Une pistole le matin et deux pistoles le soir
SUR Théophile. xlvij
ft Virginie , horsmis le nom. » Puis ils deviennent semblables au griffon, animal énorme et hideux, demicheval et demi-oiseau, ou plutôt, suivant Palœphatus , demi- âne et demi-oiseau : « Je me sers de cette opinion « pour cette heure, et dis que nos taverniers sontasnes c d'un costé et dragons de l'autre; du costé de l'esprit, a ils sont asnes parfaicts, et du costé de leur extraction « pauvres serpens , qui se sont traisnés depuis Clairac a jusques dans Paris , et maintenant font des dragons, « tranchent des nobles, vont vestus de soye comme a seigneurs et accompagnés comme des princes maloc aisez.
« Le griffon, qui est sorty d'un asne et d'un serpent, « mescognoist ses ancestres, et nos épicuriens, qui a sont des amphibies de la taverne et de l'hostel de a Bourgongne , vivant partie en l'un et partie en l'au- «• tre, mescognoissent tellement leurs ancestres qu'on « ne leur sçauroit faire plus griefve injure que de leur « faire souvenir de leur village , leur parler de Clairac « ou de Biscaye, et du bouchon de leur maison ou du a fumier de leur porte.
a Quand le griffon ne treuve dequoy manger » il se ft force à jeusner tant qu'il peut , et nos atheistes sont « contraints de faire le mesme , et d'apprivoiser leur a ventre à la famine quand ils sont ou bannis de cour , a ou la cour hors de Paris: car c'est lors qu'ils font leur u karesme, et qu'ils vivottent en chambre garnie , pescc chant le mieux qu'ils peuvent dans les thresors de « l'Espargne.
« Quand le griffon tombe sur de la viande , il mange « jusques à crever, et nos épicuriens tout de mesme: a tesmoings les cabarets d'honneur, quand ils peuvent « trouver place à la suitte de quelque jeune seigneur a prodigue , qui les traicte à deux pistoles pour teste , « car lors ils ne se faigoent point; ils mangent comme « s'ils estoient gagés pour ce faire.
« Le griffon, estant soûl, se relire dans quelque cacc verne pour dormir autant de jours qu'il a mangé de a livres de chair, et nos épicuriens, quand ils sont
xlviij Notice
« pleins jusques à la gorge , se retirent dans des lieux a infâmes pour vomir, pour dormir, pour vaquer à a leurs impudicités , en quoy ils font beaucoup pis que a le griffon...
« Le second animal recommandé pour sa gourmandise « et pour la ressemblance qu'il a avec nos épicuriens, a c'est le crocodile...
« On dit en proverbe, parmi les Grecs, que le croco- <c dile et le dragon viennent dragon et crocodile pour « avoir mangé force petits serpens. Un serpent a beau « estre serpent , il ne viendra jamais ny crocodile ny « dragon s'il ne mange force petits serpens ; et le grand « dragon, chef de la bande épicurienne, qui estoit pau- « vre serpent il n'y a pas une douzaine d'années, pauvre a scholaris à Saumur , vivotant et se traisnant sur son « ventre , comme une chetive vipère , a si bien faict et a s'est si bien engressé de plusieurs petits serpenteaux a qu'il est venu le grand dragon et le gros crocodile a escumeur sur les eaux et bandolier sur la terre ; il a « gasté tant de jeunes hommes , il a perverty tant de « pauvres esprits foibles , il s'est engressé si bien dans a les tavernes à la suite des seigneurs , il a si bien este cumé les marmites des grands de la cour, qu'il fait a aujourd'huy du crocodile et du dragon dans Paris, w
La section la plus curieuse est peut-être celle des Gourmandises et yvrogneries particulières des beauxesprits prétendus , et nommément de la confrérie des Bouteilles. Le Destin estconfinédansun cabaret, comme dans l'épigramme de Polladas , au premier livre de l'Anthologie : Dieu jadis, tu avois des temples; tu gardes maintenant la taverne, a Je ne parle point des pro- « fusions incroyables qui se font dans les cabarets d'hon- K neur, ny des collations à la moderne , où les perdrix a sont entassées à douzaines. Pourveu que les viandes a y soient froides, cela se qualifie du nom de collation. a Puisque les dames s'en meslent, je ne sçay qu'en a dire. Si Athénée revenoit, il se trouveroit en belle « peine , et Alexis en feroit peut-estre une comédie qui « s'appelleroit : rvvKixoyaffT/soyd/xta (la Gourmandise des
SUR Théophile. xlix
