Apologie de Théophile au roi
a. La Doctrine curieuse des beaux esprits de ee temps ^ par Fr. Garasse, Paris, i6a3, in-4; Apologie du P. Fr. Garastus , Paris, 16-24, in-n. Il y a aussi : Nouveau jugement de ce gui a esté dict et escrit pour et contre le livre de la Doctrine eu-rieuse, Paris, 1626, in-xa.
xl Notice
pas parler librement, mais en secret, et parray les esprits confidans et cabalistes.
Livre II. Les beaux-esprits ne croyent point en Dieu que par bienséance et par maxime d estai.
Livre 111. Un bel-esprit est libre en sa créance, et ne se laisse pas aisément captiver à la créance commune de tout plein de petits fatras qui se proposent à la simple populace.
Livre IV. Toutes choses sont conduites et gouvernées parle destin, lequel est irrévocable, infaillible, immuable, nécessaire et cruel et inévitable à tous les hommes , quoy qu'ils peussent faire.
Livre V. 11 est vray que le livre qu'on appelle la Dible , ou l'Escriture Saincte, est un gentil livre et qui contient force bonnes choses; mais qu'il faille obliger un bon esprit à croire sous peine de damnation tout ce qui est dedans, jusques à la queue du chien de Tobie, il n'y a pas d'apparence.
Livre VI. Il n'y a point d'autre divinité ny puissance souveraine au monde que la wature, laquelle il faut contenter en toutes choses , sans rien refuser à nostre corps ou à nos sens de ce qu'ils désirent de nous en l'exercice de leurs puissances et facultez naturelles.
Livre Vil. Posé le cas qu'il y ait un Dieu, comme il est bien-seant de l'advouer, pour n'estre en continuelles prises avec les superstitieux, il ne s'ensuit pas qu'il y ait des créatures qui soient purement intellectuelles et séparées de la matière. Tout ce qui est en nature est composé, et partant il n'y a ny anges ny diables au monde , et n'est pas asseuré que l'ame de l'homme soit immortelle, etc.
Livre VIIL II est vray que pour vivre heureux il faut esteindre et noyer tous les scrupules ; mais si ne faut-il pas paroistre impie et abandonné, de peur de formaliser les simples, ou se priver de l'abord des esprits superstitieux.
Après ces maximes générales , arrive ITiistoire a d'un o meschant coquin nommé Théophile qui faillit à ruyner « la cour de l'empereur Michel, n'eustesté le patriarche
SUR Théophile. xlj
« Ignace, qui s'opposa à son athéisme ; d'un homme de « néant, nommé Théophile, qui ruyna la cour de remet pereur Eudoxia , et causa plusieurs maux à sainct « Jean Chrysostome. » L'allusion est bien claire. Ce dernier Théophile fut banny de la cour pour un temps. « Pour nous faire sages aux despens de nos « ancestres , qui ont esté trop simples , il ne faut que a rompre cette ligue pernicieuse des beaux-esprits « prétendus qui mettent la beauté de leur esprit à « roder par les tavernes et voltiger autour des verres 3. et des pots, comme les raouscherons de vendange au- « tour des cuves , à avancer quelque extravagance en « compagnie des jeunes gens , ou parmy des dames qui « sont capables d'avaler le venin de l'impiété, et n'ont « pas assez de forces ny de cognoissance pour se des- « abuser... »
Il y a les libertins , les « yvrongnes , mouscberons « de tavernes, esprits insensibles à la pieté , qui n'ont tv autre dieu que leur ventre , qui sont enroolez en « cette maudite confrérie qui s'appelle la confrérie des a Bouteilles^ apprentifs de l'athéisme », et les « impies , u ceux qui commettent des brutalitez abominables , « qui publient par sonnets leurs exécrables forfaicts , « qui font de Paris une Gomorrhe, qui font imprimer ce le Parnasse sattriqce, qui ont cet advantage malce heureux qu'ils sont si desnaturez en leur façon de « vivre, qu'on n'oseroit les réfuter de poinct en poinct, « de peur d'enseigner leurs vices et faire rougir la « blancheur du papier. »
L'intention du Révérend étoit bonne , mais le papier de son livre a dû bien rougir.
ce Après le meschant et mal-heureux Lucilio, qui est « comme le cramoisy de la gloire, je n'en sçache pas « un plus impertinent que le banny de cour , soy-disant « amy de Dieu*, qui est si idolâtre de ses perfections « prétendues qu'il ne s'en peut taire, et, voyant que
1. Ami de Dieu, c'est la traduction du grec Qeoodo^, d'o4i Théophile.
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« personne ne le loue , il entreprend de le faire luy- « mesme : car , escrivantau prince d'Orange , il luy fait « cette faveur de luy présenter sa plume , comme les « villageois de Grèce firent l'honneur à Alexandre de r luy présenter ledroictde bourgeoisie en leur village ; « et en fin , après beaucoup de cajolleries, il adjouste , « parlant de soy :
Prince , je dis, sans me louer, Que le ciel m'a voulu douer D'un esprit que la France estime , Et qui ne fait point mal sonner Une louange légitime Quand il trouve à qui la donner.
