‹ Œuvres complètesChapitre 4 sur 65 · XX. vj Notice · texte numérisé non relu

XX. vj Notice

Le poète faisoit là des vers tout d'une haleine, et son

ami aussi.

Depuis peu j'en escris plus d'autant chasque jour;

Je finis un travail que ton esprit, qui gousle

Les do( tes sentiments, trouvera bon sans doute :

Ce sont les sainrts discours d'un favory du ciel,

Qui trouva le poison aussi doux que du miel, *

Et qui dans la prison de la cité d'Athènes

Vit lascher sans regret et sa vie et ses chfiînes.

S'il fit tout cVune haleine sa belle ode : Celuy qui lance le tonnerre, etc.,

cette fois-là, du moins, il eut Tinspiration lyrique. Il affectoil de faire contre mauvaise fortune bon cœur : ce Cette disgrâce n'est que paroles qui ne sont que vent. « On m'a chassé de la cour, où je n'avois que faire. Si on « me presse encore à sortir de France, quelque part de « l'Europe où je veuille aller, mon nom m'y a fait des « cognoissances. » Mais l'imprudent , qui vient d'être banni, prépare, sans le savoir, des matériaux pour un procès futur qui le menace d'être brûlé en place de Grève. A Agen, en compagnie du maréchal de Roquelaure, il a la curiosité d'aller voir une fille possédée (plus tard on dira qu'il fil effort en soîi endroit : singulier exorcisme !) ; il dit publiquement que c'étoit rêverie et sottise de croire qu'il y eût des diables , et que ce que l'on en disoit n'étoit que pour abuser le monde. Il a fait un récit piquant de cette aventure, et on peut le comparer à un sonnet de du Bellay. Mais ce dernier avoit confié son ironie au papier ; Théophile avoit ouvertement tourné en dérision un fait très fréquent alors , dont certains prêtres tiroient parti , et qui, même au dix-huitième siècle, admeltoit difficilement la contradiction. Puis il étoit huguenot, et il avoit affaire à un prêtre qui venoit exorciser cette fille deux fois la semaine, non pas sans doute à la manière de Théophile. La fourberie fut dévoilée ; mais il avoit eu maille à partir avec le clergé. Les jésuites s'en souvinrent plus tard. Le poète ne se contentoit pas de traiter un sujet

SUR Théophile. xxvij

qu'il regardoit comme très religieux ; il saisissoit toutes les occasions de faire des odes pour que son nom ne fût pas oublié à la cour. Ainsi, la ligue des mécontents, en 1620, donne lieu au huguenot, qui médite déjà sa conversion , de recommander au roi les coups d'épée , comme salutaire appareil.

Contre ces esprits insensez

Qui se tiennent intéressez

En la calamité publique,

Selon la loi que nous tenons ,

Il ne faut point qu'un roy s'explique

Que par la bouche des canons.

Les forts bravent les inipuissans,

Les vaincus sont obeyssans,

La justice estouffe la rage :

Il les faut rompre sous le faix;

Le tonnerre finit l'orage,

Et la guerre apporte la paix.

11 chante la paix de 1620, et les jeux, les (lances ^ Vamour^ tout ce qu'il regrette. Cette ode, si elle étoit moins inégale, seroit une de ses meilleures pièces; il y a du mouvement, de l'énergie. 11 paroît qu'il avoit quitté Boussères pour se joindre à Tarraée royale :

Je vis de quel sanglant orage L'enfer se déborda sur nous , Et voulus mal à mon courage De m'avoir fait venir aux coups.

Une gasconnade intéressée ! C'est ici que se place le voyage à Tours , fort agréablement raconté dans les fragments d'une histoire comique. Théophile étoit accompagné de son fidèle Achates , huguenot comme lui. Ce dernier faillit se faire lapider, avec le poète, pour navoir pas salué lors du passage du saint Sacrement. L'affaire se termina bien, grâce à l'intervention d'w/i vieil homme derobbe longue , qui conduisit les deux amis dans la maison du magistrat, où ils furent retenus à dîner. Le lecteur voudra connoître le reste , et il ne regrettera pas sa lecture.

