‹ Œuvres complètesChapitre 56 sur 65 · Le Parnasse satyrique ajoute · texte numérisé non relu

Le Parnasse satyrique ajoute

Et qu'on ne marche point pour un bonîeux salaire.

Seconde satyre. 243

Je leur fais ce souhait en mon humeur hardie ; Je ne crains point faillir, quoy que ma Muse die ; Ma liberté dit tout sans toutesfois nommer,

D'un maistre avec lequel je ne me puis desplaire , Où je ne suis tenu de rien juger à faux , Qui ne m'oblige point à flater ses deffauts , Chez qui la liberté tout entière demeure , Là , ma condition attendra que je meure. Il a l'esprit fort bon , il aime les bons mots, Et ne sçauroit souffrir la hantise des sots. Il hait la gentillesse et la cour familière , N'ayme point les balets, ny l'humeur cavalière , Se mocque avecque moy du mal fait et du beau , Sçalt que tous sont de mesme à l'ombre du tombeau, Coule avecque douceur les plaisirs de la vie , Rit de l'ambitiou , et ne sent point l'envie ; Ne tourmente son ame à penser seulement A la nécessité du passé mouvement.

Il craint Dieu , comme il doit , et jamais ne s'obstine A sonder saintement ce que le ciel destine. Quelque nouveau souhait qu'en presche l'univers , Qu'on ne craigne jamais ny son bras ny ses vers. Qui voudra pénitence aux déserts se consomme, Qui vive tout ainsi que s'il n'estoit plus homme , Ne mange que du foin, ne boive que de l'eau, A» plus fort de l'hyver n'ait robe ny manteau , Se fouette tous les jours , et d'une vie austère Accomplisse de Christ le glorieux mystère. Moy qui suis d'un humeur trop enclin à pécher. D'un fardeau si pesant je ne puis m'empescher. Suy ta dévotion, et ne croy point, hermile, Que mon ame te blasme , et moins qu'elle t'imite , Puissent les envieux de la faveur du roy, Bien que leur rage encor ne se soit prise à moy, De tels désespérez croistre le triste nombre ! Reclus dans un rocher plein de silence et d'ombre ; Qu'ils ne puissent trouver le doux air de la cour, Et ne voyent jamais un agréable jour ! Je leur fais ce souhait, etc.

244 Seconde satyre.

Par une vaine aigreur, ceux que je veux blasmer.

Aussi n'attends jamais que je te fasse rire

D'un vers que sans danger je ne sçaurois escrire.

Ceux-là sont fols vrayraent qui vendent un bon mot

De cent coups de bâton que fait donner un sot,

Esclaves imprudens de leur humeur mauvaise,

Ne sçavent méditer un vers qu'il ne desplaise.

Des pasquins contre aucun je ne compose icy,

Et ne sçaurois souffrir des injures aussi.

Le Dieu des vers m'inspire une modeste flame,

Qui n'est propre à donner ny recevoir du blasme ;

Jehay la médisance, et ne puis consentir

De gaigner avec peine un triste repentir.

Chacun qui voit mes vers, s'il a les yeux d'un homme,

Cognoistra son portraict, combien qu'on ne le nomme.

Qui ne lict ma satyre, il n'en est pas tancé :

Plusieurs s'en fascheront à qui je n'ay pensé;

Qui hait trop la laideur de son vilain visage,

11 ne devroit jamais en regarder l'image ;

Qui craint d'estre repris, il n'a qu'à se cacher,

Et dès-là mon dessein n'est plus de le fascher^.

La pièce se termine ainsi dans le Parnasse satyrique

La satyre au front noir, et à la voix farouche , Est pour la conscience une pierre de touche , C'est un parfaict miroir : elle ne voit que ceux Qui dans leur propre objet veulent estre apperceus. Encor cest advantage estjoinct à ma censure, Que tes yeux seulement regardent ta figure , Que toy mesme , entendant reprendre ces deffauts, Jugeras si je suis ou véritable ou faux ; Bien que ta seule voix de ton vice ne crie , Ton seul ressentiment de bien faire te prie ; Tu te reprens toy mesme , et de ta propre main , Tu te donne à ton aise un chastiment humain.

