‹ Œuvres complètesChapitre 13 sur 25 · US BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

US BEAUX-ARTS

A )>ntrée du grand canal, à côté de la blanche église Je la Salute et en face des maisons rouges du campo de Saint-Vital, point de vue illustré par le chef-d'œuvre de Canaletto, s'élève l'Académie des Beaux-Arts, où, par les soins du feu comte Léopold Cicognara, ont élé réunis un grand nombre de trésors de l'école vénitienne.

L'architecture de la façade est de Giorgio Màasari, et le statuaire Giacarelli a sculpté la Minerve assise sur un lion qui décore l'attique. Ce morceau nous plaît médiocrement. La Minerve est une grosse fille plastronnée d'ap- •bustos, qui ne ressemble nullement à l'idéal figure sortie tout année du cerveau de Jupiter. Sa monture, traitée dam le style bonasse dc3 lions en perruques à la Louis XIV cl tenant une boule sous la patte, qu'on voit i nr la terra iee dea I lûleriea, a l'air un peu caniche parmi cette foule de liona lamp i mes, nim-

de tournure bronche et de prestance héraldique (jui accompagnent lainl Mue sur loua les édifia

Peut-être cel honnête lion ne veut-il paselîrayej

, h une mine trop truculente cl K fait-il bénin de parti pi

• r.i aie rénitienne, Iroi e pré-

TOYAGE EN ITALIE. 203

sentent invinciblement à l'esprit : Titien, Paul Véroiièse, Tintoret. Ils semblent être éclos subitement de l'azur des mers sous un chaud rayon de soleil, comme des fleurs spontanées. A côté d'eux viennent se placer Jean Bellin et Giorgione, et c'est tout. Nous parlons ici du public et des amateurs ordinaires qui n'ont point vu l'Italie et fait une étude spéciale des peintures de Venise. Il existe pourtant toute une série d'artistes presque inconnus, mais admirables, qui ont précédé les grands noms que nous avons cités, comme l'aurore devance le jour, moins brillante, mais plus tendre, plus fraîche. Ces gothiques Vénitiens, à toute la finesse naïve, à toute l'onction, à toule la suavité de Giotto, de Perugin ou d'Hemling, joignent une élégance, une beauté et une richesse de couleur que ceux-ci n'atteignirent jamais. Chose singulière, les tableaux des coloristes ont presque tous poussé au noir, l'harmonie des teintes s'est perdue sous des vernis fumeux; les glacis se sont envolés, les préparations de l'ébauche ont passé à travers les couches supérieures, tandis que les œuvres des dessinateurs, avec leur faire timide et minutieux, leur absence d'empâtement, leur Ion local tout simple, gardent un éclat et une jeunesse incomparables. Ces panneaux et ces toiles, antérieurs, souvent de plus de cent ans, aux cadres célèbres, semblent, n'était leur style qui les date, achevés d'hier; ils ont encore toule la fleur de leur nouveauté : les siècles y ont passé sans laisser de traces. Pas une seule retouche, pas un repeint. Gela vient-il de ce que les couleurs employées étaient plus pures, la chimie n'étant pas assez avancée pour les sophistiquer ou en inventer de nouvelles d'un effet incertain et d'une durée problématique? ou bien les tons, laissés presque vierges comme dans l'enluminure, ont-ils gardé la même valeur que sur la palette? C'est ce que nous ne déciderons pas ; mais cette remarque, plus sensible ici, peut s'appliquer à toutes les écoles qui ont précédé ce qu'on appelle la renaissance de l'art. Plus un

tableau est ancien, mieux il est conservé : un Van Eyck esl plus frais qu'un Van Dyck, un André Manlegna qu'un Raphaël, el un Antoine de Ifurano qu'un Tintoret. La même différence a lieu aussi pour les fresques : les plus modernes sont les plus délabrées.