L'audace du poète banni étoit plus grande encore

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vis à vis des puissances de la terre, puisque le duc de Luynes menaça du bâton l'auteur supposé des pasquins qui couroient contre lui. L'ode à M. de Losières est de cette époque, et, d'après ce vers des Conlre-verilez de la cour :

Je voy Luyne au lever du marquis de Themine ,

il semble que Théophile avoit bien choisi son intercesseur. 11 fallut cependant partir pour l'Angleterre. Nous ne savons pas pourquoi M. Bazin a mis en doute ce voyage. L'ode sur une tempesle qui sesleva comme il estoit prest de s'embarquer pour partir en Angleterre ; l'épigramme sur le roi Jacques, qui refusa de voir le poète; l'ode et la lettre au marquis, depuis duc de Buckingham, prouvent que ce voyage a eu lieu. Mais l'éloignement de Théophile fut de courte durée. La pièce : Estreine au Roy, semble un remerciement antidaté, postérieur au jour de l'an 1621 . Il est dit dans l'interrogatoire préparé par Mole que Théophile auroitété deux ans hors de France ; il suivit l'armée, au commencement de l'année 1621 , lors de l'expédition contre les protestants. L'exil dura donc un peu moins de deux ans. Notre pièce ' est bonne à consulter : « Comme il eut o perdu la veuë de ce soleil de la France, il veid qu'il ce falloit moyenner son retour , ce qu'il ne pouvoit faire cf qu'en promettant de mieux vivre et n'escrire jamais « rien qui offençast l'honneur de Dieu , de l'Eglise , ny a des Saincts. Il fit veoir le Roy par des gens de mérite a et de crédit, afin de faire supplier Sa Majesté de le « remettre en sa grâce , luy faire continuer sa pension , c( et luy donner moyen de veoir quelqu'un à qui se « reconcilier. Ce prince , plus aise de gaigner une âme c à Dieu que de l'affaire qu'il eust d'un tel homme , u après avoir esté prié par beaucoup de seigneurs qui a Tasseurèrent qu'il vivroit mieux à l'ad venir, et qu'il a disoit que ce qu'on le croyoit atéiste étoit faux ; que pour tf le bien monstrer il avoit escrit un livre de l'immortalile

i. La prise de Théophile, etc.

SUR Théophile. xxi%

« de l'âme dans lequel il feroit bien veoir le sentiment « qu'il a de la religion chrestienne , Sa Majesté, déférant « à la prière de tant de personnes de qualité, accorda son u retour quand il auroit veu ce livre et recogneu ses « actions respondre à ce qu'il en escriroit. Théophile , « bien ayse de ces nouvelles, se haste de faire imprimer a son livre, qu'il dédie au Roy, veoid quelques grands (c personnages qui le font veoir les jésuites , ausquels « ils se confesse , et promet de tesmoigner par sa vie ce et ses actions qu'il y veut mourir , et que jamais il a n'escrira rien qui sente du contraire; il rentre en la u bonne grâce du Roy, qui luy fait une remonstrance « sur sa vie licencieuse, et luy proteste que, s'il des- « couvre qu'il dise ou escrive jamais rien qui offence a Dieu , ou contre les bonnes mœurs , il le fera punir du « dernier supplice que méritent ceux qui comme luy a font gloire de tels discours. 'V^ous ne veistes jamais (c un homme plus humble ny qui feist de plus belles « promesses, mais il commença bientost de retourner a à son vomissement. » A travers ce style dévot , on aperçoit une scène curieuse , et dans laquelle Louis XIII joue le rôle de repreneur qu'il affectionnoit tant auprès de Cinq-Mars. Théophile s'instruit donc en la foy romaine par les conférences du P. Athanase*, du P. Arnoux , confesseur du Roi, et du Père Seguirand , entre les mains de qui il fit son abjuration. Cette formalité terminée, le poète embouche la trompette, et il répare le crime de son silence envers Luynes : Sa vertu est proche des anges , etc. ; mais les pasquins ne voyoient dans le grand duc qu'un oiseau de nuit, et l'ode de Théophile fut parodiée *. Cependant le poète fut ménagé, si le favori ne le fut guères. Puis viennent

1. Le P. Âthanase Mole, prédicateur capucin , célèbre par les conversions qu'il opéroit.

a. Eloges du duc de Luynes , avec l'advis au roy , par Théophile , ensemble les répliques , i6qo , in-8, pièce , et le Recueil déjà cilé. — Avis au roi et réplique en faveur de la paix. — La Remonstrance a Théophile, 1620, in-8, pièce.