Elégie. 245

ELEGIE

hère Phillis, j ay bien peur que tu meures

Dans ce désert si triste où tu demeures.

Helas ! quel sort te peut là retenir ?

A quoy se peut ton ame entretenir?

Ta fantasie est-elle point passée?

L'aurois-tu bien encore en la pensée?

Te souvient-il de la cour ny de moy, Et de m'avoir jadis donné ta foy?

S'il t'en souvient, Phillis, je te conjure Par tous les droits d'amour et de nature, Fais-moy l'honneur de t'asseurer aussi Que je languis de mon premier soucy.

Si tu sçavois à quel point de folie M'a faict venir ceste melancholie ; .

Si tu sçavois à quoy je suis reduict, En quel travail mon ame est jour et nuict, Quoy que t'ait dit de moy ta deffîance, Ta jalousie ou ton impatience, Tu m'aymerois, et, sçachant mes ennuys, Tu me plaindrois en Testât où je suis; Pasle, deffait, et sec comme une idole , Changé d'humeur, de face, de parole, Tousjours je resve en mon affliction , Sans nul désir de consolation.

Je ne veux point que personne s'employe A ranimer mon esprit ny ma joye, Car sans te faire un peu de trahison Je ne sçaurois chercher ma guarison.

Puis qu'il est vray que j'ay cet advantage Que mon service a gaigné ton courage, Et que parmy tant d'aymables amans

246 Elégie.

Mon seul object touche tes sentimens,

Je serois bien d'un naturel barbare.

Bien moins civil qu'un Scythe, qu'un Tartare,

Si je n'ayraois le bien de ton amour

Plus chèrement que la clarté du jour.

Le ciel m'envoye un traict de son tonnerre.

Et sous mes pieds fasse crever la terre,

Dès le moment qu'un sort injurieux

De ma mémoire effacera tes yeux.

Helas ! comment trouveray-je en ma vie

Quelque subject qui m'en donnast envie?

Quelle beauté me sçauroit obliger

A divertir ma flame ou la changer?

Dedans les yeux où loge ma fortune

Venus a mis ses trois Grâces en une;

Amour luy-mesme avec tous ses attraits,

Comme il est peint dans les plus beaux pourtraits,

Rapporte à peine une petite trace

Du vif esclat qui reluit dans la face ;

Et tes beaux yeux , où s'est lié mon sort,

Touchent les cœurs d'un mouvement si fort

Que , si le Ciel d'une pareille flamme

Nous inspiroit sa volonté dans l'ame.

Tous les mortels, d'une invincible foy,

Obeyroient à la divine loy.

Ton front paroist comme , auprès de la nue,

Paroist au ciel Diane toute nue.

Plus uny qu'elle, et qu'on ne voit gasté

D'aucune tache empreinte en sa beauté ;

Un teint vermeil , et frais comme l'Aurore

Lors qu'elle vient des rivages du More ,

Sur ton visage a semé tant d'appas,

Qu'il faut l'aymer, ou bien ne te voir pas.

Amour, sçachant de quels traicts est pourveuô

Caste beauté, s'est falot oster la veue ;

Elégie. 247

Il n'oze point bazarder ses esprits A lamercy du charme qui ma pris.

Et tel qu'il est, impérieux et brave, 11 meurt de peur de devenir esclave.

0 cher tyran des hommes et des dieux, Aveugle-toy, de grâce, encore mieux ; Demeure ainsi dans ta première crainte, Et ne la vois jamais vive ny peinte : Tu ne sçaurois regarder un moment De sesbeautez l'ombre tant seulement, Sans t'embrazer, sans trouver la ruyne De ton empire en leur flame divine.