Nous étions préparé, en quelque sorte, par les chefsd'œuvre répandus dans les galeries de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Belgique et de Hollande, aux merveilles de Titien, de Paul Véronèse el de Tintoret. Ces grands hommes ne nous ont pas trompé. Ils ont tenu fidèlement toutes les promesses de leur génie, mais nous nous y attendions; au lieu que nous avons éprouvé une surprise délicieuse en voyant les œuvres, peu connues hors de Venise, de Jean et de Gentil Bellin, de Basaiti, de Marco Boccone, de Mansueti, de Carpaccio et d'autres dont la liste dégénérerait en catalogue. C'était tout un monde nouveau : trouver l'éclat vénitien dans la naïveté gothique, la beauté du Midi dans la forme un peu roide du Nord, des flolbein aussi colorés que des Giorgione, des Lucas Cranach aussi élégants que des Raphaël, c'est une bonne loi tune rare, et nous y avons été plus sensible peutêtre qu'il ne le fallait; car, dans le premier feu de l'enthousiasme, nous n'étions pas éloigné de regarder les maîtres illustres, gloire éternelle dé l'école vénitienne, comme des corrupteurs du goût et des grands hommes de décadence, à peu près comme ces Allemands néo-chrétiena qui proscrivent Raphaël du paradis des peintres catbofiques, comme trop sensuel el trop païen.

Pendant quelques jours, nous n'avons eu (pie ces noms

.i la bouche; car, lorsqu'on i fait en art quelque décou-

it l'empêcher d'imiter La Fontaine et d'ar-

l.nis la rue en leur .demandant : « Avez-

rous lu Barucfa

ivioni une histoire de la peinture véni- Lj • non un voyage, nous commencerions par Nicolai

Bemitccolo, le plus anciea de la collection, qui remonte

à 1370, et nous descendrions chronologiquement jusqu'à Francisco Zucharelli, le dernier en date, mort en 1790; mais la galerie n'est pas disposée ainsi, et cet arrangement, qui devrait être suivi partout, ne concorderait pas avec les places réelles qu'occupent les tableaux, accrochés d'après les seules convenances de dimension. Nous procéderons salle par salle, et les yeux pourront suivre nos descriptions sur la muraille comme sur la page.

L'Académie des^ Beaux-Arts, comme on sait, occupe l'ancienne Scuola de la Charité. 11 reste, de la décoration primitive, un très-beau plafond dans la première salle. Ce plafond, partagé en caissons étoiles de chérubins faisant la roue au milieu de leurs ailes, a sa petite légende: un membre de la confrérie s'était chargé de le faire dorer à ses frais, demandant pour récompense que son nom fut inscrit comme donateur. Cette satisfaction lui fut refusée. Le confrère Chérubin Ottale n'en accomplit pas moins sa promesse; mais il eut soin de signer sa donation par un ingénieux rébus ornemental. Ollale, en vénitien, veut dire huit ailes. Une tête de chérubin, cravatée de huit ailes, représentait donc hiéroglyphiquement le prénom et le nom du vaniteux bourgeois qui a réussi à se faire connaître de la postérité, gloriole bien pardonnable, car le plafond est très-riche, d'un goût exquis, et a dû faire sortir de la bourse du confrère une notable quantité de sequins d'or.

Cette salle est le salon carré, la tribune de l'Académie des Beaux-Arts; c'est l'écrin où sont disposés, sous le jour le plus favorable, les plus purs diamants, les Kohinoor, les Grand-Mogol, les Régent et les Sancy de cette riche mine vénitienne, dont les veines ont fourni tant de précieux joyaux pittoresques.

Chaque grand maître de Venise a là un échantillon supérieur de son talent, le chef-d'œuvre de ses chefs-d'œuvre, une de ces pages suprêmes où le génie et le talent, l'inspiration et l'hatileté, se fondent dans une proportion

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difficilement rclrouvable; conjonction rare, même dans la vie des artistes souverains. Ce jour-là, la main a pu tout ce que la tète a voulu, comme dans cet endroit dont parle Pante : « Où Ton peut ce qu'on veut. »

La Vocation à V apostolat des fils de Zebedée, par Marco Basaiti, se rapproche beaucoup de l'école allemande pour la naïveté des détails, la douceur un peu triste du ton et une certaine mélancolie peu habituelle à l'école italienne. Le maître de Nuremberg ne désavouent pas ce paysage, h la lois fantastique et réel, ces châteaux gothiques à tourelles en poivrières, avec ponl-levis et barbacanes sur le bord du lac de Tibériade, et un pécheur de Chioggia ou des Murazzi ne trouverait rien à redire à cette Péote et à ces filuls, humblement et fidèlement étudiés; le Christ a de l'onction et de la suavité, les figures des deux futurs apôtres, qui quittent la pèche des poissons pour la pèche des hommes, respirent la foi la plus vive.