« Et notés, lecteur, qu'il dit cela sans se louer , car il « ne le voudroit pas faire pour rien du monde, tant a il est esloigné du vice de l'amour-propre de soya mesme.
« En somme, la sotte gloire de nos jeunes veaux « paroist parfaictement en leur Parnasse satyrique , a aussi bien que leur impudicité brutale: car, après que « l'imprimeur a faict une porte de jaspe à un estable «d'Augias, après qu'il a faict un merveilleux avantce propos, recherché en parolles cajolleuses, disant que « c'est le recueil des plus belles pièces, des meilleures c( rencontres, des plus excellentes poésies, des plus a sublimes esprits, des merveilles de nostre aage ; enfin, a pour vérifier son dire, il produit immédiatement un a exemple incomparable , qui sert de bouchon à ses a grandes et merveilleuses levées de bouclier. C'est un « sizain d'un je ne sçay qui, lequel dit en somme :
Vous autres que la muse pique
Dans ce cabinet satyrique ,
Ouvrage des plus beaux esprits ,
Cessez vos plaintes ordinaires:
Il vaut mieux d'eux estre repris
Que loué des esprits vulgaires. (Collktet.)
c< Je demande au lecteur non passionné si ce brave « seigneur n'est pas un généreux et hardy champion « pour colleter la barbarie de ce siècle, suivant l'ety-
SUR Théophile. xliij
« mologie de son nom, veu qu'ils s'en plaignent si sou- « vent dans ce théâtre d'irapudicité , et nommément a dans cet autre sizain, qui est faict pour servir de pen- « nache au commencement de la Quintessence satyri- « que, par un jeune veau qui dit :
En ce siècle du tout barbare , Où chacun veut paroistre avare , La vertu n'a pas un denier.
Et la Muse , autrefois si vive , Paroisl maintenant si chetive Qu'elle loge dans un grenier.
« Le bon Dieu , père des bons esprits , soit à nostre a ayde! car je dis que ces beaux-esprits prétendus, qui (t de leur grenier font un Parnasse , peuvent bien faire « de leur cave une fontaine d'Helicon. »
Plusieurs sections se terminent par une espèce de complainte contre Théophile. Celle-ci est curieuse et donne une idée des sermons du temps : « Il est vray « qu'un atheiste, s'il est question de faire un discours a de l'immortalité de l'ame, le fera en bons termes; un o sonnet bien conclu, une ode bien tournée, une satyre a cuisante, un balet ingénieux, il fera fort bien tout « cela, et traduira fort bien des epistres de S. Auu gustin en vers françois , ce que je dis par allégorie. « S'il est question de dissimuler sa folie , un atheiste a s'en ira confesser deux fois aux festes de Noël , fera « des conversions feintes à trois et quatre divers doc- « teurs , cajollera si bien les seigneurs de la cour et a les personnes d'authorilé, qu'ils prendront sa de- « fense et en parleront en bonne bouche , pour le rea tenir à la cour: Que c'est un galand homme , un bon ti esprit , une personne de bon entretien ! 11 a bien, à la cr vérité , quelques rencontres en bouche dont il se « pourroit bien passer, mais ce ne sont que gaillar- « dises ; il dit cela pour rire , car il se confesse soute vent. Je l'ay veu communier, j'ay assisté à sa convera sion; il entend souvent les sermons, il fréquente chés « les religieux. Ouy, mais c'est comme faisoit ce maudit
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« Théophile de Constantinople avec les moynes et les a saincls personnages pour couvrir son impieté.
« Helas ! jeunes seigneurs , qui avez lame bonne, a qui vous fiez de ces malheureux , qui les prenez en a affection, qui les appointez et leur donnez des pena sions très mal employées, ils vous damneront si vous « n'y prenez garde ; ils vous acquerront une très maucc vaise réputation; ils rempliront vos maisons d'ordu- « res et d'impietez , et vous feront cognoistre , mais je « crains que ce ne soit trop tard , que vous avez grand ce tort de vous fier à des hypocondriaques qui sçavent « desguiser leur folie pour vous attendre au pas et vous « faire un très mauvais office. »
Voilà comment ou diffaraoit au commencement du dix-septième siècle!
Le Révérend, pour donner à Théophile un avantgoût du bûcher, raconte tout au long l'histoire mémorable de Jean Fontanier, jeune folastre, d'esprit fort vagabond, brûlé en la place de Grève Tan 1621. Il paroît cependant que la crainte du feu n'est pas efficace , car Garasse , après avoir raconté l'histoire d'AIgabassi , roi de Caliphe, qui faisoit marquer par deux domestiques ses vestiges sur la terre avec certains caractères, afin que personne de toute l'année ne mît lespieds dessus, adresse ce reproche aux jeunes veaux : « Il y en a qui sont a de cette humeur, qui se rendent idolastres de toutes a leurs inventions, paroles et pensées, jusques aux c< songes, lesquels ils feroient imprimer s'ils pouvoient, « comme feu raaistre Estienne Pasquier, qui par extrace vagance et bavardiso descend jusques aux couleurs ce de sa chaize persée, et abbreve la postérité de l'oa deur de ses clysteres et lavemens.