Que si l'effort de ton cœur indompté De ses appas sauvoit ta liberté , Tu te plaindrois d'avoir l'ame trop dure. Et maudirois ta force et ta nature, Car le bon-heur d'aymer en si bon lieu Passe la gloire et le repos d'un Dieu. Que penses-tu que le Soleil est ayse Lors qu'un rayon de sa clarté la baise ? Lors que Philis regarde son flambeau D'un air joyeux, le jour en est plus beau ; Et quand Philis luy faict mauvais visage . Le jour est triste et chargé de nuage. L'air, glorieux de former ses soupirs.

Entre en sa bouche avecques des zephirs Tous enbausmez des roses de l'Aurore, Et tous couverts des richesses de Flore. Zephir, doux vent, doux créateur des lys, S'il te souvient encor de ta Phillis, Ranime-la, fais tant qu'elle revienne Pour te baiser, et me laisse la mienne. Mais les discours qu'on nous a faict de toy En mon esprit n'ont jamais eu de foy.

Ton feint amour, tes fausses advantures,

248 Elégie.

Ne sont que vent et que vaines figures. Mais il est vray que je suis bien atteinct, Et que mon mal ne sçauroit estre feinct. Que pleust aux Dieux que le discours des fables Trouvast en moy ses effects véritables, Et que le sort me voulust transformer En quelque object qui ne sceust rien aymer; Que je mourusse, ou qu'il me fust possible De devenir une chose insensible, Un vent, une ombre, une fleur, un rocher, Qu'aucun désir ne peust jamais toucher!

0 vous, amans qui n'estes plus en vie, Esprits heureux, qui n'avez plus d'envie , Là-bas, noyant vos maux en vos erreurs, Vous trouvez bien plus douces vos fureurs. Tristes forçats qui remplissez ce gouffre. Souffrez-vous bien les peines que je souffre ? Pasles subjects des éternelles nuicts, Estes-vous bien aussi morts que je suis? 0 mon fidelle et mon triste Génie, Quand tu verras ma trame desunie.

Et que mon ame ira toucher les bords De la rivière où passent tous les morts , Voile au désert où ma Philis demeure, Dy-luy qu'enfin le Ciel veut que je meure. Que la rigueur de mon injuste sort Consent enfin de me donner la mort.

Tu la verras peut-estre un peu touchée Et de ma mort aucunement faschée.

Va donc, Génie, il est temps de partir; Vois que mon ame est preste de sortir. Mais, mon Génie, arreste-toy, je resve, Ceste douleur me donne un peu de trefve : J'entends Phillis, son visage me rit, Le souvenir de ses yeux me guérit.

Elégie. 249

Comment, mourir! non, reprenons courage.

Un teinct plus vif remonte en mon visage ;

Ma force esteinte est preste à s'animer,

Et tout mon sang vient à se r allumer.

Amour m'esmeut, je ne suis plus si blesme:

Philis m ayma que j'estois tout de mesme ;

Car je sçay bien qu'encore elle verroit

En mes regards des traicts qu'elle aimeroit.

Que si l'excez de ma douleur fatale

Rend quelquefois ce corps hideux etpasle,

Cela, Phillis, devroit plus animer

Ce beau désir qui te pousse à m'aymer.

Mon mal me rend ainsi désagréable ;

Pour trop aymer, je deviens moins aymable.

Ton œil me rend ou plus laid , ou plus beau ,

Comme il m'approche ou lire du tombeau.

ELEGIE

nfin guery d'une amitié funeste , A mon esprit désormais il ne reste Qu'un sentiment de juste desplaisir D'avoir languy d'un si mauvais désir; Bien mal-heureux d'avoir dans la pensée Le souvenir de ma fureur passée , Qui fut honteuse , et dont je me repens. D'oresnavant plus sage, à mes despens, Que si jamais mon jugement s'oublie Jusqu'à rentrer en semblable folie, Dieux qui vengez les crimes des humains, Punissez-moy si vous avez des mains ; Si vous avez pouvoir sur la terapeste,

200 Elégie.

Ne la poussez ailleurs que sur ma teste.