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des vers sur le balet du Roy ^ où Monseigneur le duc de Luynes représentoit Apollon en Thessalie. Le poète a dû trouver piquant de parler de Texil du dieu à propos du favori qui lui avoit fait jouer za naturel le rôle d exilé ; mais Théophile avoit revu la cour , et tout lui sourioit :

Les amours plus niignards k nos rames se lient, Les tritons à Tenvy nous viennent caresser, Les vents sont modérez, les vagues s'humilient l'ar tous les lieux de l'onde où nous voulons passer.

Sous un climat heureux , loing du bruit du tonnerre ,

Nous passons à loisir nos jours délicieux,

Et là jamais nostre œil ne désira la terre

Ny sans quelque desdain ne regarda les cieux.

Garasse trouvera bientôt que Théophile regarde les cieux avec dédain , mais alors il a perdu cette humeur profane; on le souffre au coucher du Roi ; les seigneurs de la cour le visitent :

...Phœbus tous les jours chez moy A des manteaux doublez de pane.

Mon ame incague les destins; Je fay tous les jours des festins ; On me va tapisser ma chambre; Tous mes jours sont des mardys-gras , Et je ne bois point d'hypocras S'il n'est faict avecques de l'ambre.

C'étoit le beau moment de la faveur de Luynes ; mais les réformés s'agitoient, et la guerre vint troubler tous ces plaisirs. Le Roi se mit en route le 29 avril 1621. Il paroît que Théophile Ut la campagne :

Grâce à ce comte libéral

Et à la guerre de Mirande ,

Je suis poêle et caporal.

0 Dieux ! que ma fortune est grande !

Il vit sa ville natale, aux mains des soldats du Roi, (5 août) , devenue le sanglant butin d'une orgueilleuse armée :

Spectacles de frayeur, de cris , de funérailles.

SUR Théophile. xxxj

Avant de partir il avoit chargé son cher des Barreaux de publier ses œuvres, et il lui envoya une Epilre dont le style contrit devait servir à montrer l'auteur sous une nouvelle face. « Dieu n'entend que des impielez, tant « le siècle est maudit du ciel et de la terre». Quant à Théophile, il veut a sortir sans masque devant a les plus rigoureux censeurs des escholes les plus ff. chrestiennes. » Il croyoit que sa conversion faisoit sa sûreté; il mettoit en avant son traité de l'immorlalité de rame, sans songer que ce trait d'union établi par saint Augustin entre la philosophie spiritualiste et le christianisme n'était pas plus un acte de foi aux yeux du clergé de son temps , qu'il ne passeroit pour tel auprès de certains prêtres de l'époque actuelle. Platon étoit un payen , et tout étoit dit.

Luynes étoit mort devant Monheurt , et le poëte n'avoit plus à craindre ses menaces. Le roi fut de retour à Paris le 28 janvier 1622. Théophile s'empresse de lui adresser une ode :

Boisset prépare des concerts , Et moy des vers à vos louanges :

Paris ne fut jamais si beau...

On passa Ihiver assez gaîment. ce 11 y eut, dit Bassompierre , plusieurs belles comédies et grands ballets. » Le poëte travailla pour son maître, le duc de Montmorency, et pour Monsieur le Premier. Mais la guerre recommença bientôt , il fallut quitter Cloris :

Maintenant que le roy sVsloigne de Paris , Suivy de tant de gens au carnage nourris. Qui dans ces chauds climats vont requérir les restes Lu danger des combats et de celuy des pestes , Il faut que je le suive, et Dieu sans me punir, Cloris, ne le sçauroit enipescher d'y venir...

Et il invite sa belle en très jolis vers à visiter son petit logis.

Le roi repartit le 20 mars. La patrie du poëte , Clairac, tomba de nouveau entre les mains des réformés. Cette guerre, qui fut cruelle, se termina par la reddition

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de Montpellier (18 octobre). Le roi revint à Paris le 10 janvier i6'23. Nouveaux ballets , et Théophile célébra Dacchus *. Il préféroit les compagnons armés de verres à ceux qui venoient de s'armer pour combattre ses anciens coreligionnaires.

Alors commença ce plein repos de sa vie ,

Où ses plus molles voluptcz Sembloient avoir passé Tenvie.

