu'on appelle , dont la définition par interrogatoires et par responses nous a faict l'estre véritable de quelque chose , se trouve tousjours de mesme , et selon mesmes choses , comme l'esgal , le beau et tout autre estre né , demeure tousjours par soy-mesme de mesme sorte et envers mesmes choses, sans estre jamais capable d aucune sorte de changement : car, pour ce qui est de mille autres choses que nous appelions belles, comme chevaux, hommes, habillemens,et mille autres que nous disons ou belles ou esgales, et d'autres synonimes, ceux-là se trouvent d'une nature contraire à ces essences : car tout ceci est changeant, et pour son respect et pour

DE l'a ME. 49

celuy d'autres choses, ne se trouvant jamais un ny de mesme sorte, et sont choses toutes perceptibles aux sens corporels; mais ces estres véritables et tousjours constans ne peuvent estre appréhendez ny cogneus que par les seules facultez de renlendement. Ainsi il sera bon que nous posions deux espèces de choses , une des visibles , l'autre des invisibles, et que l'invisible est tousjours de mesme sorte, le visible non : nous sommes sans plus composez de deux parties, de lame et du corps. Le corps est visible; famé ne se peut voir, au moins des hommes. Nostre discours n'est icy que de ce qui touche à la nature humaine , selon laquelle véritablement Tame ne peut estre veue. Le corps est de l'espèce des visibles, Tame des invisibles, et nous avons desjà dit que l'ame, se voulant ayder du corps pour venir à l'Intelligence de quelque chose , est trompée et considère tout faussement.

L'ame , courant après la vérité Parmy la nuict de tant d'obscurité Où nostre chair la tient enveloppée.

Trouve nos yeux à son ayde impuissans, Et, sans se voir honteusement trompée, Ne suit jamais la conduite des sens.

L'esprit, serré de la mortelle escorce.

Dans ses liens n'a point assez de force Pour bien tenir ses organes subjets , Et, corrompu dans cette masse impure, L'entendement discerne les objects Tout au rebours de leur propre nature.

C'est la foiblesse du corps qui faict ainsi pancher l'ame vers ces choses que nous disons subjetes à mutations et qui ne se trouvent jamais de mesme.

Une eau bien claire et d'un roc descoulée I. 4

5o De l'immortalité

Ne se peut voir à des torrens meslée Sans se troubler par des bourbeux destours , Et nostre esprit , tant soit-il pur et sage , Parmy les sens ne passe son discours Sans le corrompre en ce vilain passage.

Mais quand lesprit se tient de son appuy. Que tous les sens sont esloignez de luy , Quand son discours à soy-mesme se fie , Loin des objects de basse qualité , Par les sentiers de la philosophie »

Il va tout droict à l'immortalité.

Son mouvement le porte aux cognoissances Des vrays objects des plus simples essences , Qu'on ne voit point subjettes à changer : C'est où l'esprit de luy-mesme se range , C'est ce qu'il ayme , et fuit comme estranger Ce que Nature assubjettit au change.

Cette affection de l'esprit et cette disposition à se tenir aux choses qui sont tousjours unes s'appelle sapience et prudence. Sans doute il nous faut advouer de là que l'esprit doit nécessairement estre rangé en l'espèce de ces choses incapables de mutation , et le corps au contraire. Au reste, il faut remarquer encore

Que l'esprit est le plus puissant , Et qu'au dessein de quelque chose Le corps, partout obéissant, Se trouve tousjours agissant , Ainsi que l'ame le dispose.

Cest honneur de commandement Est une glorieuse marque , Et les rigueurs de Rhadamant Et les puissances de la Parque Ne mettent point au monument Ce brave et cest heureux monarque.

DE l'a ME. 5l

Nous pouvons bien juger d'une apparence assez claique cest advantage de conduire et de commander est jiielque chose de divin, et que ces nécessitez d'obeyr et !•» suivre tiennent du terrestre et du mortel. Ainsi, de la t. te de tous nos discours precedens nous trouverons .0 l'arae est très semblable à ce qui est divin , immor- , intelligible, d'une seule forme, iudiï^soluble , qui -t tousjours de mesme sorte et en mesme estât, et que le corps, au contraire , se rapporte du tout à ce qui est hamain, mortel , non intelligible , changeant de forme, subjet à estre dissoult , et qui ne se trouve jamais de mesme sorte ny en mesme estât. Sçaurois-tu , ô Cebes î amener des raisons au contraire et prouver comme quoy il peut estre autrement que ce que nous disons ? — Nullement , dit Cebes.

SOCRATE

Puis donc qu'il est ainsi , il s'ensuit donc que le corps est une chose qui s'en va estre bien tost dissoulte , et qui, après la séparation, doit aussi tost n estre plus, et que l'ame est quelque chose qui ne se peut aucunement dissouldre, ou quelque chose bien approchante de ce qui est indissoluble. — Je le crois comme cela, dit Cebes.

SOCBATE.

Et tu crois cependant qu'après l'heure suprême , Quand l'esprit, s'esloignant d'une charongne blesme,

Nous a laissé sans mouvement.

Le corps demeure encore avant ~ue se dissoudre , Et que mesme l'effroy du pasle monument Travaille assez long-temps pour le réduire en poudre. Mesme quand la fureur d'un sort trop insolent Ravit des corps bien sains par un coup violent ,

Leurs puissantes températures.

Avec un peu de soin , se conservent assez , Et les égyptiens font bien des sépultures

52 De l'immortalité

Qui des siècles entiers gardent les trespassez; Et, combien que la chair cède h la pourriture, Comme estant de plus molle et plus fresle nature ,

Le corps ne se dissipe pas ; Mais les nerfs et les os durent après le reste , Si bien que tout cela dure après le trespas. Combien que tout cela ne soit rien de céleste.

Cela, Cebes, ne te donne-t-il point de doutes ? Car nous disons que le corps, comme mortel, visible, estoit dissoluble, et devoit, selon l'apparence, finir tout aussi tost après le trespas ; et qu'au contraire Tame immortelle et invisible devoit seulement estre indissoluble , et s'en alloit, sortant du corps , se sauver en quelque excellente retraite ;

Que nostre ame. toute invisible , Soudain que le corps expiroit.

Bien-heureuse se retiroit , Comme par un vol insensible , Et , vivant après le trespas , Elle avoit au ciel sa demeure , Où les dieux ne permettent pas Que jamais quelque chose meure.

Quoy ! penserions- nous donc qu'elle se trorapast en ceste espérance , et que , pour ne rien voir d'elle après sa séparation d'avec le corps, il s'ensuive qu'elle ne soit plus ! Nullement , mes amis ; mais , bien au contraire ,

L'ame , dressant son vol vers la loge éternelle , Moins il se peut trouver de pesanteur en elle , Mieux elle a despouillé la masse de la chair , Plus viste elle remonte en sa dernière source, Et ne peut rien trouver capable d'empescher Les mouvemens heureux de sa légère course.

Apres les vrais objects où l'œil n'a rien à voir ,

DE l'ame. 53

Dans le profond soucy d'acquérir du sçavoir, Des passions du sang dans le sang despouillée , Elle demeure ferme en des pas bien glissans , Elle fuit de la chair , qu'elle cognoist souillée , Et vit en défiance avecques tous les sens.

Ainsi , vivant tousjours avec soy retirée , De la contagion de son corps séparée , Elle n'emporte rien de ses mauvaises mœurs , Les désirs , les amours , la crainte , la folie Et tout ce qui provient des charnelles humeurs Demeure dans la chair au monde ensevelie.

Pure et nette qu'elle est, ayant trouvé son port Dans le Ciel , où jamais n'a peu venir la mort , Elle y trouve sa part de repos et de gloire ; Elle n'a de confort que les dieux seulement , Et, ce que tout mortel est obligé de croire , Geste félicité dure éternellement.

Mais l'autre à qui les sens ont donné des délices , L'ame à qui les vertus ont esté des supplices , Que le soin du sçavoir n'esmeut que par horreur, Qui s'est avec le corps estroitement liée , Et qui , de lascheté suivant le vain erreur , Faict gloire de se voir à la chair alliée ,

Dans les plaisirs trompeurs dont nos sens abrutis Ne peuvent sans effort estre icy divertis Elle est comme assoupie et languit dans des charmes; Sa volupté se rend insensible au remors , Et tout ce qui l'oblige à recourir aux larmes , Ce n'est que le soucy d'abandonner le corps.

Ainsi , dans les désirs de la chair enyvrée. Elle n'en est jamais que fort peu délivrée , Et, laissant un séjour qui luy fut si plaisant. Elle ne voit plus rien , quittant cette lumière , Et traine en l'autre monde un fardeau si pesant Que son vol ne vient point au bout de la carrière.

54 De l'immortalité

Dans le chemin du Ciel où l'esprit veut aller, Des grossières humeurs l'arrestent parmy Tair , Qui souffre à contre-cœur ces impures matières ; Si bien que ces esprits , à la mercy des vents , Vagabons sans retraicle autour des cimetières , Sont le rebut des morts et l'effroy des vivans.

Ce ne sont que les âmes des meschans qui sont tousjours tourmentées, et avec des playes visibles et des gemissemens qui semblent partir de quelque chose de corporel ; aussi ont-elles retenu beaucoup de la chair qu'elles ont habitée avec tant d'alïection et de familiarité.

Leur essence, au trespas de ceste chair sortie, De ses lourdes vapeurs emporte une partie Qui l'empesche d'aller où les bons ont leurs rangs : Ainsi son vol rebrousse en la basse contrée , Et parmy les tombeaux ces fantosmes errans Recherchent dans le corps une seconde entrée.

Que si le cours du temps , ramenant les saisons , Redonne à ces esprits encore des maisons. Selon leurs sentimens ils trouvent des organes , Ils habitent les corps de divers animaux; Alors les ignorans ont la forme des asnes Et reviennent au jour pour souffrir mille maux.

L'un qui de son vivant avoit l'humeur encline Au vol , à l'injustice , au sang , à la rapine , Il revient dans le monde en forme d'esprevier , Il guette dans les airs où fondra sa furie , 11 sifde à la vapeur d'un charongneux gravier Et de ces corps puans qu'on jette à la voyrie.

Ceux qui n'ont faict, vivans, queboire etque manger, Dans des corps de pourceaux se viennent tous loger, Et , dans la mesme humeur qu'ils ont jadis suivie, Sans cognoistre que c'est de soucy ny de pleurs,

DE l'a ME. 55

Faisans à leur retour une pareille vie ,

Un bourbier leurplaist mieux qu'un pré semé de fleurs.

Ainsi chacun , selon le naturel qu'il a , retrouve des corps disposez à le recevoir , et les corps des bestes mourans reçoivent encore leur vie des hommes qui retiennent les mesmes complexions.