Et vous, beaux yeux, plus ayraez que le jour,

Qui remplissez tous mes esprits d'amour,

Pour pénitence octroyez-moy, de grâce,

Mourant pour vous, que mon péché s'efface ;

Que je reprenne en vos divins appas

D'un lasche crime un glorieux trespas ;

Et quand mon ame , en vos liens captive,

Pour mieux souffrir obtiendra que je vive,

Que le regret d'avoir esté si sot,

Et sans le bien de vous servir plustost ,

Chaque moment reproche à mon courage

Le deshonneur de mon premier servage.

Faictes-le donc , beaux yeux , je le consens;

Mais je demande un mal que je ressens :

Je suis desjà, dans ce supplice mesme ,

Prest de mourir depuis que je vous ayrae.

Le souvenir d'avoir porté des fers

Si malheureux me tient dans les enfers.

A chaque fois que ce bel œil m'envoye

Ses doux regards pleins d'honneur et de joye,

Où Venus rit, où ses petits Amours

Passent le temps à se baiser tousjours ,

Les vains souspirs d'une contraincte flame

Me font ainsi discourir en mon ame :

Pauvre abuzé , que j'eus mauvais conseil !

Que j'ay bien pris la nuict pour le soleil !

Que mon esprit fut autrefois facile ,

Et que l'erreur me trouva bien docile !

Que je fus lourd ! que je fus insensé !

Mon jugement en est tout offensé.

Les faux attraicts à qui je fis hommage

Qu'ont-ils d'esgal à ce divin visage ?

Ce n'est qu'horreur au prix de ta beauté ,

A qui je viens donner ma liberté.

Elégie. 25i

Dieux ! que l'Amour estoit bien en colère De m'obliger au soucy de lui plaire !

Que mes destins sont bien mes ennemis î Qu'ils m'ont trahy de me l'avoir permis I Vous qui m'ostez ceste mauvaise envie , Qui banissez la honte de ma vie, Chère Amaranthe , à qui je dois le bien D'avoir rompu cet infâme lien , Gardez qu'Amour ne me soit plus contraire , Que mon destin ne soit mon adversaire ; Dites aux Dieux , vous qui les gouvernez, Et leur esprit en vos yeux retenez , Que , si mon ame est encore capable D'un autre Amour si lasche et si coupable , Ils n'auront point de tonnerre si fort Qui ne me donne une trop douce mort.

Mais où l'Amour trouveroit-il des armes ? Quelle beauté luy fournira des charmes Pour dégager encores mes esprits Des beaux liens où je demeure pris?

Autre que vous n'a rien que je désire; Vous estes seule au monde que j'admire ; Je vous adore , et jure vos beaux yeux Qu'un paradis ne me plairoit pas mieux. Que si mes yeux rendoient jamais possible Qu'à vos regards mon ame fust visible , Vous y verriez les plus beaux mouvemens Qu'amour jamais fist naistre à des amans ; Vous y verriez la douce frenaisie Dont vous avez ma volonté saisie ; Mille pensers à vos yeux incognus D'un grand respect jusqu'icy retenus Vous y verriez un cœur sans artifice , Se présentant lui-mesmeen sacrifice.

Et qui se croit mourir assez heureux

252 Elégie.

Si vous croyez qu'il feist bien l'amoureux. Il est trop vray , ma peine est assez claire , Et c'est en vain que je la pense taire. Qui ne cognoist, à mes yeux languissans, A mes souspirs sans cesse renaissans , Qu'une fureur secrette me dévore, Que je n ay sceu vous descouvrir encore? Bien que pressé de ne la plus celer.

Auprès de vous je ne sçaurois parler.

Ce que je voy reluire en ce visage ^. Me fait faillir la voix et le courage ; Mais si je puis jamais me r asseurer, Ou si je puis enfin moins souspirer , Je parleray , je vous diray ma peine , Qu'autre que moy jugeroit inhumaine , Mais que je sens plus douce mille fois Que je ne croy la fortune des roys.

ELEGIE

ussi souvent qu'amour fait penser à mon ame Combien il mit d'attraits dans les yeux de ma

[dame ,

Combien ce m'est d'honneur d'ay mer en si bon

Je m'estime aussi grand et plus heureux qu'un Dieu. [lieu,

Amaranthe , Phillis , Caliste , Pasithée .