Œ des dames), comme jadis il en fit une qui s'appelloit o Gerontogastronomie , c'est-à-dire, la Gourmandise « des vieillards. Je veux dire seulement un mot de la M vénérable confrérie des Bouteilles , qui est, à la ve- «c rite, d'institution moderne; maison peut dire qu'elle a est desjà plus populeuse que les meilleures et plus a sainctes confréries de dévotion qui soient dans les a églises , attendant qu'elle devienne la confrérie des « Cruches. »
a II est vray que, pour cette confrérie des Bouteilles, « je n'en sçay ny les loix , ny les fondateurs, ny les ofa fîciers , d'autant qu'il n'est permis de souffler à la a bouteille qu'à ceux qui se sont enrôliez en la frater- « nité et qui ont juré le secret qui se pourra garder entre des yvrongnes*, seulement sçay-je que c'est une assemblée de vilains , subalterne et dependente des beaux-esprits prétendus qui font en cette confrérie comme leur apprentissage d'athéisme. Le lieu de leur rendez-vous a esté deux ou trois fois dans cette petite chapelle qui est en l'isledu Pont-de-Bois, en laquelle ils ont commis des profanations et sacrilèges horribles , quelques défenses et excommunications qu'on ait peu jetter contre eux.
a II n'y a pas encore un mois * que l'un des principaux gourmands de cette profane confrérie , estant yvre comme une pie et soûl jusques au sifflet , après mille vilainies quiferoient honte aux cannibales, desgaisnant son espée pour se ruer sur les bouteilles, comme jadis Ajax sur les pourceaux , les prenant pour une trouppe d'ennemis , le Destin ou la Provi- « dence divine porta qu'un esclat de verre luy entrant « dans la main , il mourut dans trois ou quatre jours a avec des frénésies et blasphèmes incroyables , sans « que jamais on peust remédier au salut ny de son a corps, ny de son ame. »
1. L'approbation des docteurs est du 8 mars iGaS , et le révérend, dans sa préface, dit qu'il achevoit l'ouvrage pendant Timpression de ce qui étoit terminé. Elle fut achevée le 1 8 août. I 4*
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Lesbeaux-esprits sont ensuite comparés aux parasites : a En somme, ils ne sont pas mal nommez aujourd'huy ce les Piqueurs d'escabelle... Ils menacent d'escrire, de ce noircir, de fleslrir, de dissiper la réputation des perce sonnes d'honneur, et n'y a pas un moys qu'un je ne ce sçay qui, lequel se dit le chef de la bande épicurienne, « parlant à un brave jeune seigneur de lacour, duquel ce ou par lequel il pensoit avoir receu quelque desplaice sir, fut si impudent que de luy dire: Monsieur, j'ay a une plume; et on luy pouvoit repartir : Beau sire , ce nous avons des basions et des estrivieres...
«... Or, si je voulois faire peindre nos escorniffleurs a et s'ils envaloient la peine, je ferois représenter l'un o d'entre eux avec la bouteille d'un costé et l'escriloire ce de l'autre, composant un sonnet sodomite, tel qu'il a est au commencement du Parnasse satyrique , avec ce ce mot au dessus : Par le sieur Théophile; l'autre , je ce le ferois peindre tout pourry et boutonné , puisqu'il a veut que la postérité sçache qu'il a sué fort authenti- « quement, comme il se void, en la page xlui du mesa me livre , par sa propre déposition , qui dit en terce me exprès :
Les chancres m'ont laissé sécher Tant de cales dessus la chair Qu'elle ne peut devenir mole ;
« et le reste, que j'ay horreur de dire par pure honte, et ... Despuis trois ou quatre mois est sorty au jour a un livre en deux parties , soubs le nom de Parnasse (t satyrique et de Quintessence satyrique, le plus horrible a que les siècles les plus payens et les plus desbordez et enfantèrent jamais. Les principaux autheurs qui s'y « nomment sont : Théophile, Frenide et Colletet. Pour a moy, je pense avec raison pouvoir deffier les diables ce de luxure, de fornication, de sodomie et de brutalité, Cl de faire pis qu'ont faict ces trois goziers de Cerbère, ce quand ils rament roient dans le christianisme toutes ce les Florides et Priapées de l'antiquité et toutes les oc vilenies des Carpocratiens, toutes les hontes desTur-
SUR Théophile. Jj
« lupins, toutes les bestialités des Condormans , toutes R les peintures de l'Aretin , tous les maquerelages de a Beze et toutes les brutalitez de Gomonhe.
