LES RUES. — LA FÊTE DE L'EMPEREUR
On parle rarement des rues de Venise. Il yen a cependant et beaucoup, mais les canaux et les gondoles absorbent les descriptions par leur étrangeté. L'absence de che
aux et de voitures donne aux rues vénitiennes une physionomie particulière. Leur étroites^e les rapproche de celle des villes orientales. Comme le terrain des ilôts est limité et les maisons en général très-hautes, les minces coupures qui les séparent ont l'air de traits de scie dans d'énormes blocs de pierre. Certaines calles de Grenade, certains alleys de Londres, peuvent en donner une idée assez juste.
La Frezzaria est une des rues les plus animées de la ville ; elte a bien six ou huit pieds de large : ce qui représente la rue de la Paix, à Paris, proportion gardée. C'est principalement dans cette rue que se tiennent les orfèvres
ui fabriquent ces imperceptibles petites chaînettes d'or, ténues comme des cheveux, qu'on appelle jaseron, et qui sont une des curiosités caractéristiques de Venise. A l'exception <f e ces chaînes et de quelques grossiers bijoux en argent à l'usage des gens de la campagne, et qu'un artiste peut trouver pittoresques, ces boutiques ne contiennent rien de remarquable. Celles des fruitiers offrent les plu»
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splendides étalages ; rien n'est plus frais, mieux groupé plus appétissant que ces entassements de pêches vermeilles rangées comme des boulets dans des parcs d'artillerie, que ces masses de raisins dorés, ambrés, transparents, coloriés desplus riches couleurs, ardents comme des pierres précieuses, el donl les grains, enfilés eu colliers et eu bra< elets, pareraient admirablement le cou et les bras de quelque jeune Ménade antique.
1 es tomates viennent mêler leur rouge violent à ces teintes blondissantes, et la pastèque, fendant son corset vert, laisse voir sa blessure rose. Tous ces beaux fruits, vivement éclairés par le gaz, ressortent merveilleusement sur leurs couches de feuilles de vigne. On ne peut pas régaler les yeux pi us agréablement, et souvent, sans la moindre 1 i m, il nous est arrivé d'acheter de ces pèches et de ces raisins par pur amour du coloris. Nous nous souvenons de certains étalages de poissonnerie couverts de petit- poissons si blancs, si argentins, si nacrés, que nous aurions voulu les avaler crus, à la manière des ichlhyola nier du Sud, de peur de gâter leurs nuances, et qui non- faisaient comprendre cette barbarie des festins antiques, qui consistait à voir mourir des murènes luis des vases de cristal, pour jouir des teintes opalines dont l'agonie les diaprait.
nir, le spectacle de ces rues est extrêmement animé et brillant. Les étalages sont illuminés à giorno, et le peu i de la voie fait que la clarté ne se dissipe pas. de friture et de pâtisserie, Les osteries, les cabaj nombreux, flamboient et fourmil-
lent C'est un va-et-vicut perpétuel.
Chaque boutique, eption, a sa chapelle en mi-
lùature, ornée d'une madone devant laquelle brûlent des l;imp- I fleuri
irtifii i l nuit.' en plâtre
colorié, tantôt mie peinture enfumée; quelquefois une au fond d'or bysantin, ou bien une simple
gravure moderne. Cette madone remplace pour la dévote Italie les dieux lares antiques. Ce culte de la Vierge, culte louchant et poétique, a bien peu de schismatiques ù Venise, s'il en a, et les voltairiens seraient sous ce rapport peu satisfaits « du progrès des lumières » dans l'ancienne ville des doges. Presque à tous les angles de rue, presque à toutes les descentes de pont se présente dans une niche, derrière un grillage ou une verrière, une madone sur un autel, enjolivée de couronnes en moelle de roseau, de colliers de verroteries, de fleurs en papier, de robes en dentelle d'argent et de tous ces pieux oripeaux dont la naïve foi méridionale surcharge avec une coquetterie enfantine les objets de son adoration. Des cierges et des lampes éclairent perpétuellement ces reposoirs encombrés d'exvoto, de cœurs d'argent, de jambes de cire, de seins de femme, de tableaux de naufrages sillonnés par la foudre, de maisons brûlées et autres catastrophes où intervient à propos la Vierge miraculeuse. Autour de ces chapelles il y a toujours quelque vieille femme en prière, quelque jeune fille agenouillée, quelque marin qui fait un vœu ou l'accomplit, et aussi parfois des gens que leur mise annonce appartenir à une classe qui, chez nous, n'a pas cette simplicité dans la foi, et laisse la religion du Christ au peuple et aux domestiques. Nous avons trouvé, contrairement à l'idée préconçue, l'Italie plus dévote que l'Espagne.