11 faut s'arrêter aussi devant le saint François recevant tigmates, de Francesco Beccarucci de Conegliano. C'est une fort belle chose. La composition se divise «mi demi /on»'-. : la zone supérieure, où l'on voit le Bainl tendant les mains aux divines empreintes, glorieuse iv>mmhblance avec le Sauveur, que lui a valu sa dévotion; et la zone inférieure, peuplée de BaintS et de bienheureux, la

plupart faisant partie de l'ordreel paraissant se réjouir du miracle. Il y a IA de belles têtes ascétiques, un profond sentiment religieux ••! une exécution parfaite, quoiqu'un peu &é< le-. Quand on 1rs regarde attentivement, ces tableaux gothiques d'un aspect froid et gôné, ils 'animent peu et finissent par prendre une puissance de vie ordinaire; ils n'offrent cependant ni grande science anatomique ni redondance de muscles et de chair. Leurs persoi ni l'air do gens timides qui

voudraient bien tous parler, mais qui n'osent, et révent nu moyen de «lue ce qu'ils oui sur le cœur leurs gestes, souvei. kuches;mai leui physionomie est si bien-

veillante, si douce et si enfantinement sincère, qu'on les comprend à demi-mot et qu'ils vous restent invinciblement dans le souvenir. C'est que, sous leur allure maladroite, ils possèdent une petite chose qui manque à dos chefs-d'œuvre d'habileté : l'âme.

Nous avouons avec simplicité avoir horreur des Bassans grands et petits. Les éternels tableaux d'animaux sortis de leur manufacture et répandus dans toute l'Europe, ennuyeuse peinture de pacotille, reproduite machinalement, légitiment et au delà cette aversion. Cependant, nous devons convenir que la Résurrection de Lazare, de Léandre Bassan, vaut mieux que les entrées et les sorties de l'Arche, les bergeries et les parcs rustiques, avec le chaudron, la croupe de brebis et la femme penchée en jupon rouge, qui font le désespoir de tous les visiteurs de galerie.

Mentionnons aussi les Noces de Cana, du Padouan, grande et belle ordonnance, exécution large et sage, toile louable de tous points et qui, partout ailleurs, paraîtrait un chef-d'œuvre, et arrivons à un tableau singulier de Paris Bordone, dont tout le monde a pu admirer le magnifique portrait d'homme vêtu de noir dans la galerie du Louvre, non loin de l'homme à barbe rousse et à gants de buffle, qui, après avoir été attribué à plusieurs grands maîtres, semble devoir revenir définitivement à Calchar,

Ce tableau, qui représente un barcarol rendant l'anneau de saint Marc au doge, a trait à une légende dont Giorgione., comme nous le verrons dans la salle suivante, a peint assez bizarrement un épisode. Voici l'histoire en peu de mots : Une nuit que le barcarol dormait dans sa barque, attendant pratique le long du traghet de Saint- Georges-Majeur, trois individus mystérieux sautèrent dans sa gondole en lui commandant de les conduire au Lido ; l'un des trois personnages, autant qu'on pouvait le distinguer à travers l'ombre, avait une barbe d'apôtre et une tournure de haut dignitaire de l'Église; les deux

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autres, I un certain chaplis d'armures froissées sous leur manteau, se révélaient hommes d'épée. Le barcarol tourna le fer de sa gondole du côté du Lido et commença à ramer; mais la lagune tranquille au départ se mit à clapoter el à bouler étrangement : les. vagues brillaient de lueurs sinistres, des apparitions monstrueuses se dessinaient menaçantes autour de la barque, au grand effroi du gondolier; des larves hideuses, des diables moitié hommes, moitié poissons, semblaient nager du Lido vers Venise, faisant jaillir des flots des milliers d'étincelles, excitant la tempête, sifflant et ricanant dans l'orage; mais

et de l'épée flamboyante des deux chevaliers et de la main étendue du saint personnage les faisait reculer et s'évanouir en explosions sulfureuses.