Un jeune poëte , qui devoit lutter vainement contre Corneille, s'étoit joint à la domesticité du duc de Montmorency (1621). Mayret, né en i6o4, fut bientôt Tami de Théophile. Boissat, né en i6o3, qui devint dévot sur la Gn de ses jours ; Denis Sanguin de Saint-Pavin, spirituel bossu, né vers 1600, qui devint aussi bigot, malgré l'arrêt de Boileau , formèrent , avec des Barreaux , cette société de jeunes disciples que Théophile dressoit , disoit-on , à l'impiété , cette école de jeunes veavx , comme les appeloit Garasse.

Soudain partit ce traicl de foudre inopiné Que jeta le ciel mutiné Dessus le comble de ma joye.

En i622,avoit paru ce Parnasse salyrlque qui alloit faire tant de bruit , et qui , à sa naissance , semble s etre produit sous le manteau , comme tous les livres de ce genre, avec une merveilleuse facilité. Cette date de 1622 prouve que le Parnasse a été le prétexte, et non pas la cause réelle, du procès de Théophile, car il ne fut accusé qu'en 1623. Le titre de ce recueil n'éioit pas nouveau : on avoit publié en 1609 le Nouveau Parnasse, tout à fait inoffensif, composé de pièces de du Perron , de Bertaut , de Malherbe. Mais , la même année , Anthoine du Breuil avoit publié les Muses gaillardes *, et au Cabinet satyrique (i6i8) avoientsuccédé , en

1 . Vers pour le ballet des Bacchanales , dansé au Louvre le 26 de février 1693,

7. Ce recueil rare et peu connu est intitulé : Les Muses gaillardes , recueillies des plus beaux esprits de ce temps, par

SUR Théophile. xxxiij

i6ao, les Délices et la Quintessence satyrique ^ dont le Pai'nasse n'étoit que la reproduction sous un autre titre, avec l'adjonction de quelques pièces attribuées à Théophile par les éditeurs. Ces recueils étoient , comme les Priapées 1 des ramas de pièces de différents auteurs. Il est vrai que l'édition de i623 portoit le nom de Théophile; mais, sur sa réputation, on pouvoit dès 1622 lui imputer ce nouveau méfait; car ce volume contenoit plusieurs pièces de lui, —- les épigrammes : Geste fem-

A. D. B. Parisien, dernière édition, rcTSué, corrigée et de beaucoup augmentée, Paris, de rimprimerie d'Anlhoine du Brueil, rué St-Jaques, au dessus de S. Benoist, à la Couronne, avec un frontispice gravé par Jac. Verheyen. « Voicy un pe- « tit hambrclin, dit le libraire dans la dédicace; vous « voyez qu'il porte sur le front le tiltre de gaillard , ce qu'à « bon droit il mérite, pour estre de pareille humeur... Faictes « estât d'avoir souvent en vostre mémento le dernier article « de la pastenostre , parcequ'il est tellement séducteur que , « si vous vous plaisez en ses discours, il vous mettra si bien en a rut qu'au diable l'une des biches de la ville-neufve qui af- « franchira le saut sans estre recalfeutrée et en danger qu'a— « près tant de travaux , sans enfraindre la loy de noz anciens « pères, avoir recours à la circoncision. Puis après, le pauvre « frère Gribouille, se voyant r'avalé le capuchon, se desespe- « reroit, ne pouvant plus servir le reste de ses jours qu'à mar- « quer la vaisselle. »

Cela s'imprimoit avec privilège du roi, 7 août 1609, grâces à la grande liberté qui régnoit sous Henri IV. C'est dans ce recueil que Garasse a pris l'épitaphe de Régnier :

J'ay vescu sans nul pensement , etc.

£t cette autre :

J'ay vescu sans soucy, je suis mort sans regret ; Je ne suis plain d'aucun , car je n'ay plains personne. De sçavoir où je vay, c'est un trop grand secret ; Je le laisse à juger à messieurs de Sorbonne.

Les Muses gaillardes ont servi pour le Cabinet satyrique , et voilà comme les bonnes choses se transmettent de main en main. Garasse avoit lu les Muses gaillardes ; il ne s'en est pas vanté.

