‹ Œuvres complètesChapitre 57 sur 65 · Sonnet · texte numérisé non relu

Sonnet

Le feu brusie dedans la glace ; Le soleil est devenu noir; Je voy la lune qui va cheoir ; Cet arbre est sorty de sa place.

SONNET

i j'estois dans un bois poursuivy d'un lion, Si j'estois à la mer au fort de la tempeste , I Si les Dieux irritez vouloient presser ma teste Du faix du mont Olympe et du mont Pelion ;

Si je voyois le jour que vid Deucalion Où la mort ne cuida laisser homme ny beste, Si pour me dévorer je voyois toute preste La rage des flambeaux qui brusloient llion,

Je verrois ces dangers avecques moins d ennuy Que les maux violents que je souffre aujourd'huy Pour un mauvais regard que m'a donné mon ange.

Je voy desjà sur moy mille foudres pleuvoir : De la mort de son fils Dieu contre moy se venge Depuis que ma Phillis se fasche de me voir.

SONNET

j es Parques ontle teintplus gay que mon visage; I Je croy que lesdamnez sont plus heureux que moi : 'Aussi le vieux tyran qui leur donne la loy Des peines que je sens n'a jamais eu l'usage. Les jours les plus serains pour moy sont pleins d'orage ;

Sonnet. 265

Les objets les plus beaux pour moy sont pleins d'effroy. Et du plus doux accueil que me fasse le roy Mon esprit insensé croit souffrir un outrage.

Ton injuste mespris m'a faict ceste douleur. Depuis, incessamment je resve à mon malheur. Et rien plus que la mort ne me peut faire envie :

Voy donc si mon mal-heur s obstine à me punir. Je pense que la mort refuse de venir, Pource qu'elle n'est point si triste que ma vie.

SONNET

ui que tu sois, bien grand et bien heureux,

sans doute, Puis que Deheins en parle et qu'il t'estime tant, V^oy la troupe des Sœurs qui se dispose toute A courre avecques toy sur l'empire flotant.

Thetis ne frappera ta nef qu'en la flattant, Ta choisiras les vents, et la céleste voûte De tous ces feux joyeux, sur ton chef esclattant. Caressera tes yeux et guidera ta route.

Quelque terre incognue où tu viendras à bord. Tes vers cognus partout seront ton passeport. Mais non ! ne les prends pas avecque toy dans l'onde :

Le soleil, qui ne vid jamais rien de si beau. Enchanté, parmy nous, s'amuseroit dans l'eau Et d'une longue nuict aveugleroit le monde.

266 Sonnet.

SONNET

on orgueil peut durer au plus deux ou trois ans; Après, ceste beauté ne sera plus si vive : Tu verras que ta flame alors sera tardive, Et que tu deviendras l'object des mesdisans.

Tu seras le refus de tous les courtisans, Les plus sols laisseront ta passion oysive, Et tes désirs honteux, d'une amitié lascive Tenteront un valet à force de presens.

Tu chercheras à qui te donner pour maistresse ; On craindra ton abord, on fuira ta caresse ; Un chacun de par tout te donnera congé.

Tu reviendras à moy : je n'en feray nul compte ; Tu pleureras d'amour : je riray de ta honte. Lors tu seras punie, et je seray vengé.

SONNET

os rigueurs me pressoient d'une douleur si forte, Que, si vostre présent, receu si chèrement. Encore un jour ou deuxeust tardé seulement, Vous n'eussiez obligé qu'une personne morte.

Jamais esprit ne fut travaillé de la sorte : Tout ce que je faisois aigrissoit mon tourment. Et pour me secourir j'essayois vainement Tout ce que la raison aux plus sages apporte .

Enfin, ayant baisé dans ce don précieux La trace de vos mains et celle de vos yeux. J'ai repris ma santé plus qu'à demi ravie.

Cloris, vous estes bien maistresse de mon sort,

Sonnet. 267

Car, ayant eu pouvoir de me donner la vie, Vous avez bien pouvoir de me donner la mort.

SONNET

epuis qu'on m'adonne licence d'espérer, Je me trouve obligé d'aymer ma servitude. Je n'accuseray plus Cloris d'ingratitude. Puis qu'elle me permet l'honneur de l'adorer.

Je croy qu'après cela tout me doit prospérer. Que mon amour sera franc de solicitude, Et que le sort humain n'a point d'inquiétude Dont mes félicitez se puissent altérer.

J'espère désormais de vivre sans envie Parmy tous les plaisirs que peut donner la vie. Je voy mes plus grands maux entièrement guéris.

Mon ame, mocque toy des feux que tu souspires, J'espère des thresors, j'espère des empires, Et si n'espère rien que de servir Cloris.

SONNET

edois-je taire encor, Amour? Quelle apparence! Jamais esprit ne fut forcé comme le mien : Il faut ou dénouer ou rompre ce lien, Et d'un dernier effort tenter ma délivrance. Trop de discrétion nuit à mon espérance ; En fin je veux sçavoir ou mon mal ou mon bien, Et quitter ce respect qui ne sert plus de rien Que d'un sot exercice à ma persévérance.

268 Sonnet.

Mon amour ne veut plus servir si laschement ; Elle estera bien tost ce foible empeschement. Rien plus ne me sçauroit obliger à me taire.

Philis se rit d'un mal qu'elle me voit celer, Et me juge un enfant qui ne sçauroit rien faire, Puis que comme un enfant je ne sçaurois parler.

SONNET

'autre jour, inspiré d'une divine flame, J'entray dedans un temple, où, tout religieux, Examinant de près mes actes vicieux, Un repentir profond faict soupirer mon ame.

Tandis qu'à mon secours tous les Dieux je reclame, Je voy venir Phillis. Quand j apperçus ses yeux, Je m'ecriay tout haut : Ce sont ici mes Dieux; Ce temple et cet autel appartient à ma dame.

Les Dieux, injuriez de ce crime d'amour. Conspirent par vengeance à me ravir le jour ; Mais que sans plus tarder leur flame me confonde !

0 mort ! quand tu voudras , je suis prest à partir. Car je suis asseuré que je mourray martir * Pour avoir adoré le plus bel œil du monde.

i . Imité de Villon :

Au fort , je meurs amant martyr.

Du nombre des amoureux saints.

Sonnet. 269

SONNET

i quelquesfois Amour permet que je respire, Et que pour un moment j'escoute ma raison , jMon esprit aussi tost pens(} à ma guarison, Taschautdem'affranchirde ce fascheux empire.

Il est vray que mon mal ne peut devenir pire. Qu'un esclave seroit honteux de ma prison, Et que les plus damnez, à ma comparaison, Trou veroienl justement des matières pour rire.

Cloris, d'un œil riant et d'un cœur sans remords, Me tient dans les tourmens pires que mille morts, Sans espoir que jamais sa cruauté s'amende.

Helas! après avoir à mes douleurs songé. Je voudrois me résoudre à demander congé; Mais j'ay peur d'obtenir le don que je demande.

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