Les uns qui , sans venir à des sciences claires , Ont exercé vivans des vertus populaires , Et qui moralement ont esté bonnes gens , Qui , par bonne coustume , ont abhorré le vice. Qui pour le bien public ont esté diligens , Et dont les affligez ont tiré du service,

Au retour de la mort je croy qu'ils sont remis Dans quelque petit corps d'abeille ou de fourmis , Qui, vivans doucement en la terre où nous sommes. Remplissent leurs cachots de froment ou de miel ; Ces petits animaux refont de mesmes hommes , Mais rien de tout cela ne vajamais au Ciel.

Ce riche firmament où brillent tant de flammes Est un chemin ouvert aux bien-heureuses âmes , Pour passer au séjour où les dieux sont logez : Nous entrons pour jamais en leur saincte alliance , Après que nos esprits ont esté bien purgez , Et qu'ils ont surmonté la chair par la science. Il faut donc bien philosopher tout le temps de nostre vie pour atteindre àceste pureté qui nous porte au ciel, et Tesprit qui se voue de bonne sorte à la profession d'un estude si excellent ne se mesle jamais aux affections corporelles et ne prend point de part aux soucis dont le reste des hommes sont ordinairement travaillez.

Le soing d'enrichir sa famille Ne le rend point plus diligent ; Il lui chaut fort peu qu on le pille ,

56 De l'immortalité

On ne le void jamais changeant Pour la perte de son argent , Ny de son fils , ny de sa fille.

Il ne fut jamais suborneur Pour briguer la magistrature, Aussi l'infamie et l'honneur Sont pour luy de mesme nature , Et la peur de la sépulture Ne trouble jamais son bonheur.

C'est le seul sçavoir qui l'asseure Et qui Tempesche de trembler Au moment de la dernière heure :

Car son esprit, sans se troubler.

Se voit du corps desassembler, Sçachant bien son autre demeure.

Il est bien aise de mourir.

Et les ignorans, au contraire , Qui n'ont jamais sçeu discourir.

Alors ne sçavent plus que faire , Et loing du jour qui les esclaire Pensent entièrement périr.

La raison pourquoy les philosophes ont à la mort une asseurance que les autres n'ont point, et qu'ils sçavent bien le lieu de leur retraicte après estre sortis de ceste vie, c'est que, leur esprit s'estant commis absolument au soin et à la conduite de la philosophie, il a peu à peu cogneu d'elle qu'il est attaché dans le corps par des liens bien dangereux et qui le retiennent aux mouveraens dont il se veut eslever à la cognoissance des choses pures. La philosophie le despestre et dégage de ceste con~ trainte par un estude continuel ; elle lui fait entendre que, dans la familiarité qu'il y a parmy le sang et la chair, il est à craindre qu'il ne luy naisse des convoitises qui l'aydent à se ruyner luy-niesme et servent au corps pour

DE l'AME. 57

corrompre l'arae. Ceste considération , que la discipline de la philosophie luy faict venir insensiblement , l'oblige de se retenir tant qu'il peut de ceste conversation, d'estre tousjours en deffiance chez son hoste , comme avec un estranger, et ne se communiquer jamais aux sens par la recherche de quelque science , car il n'y a ny œil ny oreille qui soit assez fidelle à rapporter quelque object à l'entendement; mais, se retirant chez elle et se cultivant toute seule , elle doit venir enfin à la cognoissance des choses qui ont un estre véritable et qui sont d'elles mesmes ; comme , tout au rebours , elle ne doit point croire véritable ce qu'elle apprend ou considère par l'ayde et par la communication du corps : car ce sont choses qui ne sont point d'elles-mesmes, mais par autruy, et sensibles et visibles , où ce que l'ame comprend de soy est intelligible et invisible. Un vray philosophe, jugeant que son esprit doit obeyr à ce dessein que la philosophie faict en luy, et qu'il est. à propos de se fier en elle et de la croire, il tasche, comme elle luy ordonne, de s'affranchir de toute sorte de voluptez, convoitises, craintes et douleurs, jugeant bien que, dans les plaisirs, dans la crainte, dans la douleur et la convoitise , outre ces maux ordinaires , comme perte d'argent ou maladies, qui leur sont attachez , il y a sans doute un plus grand mal : c'est que dans tout cela l'ame patit et n'y prend pas garde: car, alors que Tame vient à sepicquer de plaisir ou de douleur après quelque chose , et qu'elle croit ce faux object des choses visibles quelque chose de beau , manifeste et véritable , sans doute alors elle est bien prise et bien engagée dans le corps , pour ce que toute sorte de volupté ou de douleur est maistresse dans le corps ,• et, se prenant à l'ame, elle l'assubjettit, et, la plongeant dans les sentimens charnels, elle l'oblige à participer à mesmes mœurs et à mesme nourriture , la rend incapable de toute pureté et la faict

^^ De l'immortalité

sortir du corps toute sale de ses tasches et de ses ordures , d ou elle renaist encore , comme si on l'eust semée et entée dans quelque autre corps bien loin du commerce de ces essences divines, pures et uniformes; aussi estce pour lamour d'elles, et pour le bonheur de les conserver, que les vrays amateurs de la science s'appliquent à l'estude de la vertu , et non point pour les considérations qui esmeuvent les esprits du populaire à la rechercher. Le philosophe cognoist assez qu après que la philosophie la desjà délivré des liens du corps et nettoyé de ses ordures, il ne luy faut plus retomber dans ce bourbier, ny se remettre au travail d'un mesme estude, comme Pénélope après sa toile. Mais , pensant au repos de toutes ses affections, suivant sa raison et se tenant ferme en elle, s'il s'esleve en la contemplation de ce qui est par dessus l'opinion, et qui est infailliblement vray et divin , duquel ayant esté nourry, il croit quil luy faut passer la vie de mesme, espérant qu'au sortir d'icy il ne faudra jamais de passer vers quelque chose de pareil, où il se verra exempt de toutes les misères humaines.

Dans ceste bonne nourriture , Quoy que menace la nature, Le sage, deslogeant d'icy, Ne craint point que le vent l'emporte Et ne meurt point dans le soucy Que son ame demeure morte.

Après que Socrate eut ainsi achevé son propos , toute la compagnie fut assez long-temps sans parler; luymesme sembloit repasser dans l'esprit les discours qu'il venoit de faire. Cebes et Simias furent les premiers qui rompirent le silence, et s'estant parlez un peu l'un à 1 autre, Socrate les regarda. £t qu'est ce qui vous semble , leur dit-il , de ce que nous avons dit ? N'avez-

DE l'a ME. 59

VOUS point encor là dessus quelque chose à vous enquérir? Car il y reste encor bien des doutes et des objections à qui voudroit traicter cela bien pleinement. Si vostre devis est sur quelque chose de particulier entre vous, je ne vous dis mot; mais, si c'est sur quelque difficulté de nostre discours qui vous donne de la peine, ditesle hardiment, et repassez , s'il vous plaist, ce traicté, si vous pensez voir qu'en quelque endroict on y puisse dire quelque chose de mieux ; et, si vous croyez que je vous puisse servir à ceste conférence, faisons ensemble cest examen.

SiMIAS.

Pour ne te point mentir, Cebes et moy, il y a desjà long-temps que nous nous entrepoussons l'un l'autre pour te faire parler encore ; mais nous craignons de faire une incivilité et une imprudence en Testât de la calamité présente où tu es. Socrate, riant à eux :Vrayement, dit il , il me seroit bien mal aisé de faire croire à d'autres que cest accident ne me donne point de l'affliction, puisque vous ne m'en croyez pas vous-mesmes , car il vous semble que je dois estre aujourd'huy plus fascheux et plus triste que je n'eslois au reste de ma vie.

Vous ay-je bien donné des signes Que j'eusse peur du monument?

Croyez-vous que mon sentiment Vaille moins que celuy des cignes ?

Lorsque la mort les vient quérir Et qu'ils en sont desjà la proye , Ils sont bien aises de mourir Et ne font que chanter de joye.

Quelques uns disent que c'est de douleur que les cignes chantent aux approches de la mort; mais je ne trouve point cela probable , car il n'y a point d'oyseau

6o De l'immortalité

qui puisse chanter en la moindre incommodité qu'il ait ; ny les rossignols , ny les arondelles , qu'on feint estre encore en la mémoire de leur desespoir, ne chantent point qu'au temps de leur joye; la faim ou le froid les rend muets. Je croy, pour moy, que c'est d'aise que les cignes chantent, et qu'ayans comme une inspiration du Dieu Apollon , à qui ils sont consacrez , ils bruslent du désir d'approcher de leur maistre et en font les chants de joie :

J'ay comme eux l'esprit prophétique Et pense que le dieu des vers Ne m'aura pas moins descouvers Les secrets de sa prognostique , Et qu'une beste ne peut pas Moins que moy craindre le trespas.

Ne craignez donc point de m'interroger sur ce qu'il vous plaira , et me faire employer ce peu de temps que les juges me donnent. — Tu parles bien , lui dit Simias ; je ne craindray point maintenant à te dire sur quoy je doute, et où je puis trouver moins à me résoudre en tout ce discours. Or je ne pense pas, ny possible toy non plus, que la vérité s'en puisse bien trouver en ceste vie.

Durant le cours mortel que Dieu donne à la vie , Il est bien mal aisé de contenter Tenvie

Que nos esprits ont de sçavoir ; Au moins, ce peu de jours que nous avons au monde,

Employons tout nostre pouvoir A dissiper l'horreur de ceste nuict profonde ,

Et , de ce peu de clarté

Que l'estude nous apporte,

Taschons d'en ouvrir la porte

Qui meine à la vérité.

Ce seroit donc une lascheté , o Socrate , de t'espar-

DE l'aME. Gl

gner au besoin que nous avons icy de toy. Il faut que tu espluches et examines de rechef ce traicté, dusses-tu te rendre et deffaiilir au travail, afin de nous instruire en ceste matière , et que nous puissions pénétrer aussi avant que peut l'entendement de Thomme : car, dans un si profond océan, si nous n'y pouvons pas voir toute la facilité que nous y desirons , nous y devons prendre pour le moins toutes les asseurances que nous y pouvons trouver.

On a recours à des vaisseaux, Ne pouvant user de carrosses , Pour fendre les humides bosses Qui grossissent le dos des eaux.