« ... 11 n'y a pas un mois qu'un des principaux dog- « malisans de celte malheureuse secte s'en vint voir « un de nos Pères de Sainct-Louys, à la mesme façon a que le maudit Théophile visitoit quelquefois sainct a JeanChrysostorae et le supérieur des religieux qui « s'appelloient Fratres Loiigi. Cette visite ne fut que « pour descharger son venin et tascher, s'il pouvoit, de « donner de très meschantes impressions à celuy qui « luy avoit autresfois inspiré le laict de la pieté en ses « jeunes ans. Entre autres pernilieuses maximes qu'il a avancea, non pas en qualité de croyant, mais comme « doutant de l'affaire, de peur d'estre estimé impie, ce « fut que, pour luy, il avoit peine à se résoudre sur « ce qu'on raconte des diables et de leur difformité sup- « posée, et que, pour luy, l'un des plus grands désirs a dont il se sentoit touché , ce seroit de voir un dia- « ble... » Là-dessus le révérend lui prouve , comme le charlatan de Saint-Gelais , qu'il a souvent ce plaisir :
Et c'est , dit-il , le diable , oyez-vous bien ? D'ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans.
Tesmoing ce qu'en dit ce poète de cour :
Mais puisque le destin a trahy mon esprit, Et que loing du Pérou la fortune me prit, etc.
Le parallèle entre Job et Théophile , au sujet de ces vers du poète :
Job , qui fut tant homme de bien ,
Accusa le ciel d'injustice
Pour un moindre mal que le mien ,
mérite d'être cité.
a II est vray qu'en ce coupplet je voy quelques a rapports bien considérables entre Job et Théophile. K 1" Job estoit en son piteux estât la figure d'une âme a damnée , et pour cela il disoit à Dieu : Mirabiliter a crucias me, et Théophile prend le chemin de passer
li j Notice
a de la figure jusques à la vérité si Dieu ne l'en retire a par sa miséricorde. 2° Job estoit sur son fumier, et « Théophile sur le sien quand il faisoit ses pitoyables « élégies, et le plus grand tourment qu'il eust, c'estoit « de ce qu'il se voyoit puny de la peine des escora niftleurs : afflictus domicœnio. '5" Job avoit tout son « corps en crouste , et Théophile dépose dans le Par- « nasse satyrique, en la page xliii, que sa peau est si « pleine de cales qu'elle ne se peut r'amolir, et que « son corps est plein de chancres. Il est vray qu'il y a « bien de la différence au sujet de leur rongne , car Job « fut affligé en son corps pour faire monstre de son « courage et donner exemple de patience, et Théophile « se vante que ses chancres et apostumes puans luy « viennent par excezde ses desbauches , car il le dit en « termes exprès au premier sonnet du Parnasse saty- « rique. 4" Job estoit environné de meschans hommes, « supposts de Sathan, qui taschoient de luy tirer des <c blasphesmes de la bouche, et Théophile est envi- « ronné de certains atheistes, quasi aussi meschans « que luy, qui apprennent de luy à proférer dhorribles « impietez. 5° Il est vray que Job n'offensa jamais Dieu « par ses paroUes , et Théophile ment impudemment « lorsqu'il dit que Job accusa le ciel d'injustice, au « lieu que luy ne cesse de vomir des impietez et blasa phemes contre le ciel , la terre , les destins et la « nature, comme il se void en sa satyre très abomi- « nable qu'il a imprimée touchant son mal de Naples , « en la page xliii du Parnasse , et des œuvres parti- « culières en la page cciii, lorsqu'il dit, si j'ose rap- « porter ses parolles deshonnestes :
Mon ame .•.•.♦.*.•. les destins^ Je fay tous les jours des festins.
On me va tapisser ma chambre.
Tous mes jours sont des mardy-gras , Et je ne boy point d'hippocras S'il n'est faict avecques de Fambre.