Je hay ceste mollesse à vos yeux affectée ;

Ces tiltres recherchez avecques tant d'appas

Tesmoignent qu'en effect vos yeux n'en avoient pas.

Au sentiment divin de ma douce furie ,

Le plus beau nom du monde est le nom de Marie.

Elégie. 253

Quelque soucy qui m'ayt enveloppé l'esprit,

En l'oyant proférer, ce beau nom me guérit ;

Mon sang en est esmeu , mon ame en est touchée ,

Par des charmes secrets d'une vertu cachée.

Je la nomme tousjours, je ne m'en puis tenir;

Je n'ay dedans le cœur aucun ressouvenir.

Je ne cognois plus rien , je ne voy plus personne .

Plust à Dieu qu'elle sceust le mal qu'elle me donne !

Qu'un bon ange voulust examiner mes sens,

Et qu'il luy rapportast au vray ce que je sens;

Qu'Amour eust prins le soing de dire à ceste belle

Si je suis un moment sans souspirer pour elle ,

Si mes désirs luy font aucune trahison ,

Si je pensay jamais à rompre ma prison î

Je jure par Tesclat de ce divin visage

Que je serois marry de devenir si sage.

En Testât où je suis, aveugle et furieux ,

Tout bon ad vis me choque et m'est injurieux.

Je hay la liberté , j'ayme la servitude

Et à la conserver gist toute mon estude.

Quand le meilleur amy que je pourrois avoir,

Touché du sentiment de ce commun devoir ,

A m'oster cet amour employeroit sa peine ,

Il n'auroil travaillé que pour gaigner ma haine ;

En telle bienveillance un Dieu m'offenseroit ,

Et je me vengerois du bien qu'il me feroit.

Qui me veut obliger, il faut qu'il me trahisse.

Qu'il prenne son plaisir à voir que je périsse.

Honorez mes fureurs, vantez malascheté,

Mesprisez devant moy l'honneur, la liberté.

Consentez que je pleure , aymez que je souspire.

Et vous m'obligerez de plus que d'un empire.

Mais non, reprochez-moy ma honteuse douleur;

Dittes combien l'amour m'apporte de mal-heur;

Que pour un faux plaisir je perds ma renommée ,

254 Elégie.

Que mes esprits n'ont plus leur force accoustumée ,

Que je deviens fascheux, sans courage et brutal,

Bref, que pour cet amour tout m'est rendu fatal.

Faictes-le pour tuer lardeur qui me consume.

Car je cognois qu'ainsi ma flame se ralume :

Plus on presse mon mal, plus il fuit au dedans ,

£t mes désirs en sont mille fois plus ardans.

A l'abord d'un censeur je sens que mon martyre

De dépit et d'horreur dans mes os se retire ;

Amour ne faict alors que renforcer ses traicts

Et donne à ma maistresse encores plus d'attraicts.

Ainsi je trouve bon que chacun me censure.

Afin que mon tourment davantage me dure.

Pour conserver mon mal je fais ce que je puis.

Et, me croyant heureux, sans doute je le suis.

Je ne recherche point de Dieux ny de fortune ;

Ce qu'ils font au dessous ou pardessus la lune

Pour le bien des mortels, tout m'est indiffèrent,

Excepté le plaisir que ma peine me rend.

Je croy que mon servage est digne de louange,

Je croy que ma maistresse est belle comme un ange ,

Qu'elle mérite bien d'avoir lié ma foy ,

S'il est vray que son ame ait de l'amour pour moy ;

Elle me l'a juré : la promesse est un gage

Où la foy tient le cœur avecque le langage.

Je suis bien peu dévot d'avoir quitté ses yeux;

Je suis trop nonchalant d'un bien si précieux.

Je ne devrois jamais esloigner ce visage

Qu'après que de mes sensj'auray perdu l'usage.

Aussi bien mes esprits, loing de ses doux regards.