Cette bataille dura longtemps ; de nouveaux démons succédaient toujours aux premiers; cependant la victoire

aux personnages du bateau, qui se firent reconduire au débarcadère de la Piazzetta. Le gondolier ne savait trop que penser de ses étranges pratiques : lorsque, au moment de se séparer, le plus vieux de la bande, faisant reluire toul fi coup son nimbe d'or, dit au barcarol : « Je Buis saint Mare, le patron de Venise. J'ai appris cette nuit

que les diables, rassemblés en conciliabule au Lido, dans le cimetière d»>> Juifs, avaient formé la résolution d'exciter une effroyable tempête et de renverser ma ville bieuaimée, sont prétexte qu'il s'y commet beaucoup de dissolutions qui donnent pouvoir aux malins esprits sur ses habitants; mais, connue Venise est bonne catholique i se confessera de ses péchés dans la belle cathédrale qu elle m'a él lu de la défendre de ce péril qu'elle

gnorait, avec l'aide de cesdeui braves compagnons, saint t Théodoi I ai emprunté ta barque;

inné toute p. une mérite B daire et que tu

une i ude nuit, voici mon anneau ; porte-le au doge et relui i •• que ta u vu. Il le donneri quins d'or plein ton bonnet. •

Cela dit, le saint reprit sa place sur la pointe du porche de Saint-Marc, saint Théodore grimpa au haut de sa colonne, où grommelait son crocodile de mauvaise humeur, et saint Georges alla se blottir au fond de sa niche à colonnettes, dans la grande fenêtre du palais ducal

Le barcarol, passablement étonné, et il y avait de quoi, aurait cru qu'il avait rêvé après avoir bu le soir quelques coups de trop de vin de Samos, si le gros et lourd anneau d'or, constellé de pierreries, qu'il tenait à la main, ne l'eût empêché de douter de la réalité des événements d la nuit.

11 alla donc trouver le doge, qui, sa corne sur la tête, présidait le sénat, et, s'agenouillant respectueusement, il raconta l'histoire de la bataille des diables et des patrons de Venise. Cette histoire parut d'abord incroyable ; mais la remise de l'anneau, qui était bien véritablement celui de saint Marc, et dont l'absence au trésor de l'église fut constatée, prouvait la véracité du barcarol. Cet anneau, enfermé sous triples clefs dans un trésor soigneusement gardé, et dont les serrures ne présentaient aucune trace d'effraction, ne pouvait en avoir été tiré que par un pouvoir supérieur. On remplit de pièces d'or le bonnet du gondolier, et l'on célébra une messe d'action de grâces pour le péril évité. Ce qui n'empêcha pas les Vénitiens de continuer leur train de vie dissolu, de passer les nuits dans les redoutes à jouer, à souper, à faire l'amour, do se masquer pour les intrigues et de prolonger pendanl six mois de l'année la longue orgie de leur carnaval. Les Vénitiens comptent sur la protection de saint Marc pour aller en paradis et ne s'occupent pas autrement de leur salut. La chose regarde saint Marc ; ils lui ont élevé une assez belle église pour cela, et le saint est encore leur obligé

le moment choisi par Paris Bordone est celui où le barcarol s'agenouille devant le doge. La composition de la scène est très-pittoresque ; on voit en perspective une

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longue file de têtes de sénateurs brunes ou chenues, du caractère le plus magistral. Des curieux s'étagent sur les marches et forment des groupes habilement contrastés; le beau costume vénitien s'étale là dans toute sa splendeur. Comme dans presque toutes les toiles de celte école, l'architecture tien! ici une grande place. De beaux portiques dans le style de Palladio, animés de personnages qui vont et viennent, remplissent les derniers plans.