Une de ces chapelles près du pont de la Paille, sur le quai des Esclavons, a toujours de nombreux fidèles, soit parce qu'il se trouve sur une voie fréquentée, soit parce qu'elle possède quelque privilège et quelque immunité que nous ignorons. Il y a aussi çà et là des troncs pour les âmes du purgatoire. Les menues pièces de monnaie qu'on y jette servent à faire dire des messes pour les pauvres morts oubliés.
Après la Frezzaria, la rue qui mène du campo $an-Mo*é à la place de Santa-Maria-Zobenigo est une de celles qui
offrent à l'étranger ta plus de Bujets d'observation ; beaucoup de ruelles s'y dégorgent comme dans une artère, car elle met tes bonis du grand Canal en communication avec la place Saint-Marc ; les boutiques y restent pins longtemps ouvertes qu'ailleurs, et, comme elle est à peu I droite, les forestieri la parcourent sans craindre de se perdre, ce qui est très-facile à Venise, ou le tracé des rues, compliqué de canaux et d'impasses, est si embrouillé qu'on a été obligé de marquer par une ligne de pierres, qu'accompagnent de distance en distance des flèches indiquant la direction, le chemin de la Piazza au débarcadère du railway, situé à l'autre bout de la ville, près de l'église des Scal/i.
Que de fois nous nous sommes donné la nuit l'amuse* ment de nous égarer dans ce dédale inextricable pour tout autre qu'un Vénitien ! Après avoir suivi vingt nies, parcouru trente ruelles, passé dix canaux, monté et descendu autant de ponts, nous être enfoncé au hasard .1 ini les sotto-portici, il nous est arrivé souvent de nous retrouver à notre point de départ. Ces courses, pour lesquelles nous choisissions les nuits de lune, nous faisaient surprendre Venise dan réies attitudes,
SOUS une foule de points de vue inattendus et pittores. quel
Tantôt c'était un grand palais à moitié en ruine», ébauché dans l'ombre par un rayon argenté, et faisant briller subitement comme des écailles ou des miroirs les vitres
qui restaient à ses fenêtre- effondrées : tantôt un pont it son arc noir sur une perspective d'eau bleuâtre
ment embrumée ; plus loin une tramée de l'eu rOUge
tombant d'une mai rée sur l'huile sombre d'un
BflMUrmi; d'autres fois un campo désert où m- découpait bizarrement un fait' î peuplé de Si
qui,, | b urité, prenaient des airs de spectn
b,(.u un,» | I aient, comme dsj démouia-
ouioliere et de* faquins projeté» contre la vitre
YOYAGE EN ITALIE. I 235
en ombres chinoises, ou encore une porte d'eau entrouverte, par laquelle sautaient dans une gondole des figures mystérieuses.
Une fois, nous arrivâmes ainsi derrière le grand Canal, dans une ruelle vraiment sinistre. Ses hautes maisons, primitivement crépies de ce rouge qui colore ordinairement les vieilles bâtisses vénitiennes, avait un aspect féroce et truculent. La pluie, l'humidité, l'abandon et l'absence de lumière au fond de cette étroite coupure, avaient pou à peu fait déteindre les façades et couler le badigeon , une vague teinte rougeâtre teignait encore les murailles et ressemblait à du sang mal lavé après un crime. L'ennui, le froid, la terreur suintaient de ces parois sanguinolentes ; une fade odeur de salpêtre et d'eau de puits, un relent de moisissure rappelant la prison, le cloître et le caveau, vous y prenaient au nez. Du reste, aux fenêtres aveugles, nul rayon, nulle apparence de vie. Les portes basses, étoiléesde clous rouilles et garnis de marteaux de fer rongés par le temps, semblaient ne s'ouvrir jamais; les orties et les herbes pariétaires poussaient sur les seuils et ne paraissaient pas avoir été foulées de longtemps par un pied humain. Un maigre chien noir, qui jaillit subitement de l'ombre comme un diable d'un joujou à surprise, se mit en nous voyant à pousser des aboiements furieux et plaintifs, comme déshabitué de l'aspect de l'homme. Il nous suivit quelque temps, traçant autour de nous des lacets à la façon du barbet dans la promenade de Faust et de Wagner. Mais le regardant fixement, nous lui dîmes comme Goethe : « Animal immonde, tu as beau brailler et ouvrir ta gueule, tu n'avaleras jamais notre monade. » Ce discours parut l'étonner, et, se voyant découvert, il disparut en poussant un hurlement douloureux. Etait-ce an cUien, ^tait-ce ine larve ? C'est un point que nous aimons mieux laisser dans un vague prudent.