N'ont que melancholie et mal de toutes parts.

Le seul ressouvenir des beautez de ma dame

Est l'unique entretien qui resjouit mon ame;

Mais si les immortels me font jamais avoir ,

Au moins avant mourir, l'honneur de la revoir,

Elégie. ^55

Quelque nécessité que le Ciel me prescrive. Quelque si grand malheur qui jamais m'en arrive, Je me suis résolu d'attendre que le sort Auprès de ses beautez fasse venir ma mort ; Si tandis je souffrois le coup des destinées, J aurois bien du regret à mes jeunes années; Mon ombre ne feroit qu'injurier les Dieux Et plaindre incessamment l'absence de ses yeux.

ELEGIE

on ame est triste et ma face abbattue; P Je n'en puis plus , ta disgrâce me tue. Croy que je t'ayrae, et que , pour te faschcr, J'ay ton plaisir et mon repos trop cher.

Que si je viens jamais à te desplaire

Je ne veux point que le soleil m'esclaire ,

Et si les Dieux ont si peu de pitié

Que de m'oster un jour ton amitié ,

Il ne faut point d'autre coup de tonnerre

Pour me bannir du ciel et de la terre.

Hier, pressé bien fort de ma douleur,

En souspirant mon innocent malheur,

Je suppliois Lisandre de te dire

Que ton courroux au desespoir me tire ,

Et si bien tost il ne s'en va cesser ,

Tu n'auras plus à qui te courroucer:

Car mon esprit , consommé de ta haine.

Ne peut souffrir davantage de peine.

Sans plus de mal, je cognois bien pourquoy

Ton doux regard s'est destourné de moy ,

Et que ma faute est assez pardonnable ,

256 Elégie.

Ou tu rendras ton amitié coulpable.

Voy donc , de grâce, avant que te venger , Que ton amour , ou mon crime, est léger ; Que j'ay du droict assez pour me deffendro Si tu ne prens plaisir de me reprendre : Car en tel cas je me veux accuser Et mon pardon moy-mesme refuser ; Je diray tout pour flatter ta colère : J'ay, si tu veux, assassiné mon père, Mesdit des dieux , empoisonné Tautel ; J ay plus failly que ne peut un mortel. Mais si jamais tu me donnois licence De te presser à bien voir mon offence , Tu jugerois que je suis trop puny Pour un moment de ta grâce banny.

Lorsque le ciel de tes faveurs me prive , Comment crois-lu , mon ange , que je vive ? Ce qui me plaist de tous costez me fuit , En toutes parts tout me choque et me nuit ; Je ne vois rien que des objects funèbres ; Comme mes yeux, mon ame est en ténèbres ; Mon ame porte un vestement de dueil ; Tous mes eprits sont comme en un cercueil. Lors ma mémoire est toute ensevelie , Mon jugement suit ma melancholie.

Tantost je prens le soir pour le matin , Tantost je prens le grec pour le latin ; Soit vers , soit prose , à quoyque je travaille , Je ne puis rien imaginer qui vaille.

Prends en pitié ; redonne la clarté A mon esprit, rends-luy la liberté.

Que me veux-tu ? je confesse mon crime ; J'ay mérité que la foudre m abysme.

Puisqu'il te plaist, je t'ay manqué de foy ; Je me repens , et je ne sçay pourquoy.

Elégie. 267

Il est bien vray qu'aux yeux du populaire

Ce que j ay faict paroistra téméraire ,

Et, me traictant comme un esprit abject ,

Ce long courroux semble avoir du subject.

Mais si tu veux considérer encore

Ce que je suis, à quel point je t'honore ,

A quel degré mon amitié s'estent ,

Ce souvenir ne t'ennuyra pas tant.

Je ne veux point m'ayder de mon mérite

Pour excuser ma faute qui t'irrite ,

Ny, mandiant un estranger appuy.

Devoir ma paix à la faveur d'autruy.

Il ne faut point qu'autre que moy me trace

Honteusement un retour à ta grâce.