Asseure nous donc le mieux que tu pourras, et nous instruis en toute ceste question , afin que je ne me repente point un jour d'avoir perdu ceste occasion de m'en esclaircir avecques toy. Il est vray que Cebes et moy avons des difficultez. — Etpeut-estre, dit Socrate, avec sujet ; commencez àme dire en quoy vous estes moins satisfaicts. — En cet endroict, luy dist Simias, où lu as parlé de l'invisible divin et très beau, qui se peut, ou semble aussi bien dire de l'harmonie d'un luth bien accordé et bien touché; car on dira que l'harmonie de ces accords parfaicts est quelque chose de divin, de pur, et d'immortel, et que les cordes et le bois du luth sont choses corporelles , composées et terrestres , et de la nature de ce qui est mortel , si bien qu'après avoir rompu les cordes et cassé le luth , on prouvera par tes raisons que ce qui est de céleste, c'est-à-dire ceste harmonie, demeure encore et ne se dissipe point : car il n'y a nulle imagination que le luth demeure après les cordes rompues, et que les cordes, qui sont de ce qui est mortel , demeurent aussi ; mais que l'harmonie, qui est de l'immortel et du divin, estoit perdue et avoit cessé desjà

62 De l'immortalité

pluslosl avant que le luth et les cordes, et que cependant Tharmonie demeurast quelque part , et que ,les bois du luth elles cordes se pourrissoient plustot que ceste harmonie peut souffrir quelque chose: car je pense bien, 0 Socrate ! que tu as prins garde que c'est nostre opinion, pour ce qui est de l'ame, qu'elle est quelque chose de tel que ceste harmonie, sentant qu"il y a dans nostre corps une certaine disposition et complexion du chaud , du froid, du sec et de l'humide , et telles autres choses , et que le tempérament et consonance de ces choses là , c'est l'ame qui agit ainsi dans le corps , et faict ses functions lorsque ces températures vont bien. Que s'il est donc ainsi que nostre ame soit une harmonie, toutes les fois que les maladies ou les passions viennent à rompre l'ordre de ses temperamens, et ruyner ses organes, pour divine qu'elle soit , il faudra qu'elle périsse aussi bien que ces autres harmonies et consonances de luth ou de bois, et autres que peuvent faire des artisans , et que le corps et la grossière partie de ces choses là demeurent jusqu'à tant que le feu ou la pourriture les emporte, si bien qu'elles sont toujours de plus de durée que l'ame et ses plus subtiles parties. Considère donc , je te prie, qu'est-ce qu'on respondra à qui voudra croire que l'ame est un tempérament de la composition du corps, et qu'en la mort c'est elle qui desloge la première et qui périt plustost.

Là Socrate se print à rire , Et, jettant des traicts allumez De ses regards accoustumez.

Sur ce qu'on luy venoit de dire :

Ces difficultez , nous dit-il , Sont d'un raisonnement subtil , Qu il faudra que je vous explique :

Pourquoy donc , quand vous m'escoutiez

Sur ces discours où vous doutiez , Avez-vous esté sans réplique ?

Quelqu'un plus éloquent que raoy Devoit renforcer mes paroles , Et mieux faire voir comme quoy L'on dispute dans nos escoles ; Ce discours a bien mérité Qu'on apporte un peu de clarté Dans une si crasse ignorance , Puis que vrayment son apparence Est proche de la vérité.

Sçachons-le , quoy qu'il nous en coûte , Mais, avant que de réfuter L'erreur de la première doute , Encore faut-il que j'escoute Sur quoy Cebes veut disputer, Afin que mieux sur chaque chose , Partageant nostre peu de temps , Sans permettre que je repose , Je vous rende tous plus contens Aux matières que je propose.

Ainsi traictant tout posément Pour recognoistre le danger.

Nous cognoissons bien aisément, Si c'est l'opinion première, Où la raison nous va ranger, Et, s'il est besoing de changer, Au moins suivons quelque lumière.

Puis se tournant vers Cebes , il le pressoit de luy proposer aussi ses doutes, comme Simias avoit faict, et luy dit:

A quoy crains-tu de consentir ?

Qu'est-ce enfin de si difficile

64 De l'immortalité

A quoy ton esprit indocile Est résolu de repartir?

Il me semble , respondit Cebes , qu'il en est de Tame comme de son harmonie. Or, pour ce qui est de son eslre avant que de venir dans le corps , je ne nie point qu'il ne puisse estre vray, et m'en rapporte fort à la preuve des discours que tu nous as fadcts ; mais qu'elle soit après noslre mort, c'est ce que je ne croy pas de bon cœur ; et si je ne suis pas pourtant de l'opinion de Simias, qui ne croit pas que l'ame vaille mieux que le corps ny qu'elle soit de plus longue durée , car raoy je pense que l'ame est plus excellente sans comparaison que tout cela, et partant voicy comme quoy je voudrois exposer la raison précédente de Simias : Puis qu'après un homme mort on void ce qui estoit de moindre en luy demeurer encore , pourquoy n'ad vouera- t'on point que ce qui estoit en luy de plus ferme et de plus durable demeure aussi bien et subsiste au mesme moment que le reste ? Mais voyons de quel poids sera la response que je faits à cela. 11 me faut pour m'expliquer une comparaison aussi bien qu'à Simias. 11 me semble que ce discours est presque de mesme que si quelqu'un disoit après la mort d'un vieux tisseran que cet homme est encore pource que l'habit qu'il avoit demeure encore, et pour toute preuve il diroit que , puis qu'un homme doit durer plus qu'un habillement de toille, il faut que , cet habillement demeurant après la mort du tisseran , le tisseran soit aussi , puisqu'il est plus de durée que son habillement. Pour moy , Simias, je croy que cela est foible et que peu de gens se voudroient payer de telles raisons : car ce tisseran , qui aura usé plusieurs habillemens et en aura tissu plusieurs , il est mort après beaucoup d'habillemens , et seulement plustost qu'un , et si ne s'ensuit nullement

pour cela qu'un homme soit quelque chose de plus vil et de plus débile qu'un habillement. On peut , ce me semble, faire la mesme comparaison de l'ame au corps, que Tarae est véritablement de plus de durée, et le corps moins fort et moins durable , mais que chaque ame consume plusieurs corps, mesme en celles qui vivent long-temps : car, si le corps s'en va et dépérit tous les jours, mesme durant la vie , et que l'ame repare tousjours ce qui se consume et remet ce qui se périt , alors que l'ame périt , c'estoit son dernier habillement devant lequel elle meurt , ayant survescu à plusieurs autres , et qu'après la fin de l'ame , le corps , qui n'a plus de qupy se refaire , est contrainct de monstrer l'imbécillité de sa nature, et pourrit et esvanouit bien tost. De tout ce discours on ne trouve point que l'ame demeure après que nous ne sommes plus : car, quand bien on t'accorderoit que non seulement l'ame estoit avant le corps , qu'après la mort de quelques uns leurs araes reviendroient encore dans les corps, et qu'il se trouvast des esprits qui vinssent ainsi à quitter et reprendre des corps , comme la nature de l'ame est excellente et puissante, si peut-on dire pourtant que l'ame en fin , lasse de tant de générations et d'esteindre et de rallumer tant de vies , pourroit rencontrer une mort dernière dont elle ne revinst jamais. Outre qu'il n'y a personne qui se puisse appercevoir quelle séparation de l'ame avec le corps est celle où l'ame doit périr; que, s'il en est ainsi, c'est une folie d'avoir des confiances en la mort , ne pouvant faire voir que l'ame est immortelle et indissoluble, et, selon l'apparence, on tire de là une nécessité que chacun doit craindre pour son ame, quand elle est proche de son parteraent , ne sçachant si elle prend son congé pour tousjours et si c'est là ceste séparation qui la doit achever.

66 De l'immortalité

Ce fust là le discours où nostre ame attachée, De seatimens douteux diversement touchée , Dans un estonnement nous laissa tous ravis ; Nous vismes des raisons par d'autres renversées , Et, desjà bien penchans vers ce dernier advis , Nous ne sçavions à quoy résoudre nos pensées.

Socrate nous ayant persuadés si bien Que nul sur son discours ne doutoit plus de rien , Nos esprits balancez souffroient une contrainte , Et , de ceste dispute à demy-rebutez , Nous creusmes que la chose estoit douteuse ou teinte, Ou que nos jugemens estoient trop hebetez.

Ce n'est point sans subject , Phaedo , que votls demeurastes en ce doute et en cet estonnement : car, seulement à t'ouyr parler, il m'a prins une mesme défiance des persuasions de Socrate , et m'esbahy pourquoy je commence à me desdire de son opinion véritable. C'a esté tousjours mon advis qu'il y a un grand rapport de Tarae à ceste harmonie, et, comme je l'ay tousjours creu auparavant, ton discours m'a remis encore plus avant ceste créance, si bien que j'ay besoing tout à faict d'autres preuves que les premières pour cognoistre que l'ame soit immortelle. Parlant je te conjure de me dire si Socrate se trouva aussi esraeu que les autres pour ces objections , s'il eut des raisons pour bien appuyer sa doctrine, de quelle façon il se prist à la disputer et comme quoy il s'en acquitta.

Vrayment, depuis le temps que je cognois sa vie, J'admire de l'ouyr parler si sainement.

Toutesfois la vertu dont mon ame est ravie Ne me saisit jamais de tant d'estonnement.

Du trouble de son dueil mon esprit se rappaise, Et le ressenliraent que j'ay de son trespas

DE l'ame. C;

Ne sçauroit m'empescher que je ne sois bien aise D'avoir veu l'accident de ce mortel repas

Les raisons qu'il tiroit de son esprit fertile Contre les mouvemens de nos esprits douteux Rendirent tout l'effort de l'erreur inutile , Et nos diffîcultez nous rendirent honteux.

Sans qu'aucun desplaisir luy parust au visage , Il vid bien comme quoy le faux nous esmouvoit , Et d'un œil complaisant comme estoit son langage Il ouyt proposer les doutes qu'on avoit.

Puis à chaque blesseure apportant un dictame , Il donna ses raisons avecques tant de poix Qu'il fust assez puissant pour affranchir nostre arae , A qui desj'a Terreur avoit donné ses loix.

Comme dans un combat des troupes estonnées , Quand l'ennemy vainqueur a dissipé leurs rans , Ont besoing d'un bon chef pour estre ramenées Et refaire le gros de leurs soldats errans ,

Socrate doucement avecques sa conduite , De ses mauvais objects rompant la trahison , Ramena ces esprits qui s'estoient mis en fuite Et leur fit retrouver le train de la raison.

Combien que son propos , d'un sens incomparable , Parust une merveille au jugement de tous , Il sembloit toutesfois encor plus admirable En ceste gaye humeur dont il parloit à nous.

J'estois lors d'aventure au pied du lict funeste Où ses yeux attendoient le somme du trespas ; Socrate estoit assis plus haut que tout le reste , Et moy sur sa main droicte en un siège assez bas.

Passant dessus mes yeux son regard vénérable , Et jouant de sa main avecques mes cheveux . 11 sembloit à le voir que le ciel favorable En son affliction eust accomply ses vœux.

Comme chacun de nous à Tescouler s'appreste ,

68 De l'immortalité

Encore sur mon poil il repassa la main , Et possible (dit-il en me pressant la teste) , Phœdon , ces beaux cheveux seront coupez demain.