Nous regrettons beaucoup de n'avoir pas le talent
YOYACF KN ITALIE.
d'Hoffmann pour faire de cette rue sinistre le théâtre d'un de ces contes effrayants et bizarres, comme [Homme au table, là Maison déserte, la Nuit de Saint-Sylvestre, ou dos alchimistes se disputent le corps d'un mannequin et se battent à coups de microscopes dans un tourbillon de visions monstrueuses, Les tôles chauves, ridées, grimaçantes el décomposées par une perpétuelle métamorphose, de maître Tabracchio, de Spallanzani, de Leuvenhoëk, de Swammerdam, du conseiller Tusman, de l'archiviste Lindhorst, s'encadreraient à merveiWe dans ces noires fenêtres.
Si Gozzi, l'auteur des Contratempi , qui se croyait en butte à la rancune des enchanteurs et dos farfadets, dont il avait découvert les manigances et trahi les secrets dans ses pièces féeriques, a jamais traversé cette ruelle solitaire, il a dû lui arriver là quelques-unes de ces môsavcnîuconcevables qui semblaient réservées pour le poëte de Turandot, de V Amour des trois orangers, et du Montre bien. Mais Gozzi, qui avait le sentiment du inonde invisible, a toujours dû éviter la rue des Avocats à l'heure du crépuscule.
En rentrant d'une de ces tournées fantastiques, pendant I iquelle la ville nous avait paru plus déserte que de coutume, nous nous couchâmes mélancoliquement, après
avoir soutenu contre un zinzare monstrueux, bourdonnât. t
comme une guêpe, agitant ses aigrettes de tambour-majo , déroulant sa trompe comme le dieu Ganesa, faisant grincer rec la plus audacieuse férocité, un combat terrible où nous eûmes le dessous, et d'où nous BorUm** criblés de ble upoisonni i
Non- commencion enfoncer dan- ce noie océan
Mimeil, si sembl ible fi la mort, dont les anciens l'avaient lut le frère, quand, fi travers l'épaisseur «le notre engourdissement, nous entendîmes bruire des rumeurs erd tonnet n lointains, grommeler de! voix effrayantes. Ktait-ca une tempête, une bataille, un
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cataclysme de la nature, une lutte de démons et d'âmes? Telle était la question que se posait notre esprit à demi éveillé.
Bientôt une clameur étourdissante déchira le crêpe de notre sommeil, comme le zigzag d'un éclair qui fend une nuée noire. Les cymbales froissaient leurs disque de cuivre et résonnaient comme des armures entre-rhoquées; les tam-tams et les gongs vibraient caverneusement sous des percussions forcenées ; la grosse caisse mugissait comme une mêlée de cent taureaux; les ophycléides et les trombones déchaînaient des ouragans métalliques ; les cornets à piston piaulaient désespérément ; la petite flûte faisait, pour escalader ce bruit et le dominer, des efforts désespérés ; tous les instruments luttaient de vacarme et de lintamerre. On aurait dit un festival d'Hector Berlioz flottant à la dérive, la nuit, sur l'eau. Lorsque la trombe musicale passa sous notre balcon, nous crûmes entendre sonner à la fois les clairons de Jéricho et les trompettes du jugement dernier. Une tempête de cloches à toutes volées formait l'accompagnement.