Ce tableau a le mérite, assez rare dans Pécole italienne, presque exclusivement occupée à reproduire des sujets religieux ou mythologiques, de représenter une légende populaire, une scène de mœurs, un sujet romantique enfin, tel que Delacroix ou Louis Boulanger l'auraient pu choisir et l'auraient traité dans la nuance de leur talent ; et cela lui donne une physionomie à part et un attrait tout particulier.

Un jeune peintre français, M. Garcin, était en train de faire de cette belle toile une copie que nous espérons bientôt voir à Paris.

II nous semble qu'un musée composé de copies bien

des chefs-d'œuvre de toutes les écoles sei ait une

eho8< très-intéressante et fort profitable pour l'art. Il doit

exister déjà beaucoup d'éléments d'une telle galerie. On

consacrerai! une salle à chaque grand maître dont on co-

pierail l'œuvre tout entier éparpillé dans les musées et les

i d'Europe ; on ferait un choix parmi lesmatti

id ordre, si originaux, si spirituels et, A défaut da

génie, si pleins de talent. Et l'on réunirait, dois ce

palais ce qu eminé sur toute la terre . pour

i, de longs et coûteui i ouvenl impossibles.

le pal ' ■ ■ i : achèvement du

Louvre pourraient donner >tte collection, qui,

ment qu'elle offrirait aui artistes, aurait

;e de prolonger de quelques siècles la rie ou du

i ira de i bel d'œovreprés de disparaîtra.

mn

LES BEAIX.ARTS

Le pêne du Musée de Madrid est un Raphaël ; celle de Venise est un Titien, merveilleuse toile oubliée, puis retrouvée, qui a aussi sa légende. Pendant de longues années Venise a possédé ce chef-d'œuvre sans le savoir. Relégué dans une vieille église peu fréquentée, il avail disparu sous une lente couche de poussière et derrière un réseau de toiles d'araignées. A peine si le sujet pouvait vaguement se discerner. Un jour, le comte Cicognora, fin connaisseur, trouvant un certain air à ces figures encrassées et flairant le maître sous cette livrée d'abandon et de misère, mouilla de salive une place de la toile et la frotta avec le doigt, action qui n'est pas d'une propreté exquise, mais qu'un amateur de tableaux ne peut s'empêcher de faire lorsqu'il est face à face avec une croûte enfumée, fût-il vingt fois comte et mille fois dandy. La noble toile, conservée intacte sous cette couche de poudre, comme Pompeï sous son manteau de cendre, apparut si jeune et si fraîche, que le comte ne douta pas qu'il n'eût retrouvé une toile de grand maître, un chef-d'œuvre inconnu. Il eut la force de maîtriser son émotion et proposa au curé d'échanger cette grande peinture délabrée contre un beau tableau tout neuf, bien propre, bien luisant, bien

encadré, qui forai! honneur à l'église el plaisir aux fidèles. Le curé accepta avec joie, Bourianl en lui-même de la bizarrerie du comte, qui donnait du neuf pour du vieux e! ne demandait pas de retour.

Débarbouillée de ta crasse qui la souillait, VAssunta du Titien apparut radieuse comme le soleil vainqueur dea - lecteurs parisiens peuvent se faire une idéede l'importance de cette découverte en allant voir aux Beaux Ails la belle copie de Serrur, récemment exécutée et placée.

UAssunta est une des plus grandes machines du Titien, et celle où il s'est élevé à la plus grande hauteur : la composition esl équilibrée el distribuée avec un art infini. La portion supérieure, qui est cintrée, représente h; paradis, ire, pour parler comme les espagnols dans leur lantique . des collerettes d'anges, noyés et perdus un (loi de lumière à d'incalculables profondeurs, étoiles scintillantes sur la flamme, pétillements plus vifs du joui- éternel, forment l'auréole du l'ère, qui arrive du le l'infini avec un mouvement d'aigle planant, aci omp igné d'un archange »'t d'un séraphin dont les mains soutiennent la couronne et le nimbe.

i .' Jéhovah, pareil a un oiseau divin, se présentant par .m le corps fuyant eu raccourci horizontal sous ou (lot de draperies volantes ouvertes connue des ailes, étonne p ir e i sublime hardiesse ; s'il est possible au pinceau humain de donner une figure à la divinité, certes K- . Une puissance «mes, une jeunesse

Impérissable font rayonner cette lare à barbe blanche,

rjii i n'a <pi lier pour m taire tomber la neige des

le Jupiter Olympien de Phidias, jamais re du ciel et de la terre n'a été représenté plus dient.