Je respondis qu'ouy , ne sçachant pas entendre Pour quel dueil il vouloit que je les fisse choir. Ha! dit-il, cher Phaedon, ce seroit trop attendre Si nous avons icy plus près le desespoir.

Tous deux, si tu me crois, tant que Phœbus demeure Sur Torizon dernier dont je dois voir le cours , Razons-nous s'il advient que la raison nous meure , Et monstrons par ce dueil la mort de nos discours, Comme au pays d'Argos, au milieu des batailles, Les soldats font serment d'estre tousjours rasez , Jusqu'à tant que leur glaive ait faict les funérailles D'eux ou des combattans qui leur sont opposez.

Moy, si j'estois Phœdon, avant que de me rendre Au deffy de Simie et de Cebes aussi , Je les mettrois au point de ne s'ozer deffendre , Ou mon dernier souspir s'acheveroit icy.

Ha ! dis-je , mon dessein seroit bien ridicule De me prendre moy seul à ces deux forts esprits; Je serois téméraire, et le puissant Hercule D'un si sot desespoir ne fut jamais repris.

Si tu te vois , dit-il , trop foible d'advcnture , Phaedon, prends un second : Hercule en fit autant; Demande-moy secours tant que ce jour me dure , Je seray Tlolas, avec toy combattant.

Ouy, dis-je, vous Hercule, et moy trop foible encore Pour faire l'iolas en ce combat icy, Et, de peur que mon bras vos coups ne deshonore, Vous en prendrez tout seul la gloire et le soucy.

Après ces complimens , rentrant dans la matière, Il retrama le fil d'un discours si fécond Que, parmy tout le cours de la dispute entière, Il fit voir qu'il n'avoit que faire d'un second.

DE l'aME. 69

Afin que nostre esprit plus clairement regarde Dans le vray, qui souvent se couvre de Terreur, Devant tout (nous dit-il), chers amis, prenez garde, Que jamais la raison ne vous soit en horreur.

Chacun devient subject à ceste maladie Lors que par le discours il s'est trouvé séduit , Et que des faux objects dans une ame estourdie, Au lieu de la lumière ont faict venir la nuict.

La meilleure raison nous vient en deffiance : L'ame une fois trompée a tousjours de la peur, Et n'ose appréhender l'object de la science Quant celui qui le donne est soupçonné trompeur.

Ainsi, dans l'amitié que nous avons vouée A quelqu'un dont l'humeur se forme à nos désirs , Nostre ame , avec la sienne estroitement nouée. Se laisse innocemment surprendre à ses plaisirs.

Mais rinfidelilé qui demeuroit cachée , Enfin se descouvrant , fasche un homme de bien ; Et l'ame , avec effort d'un tel joug destachée , Se deffie tousjours d'un si traistre lien.

Mesme après que plusieurs ont abusé nostre ame, Que nous avons glissé souvent au mesme pas , Et que ceux dont nos cœurs estimoientplus la flamme Ont eu le plus funeste et le plus feint appas,

Nostre esprit rebuté ne croit point des courages Capables de donner ny de garder la foy. Les plus sacrez sermens luy laissent des ombrages Et le font incrédule à tout autre qu'à soy.

C'est pourtant un deffaul de la foiblesse humaine , Qu'une infidélité nous doive ainsi picquer, /

Et l'homme de qui l'ame est vigoureuse et saine ^y Jamais de tels rebuts ne se laisse choquer.

11 faut un peu d'adresse à bien cueillir des roses , Il faut bien du mystère à gouverner les gens ,

70 De l'immortalité

11 faut de l'artifice à discerner les choses,

Que n'ont jamais cogneu tous ces esprits changeans.

Or, si les entendemens foibles , qui se trouvent ainsi subjects à se rebuter, avoient un peu de finesse à se servir des hommes , ils cognoistroient la chose comme elle est, c'est-à-dire qu'il se trouve peu d'hommes extrêmement bons ou extrêmement mauvais, mais il y en a une infinité de médiocres. — Pourquoy, luy dis-je, me dites-vous cela ? — Tout ainsi , dit-il, qu'il en arrive aux choses petites ou grandes. Vois-tu pas qu'il n'y a rien de si rare que de trouver un homme ou un chien , ou autre chose bien grande ou bien petite ?

Les objects d'estrange figure Sont rares parmy les humains :

Il se trouve dans la nature Peu de geans et peu de nains ;

Bien peu de beautés comme Hélène , Peu de frères comme Castor ; Peu d'y vrongnes comme Silène , Peu de sages comme Nestor ;

Peu de chiens comme estoit Cerbère, Pou de fleuves comme Acheron , Peu de femmes comme Megere , Peu de nochers comme Charon ;

Aucun teinct beau comme lasynthe, Rien de si clair que le soleil , Rien de plus amer que l'absynthe Et rien plus doux que le sommeil ;

Peu de bruits comme le tonnerre , Peu de monts comme Pelion, Et des animaux de la terre Peu sont fiers comme le lion ;

Peu de félicitez suprêmes ,

Peu d'incomparables mal heurs, Peu de ressentimens extrêmes De voluptez ou de douleurs.

Eu fin tu trouveras que les choses extrêmes sont fort rares, et que les médiocres sont fréquentes; que si on venoit à proposer un prix à la meschanceté et au crime, il s'en trouveroit peu qui vinssent à l'extrémité et qui se trouvassent entièrement meschans.

Si le Ciel ostoit les tortures Dont il punit les forfaictures , Et qu'il y proposast un prix Comme à des choses légitimes , Il se trouveroit peu d'esprits Qui sçeussent bien faire des crimes.

Est ce pas ton advis, 0 Phœdon? Je luy respondis que je le croyois ainsi. Tu fais bien, me dit-il ; ce n'est pas pourtant tout un des raisons et des hommes, pource qu'elles ne sont pas ainsi différentes et rares aux extremitez entre elles, comme nous disons des hommes extrêmement meschans ou bons ; mais je me suis emporté en te suivant jusques à ce discours; toutesfois, voicy où est nostre similitude : en ce que nous avons dit au commencement qu'il y a un certain artifice à se servir des hommes et à les cognoistre, de peur de s'y tromper, tout de mesmeil yadu mystère à se bien servir de quelques raisons et aies cognoistre. Sans doute si quelqu'un vient à prendre une créance et appercevoir une raison sans s'y estre servy de l'art des raisons , il est subject à se tromper, se confondre et se rebuter, et qu'après que ces te créance se trouve fausse, et qu'il la descouvre telle luy-mesme, comme il peut estre qu'elle sera fausse, et peut estre aussi qu'elle ne le sera point , et ce mesconte luy estant arrivé plusieurs fois , il ne peut estre

72 De l'immortalité

qu'il ne se rebute et ne vienne en deffiance de toutes les raisons. Cet inconvénient est ordinaire à ceux qui ayment à traicter des raisons contradictoires : car tu sçais qu'ils s'imaginent estre les seuls parfaictement sçavans, et que ce sont eux seulement qui ont descouvert qu il n'y a rien de sain ny de ferme dans les choses ny dans les raisons, mais que tout est sans dessus dessous, peslemesle, comme en TEuripe, et qu'il n'y a rien où il y ait d'arrest pour un moment , et toute discipline de vérité leur semble suspecte et dangereuse

Comme Euripe en ses eaux mouvantes, Qu'aucun vaisseau n'ose toucher, Et qui donnent tant d'espouvantes Qu'on frémit à les approcher.

Et n'est-ce pas , o cher Phœdon , une honteuse et misérable maladie que , se trouvant des raisons bonnes et fermes et bien capables d'appuyer nostre créance , un homme vienne à s'en deffier par la dépravation et le degoust de son esprit , que ses discours ainsi contradictoires ont empiété et luy ont persuadé que tout est tantost vray et tantost faux , et qu'estant devenu ennemy de toutes les raisons , il face comme le malade qui impute l'amertume de son goust aux viandes, et cestui-cy sa foiblesse et son deffaut aux raisons, pour les hayr après toute sa vie, et se priver de la vérité et de la cognoissance des choses.

Son sens gasté se persuade Qu'il ne faut plus rien affermer , Comme l'appétit d'un malade Qui ne trouve rien que d'amer.

Cher Phaedon , croyons, je te prie , Que souvent l'ame des humains A bien besoing d'estre guérie ,

DE l'aME. 73

Et taschons à nous rendre sains.

Mille choses sont véritables Et peuvent, par le fondement De leurs preuves indubitables , S'appuyer dans Tentendement.

Les delfauts sont dans nos pensées ; Il se trouve peu de mortels Dont les âmes soient bien sensées ; Mais taschons à devenir tels :

Moy, pour avoir cet advantage De mourir sur un vray discours, Et vous, pour en garder Tusage En tout le reste de vos jours.

Aujourd'huy que ma mort est proche Et que je cours à mon repos , Je veux esviter le reproche De disputer mal à propos.

Que je hay l'humeur enragée De ces esprits contentieux Qui gesnent une ame engagée Dans les discours ambitieux !

Toutes choses paroissent sombres A qui les veut ouyr parler; Leurs subtilitez sont des ombres Et leurs voix du vent et de l'air.

Tout le souci de leur estude N'est qu'une sotte vanité De donner une incertitude Sous couleur d'une vérité.

Laissant là le vray d'une chose , Ils n'ont que des discours menteurs Pour rendre ce qui se propose Apparent à leurs auditeurs.

Moy , d'une humeur toute contraire , Laissant libres vos jugemens ,

74 De l'immortalité

Je ne tasche qu'à satisfaire Par raisons à mes sentimens.

Ennemy d'un discours qui tente El qui suborne les esprits, C'est assez que je me contente , Car je n'ay rien plus entrepris.

Cognoissant la chose à mon aise , Je suis quitte de mon devoir ; S'il advient que mon sens vous plaise , C'est à vous de le recevoir.