Ce tumulte se dirigeait vers le grand Canal, à la lueur rouge de beaucoup de torches. Nous trouvâmes la sérénade un peu violente, et nous plaignîmes de tout notre cœur la belle à qui cet énorme tapage nocturne, ce charivari colossal était destiné. « L'amant n'est guère discret, pensions-nous, et il ne craint pas de compromettre sa beauté. Quelque guitare, quelque violon, quelque théorbe aurait suffi, ce nous semble. » Puis, le bruit s'éloignant, nous commencions à nous rendormir, lorsqu'une lueur blanche, aveuglante, pénétra sous nos paupières fermées, comme un de ces éclairs blafards pour qui les nuits les plus opaques n'ont pas de ténèbres, et une détonation épouvantable, qui fit danser les vitres et trembler la maison de fond en comble, éclata au milieu du silence. Nous en fîmes un saut de carpe de trois pieds
sur notre lit: était-ce le tonnerre qui tombait au milieu uV la chambre ? le siège de Venise recommençait-il sani gare, et une bombe crevant tous les planchers arrivait-elle sur nous au milieu de notre sommeil?
assourdissantes détonations se répétèrent de quart d'heure en quart d'heure, jusqu'au matin, au grand dam de nos vitres et de nos nerfs. Kilos semblaient partir d'un point très-voisin, et chaque fois un èblouissement livide nous les annonçait ; entre les décharges, un silence profond, un silence de mort, aucun de ces bruits nocturnes qui sont comme la respiration des villes endormies. An milieu de ce vacarme, Venise, muette, semblait s'être abîmée et noyée dans les lagunes. Toutes les fenêtres étaient éteintes; pa> un falot de gondole n'étoilait la mate obscurité.
Le matin, le mot de l'énigme nous fut révélé. C'était la fête de l'empereur d'Autriche. Tout ce bacchanal avait lieu en l'honneur du César allemand. Les batteries de la Gindeeca et de Saint-Georges nous envoyaient en plein volées, et bien des vitres avaient été brisées dans le voisinage. Avec le jour le tapage recommença de plus belle. Les frégates liraient et alternaient avec les batteries; les cloches tintaient dans les mille clochers de la ville ; des feux de file et des feux de peloton crépitaient sur le tout à intervalles réguliers. Cette poudre brûlée, montant de toutes parts en gros nuages, était us destiné I réjouir le nez du inailre, si du haut de ion Irène de Vienne il tournait la tète du côté de l'Adriatique, il nous sembla que, dans ces nomma; l'empereur, il y avait une certaine ostentation d'artillerie, un certain luxe de i'usill .des à double entente. Ce
compliment de tète t coupa de canon était à deux i il ne fallait pi malice pour le com-
Ire.
in i c ,i ii Piazsa. On chantai! un 7V Deum ithédrale. La garnison, en grande tenue, for-
mait le carré sui\a place, s'agenouillantetse relevant au signe des officiers, suivant les phases de l'office divin. Un brillant état-major, tout chamarré de dorures et de décorations, occupait le centre et scintillait orgueilleusement au soleil; puis, à de certains moments, les fusils s'élevaient avec ensemble, et un feu de file admirablement nourri faisait envoler dans l'azur de blancs tourbillons de colombes effarées. Les pauvres pigeons de Saint-Marc, épouvantés de ce tumulte, et croyant qu'au mépris de leurs immunités il s'agissait pour eux d'une immense crapaudine, ne savaient où se fourrer ; ils se heurtaient dans l'air, fous de terreur, se cognaient aux corniches, et fuyaient à tire-d'aile à travers les dômes et les cheminées; puis, le silence se rétablissant, ils revenaient becqueter familièrement à leurs places ordinaires, aux pieds mêmes des soldats, tant est grande la force de l'habitude.
Tout cela se passait dans la solitude la plus complète. La Piazza, toujours si fourmillante, était déserte. A peii e quelques étrangers glissaient par petits groupes isolés sous les arcades des Procuraties. Les rares spectateurs qui n'étaient pas étrangers trahissaient par leur chevelure blonde, leur figure carrée, leur origine tudesque. Aucun visage de femme ne paraissait aux fenêtres, et cependant le spectacle des beaux uniformes portés par de jolis officiers est apprécié dans tous les pays du monde par la portion la plus gracieuse du genre humain. Venise, dépeuplée subitement, ressemblait à ces villes orientales des contes arabes ravagées par la colère d'un magicien.