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me a fait comme Troye...; Grâce à ce comte libéral...; rélégie : Chère Philis, j ai bien peur que tu meures...; la satyre : Cognois-tu ce fascheux , etc., avec le passage anti-chrétien supprimé dans l'édition des œuvres ; l'ode : L'infidélité me deplaist. L'édition de 1623 portoit, p. 3 , par le sieur Théophile; et le sonnet sodomite suivoit. On ne trouvoit ensuite qu'un seul nom , celui de Colletet, précédant une pièce intitulée : Rencontre ; mais on reconnoissoit facilement les vers de Bois- Robert : Sur l'hyver, et d'autres vers, de Berthelot, Faret, Ogier, etc. Il falloit attribuer évidemment à la cupidité des imprimeurs la présence du nom de Théophile en tète d'un livre obscène. La prudence au moins, si ce n'est l'obscénité , rendoit impossible le fait d'une publication volontaire. Aussitôt Théophile fait supprimer les exemplaires, et il publie la seconde partie de ses œuvres, avec une apologie de sa conduite, qui prouve combien les haines étoient vives contre lui. Ses accusateurs ont prétendu qu'à onze heures du soir il avoit contraint l'imprimeur Estoc de lui rendre les manuscrits de quelques vers imprimés dans le Parnasse. Le fait ne fut pas prouvé, et rien ne démontre que Théophile a participé à la publication de ce recueil. Nous donnons à la suite de cette édition les pièces qui lui ont été attribuées ; il est bien difficile de douter qu'il en soit l'auteur.

Toujours est-il qu'un arrêt fut poursuivi « au temps, « dit Théophile au roi, que vostre parlement estoit con- « gedié , à cause de la contagion , et qu'en l'absence du « plus grand nombre de Messieurs de la grand'chamcc bre , il fallut extraordinairement emprunter des juges « des enquestes, pour trouver le nombre de dix juges, a auquel nombre le procèz de contumace fut visité et « jugé en une matinée seulement , qui est pour cela peu fc de temps.» Cet arrêt, prononcé le 19 août 1623, condamnoit Théophile à être briilé vif, Berthelot à être pendu et étranglé , déclaroit Colletet banni pour neuf ans , et permettoit au procureur général de faire informer plus amplement contre Nicolas Frenicle , que Vol-

SUR Théophile. xxxv

taire a confondu avec son frère *. L'arrêt fut exécuté le même jour 19 août, pour Théophile par figure et represenlation^ pour Berthelot en effigie à un tableau attaché à la potence.

Théophile se trouva la proie de tous ceux qu'il avait haïs ; ses amis changèrent de face et furent tous muets et sourds: il fallut fuir. Il n'avoitmême pas attendu larrét, car, dans son Ode au /îoy, il parle de cinq ou six mois d'erreurs y et sa prise eut lieu un mois après l'arrêt. Son nom seul placé en tête du Parnasse satyrique avoit sufti pour faire éclater l'orage qui depuis longtemps menaçoit sa tête. Garasse lui fait dire : Je campe depuis le retour du roi. Chantilly lui servit d'asile. Il chanta la maison de Sylvie, et cette jeune duchesse alors si heureuse*. Là des Barreaux vint le consoler, et lui conter un songe sinistre où ses malheurs étoient prophétisés. Bientôt il fut errant.

Le 18 août, on achevoit d'imprimer un gros volume in -4 lancé contre Théophile : La doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps. Cet ouvrage étoit du Père François Garassus , ancien régent de Balzac. Ainsi , la main qui avoit préparé l'arrêt s'inscrivoit elle-même sur le titre du livre : cette main étoit celle des jésuites.

i. Voir l'appendice , n» i. L'arrêt porte Frenide, et Garasse écrit le nom de la même façon.

Comme le nom de Freaide est complètement inconnu, nous adoptons la supposition de Voltaire en tant qu'elle porte sur Nicolas Frenicle, qui n'avoit encore rien publié. Ses œuvres n'ont été imprimées qu'en i6i5. N. Frenicle auroit donc débuté par des poésies licencieuses, et sa qualité de conseiller du rou et gênerai en sa conr des monnayes expliqueroit l'indulgence de la cour à son égard. L'altération du nom dans l'arrêt a peut-être été faite avec intention. Quoi qu'il en soit, il y a doute. M. Bazin se contente de parler d'un magistrat fourvoyé.