Et voicy, mon amy , le profit qui me revient en disputant de la sorte : c'est que, mon opinion et ce que j'entreprends de prouver se trouvant véritable, il serabon de s'y arrester. Si je me trompe en ma créance et qu'il soit faux qu'après la mort il demeure encore quelque chose de nous, au moins ce peu de temps que j'ay avant que de mourir passera avec moins d'ennuy et pour vous et pour moy ; et, après tout, l'ignorance de ces choses- là ne me peut pas durer beaucoup , car je n'ay plus gueres à m'en esclaircir. Et voilà de quel dessein je reviens , ô Simias ! et vous , Cebcs , tout prest à disputer; mais pour vous, si vous me croyez, ne vous en rapportez point à Socrate , mais à la vérité. Quand vous jugerez que je dis vray, accordez-le; sinon, niez-le et me répliquez hardiment, et prenez garde pour moy que, me trompant moy-mesme, je ne vous trompe aussi et m e sépare d'avec vous, comme la guespe, après vous avoir laissé mon aiguillon. Revenons donc à vos objections , et, s'il ne m'en ressouvient pas bien , aidez-moy à les repeter. Le doute de Simias, si je ne me trompe, c'est que l'ame , quoy que plus belle et plus divine que le corps, ne laisse pas pourtant de périr plustost que le rapport qu'elle a avec ces harmonies dont nous avons parlé. Cebes , ce mé semble , accordoit bien que l'ame estoit de

plus de durée que le corps ; mais il adjoustoit que personne ne peut sçavoir si Tame , après avoir consommé plusieurs corps, laissant enfin le dernier, ne finit aussi elle-mesme, et que telle sorte de mort seulement soit la fin de lame, mais que le corps est subject k se dissoudre et dépérir continuellement. Simias et Cebes accordèrent tous deux que c'estoient là leurs doutes. Mais, dit Socrate , niez-vous ce qui a esté dit au traicté précédant, ou si vous en accordez une partie et en niez l'autre ? — Il y a (luy dirent-ils) des choses que nous trouvons bonnes et d'autres que nous n'approuvons point. —Mais, dit Socrate, touchant la réminiscence, qu'est ce qu'il vous en semble? Croyez-vous qu'elle est? et si elle est , estes-vous d'accord avec moy qu'il en faille tirer une conséquence nécessaire que Tame a esté en quelque lieu auparavant que de venir dans le corps ?— Pour cela, dit Cebes, j'ay pris un grand plaisir au discours que tu en as faict, et me tiens ferme en ceste créance. — Et moy , dit Simias , j'en suis tout de mesme , et serois fort estonné s'il estoit possible qu'on me persuadast le contraire.—Si es-tu pourtant obligé, hoste Thebain, à prendre une autre opinion , si tu crois que l'harmonie soit quelque chose de composé , et que l'ame soit une harmonie de la température et de la constitution du corps: car tu ne sçaurois advouer que ceste consonance composée de quelque chose ait esté plustost que la chose dont il falloit qu'elle se composast. Tu ne sçaurois jamais advouer cela. — Jamais, dit Simias. — Et vois-tu pas bien cependant que tu es contraint de le confesser quand tu dis que l'ame a esté plustost que le corps , et que elle est une consonance composée du corps ? Ton dire revient à cecy, qu'elle se faict des choses qui ne sont point. Encore mesme l'harmonie du luth ne peut estre de la sorte , c'est-à-dire avant les choses dont elle est composée : car le bois et les cordes , et quelques sons rudes

yG De l'immortalité

et mal accordans, précèdent ceste douce et parfaicte consonance qui vient après tout cela et se perd plustost que le reste. Vois donc comme quoy ce que tu dis icy revient fort mal à ce que tu disois auparavant, et que, sur les propos de ces harmonies et de ces concordances, tes discours se trouvent très mal d'accord. — Très mal, dit Simias. — Si est-ce qu'en ceste matière de consonances il faut sur tout que les paroles soient bien concertées et qu'elles ne discordent point en propos : le désordre, au langage ne doit pas estre si remarquable.

Dans une passion de douleur ou de rage , Quand l'espoir d'un amant est troublé d'un refus. Ou qu'un pasle nocher gémit parmy l'orage , L'ame ne peut fournir que des propos confus.

N'importe qu'un bouvier, en escorchant la terre, Parle avec éloquence à ses taureaux rebours, Ny qu'un brave soldat , en parlant de la guerre , Cherche de l'artifice à ranger ses discours.

Au lieu de bon discours et de voix eloquantes , On ne peut escouter qu'un dissolu caquet Sur le mont Cytheron , où s'en vont les Bacchantes Quand leur dieu les appelle à son vineux banquet.

Mais celuy dont l'esprit n'est jamais en desordre Et que les passions laissent en son repos , Afin que les censeurs n'ayent point de quoy le mordre. Il doit avoir le soing d'accorder ses propos.

C'est-à-dire , ô Simias ! qu'un philosophe doit faire en sorte que ses discours se trouvent de bon accord : les tiens à présent se trouvans très desaccordans , il faut que de deux tu choisisses lequel tu aymes le mieux, ou recevoir la discipline de la réminiscence, ou croire que l'ame est une harmonie. — Je choisis le premier, dit-il : car je ne sçache point qu'on m'ait jamais prouvé suffisamment que l'ame soit comme une harmo-

nie. Je ne l'ay jamais veu faire apparoisire que par des choses vraysemblables, et les opinions qui s'impriment par des apparences trompent ordinairement et en la géométrie et en autres choses; mais la preuve de la réminiscence est appuyée , ce me semble, sur des fondemens asseurez : car nous avons dit que Tame , devant que d'entrer dans le corps, est autre part, en telle sorte que son essence a le surnom d'un vray estre, et pour ce point-là je m'en trouve bien persuadé. C'est pourquoy je ne sçaurois croire ny à personne ny à moy-mesme que Tame soitceste harmonie. — Quoy ! encore, Simias, luy dit Socrate, te semble-t'il qu'une consonance ou autre composition, de quelque sorte qu'elle soit, puisse estre autrement et avoir d'autres dispositions que celles des choses dont elle est faicte , ny patir , ny agir , que ces choses ne pâtissent et agissent ? — Je croy que non, dit Simias.

Socrate.

LTiarmonie , à mon advis , sans sa matière dont elle est composée , n'est rien du tout.

Tout cela n'est qu'un peu de bois , Qui de soy ne sçachant rien dire, Emprunte la vie et la voix Et des cordes et de nos doigts , Et de la façon de la lyre ;

Mais, lorsque le bois est cassé , Tous les joueurs les plus habiles , R'appellans le son trespassé , Sur un instrument enfoncé Touchent des cordes inutiles.

Il n'y a point d'apparence , dit Socrate , que telle consonance précède et fasse suivre les choses dont elle est composée , mais bien plustost qu'elle suit en telle

7^ De l'immortalité

sorte qu'elle ne peut avoir ny son ny mouvement contraire à ses parties.— Sans doute , dit Simias.

SOCRATB.

Et la consonance n'est point consonance en sa nature, sinon en tant quelle est tempérée. Simias trouva cecy d'abord un peu obscur, et luy dit quil ne lentendoit point. C'est, luy dit Socrate , que la consonance, à mesure qu'elle est ou plus ou moins contemperée , qu'elle reçoit ou plus ou moins , elle est ou plus ou moins consonance : comme en un concert, à mesure qu'il est bon ou mauvais , on dit qu'il y a ou plus ou moins d'harmonie, ce qui ne se peut dire de l'ame , en tant qu'âme, que, pour le respect de quelque chose ou grande ou petite, elle soit ou moins ou plus ame. Prends garde encore à cecy : disons-nous pas de l'ame que l'une a du sens et de la vertu , et celle-là nous l'appelions bonne , et que l'autre a de la folie et du vice , et nous l'appelions mauvaise ; et celuy qui croit les âmes estre des harmonies dira-t'il en cet endroict que ceste ame a de la vertu, ou que ceste autre a du vice? ou si , au lieu du vice et vertu , il dira que ceste ame a de la consonance ou de la dissonance, et que la bonne est consonante, et estant une consonance elle-raesme, elle ait encore des consonances qu'elle possède, et que la mauvaise soit dissonante elle-mesme et n'en ayt point d'autre en soy? — Je n'ay point de quoy repartir là, dit Simias.

Socrate.

Tu vois bien que ceux qui croyent que l'ame soit une harmonie sçavent respondre comme cela. Or nous avons desjà concédé qu'une ame n'est ny plus ny moins ame qu'une autre, ny a moins de degrez de consonance l'une que l'autre, et ceste concession signifie que l'ame n'est ny plus ny moins, ny à moins de degrez de consonance l'une que l'autre, et que Tarae qui n'est ny plus ny moins

v.nsonante, n'est ny plus ny moins tempérée l'une que

litre. Et, je te prie, l'arae qui n'est ny plus ny moins

Miperée peut-elle estre participante de la consonance

uoius ou plus de degrez, ou plustost également? —

jf croys qu'elle y participe esgalement, respond Simias.

SOCRATK.

Par conséquent l'ame , puis qu'elle n'est ny plus ny moins ame l'une que l'autre , elle n'est aussy ni plus ny moins tempérée l'une que l'autre. Estant donc de la sorte , elle n'est pas plus participante à la consonance qu'à la dissonance ; si bien qu'estant telle , une ame ne sçauroit avoir plus de vices ny plus de vertus l'une que l'autre, si le vice est une dissonance et la vertu une consonance. — 11 me le semble, dit Simias. — Mais bien au contraire, dit Socrate : car la raison veut que, si l'ame est une consonnance , elle soit incapable de vice , pource que la vraye consonance, en tant qu'elle est consonance , ne participe jamais à la dissonance ; et par là on prouve qu'une ame , si elle est bien ame, n'est point capable d'avoir de vice, et par ces raisons on trouve que les âmes de toutes sortes d'animaux, estans aussi bien âmes l'une que l'autre, sont toutes bonnes. Cela semble-il pas bien dit? Et s'ensuivroit, si ceste proposition estoit vraye, que l'ame soit une consonance. Encore plus, Simias, de toutes les choses qui sont en l'homme, ne penses-tu point que celle qui tient l'empire c'est l'ame? mesme alors qu'elle est prudente, pour obtenir ceste maistrise, faut-il qu'elle obeysseau corps ou qu'elle luy résiste comme en une extrême soif ou faim, où l'appétit du corps est pressé de boire ou de manger, souvent l'ame le retient et l'empesche d'obeyr à son désir? — 11 est vrai, dit Simias.

Souvent, que le corps, aveuglé De son appétit desreiglé,

8o . De l'immortalité

Cherche de contenter sa rage , L'esprit résiste à ses désirs , Et, pour éviter son dommage, Le destourne de ses plaisirs.

Auprès d'une eau claire et coulante.

Alors qu'une soif violente Nous a mis les poulmons en feu, La crainte d'une maladie Nous faict bien arrester un peu, Quoy que nostre appétit nous die.

En chasque passion extrême L'ame se combat elle-mesme , Et, quelque forte liaison Que nostre corps ait avec elle , Nos sentimens et la raison Se font guerre perpétuelle.

Et ce combat ne seroit point si Tame estoit une harmonie composée des températures du corps , car, en ce cas , elle seroit obligée de suivre ce tempérament , comme nous avons dit, et n'agir ny ne patir qu'avec les choses dont elle seroit composée, sans jamais n'en produire qui leur fust contraire, où, tout au rebours , Dous voyons que Tame ordinairement contrarie au corps, tantost le pressant à des exercices qui luy donnent de la peine contre son gré, tantost en le forçant par des médecines, tantost par des censurés contre ses vices et des admonitions contre les douleurs , craintes et autres passions.