a Telle est l'humeur de nos jeunes esprits curieux, « les quels ayant faict une rencontre qui leur semble ce ingénieuse , il faut aussi-tost que toute la cour le sçaa che , que les presses gémissent pour nous donner une ce ode à trois couplets , laquelle par après dans les taa vernes servira de vers intercalaire à toutes les rondes « vineuses et vendangeres qui se feront, comme il
SUR Théophile. xIt
« escheut nommément au jour des Innocens passé entre % douze confrères de la caballe , qui chantoient à tour « de rolle le plus impudique couplet qui soit dans le « Parnasse satyrique. Et puis on me dira qu'estant eu a chaire je parle par cœur, et que je ne despens gueres « en espions 1 Je n'en sçay que trop : pleust à Dieu n'en « sceussé-je que la centiesme partie , et ne fusse-jé o point si sçavant ! »
Il est aux aguets , car plus loin il s'écrie : « Je viens a d'apprendre tout présentement que le chef de la bande « atheiste avoit ces jours passez , en pleine assemblée, u proféré une maxime bien blasphématoire , qui coula «I doucement dans les veines de ses admirateurs, comme a estant fort favorable à la sensualité; car, disoit-il, si « Jesus-Christ estoit Dieu, pourquoy ne nous enseignoit- « il un autre chemin que celuy de la souffrance? JN'aa voit-il rien plus à nous dire, sinon qu'en bestes et « pécores il faut plier les espaules soubs les coups , et a enfler pour recevoir les soufflets quand il plaira à nos o ennemis prendre leur plaisir aux despens de nostre a sottise? N'y avoit-il pas un plus honorable chemin « pour parvenir à la félicité que celuy de la patience « d'asne, sçavoir celuy de la gloire et du plaisir, qui « n auroit ny tant de travail, ny tant de reproches , et a qui eust esté fréquenté de tous les bons esprits et ge- « nereux courages, au lieu que celuy de la souffrance « n'est suivy que par quelques misérables pieds des- « chaux qui prennent plaisir à s'entretenir coquinemenl « avec leur humeur hypocondriaque? Or, je veux mons- « trer à ce tavernier qu'il est un vray cheval , quoy u qu'il s'imagine estre le roy des bons esprits , d'autant w qu'il sçait rimailler quelques satyres impudiques. »
Le malheur vint bientôt, mieux que Garasse, montrer au poëte la nécessité de la résignation chrétienne. Ainsi il étoit espionné par les jésuites. Ce qu'il dit à ce sujet dans ses apologies est vrai ; le livre de son principal accusateur le prouve , comme les pièces de son procès, conservées aux archives, confirment le récit qu'il a adressé au roi. Le P. Garasse étoit prophète :
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«... Le souffrir est réservé pour les âmes généreuses... ce Mais quant aux esprits de tavernier, qui n'ont jamais tt rien enduré que la famine leur corps défendant el en « despit de leurs dens, in congerie mortuorum vigila- « bunt, dulces erunt glareis Cocyti; ils n'auront pas « tousjours des seigneurs prodigues qui les feront disv< ner à deux pistolles pour teste * , et, au lieu de la « Pomme de Pin, ils trouveront un jour des poires a d'angoisse plus qu'ils n'en pourront digérer. »
En attendant, ce quand un jeune veau de la bande ce des beaux-esprits prétendus va visiter un religieux, « sil le prend sur l'heure du disner, oyant la cloche « qui appelle la communauté , luy dira aussi-tost par ce une risée cabarestique : Voicy l'heure en laquelle il a faut avoir faim ; après cela, il faut que vous n ayea ce plus d'appétit, comme s'il disoit que c'est une honte ce de régler et attacher ses appétits à telle heure et au ce son de cette cloche , et que c'est une badinerie qu'il a faille avoir des heures certaines pour disner et pour a soupper: car, au lieu de régler les heures par nostre ce appétit, nous captivons nostre appétit aux heures; et ce c'est cela que nos jeunes épicuriens ne peuvent gousce terny comprendre.
ce Quand les jeunes desbauchez de la ville de Rome a avoient contracté par leurs excez quelques maladies ce honteuses , ils n'en faisoient pas trophée et n'en comce posoient pas des sonnets et des odes pour les publier a à tout le monde, comme Théophile a fait de sa sueur a infâme et puante au commencement du Parnasse ee satyrique, posant une partie de sa gloire à ce que a tout le monde sçache qu'il est un vilain poacre. »
Le Père compare ensuite les beaux-esprits prétendus aux sauvages de la Virginie et du Canada, qui coupent l'arbre au pied pour avoir le fruit et vivent comme bêtes : « Voylà le train que nos nouveaux épicuriens u voudroient introduire dans Paris, et, s'il ne tenoit qu'à ce eux , nous aurions en France tout ce qui est en la