Ce vacarme dans ce silence, cette agitation dans ce vide, cet immense déploiement de fort es dans cet isolement avaient quelque chose d'étrange, de pénible, d'alarmant, de surnaturel. Ce peuple qui faisait le mort tandis que ses oppresseurs exultaient de joie, cette ville qui se supprimait pour ne pas assister à ce triomphe, nous firent une impression profonde et singulière. Le
TOYAGE KN ITALIE.
non-cire élevé à l*éta1 de manifestation, le mutisme changé en menace, l'absence ayant signification dé révolte, sont, une de i urées *lu désespoir où le despotisme
pousse l'esclavage, assurément une huée universelle, un cri général de malédiction contre L'empereur d'Autriche D'eu! pas été pins énergique.
Ne pouvant protester autrement, Venise avait fait le vide autour de la tète et placé la solennité sous une machine pneumatique.
Les décharges d'artillerie continuèrent toute la journée, et les régiments tirent des évolutions sur la Piazza et la Piazzetta, nous ayant pour spectateur presque unique. Lassé de ce divertissement monotone, nous allâmes faire notre promenade favorite à la riva dei Schiavoni, sur laquelle flânaient quelques Grecs et quelques Arméniens. Là, nous eûmes encore le tympan déchiré par le canon de la frégate de guerre ancrée dans le port. Un pauvre petit chien attaché à une corde après le mât d'un argosil de Zante ou de Corfou, à chaque détonation, s'élançait ivre de peur et se sauvait en décrivant «m cercle aussi loin que le cordage le lui permettait, protestant de son mieux contre ce bruit stnpide et glapissant, comme s'il avait été blessé par le son. Nous étions de l'avis du chien, et, comme nous n'étions pas attaché par une ficelle, nous nous sauvâmes à Quinlavalle, où nous dinAmes bous la tonnelle chez Ser-Zuane, à une distance supportable de cet odieux fracas militaire. Le 80ir, il n'y avait personne au café Florian! Ceux
qui ont habité Venise peuvent seuls se faire une idée de la signification immense de ce petit fait. Les marchande bouquets, les vendeurs de caramel, tes ténors, montreurs d'ombres chinoi et et même les ruffians dent disparu. Personne >m les chaises, personne sur bancs, personne ou le ; personne même
il était inutile de prier \\i\ Dieu qui laisse «m peuple dans l'oppression. Nous ne savons mu
pas si ce soir-là on alluma les petits cierges aux madones des carrefours.
La musique de la retraite joua in deserto une magnifique ouverture, une musique allemande pourtant! et une ouverture de Weber, s'il nous en souvient bien !
Ne sachant que faire de la fin de cette lugubre soirée, nous entrâmes au théâtre Apollo ; la salle avait l'air de l'intérieur d'un columbarium. Les loges vides et noires semblaient les niches dont on avait retiré les cercueils ; quelques escouades de Hongrois garnissaient à demi les banquettes nues. Une douzaine de fonctionnaires allemands, flanqués de leurs femmes et de leurs petits, tâchaient de se multiplier et de simuler le public absent; mais, les soldats défalqués, l'énorme salle ne contenait pas cinquante spectateurs. Une pauvre troupe jouait tristement et à contre-cœur une insipide traduction de pièce française devant une ïampe fumeuse. Une tristesse froide, un ennui mortel vous tombait de la voûte sur les épaules, comme un manteau humide et glacé. Cette salle sombre, à la barbe des Autrichiens, portait le deuil de la liberté de Venise.
Le lendemain, la brise de la mer avait emporté l'odeur de la poudre. Les colombes, rassurées, neigeaient par vols sur la place Saint-Marc, et tous les Vénitiens se bourraient de glaces avec affectation au café Floriau.
HOPITAL DES FOUB
L'Ile il»1 San-Servolo se trouve au delà de Saint-Georges, sur la grande lagune, en allant au Lido. Cette Ile ;i peu d'étendue, tomme presque toutes celles qui entourent Veperles détachées de cet ècrin des mers. Elle est presque entièrement couverte de bâtisses, et sou ancien couvent, où se sont succédé plusieurs ordres de moine
devenu Un hôpital (le fous sous la direction des frères de
Saint-Jean-de-Dieu, qui se consacrent particulièrement à
ii les malades.