M. Ch. Asselineau, qui s'occupe en ce moment de la publication des manuscrits de CoUetet , corrobore notre supposition en nous faisant connoître la liaison de ce dernier avec Frenicle.

a. Marie-Félix des Ursins (Orsini), duchesse de Montmorency.

xxxvj Notice

llssoutenoient alors une lutte acharnée. L'édit de Rouen, dû àTinfluence du P. Cotton, les avoit rappelés, etavoit en même temps réveillé toutes les haines. La mort de Henri IV avoit donné le signal du déchaînement, et, comme toujours , marchant à leur but sans se laisser intimider par les inimitiés , après un nouvel orage suscité par la mort de Concini , ils avoient obtenu à Paris l'exécution des lettres-patentes qui les autorisoient à l'enseignement. Les jésuites avoient des accommodements avec les mauvaises mœurs de la cour ; mais ils tenoient essentiellement à la dévotion , et Théophile en altaquoit la base. Cependant étoit-il un assez grand personnage pour que cette cause seule fît bander les ressorts de la grande et noire machine? Nous ne le pensons pas.

Quelle fut la cause réelle de cette persécution ? On disoit. Garasse l'avoue, qu'il y avoit un motif particulier * . Les pièces du temps, la tradition, confirment le fait. « Ce n'est pas le zèle de la religion qui t'a poussé à

I . Pour comprendre cette nécessité d'attribuer à la i)€rsécution de Théophile un motif particulier^ il suffit de se rappeler non seulement l'existence de ces recueils obscènes antérieurs au Parnasse et dont il n'étoit que la suite et la reproduction, le titre de poète athée donné dès 1619 a Théophile par le Mercure, mais les vers de Maynard dans le Cabinet salyrique, signés de son nom. Le président Maynard demande à Phillis, dans un sonnet , si elle veut vivre tomjonrs

L'n pied dans le bordel, l'autre dans la taverne.

Il rinvite à obtenir une place dans le ci€l

Au dessus du placet de la mère Thérèse.

Avant 1623, les jésuiles ont gardé le silence, et Garasse, dans la Doctrine curieuse, nomme en passant le Cabinet satyrique. Que ne pouvoit-il pas dire sur ce rapprochement d'une gar^e avec Sainte-Thérèse? Il est \rai que la mention seule faite par Garasse dut inquiéter Racan , qui, lui aussi, figure dans le Cabinet: Contre un vieillard jaloux, par le sieur de Racan.

Il y a chez les poètes de cette époque une tendance remarquable qui les porte à mêler le sacré et le profane dans la peinture de leurs amours.

SUR Théophile. xxxvij

« escrire contre moy », fait-on dire à Vombre de Théophile apparue au Père Garasse {1616), a car on sçait « bien que la cabale des jésuites est politique , ny lafa fection de profiter au publiq en retranchant la liberté « des esprits de la cour, mais la prise que j'eus avec le « Père Coton et avec toy ; depuis ce temps-là on a re- « cherché tous les moyens de m'engager dans les piea ges que l'on m'avoit préparez ; on n'a pas seuUement « espluché mes actions, mais aussi mes parolles , jusfc ques mesmes à vouloir pénétrer dans mes pensées. Les « conférences que j'ay euez avec ceux qui ont des opi- <i nions plus reievéez que le commun ont esté espiéez, « pour interpréter sinistrement une pointe d'un esprit ec poétique que la muse emporte contreledessein etcon- K tre la volonté de celuy qui la produit ; on m'a suscité de a faux tesmoings pour me convaincre , jusques mesme « à rompre le sceau de confession, qui oblige estroittetc ment au silence et à la discrétion ; on a troublé les « consciences foibles , par lettres monitoires et excom- « munications ; enfin on a creu (non sans impieté) que a tous les crimes estoient permis pourveu que l'on me « perdist, et le tout pour venger l'injure du Père « Coton *. »

La pièce se trompe quant au nom : oui , il y eut une injure, mais elle s'adressa au Père Voisin, et vint compliquer le procès, le rendre encore plus dangereux pour Théophile ; elle ne le précéda pas.

Certain Père voudroit N'avoir point empesché ma fuite.