Lors que la crainte du danger Nous a faict paslir le visage , L'ame, afin de nous soulager, Raisonne avecques le courage Et semble adresser un langage A quelque chose d'estranger.

DE l'ame. 8i

Soicy un endroict d'Horaere où Ulysse, touché de quelque desplaisir, exhorte son courage par sa raison, et semble faire parler une partie de son ame avec Tautre, lorsque, se battant la poitrine, il se prend à dire :

Quoy ! ma constance est-elle morte ?

Où dort aujourd'hui ma valeur?

Arme-toy, mon courage, et porte Le faix de ce nouveau malheur.

Je t ay veu vaincre la douleur D'une calamité plus forte.

Penses-tu, Simias, qu'Homère ait ainsi parlé croyant que l'ame fust une harmonie et quelque chose de subjet aux passions du corps , ou s'il a creu qu'elle fust quelque chose de plus divin et plus excellent? — Il entendoit sans doute, dit Simias, que l'ame estoit quelque chose de plus divin que l'harmonie.— Il n'est point donc raisonnable que nous tenions l'ame pour une harraonie, car nous serions de contraire opinion à ce poète divin, Homère, et à nous-mesmes. — Il est vray, dit Simias. Me voilà content.

Enfin, avec assez de peine, La nuict faict place à la clarté, Et la consonance thebaine Nous laisse sans difficulté:

Te voilà donc appaisé , hoste thebain ; mais comme quoy appaiserons-nous Cebes?

De quels si rares sentimens Faut-il avoir l'ame animée Pour réfuter les argumens De la subtilité cadmée ?

A t'ouyr respondre aux objections de Simias, j'ay bien

82 De l'immortalité

cogneu que tu trouveras le chemin de me contenter : car je ne pensois pas qu'il fust possible de tenir contre ses objections, et me suis tout esbahy de la raison que tu as imaginée contre l'harmonie, dont il n'a peu soustenir le pressant assault; si bien que je m'attends fort à voir le discours cadmeen renversé aussi bien que l'autre. — Espargne2;-moy, dit Socrate ; ne me louez pas si tost: peut-estre qu'on nous enviera l'explication du reste, et que je ne m'acquitteray pas si bien du discours suivant. Dieu y pourvoira, mais nous qui (comme dit Homère) sommes aux prises, voyons si ce que tu as dit est quelque chose. La somme de ce que tu proposes est qu'on te fasse voir comme quoy l'ame est indissoluble et immortelle,

Afin que, passant chez les morts Et quittant la prison du corps Où son ame estoit asservie , Le sage ne se trompe pas En espérant qu'une autre vie Luy doit naistre de ce Irespas.

Tant de voluptez mesprisées , Tant de nuicts sagement usées , L'enfer si long-temps combatu Et tant de sainctes resveries Pour l'estude de la vertu.

Ne seroient que des mocqueries.

Ces suprêmes félicitez Qui suivent les adversitez Dont la vie terrestre abonde Seroient un espoir décevant , Et les plaisirs de l'autre monde Ne se trouveroient que du vent.

De sorte que le philosophe qui auroit si bien estudié à la sagesse toute sa vie se trouv croit à sa mort un vray

fol de s'estre attendu à des choses vaines et fausses. C'est le danger, Cebes, auquel tu crois qu'il est subject, ne cognoissant pas encore comme quoy personne ne se j^eut asseurer de l'immortalité de l'ame : car, pour estre de plus longue durée et plus excellente que le corps, et semblable à quelque chose de divin, comme aussi pour avoir esté avant le corps et avoir cogneu et faict toute seule plusieurs choses, tu dis qu'il ne s'ensuit pas pour cela qu'elle soit immortelle, et que mesme ceste entrée qu'elle faict dans ce corps humain luy est comme une maladie par où elle commence à se ruiner, si bien que dans la vie du corps elle n'y trouve que des misères pour elle, et en la mort elle y trouve aussi sa ruine ; et, quoy qu'elle ne se loge qu'en un corps ou qu'elle revive dans un ou plusieurs, cela nesçauroit asseurer personne en sa mort, car il faut estre fol pour n'avoir point de peur en ce moment si on ne sçait point parfaiclement des raisons qui prouvent l'immortalité. Voilà ce que tu dis, Cebes. Je l'ay tout répété afin que tu y adjoustes ou que tu en ostes encore si bon te semble. — 11 n'y a rien, dit Cebes, pour le présent, que j'y vueille adjouster ny diminuer. Lors, Socrate s'arrestant un peu, et comme appellant ses esprits : Ce quetu demandes, dit- il, ô Cebes ! n'est pas peu de chose. 11 nous faudra traitter àce subjet la cause de la génération et de la corruption. A ce propos, je te raconteray ce qui m'est arrivé, et si tu juges que de ce que je diray il y ait quelque chose qui fasse pour descouvrir la vérité de la question que tu proposes, tu t'en serviras. Escoutes-moy.

J'avois en mon jeune aage un merveilleux désir De voir de l'univers l'admirable structure , Et mon esprit, touché d'un juste desplaisir D'ignorer les secrets qui sont dans la nature , Creut que c'estoit l'object qu'il me falloit choisir.

84 De l'immortalité

Mon ame avec effort combatoit l'ignorance ; Je bruslois d'un ardeur de devenir sçavant, Et, de peu de profit paissant mon espérance, Mes curiositez alloient tousjours avant , Pour voir si mon estude avoit quelque asseurance.

Je croyois que c'estoit un dessein glorieux De sçavoir comme quoy toutes choses arrivent, D'entendre quelle force ont les flambeaux des cieux , Pourquoy les animaux çà-bas meurent et vivent. Et ce soing me rendoit tousjours plus curieux.

Tournant de toutes parts mon ame vagabonde. Selon le sens d'aucuns je voulois discourir Si ce n'est pomt le feu , la terre , l'air et l'onde , Quand le froid et le chaud viennent à se pourrir, Qui donnent la vigueur aux animaux du monde.

Après cela ,j'allois imaginer si du feu, de l'air ou du sang , nous venoit le sçavoir , ou si c'estoit le cerveau qui nous fournissoit les facultez de l'ouye , de la veuë et de l'odorat , et que de tels sens se faisoit la mémoire et l'opinion , et que de la mémoire et de l'opinion mise à repos se faisoit la science. Ainsi , considérant et les corruptions de ces choses- là et les passions qui arrivent autour du ciel et de la terre , j'ay trouvé à tout cela mon entendement fort défectueux , et me vis à considérer ces choses-la si stupide que rien plus. Je m'en vay vous en apporter une conjecture suffisante : c'est que ceste considération et ceste resverie m'offusqua tellement qu'elle ne m'empeschoitpas seulement d'apprendre quelque chose de nouveau , mais encore me faisoit-elle oublier ce quejavois appris et ce que je croyois avec d'autres avoir très bien sceu auparavant, comme cecy, de sçavoir de quelle sorte croist un homme , car je pensois qu'il estoit clair à un chacun que le boire et le manger font croistre l'homme , et qu'adjoustant chair sur chair

DE l'ame. 85

.. os 'sur os, de niesme qu'en toutes autres choses y mettant ce qu'il leur faut et les traittant selon que leur nature le requiert, premièrement d'une petite masse s'en faict une grande , et qu'ainsi d'un petit homme s'en faict un grand. C'estoit alors mon opinion : te semble-t'il pas qu'elle estoit bonne? — Pour moy, je la trouve bonne, dit Cebes. — Prends garde encore à cecy : je croyois que c'estoit assez bien pensé à moy lors que, voyant un homme ou un cheval grand auprès d'un petit, je jugeois qu'il estoit plus grand de toute la teste , et je cognoissois fort clairement que dix estoient plus que huict, pour ce qu'il y en avoit deux davantage, et qu'une mesure de deux coudées estoit la moitié plus grande que celle d'une coudée. — Et maintenant , luy dit Cebes , qu'est-ce que tu en juges? — Je suis véritablement , luy respondit Socrate, bien loing de croire que j'entende aucune cause de toutes ces choses-là, qui ne me peux pas bien persuader encore que lors que quelqu'un adjouste un à un, si cet un à qui on adjouste , à cause de la conjonction de l'un à l'autre , devient deux : car j'admire comment, puis qu'estans séparez l'un et l'autre n'estoient qu'un , et n'estans point alors deux, pourquoy s'estans joints, cette congression qui les faict mettre l'un près de l'autre soit la cause qu'ils soient deux ; et ne puis me persuader non plus pourquoy, si quelqu'un vient à diviser un, ceste division soit cause qu'il en soit deux : car il se trouveroit là une cause pour laquelle ce deux se faict toute contraire à celle d'auparavant. La première cause estoit pour ce que l'un approchoit de l'autre , et cellecy pource que l'un s'esloigne de l'autre ; et ne pense point sçavoir encore pourquoy un se faict, ni pour dire en somme pourquoy quelque chose se faict ou petit ou grand. Je ne le pense jamais entendre par ceste voye, mais j'y mesle en vain quelque autre moyen , et ne reçois nullement celuy-là ; mais, ayant ouy lire une fois.

86 De l'immortalité

d'un livre à Anaxagoras une opinion qu'il avoit que l'entendement estoit la cause de toutes choses et disposoit de tout ,

Que nostre entendement disposoit toutes choses, Qu'il en estoit la cause, et qu'il avoit ouvers Les abysmes plus creux où demeuroient encloses Toutes les raretez qui sont dans l'univers,

Aussitost son advis arresta ma créance, Car c'estoit le meilleur que j'eusse encore veu. Je croyois que l'esprit, ayant ceste puissance , Auroit tout disposé le mieux qu'il avoit peu.

Et que , pour voir la cause et la raison plus seure Pourquoy dedans le monde une chose périt, Pourquoy l'autre n'est plus et celle-cy demeure , Puisque le bien estoit le but de nostre esprit ,

Il fallut s'enquérir comment tout devoit estre , Comme il estoit meilleur que cecy ne fust point , Que ceste chose fust , que l'autre vint à naistre, Et nous eussions cogneu les causes de tout point.

Car, si l'entendement ne dispose jamais de la chose que bien en cognoissant comme quoy une chose seroit bien disposée, on cognoist comme quoy elle est disposée, et qu'ainsi un homme ne devroit rien considérer ny de soy ny des autres que ce qui est de plus à propos et de meilleur. Or il est nécessaire que celuy qui sçait ce qui est bonsçache aussi ce qui est mauvais, pource que c'est une mesme science. Dans ceste pensée, je me resjouyssois davoir trouvé en Anaxagoras un maistre qui m'apprist ce que j'avois tant désiré de sçavoir, c'est-à-dire les causes des choses, et que premièrement il me dist si la terre estoit ou planiere ou ronde, et qu'après il m'en eust apporté la cause et la nécessité, c'est-à-dire qu'il m'eust monstre comme quoy il estoit mieux qu'elle fust, et pourquoy elle estoit telle; si bien que, s'il me disoitque

DE l'aME. 87

la terre estoit au milieu du monde , je m'attendois qu'il me fist entendre qu'il estoit meilleur qu elle fust ainsi , et que, m'ayant monstre cela, je ne serois plus en peine de chercher une autre espèce de causes ;

Qu'il apprendroit à mon sens curieux Pour quel subjet la terre est toute ronde , Et s'il falloit, afin qu'elle fust mieux, Qu'elle se tînt au beau milieu du monde.