Le milieu du tableau e§i occupé par la Vierge Marie, iléve, ou plutôt qu ei toure une guirlande d h d | e bienh : c \t elle n'a

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pour monter au ciel ; elle s'enlève par le jaillissement de sa foi robuste, par la pureté de son âme, plus légère que l'éther le plus lumineux. Il y a vraiment dans cette figure une force d'ascension inouïe, et, pour obtenir cet effet, Titien n'a pas eu recours à des formes grêles, à des draperies fuselées, à des couleurs transparentes. Sa Madone est une femme très-vraie, très-vivante, très-réelle, d'une beauté solide comme la Vénus de Milo ou la Femme couchée de la tribune de Florence. Une draperie ample, étoffée, voltige autour d'elle à plis nombreux ; ses larges flancs ont pu contenir un Dieu, et, si elle n'était pas sur un nuage, le marquis du Guast pourrait porter la main sur son beau sein, comme dans le tableau de notre Musée. Et pourtant rien n'est plus célestement beau que cette grande et forte figure dans sa tunique rose et son manteau d'azur; malgré la volupté puissante du corps, le regard étincelle de la plus pure virginité.

Dans le bas du tableau, les apôtres se groupent en diverses attitudes de ravissement et de surprise habilement contrastées. Deux ou trois petits anges, qui les relient à la zone intermédiaire de la composition, semblent leur expliquer le miracle qui se passe. Les têtes d'apôtres, d'âges et de caractères variés, sont peintes avec une force de vie et une réalité surprenantes. Les draperies ont cette largeur et ce jet abondant qui caractérisent en Titien le peintre à la fois le plus riche et le plus simple.

En regardant cette Vierge et en la comparant en idée à d'autres Vierges de maîtres différents, nous songions combien l'art est une chose merveilleuse et toujours nouvelle. Ce que la peinture catholique a brodé de variations sur ce thème de la Madone, sans l'épuiser jamais, étonne et confond l'imagination ; mais en réfléchissant, l'on comprend que, sous le type convenu, chaque peintre glisse à la fois son rêve d'amour et la personnification de son talent

La Madone d'Albert Durer, dans sa grâce douloureuse

Zli VOYAGE EN ITALIE. ■

et un pou contrainte, avec ses traits fatigués, plus intéressants que beaux, son air de matrone plutôt que <lo. e, sa candeur allemande et bourgeoise, ses vêtements serrés et ses plis à cassure symétrique, presque toujours accompagnée d'un lapin, d'un hibou ou d'un singe, par un vague ressouvenir du panthéisme germanique, ne devait-elle pas être la femme qu'il eût aimée et préférée, et ne repivsente-t-elle pas très-bien le génie même de l'artiste? Comme elle est sa Madone, elle serait u sèment sa Muse.

I a même ressemblance existe pour Raphaël. Le type

Madone, où, mêlés à des souvenirs antiques, se retrouvent toujours les traits de la Fornarine, tantôt entis, tantôt copiés, le plus souvent idéalisés, n'estil pas la symbolisation la plus exacte de son talent élégant, gracieux et tout pénétré d'une volupté chaste? Le chrétien nourri de Platon et d'art grec, l'ami de Léon X, le pape dilettante, l'artiste qui mourut d'amour en peignant la Transfiguration, ne vit-il pas tout entier dans

mus modestes, tenant sur leurs genoux un enfant

qui n'est pas l'Amour? Si l'on voulait, dans un tableau

ymboliser I»1 génie de chaque peintre, figu-

i :i-on autrement celui de l'ange d'Urbin?

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