Et la réponse à Garasse : «Force gens de bien sçavent a avecques moy ce qui vous a picqué au jeu :

Manet alta mente repostum Detectum crimen et laesae injuria famae.

a Mais laissons cela, ceste vérité n'est pas encore bonne a à dire. »

1. Il existe aussi une pièce intitulée : La rencontre de Théophile et du Pèr£ Coton en l'autre monde ^ 1626, i5 pages.

xxxviij Notice

Le Père Cotton avoit quitté la cour en 1617; il revint prêcher à Paris , mais Théophile étoit alors en prison. La prise qu'il auroit eue avec lui étoit donc impossible. Quant à Garasse, il n'a jamais vu le basilic : Je n'ai jamais vu Téophile , que je sache. 11 l'avoit vu cependant, si nous en croyons une autre pièce du temps, et il ne s'étoit pas douté de la présence du basilic. «Tu « ne savois pas qui j'étois, fait-on dire à Théophile, « lorsque tu m as rencontré chez un libraire de la rue « Saint-Jacques. .. » ; et il semble que le jésuite ait été là surpris en quête d'accusations contre Théophile. Le P. Cotton , au moins suivant ses biographes, savoit reconnoître au moyen de l'odorat les gens impudiques. Voltaire, dont on a peut-être exagéré les inexactitudes, a recueilli une tradition conforme aux pièces du temps : « Théophile s'étant trouvé un jour avec deux jésuites, « et la conversation étant tombée sur quelques points « de la malheureuse philosophie de son temps , la dis- « pute s'aigrit. Les jésuites substituèrent les injures cf aux raisons. Théophile étoit poète et Gascon , genus « irr Habile valum et Vasconum. 11 fit une petite pièce « de vers où les jésuites n'étoient pas trop bien traités; « en voici quatre qui coururent toute la France :

Qu'on avoit bandé les ressorts De la noire et forte machine Dont le souple et le vaste corps Estend ses bras jusqu'à la Chine.

« Théophile même les rappelle dans une épître en vers « écrite de sa prison au roi Louis Xlll. >i Puis Voltaire parle de Sajot , écolier de Voisin , qui passoit pour avoir servi à ses plaisirs infâmes. Voilà en effet le detectum crimen dont parle Théophile; mais il ne se produisit que lors de la confrontation des témoins. Théophile reconnut ce Sajot, qu'il n'avoit pas vu depuis quinze ans; il avoit une réputation honteuse, et le P. Voisin nourrissoit pour lui une affection toute particulière. Théophile révéla les secrets de sa vie , tellement que ce malheureux versa des larmes et avoua que le P. Voi-

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gin Tavoit induit à déposer*. Dès lors, Théophile de voit être sacrifié à Tintérêt du corps ; il ne devoit pas être permis qu'un homme accusé de sodomie par les jésuites pût convaincre l'un d'eux de ce crime.

Les mœurs, les libres discours de Théophile, n'auroientpas suffi pour le faire persécuter, si son bannissement n'avoit pas attiré l'attention sur lui; en ce sens, il avoit raison de dire que son malheur étoit d'aire lro}3 con^ nu. L'injure du P. Voisin a mis le comble aux inimitiés. Sajot prétend avoir connu Théophile en 1622 ; ce dernier dit qu'il n'avoit pas vu Sajot depuis quinze ans pour le moins. De quel côté est la vérité? Quel est ce tort que le P. Voisin avoit entrepris de venger, quoiqu'il ne l'eût pas reçu? Etoit-ce Sajot qui l'avoit reçu? Avoit-il seulement rejailli sur le P. Voisin? La vérité ne peut être qu'entrevue.

Mais revenons à l'origine du procès, et faisons connoitre l'acte d'accusation dressé par les jésuites, laDoctriîie curieuse"^.

Dès les premières pages , on voit que ce Jivre est dirigé contre Théophile. La préface contient une véritable sommation à l'adresse du poëte : qu'il fasse condamner les imprimeurs, brûler le Parnasse ^ la seconde partie de ses œuvres; qu'il se purge devant le Parlement, qu'il s'amende et fasse pénitence : il s'agit de la cause de Dieu. Garasse a eu raison d'appeler son livre l" Anti- Théophile. La table placée en tête de l'ouvrage annonce huit livres consacrés à combattre ces maximes :

Livre I. Il y a fort peu de bons esprits au monde , et les sots , c'est-à-dire le commun des hommes , ne sont pas capables de nostre doctrine; et partant il n'en faut

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