Je m'attendois qu'il me diroit aussi Pourquoy se monstre et se cache la lune , Pourquoy le jour pénètre jusqu'icy, Et ce que peut le ciel sur la fortune;

Qu'il me monstrast pourquoy tant de flambeaux, Qui dans le ciel font leurs courses légères , Dévoient paroistre et si grands et si beaux , Et nous monstrer leurs clartez passagères.

Je m'imaginoîs qu'il me feroit voir tout cela, et qu'il m'instruiroit clairement de quelle sorte et pour quelle raison il estoit meilleur que ceste chose ou ceste autre patist ou agist en cecy ou en cela : car je ne pensois pas qu'après m'avoir dit au commencement que nostre esprit disposoit toutes choses , il n'alloit après assigner autre cause des choses sinon la cause d'estre bien , c'est-à-dire que chaque chose est ainsi pour ce que pour estre bien il faut qu'elle soit ainsi. Si j'estois donc persuadé que, nommant particulièrement les causes, il assigneroit à chaque chose pour sa cause ce qui estoit meilleur pour elle , et généralement pour la cause de toutes choses , je croyois qu'il allegueroit le bien cora-

A nimé de ceste espérance, Jurant desjà sur mon autheur, Je trouvay que cet imposteur

88 De l'immortalité

Avoit pis que mon ignorance.

D'un aveuglement qui tenoit Ses fantaisies esgarées , Quelques natures setherées Sont les causes qu'il amenoit ;

Des essences imaginaires, L'une d'air et l'autre de feu.

Bref, je fus honteux d'avoir leu Des discours si peu nécessaires.

Après avoir leu tout son livre, que j'achevay avec une grande impatience , je me repentis d'en avoir pris la peine, car il n'alleguoit pour les causes des choses que des fantasies et des choses incroyables , et enseignoit une cause aussi hors de propos'que qui diroit : Tout ce que Socrate faictil le faict par son entendement; et que, voulant après alléguer la' cause particulière de chaque chose que je fais, il diroit premièrement que je suis maintenant assis icy, pource que mon corps est composé d'os et de nerfs, et que les os sont solides, et qu'ils ont une espace de l'un à l'autre entre les joinctures, et que les nerfs sont dans nostre corps en telle sorte qu'ils s'y peuvent estendre et retirer, et qu'ils lient les os avec la peau et la chair où ils sont; si bien que, montant les os en leurs conjonctions, les nerfs, qui tirent et laschent communément, font que j'ay la faculté de plier chacun de mes membres , et que pour cela je suis ainsi abbaissé dans ce siège ; ou si, voulant alléguer la cause de la conférence que je fais icy avec vous, il diroit que c'estoit la voix, l'air ou l'ouïe, et des mauvaises raisons comme cela , sans toucher à la cause véritable , qui est la volonté des Athéniens, qui ont trouvé bon de me condamner, et moy de subir la peine qu'ils m'ont ordonnée.

Et vrayement, ces nerfs et ces os Dont aujourd'huy la mort s'empare ,

DE l'aME. 89

S'il se fust peu bien à propos , Tiendroient Cam , Beote ou Megare.

Mais puis qu'il plaist à la cité De me commander que je meure , Je crois que la nécessité Veut borner icy ma demeure , Et j'endure plus doucement Un trespas qu'un bannissement.

Il n'y a donc nulle sorte d'apparence qu'il faille tenir toutes ces choses-là pour des causes; mais, sans doute , si quelqu'un dit que sans les nerfs et les os je ne sçaurois exécuter ce que j'aurois dessein de faire, il diroit vray. Ce seroit pourtant une extrême nonchalance de discours d'asseurer que je fais tout à cause de ces choses là , tant que je le fay par mon entendement , sans amener la cause d'estre bien et sans dire que je le fay avec ces choses et par l'entendement, à dessein de faire comme quoy il faut que cela soit pour èstre bien ; et ceux qui ne s'expliquent pas comme cela ne sçavent pas discerner la vraye cause d'une chose d'avec ce sans quoy la cause ne peut point estre cause , et que les ignorans appellent fausse cause , en prenant l'un pour l'autre,

Comme, dans une nuict obscure , Où nostre veue est en deffaut El chaque chose est sans flgure , On ne prend jamais ce qu'il faut.

C'est pourquoy quelques uns, qui veulent que la terre tourne tousjours en rond , disent qu'elle ne bouge jamais de dessous le ciel ; les autres , qui la font comme une grande maist de pâtissier, tiennent qu'elle est soustenue de l'air comme d'un fondement.

Ceux-cy croyent la terre une pesante boule

go De l'immortalité

Qui sans aucun repos autour de soy se roule , Mais que tousjours son siège est ferme soubs les cieux ; Les autres, qui la font comme une grande buye, Soustiennent, d'un discours qui ne vaut guère mieux, Que le vague de Tair est le fonds qui l'appuyé,

et ne s'enquierent ny les uns ny les autres de la puissance par laquelle elle a esté disposée au mieux qu'elle le pouvoit estre, et ne pensent qu'elle ait une vertu et force demonique;

Et ceux-cy, pour porter ceste pesante charge , Pensoient avoir trouvé quelque puissant Atlas De qui l'espaule estoit plus vigoureuse et large , Et que ce grand fardeau ne rendoit point si las.

Mais ils s'yraaginent avoir rencontré quelque plus robuste et plus immortel Atlas , et de plus larges espaules qui puissent mieux porter tout que l'autre , et ne croyent point que labiensceance et le bon conjoignent ny contiennent aucune chose du monde. Parmy tant d'incertitudes, je me rendois volontiers disciple de qui que ce fust qui me voulut enseigner la vraye cause des choses. Mais puis que je ne la cognois point , et qu'il m'est impossible de la trouver ny de moy-mesme, ny par autruy, j'ay entrepris une seconde navigation pour aller quérir et tenter une autre voye pour parvenir à la cognoissance de la cause. Et veux-tu, ô Cebes ! que je te communique l'invention dont je me suis aydé? — De bon cœur, respoudit Cebes.

SOCRATE

Comme je fus lassé de considérer les choses sans rien advancer,

Mon esprit, rebuté de ce travail pénible , Poursuivant un dessein qui n'estoit pas possible,

Craignit de s'aveugler par un object si beau ,

Comme, quand le soleil dans l'Océan arrive,

Nos regards, qui toutdroictcontemplent son flambeau,

Se sentent esblouyr dune clairté trop vifve;

Et l'unique moyen de le toucher des yeux,

C'est de le voir dans l'eau qui le nous monstre mieux.

Ainsi, pour sauver mon esprit d'un tel esblonïssement, je creus qu'au lieu de porter mes sens tout droict et immédiatement à mon subjet, je ferois mieux de le contempler comme en un mirouer, et m'imaginay qu'il falloit recourir aux raisons pour considérer la vérité par elles. Mais peut-estre que nostre comparaison ne respond point à toutes ses parties, car je n'accorde pas entièrement que celuy qui contemple les choses dans les raisons les regarde plustost dans des images que celuy qui les void dans les œuvres , car je crois que cestuy-cy les regarde aussi bien dans des images que l'autre qui les void dans les raisons; si est-ce toutesfois que j'ay prins ceste adresse et choisis mon chemin par là. Voicy comme quoy je fay : Supposant une raison que je trouve la plus valable , je tiens pour véritable ce qui se rapporte le mieux à elle ; j'observe cela, et touchant les causes des choses, et touchant autre chose. Et comme j'approuve ce qui est selon la raison que j'ai posée , aussi je desapprouve et tiens pour faux tout ce que j'en trouve esloigné. Je te veux mieux expliquer ce que je te dis , car je ne pense pas que tu l'entendes bien encore.— Non, pas beaucoup, dit Cebés. — Je n'ameine icy rien de nouveau , dit Socrate , mais seulement ce que j'ay répété souvent en la dispute précédente. Je m'en vay donc continuer à te faire voir ceste espèce de cause que j'ay tant traictée , et reviens à ce que j'ay si souvent presché. Je suppose donc qu'il y a quelque chose qui de soy est beau, bon et grand, et tel-

92 De l'immortalité

les autres choses. Que si tu m'accordes cela, j'espère de te faire voir ce qui est proprement cause, et de trouver Timmortalité de 1 ame.

Cebes.

Conclus quand il te plaira. Je te l'accorde.

S OCRAT E.

Mais considères en ce qui s'ensuit, si tu veux y consentir aussi : car je pense que s'il y a quelque chose de beau outre le beau mesme , que ceste chose belle, quelle qu'elle soit, n'est belle que d'autant qu'elle participe au beau ; et c'est ainsi que j'en dis du reste. Ne crois-tu point que c'est pour ceste cause ?

Cebes.

Je le crois.