Si c'est Lisandre à qui je dois ce bien,

Mon repentir ne m'a servy de rien ;

Si c'est luy seul pour qui tu me pardonnes ,

C'est désormais à luy que tu me donnes ,

Et que tu veux laisser à sa mcrcy

De me sauver et de me perdre aussi.

Mais s'il te reste encore quelque flame

Des beaux désirs que je t'ay veu dans l'ame.

Si tu n'as point perdu ceste bonté ,

Si tu n'as point changé de volonté,

Je suis certain que tu seras bien aise

Qu'autre que toy ton cœur ne me rapaise.

Et je serois marry qu'autre que nous

Eust jamais sceu ma faute et ton courroux.

Tu me diras que ta haine estoit feinte,

Qu'en ce despit ton ame estoit contraincte ,

Que tu voulois esprouver seulement

Si ton courroux me pressoit mollement,

Si le refus de ta douce caresse

M'obligeroit à changer de maistresse.

Lors , par le ciel , par l'honneur de ton nom ,

258 Ode.

Par tes beaux yeux, je jureray que non; Que l'amitié de tous les roys du monde , Tous les presens de la terre et de Tonde , L'amour du ciel , la crainte des enfers , Ne me sçauroient faire quitter mes fers , Ne me sçauroient arracher du courage Ce bel esprit et ce divin visage.

Comme les cœurs se plaisent à l'amour, Comme les yeux sont aises d'un beau jour. Comme un printemps tout l'univers recrée , Ainsi l'esclat de ta beauté m'agrée.

L'eau de la Seine arrestera son flux , Le temps mourra , le ciel ne sera plus , Et l'univers aura changé de face , Auparavant que cette humeur me passe.

ODE

'infidélité me deplaist , Et mon humeur juge qu'elle est Le plus noir crime de la terre :

Lors que les Dieux firent venir

Les premiers esclats du tonnerre ,

Ce ne fut que pour la punir.

La Déesse qui fait aymer.

Des flots de l'inconstante mer

Sortit à la clarté du monde.

Or, Venus , si ton doux flambeau

Fust venu d'ailleurs que de l'onde

Sans doute il eust été plus beau.

Ce qu'un hyver a fait mourir

Un printemps le fait refleurir.

Ode. 259

Le destin change toutes choses :

Mon amitié tant seulement, Vos beaux lys et vos belles roses, Dureront éternellement.

ODE

Infin mon amitié se lasse:

Je suis forcé de me guérir.

L'amour qui me faisoit périr Tous les jours peu à peu se passe.

J'ay rappelle mon jugement,

J'ay fait vœu d aymer sagement.

Je rougis de ma servitude

Et proteste devant les Dieux

Que je hay ton ingratitude

Plus que je n'ay chery tes yeux.

Je n'ay plus le soing de te plaire :

Mes charmes sont esvanouys ;

Désormais je me resjouys

De ta haine et de ta colère.

Geste lascheté d'endurer

Ne me sçauroit guère durer;

Je veux estre exempt de souffrance

Aussi bien que toy de pitié.

Et vivre avec l'indifférence

Dont tu traictes mon amitié.

Jamais douleur insupportable

Jusques à mon mal n'empira,

Jamais esprit ne souspira

D'un travail si peu profitable.

Je vis trop amouieusement,

26o Ode.

Je sers trop mal-heureusemenl :

Ma belle ne veut point entendre Le mal qu'elle me fait sentir, Et me deffend de rien prétendre Que la honte et le repentir.

0 mes Dieux ! ô mon influence !

Regardez la peine où je suis !

Sans faire un crime je ne puis Espérer une recompense.

0 Dieux qui gouvernez nos cœurs !

Si vous n'estes des Dieux mocqueur Ou des Dieux sans miséricorde , Remeltez-moy dans ma maison , Ou faictes enfin qu'on m'accorde Ou la mort ou la guerison!

ODE

e n'ay repos ny nuict ny jour,

Je brusle, je me meurs d'amour ;

Tout me nuit, personne ne m'ayde ;

Le mal m'oste le jugement, Et plus je cherche de remède.