SOCRATE

Pour moy, je ne vay point plus avant, et ne suis point capable de comprendre toutes ces autres causes excellentes. Si quelqu'un me demande pourquoy cecy ou cela est beau , je luy diray que c'est à cause qu'il a ou la couleur esclatante , ou figure belle , ou quelque autre chose comme cela. Je ne sçaurois luy respondre autre chose, et si je cherche des causes plus avant je me trouble. Cecy crois-je bien absolument et sans doute , combien que peut-estre sans raison, que rien ne faict une chose belle que la présence ou la communion du beau, de quelque façon et pour quelle raison qu'il arrive, et cela n'ozé-je pas bien asseurer encore , mais que tout ce qui est beau est beau à cause du beau. C'est ce qu'on peut respondre plus asseurement ; et appuyé sur ce fondement, je ne pense pas tomber, et je puis dire asseurement que toute chose belle est faicte belle par le beau mesme. Ne le crois-tu point comme cela? — Si fay, dit Cebes.— Par mesme raison , ce qui est grand est grand

DE l'aME. 93

par la grandeur, et ce qui est de plus grand est de mesme raison plus grand, et ce qui est plus petit est ainsi plus petit par la petitesse. - C'est comme cela, dit Cebes. —Ainsi, dit Socrate , tu n'approuveras point celuy qui diroit que cet homme icy est plus grand que l'autre de toute la teste , et que cest autre est plus petit que luy de toute la teste , comme si leur grandeur et leur petitesse se devoit cognoistre et discerner par la teste. Mais tu diras que tout ce qui est plus grand n'est plus grand d'autre chose que de la grandeur, et plus grand à cause de la grandeur aussi ; et ce qui est plus petit n'est aussi plus petit que de la petitesse et à cause de la petitesse. Tu raisonneras sans doute ainsi de peur que , si tu viens à dire que quelqu'un est plus grand ou plus petit de la teste , on ne l'objecte que premièrement par ceste raison une mesme chose faict le plus grand plus grand, et le plus petit plus petit, après que de la teste, dont cecy sera moindre , cela aussi qui est plus-grand en est plus grand , et que c'est une chose monstrueuse que ce qui est grand soit grand à cause de ce qui est petit. Ne caindrois-tu pas aussi de dire que dix sont plus que huict , à cause des deux plustost qu'à cause de la multitude ou numeralité , et semblablement qu'une mesure de deux coudées est plus grande que celle d'une coudée , à cause de ceste moitié plustost qu'à cause de la grandeur? C'est ce que tu devois craindre de dire. Et ne craindrois-tu point de dire aussi que si un est adjousté à un, que cest adjoustement est la cause qu'il s'en faict deux, et, si un se divise, cette division est la cause qu'ils sont deux ? Mais tu dois crier tout haut et asseurer que tu ne sçais comme quoy autrement ou cecy, ou cela, se faict que par la participation de l'essence qui luy est propre , à laquelle il participe , et que tu ne sçais point autre chose pourquoy il faut que ces uns qui doivent estre deux soient participans , et comme aussi tout ce

94 De l'immortalité

qui doit estre mis à un doit estre participant à Tunité , et laisseras ces adjonctions et divisions et toutes ces subtilitez à des plus sçavans que toy pour faire des responses pareilles à leur fantasie. Mets-toy tousjours en deffiance , et, craignant , comme on dit , ton ombre mesrae , tu te tiendras tousjours ferme en la raison que tu auras posée , et feras tes responses de la sorte. Que si quelqu'un , se tenant à la mesme raison que tu aurois posée , venoit à te presser , tu le laisseras là sans luy respondre, qu'après avoir considéré si ce qui suit de ceste raison s accorde avec elle ou non. Que, si tu estois obligé à rendre raison de la raison mesme que tu aurois posée , il te faudroit recourir à d'autres positions, et choisir celle qui te sembleroit la meilleure de toutes les précédentes, et ne confondrois jamais, comme font les contentieux , et les principes et ce qui dérive des principes, si pour le moins tu voulois trouver quelque chose de vray : car, pour ces contentieux, ils n'ont ny soing ny discours qui tende à cela, et si ne laissent point, à faute de sapience, de plaire et trouver leur conte dans cet embrouillement dont ils confondent tout. Mais toy, ô Cebes ! si tu es du nombre des philosophes, tu feras, je pense, ce que je dis.

PHiEDON.

Cebes et Simias approuvèrent là tout ce que Socrate disoit.

ECHECRATBS.

Ils avoient sans doute raison d'y consentir, car je ne pense pas que ce discours ne soit maintenant assez clair aux plus hebetez.

PHiEDON.

Aussi n'y eut-il personne en la compagnie qui ne le trouvast fort aisé.

DE l'aME. 95

Echecr'ates.

Ce n'est pas merveille, puis que moy, qui n'y estois point, le comprends fort bien et le trouve facile seulement à te l'ouyr dire. iMais, après cela, comme quoy est-ce qu'il poursuivit?

Ph^dopt.

Après que Socrate les eut rangez à son opinion, et qu'ils luy eurent accordé que chacune des espèces est quelque chose, et que ce qui leur participe prend d'elles sa dénomination, il se mit encore à les interroger de ceste sorte.

Socrate.

S'il en est ainsi que nous avons monstre, advouerastu point, alors que tu dis que Simias est plus grand que Socrate et plus petit que Phaedon, que ces deux choses là sont en Simias, c'est à dire la grandeur et la petitesse ?

Cebes.

Asseurément.

Socrate.

Et tu confesses toutesfois que Simias surpasse Socrate, non pas en la sorte que les paroles le disent , car tu ne crois pas qu'il ait esté ainsi ordonné par la nature, que Simias en tant que Simias surpasse Socrate , mais à cause de la grandeur de stature qu'il a ; ny que Socrate aussi soit moins que Simias, en tant qu'il est Socrate , mais à raison de sa taille, qui est petite au respect de celle de Simias.

Cebes.

Je le crois comme cela.

96 De l'immortalité

SOCRATE

Et semblablement Phaedon ne surpasse point Siraias en tant que Phaedon, mais en tant qu'il est de grande stature au prix de Siraias, qui se trouve de petite taille au respect de Phaedon.

Cebes.

Il est ainsi.

SOCB ATE.

Si bien que Simias aura la dénomination de petit et de grand : car il est entre les deux, surpassant par sa grandeur la petitesse de l'un, et cédant par sa petitesse à la grandeur de l'autre.

Ph^don.

Alors il nous dit en sousriant : Il semble que je vous ay descrit cecy avec trop d'affection; si est-il pourtant de mesme que j'en ay parlé.

Cebes.

Il appert.

SoCRATE.

Je le dis à dessein de vous faire croire ce que je crois aussi. Mon opinion est que la grandeur ne veut jamais non seulement estre ensemble et grande et petite, mais aussi que ceste grandeur qui est en nous ne reçoit jamais petitesse et ne veut point estre surmontée ; mais que de deux choses il en arrive l'une : ou qu'elle fuit et se retire quand la petitesse, son contraire, approche, ou bien qu'elle meurt et finit aussi-tost que la petitesse est arrivée : car elle ne peut attendre, ny se rendre, en recevant la petitesse, autre chose que ce qu'elle estoit; comme moy par exemple, qui ay la petitesse ; tandis que je suis ce que je suis, sans doute je ne puis estre

que petit. Tout de mesme une chose grande ne peut estre petite, et ce qui est de petit en nous ne peut ny devenir ny estre grand, ny aucune sorte de contraires: car un contraire, tant qu'il demeure tel qu'il estoit, ne peut jamais devenir son contraire ; mais il faut qu il fuye ou périsse aussi tost que son contraire arrive.

Cesks.

C'est justement mon opinion.

Ph^don.

Alors quelqu'un de la compagnie (je ne sçaurois dire maintenant qui ce fut), comme tout esbahy, se print à dire : Bons Dieux ! ne nous a-t'on point accordé dans les discours precedens tout le contraire de ce qu'on nous vient de dire icy? Car on nous a monstre que du moindre se faisoit le plus grand, et du plus grand le moindre, et que sans doute il y avoit une génération des contraires les uns des autres, et maintenant il semble que vous disiez que cela ne se peut. Socrate, advançant un peu la teste, escouta cela, et tout à l'instant : Tu as (dit-il) bonne mémoire d'avoir retenu cela, mais tu n'entends pas pourtant la ditference qu'il y a de ce que nous disons à ceste heure à ce que nous avons dit auparavant : car alors nous disions que d'une chose contraire se faisoit une chose contraire, et icy nous disons qu'un contraire ne peut jamais devenir son contraire, ny touchant ce qui est en nous de contraire, ou en la nature. Nous parlions des choses qui ont des contraires, et les appellions du nom de contraires; et maintenant nous parlons des contraires qui sont en elles, desquels elles prennent la dénomination, et disons que les contraires ne s'engendrent jamais l'un l'autre. Lors, tournant les yeux vers Cebes : Et toy, dit Socrate ne te trouves-tu point troublé pour ceste objection?

Cebes.

Nullement.

SocnATE.

Nous avons donc simplement advoué qu'un contraire ne se faict jamais de son contraire.

Cebes.

Il est vray.

SOCRATE

Prends garde si tu n'es point aussi d'accord avec moy en cecy : Appelles-tu cela quelque chose, la chaleur et le froid?

Cebes.

Sans doute.

SOCRAÏE.

Mais appelles-tu simplement le chaud et le froid, neige et feu?

Cebbs.

Non vrayement.

SOCB ATE.

Tu dis donc que la chaleur est quelque autre chose que le feu, et le froid quelque autre chose que la neige.

Cebes.

Je le pense.

SoCRATE.

Mais tu crois bien aussi que la neige, tant qu'elle est neige, ne peut point recevoir de chaleur comme nous disions , et qu'elle ne peut estre ensemble et neige et chaude ; mais que , la chaleur venant , il faut qu'elle fuye ou quelle cesse d'estre, et que le feu tout de

DE lâme. 99

mesme, le froid venant , se desrobe ou s'esteigne, et qu'il ne sçauroit estre ensemble et feu et froid.

Cebes.

Tu dis vray.

SOCRATE

Remarque donc qu'il y a certaines choses qui non seulement honorent tousjours l'espèce de leur nom , mais encore quelque autre chose qui n'est pas à la vérité ce qui est de premier, mais qui en a la forme tandis qu'il est ; et voicy en quoy tu trouveras peut estre plus clair ce que je te dis. Non-pair garde tousjours ce nom de non-pair; mais n'en a-t'il point aussi d'autre? Car c'est ce que je cherche, sçavoir s'il n'y a point quelque autre chose qui n'est pas à la vérité proprement ce qu'est non-pair, mais qui cependant, avec un autre nom qu'il a, est obligé aussi de porter tousjours ce nombre non-pair, pour ce qu'il est ainsi ordonné par la nature, qu'il ne peut jamais estre abandonné du nonpair, comme le nombre de trois nous appellons-le ternaire ; ne te semble-t'il point qu'il est tousjours appelle ternaire, et non-pair? lequel non-pair n'est pas cependant la mesme chose que ternaire : car il est dit aussi bien et de cinq et de sept comme de trois et autre! medieté de nombre ou imparité : car chacun de ces nombres-là est aussi bien non-pair que le ternaire, et, n'estant pas cela mesme qu'est non-pair, chacun d'eux ne laisse pas d'estre non-pair ; semblablement et deux et quatre et autre ordre de nombre, quel qu'il soit , combien qu'il ne soit pas cela mesme qu'est pair, chacun d'eux pourtant est pair.

Ckbes.

Sans doute.

i'oo De l'immortalité

SOCRATE

Regarde-donc icy ce que je demande : c'est qu'il semble véritablement que non seulement les contraires entr'eux ne se reçoivent jamais Tun l'autre , mais aussi que les choses qui sont de telle sorte que , n'estant point contraires entr'elles mesraes, cependant possèdent tousjours des contraires, ne reçoivent jamais une espèce contraire à l'espèce qu'elles ont , mais qu'à son arrivée elles s'en vont ou périssent. Ne dirons-nous point que trois deffaudront plustost, et patiroient toute autre chose plustost que d'estre faicts pairs , en tant qu'ils sont trois ?

Cebes.

Il est vray.

SoCRATE.

Si est-ce pourtant que la duïté n'est pas contraire à la trinité.

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