Moins je trouve d'allégement. Je suis désespéré, j'enrage :

Qui me veut consoler m'outrage.

Si je pense à ma guerison , Je tremble de ceste espérance; Je me fasche de ma prison.

Et ne crains que ma délivrance.

Orgueilleuse et belle qu'elle est , Elle me tue , elle me plaist; Ses faveurs , qui me sont si chères ,

Ode. 261

Quelquesfois flattent luon tourment ,

Ouelquesfois elle a des colores

Qui me poussent au monument.

Mes amoureuses fantaisies ,

Mes passions, mes frénésies,

Qu'ay-je plus encore à souffrir ?

Dieux, destins, amour, ma maistresse.

Ne dois-je jamais ny guérir

Ny mourir du traict qui me blesse ?

Mais suis-je point dans un tombeau?

Mes yeux ont perdu leur flambeau ,

Et mon ame , Iris Ta ravie;

Encor voudrois-je que le sort Me fist avoir plus d'une vie Afin d'avoir plus d'une mort.

Pleust aux Dieux qui me firent naistre Qu'ils eussent retenu mon estre Dans le froid repos du sommeil , Que ce corps n'eust jamais eu d'ame Et que l'amour ou le soleil Ne m'eussent point donné leur flame !

Tout ne m'apporte que du mal :

Mon propre démon m'est fatal , Tous les astres me sont funestes.

J'ay beau recourir aux autels, Je sens que pour raoy les célestes Sont foibles comme les mortels.

0 destins ! tirez-moy de peine, Dites-moy si ceste inhumaine Consent à mon affliction.

Je beniray son injustice.

Et n'auray d'autre passion ,

Que de courir à mon supplice.

Las ! je ne sçay ce que je veux :

Mon cœur est contraire à mes veux ;

262 Ode.

Ce que je crains je le demande ; Je cherche mon contentement, Et quand j'ay du mal j'appréhende Qu'il finisse trop prompteraent.

ODE

is-moy , Thirsis , sans vanité , Remarques-tu que la beauté Qui tient ton esprit et ta vie Ayt pour toy quelque peu d'amour ?

Cognois-tu bien qu'elle ayt envie

De te le tesmoigner un jour?

Elle est si parfaicte et si belle ,

Que, sans blasme d'estre cruelle,

Elle peut destourner ses yeux

Des mortels et de leurs offrandes,

Et mesme refuser aux Dieux

L'amitié que tu luy demandes.

Mais aussi faut-il advouer

Que tout ce qu'on sçauroit louer

En tes perfections abonde,

Et qu'elle se doit estimer

La première beauté du monde

Pource que tu la veux aymer.

S'il est vray qu'une mesme flame

Vous ayt mis des désirs dans l'ame,

Je te loue d'estre amoureux :

Tu fais bien d'essuyer tes larmes

Et de te croire bien heureux

Depuis qu'on a quitté les armes.

Que ton amour eut de profit

Ode. 263

Du monstre que le roy défit !

Tout le monde alloit à la guerre *, Et chacun s estonnoit de voir Le plus brave homme de la terre Si paresseux à ce devoir.

Je disois, palissant de honte:

Il n'a qu'une valeur trop prompte; Mais ce courage est endormy.

C'est en vain que l'honneur le presse : Il hait trop peu cet ennemy, Et chérit trop ceste maistresse.

ODE

n corbeau devant moy croasse, Une ombre offusque mes regards ; Deux belettes et deux renards Traversent l'endroit où je passe;

Les pieds faillent à mon cheval,

Mon laquais tombe du haut mal ;

J'entends craqueter le tonnerre ;

Un esprit se présente à moy ;

J'oy Charon qui m'appelle à soy,

Je voy le centre de la terre.

Ce ruisseau remonte en sa source ;

Un bœuf gravit sur un clocher ;

Le sang coule de ce rocher;

Un aspic s'accouple d'une ourse;

Sur le haut d'une vieille tour

Un serpent deschire un vautour ;

La guerre de 1621 contre les protestants.

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