Quand nous partîmes du traghel de la place Saint-Marc,
le vent ét.iit contraire ; l'eau ordinairement si calme de la
lagune se donnait d^^ airs d'océan, et ses petites rides
tâchaient de se confier en lames ; l'écume jaillissait sous
le bec denticulé de l-'i gondole, et les raguea clapotaient
bruyamment contre le bordage de l'embarcation,
i ependanf par deux vigoureux rameurs ; car notre
petit Antonio n'aurait pas SUffl pour lutter seul eunlre le
temps. Nous dansions assex pour qu'un estomac peu i du mal de mer ; heureusement, un grand nombre d esnousonl rendu raoiu
aible S cel endroit, et nous admirions tranquillement
>se avec fiqueUe nos gondoliers se tenaient debout
à la proue et à la poupe, en équilibre sur leur plancher chancelant.
Nous aurions sans doute pu remettre notre visite à une autre fois, mais nous n'avions encore vu Venise que sous son aspect rose et bleu, avec sa mer plane scintillant en petits carreaux verts, comme dans les tableaux de Canaletto, et nous ne voulions pas perdre cette occasion de la voir par un effet d'orage. Certes, l'azur est le fond naturel sur lequel doivent s'arrondir les coupoles laiteuses de Santa-Maria-della-Salute et les casques d'argent de Saint- Marc ; cependant de grandes masses de nuages grisâtres déchirées par quelques coupures de lumière, une mer d'un ton glauque et festonnée d'écume encadrant des édifices glacés de teintes froides, produisent une grande aquarelle anglaise dans le goût de Bonnington, de Gallow ou de Williams Wyld, qui n'est nullement à dédaigner.
Tel était le spectacle que nous voyions en nous retournant ; en face nous avions San-Servolo, avec son clocher rougeâtre et ses bâtiments à toits de tuiles à demi cachés par le moutonnement des vagues ; plus loin la ligne noire et basse du Lido, séparant la lagune de la haute mer.
Auprès de nous filaient rapidement, comme de noires hirondelles rasant les flots, des gondoles qui rentraient à la ville, fuyant devant le temps et chassées par le vent qui nous était contraire.
Enfin, nous arrivâmes au traghet de San-Servolo, et la mer faisait tellement vaciller notre frêle barque que nous eûmes quelque peine à prendre terre.
L'intérieur du couvent-hospice n'a rien de bien curieux : ce sont de longs corridors blanchis à la chaux, des salles d'une propreté froide et d'une régularité monotone, comme dans tous les édifices de ce genre. 11 n'a pas fallu grand travail pour convertir les cellules des moines en cabanons de fous. Dans la chapelle, un retable doré, quelques toiles enfumées et noirâtres que rien n'empêcltf d'être des Tintoret, et c'est tout. Aussi n'était-ce pas uk
144 Y MGE IN ITAME
prétexte à descriptions d'art M d'architecture que nous ve ions chercher dans ce Bedlam vénitien.
La folie nous a toujours étrangement préoccupé. Qu'un organe matériel souffre, s'altéreet se détruise, cela se conçoit aisément; mais que L'idée, une abstraction impalpable, soit atteinte dans son essence, cela ne se comprend guère. Les lésions du cerveau n'expliquent pas la folie. Par quel point la pensée touche-t-elle à cette pulpe enflammée ou ramollie contenue dans la boite osseuse? Dans les cas ordinaires, le corps meurt et l'âme s'envole; mais ici l'âme meurt et le corps subsiste. Dieu n'est plus sinistre et plus mystérieux. Le vaisseau va sans boussole, la flamme a quitté la lampe, et la vie n'a plus de moi. L'âme obscurcie du fou reprend-elle sa lucidité après la mort, ou bien y a-t-il des âmes fol les pendant toute l'éternité? L'âme ne serait-elle ni immatérielle ni immortelle, puisqu'elle peut être malade et mourir? Doutes terribles, abîmes profonds sur lesquels on se penche en tremblant, mais qui vous attirent comme tous les abirnes.
ivec une curiosité anxieuse mêlée d'une
peur que nous regardons ces cadavres, cbez qui
ce qui leui Imesert seulement à empêcher la pu-
tion, si1 promener le long des murailles, l'œil morne,
, la lèvre tombante, traînant des pieds
auxquels la volonté n'envoie plus son fluide, faisant des
ise, connut' des animaux ou comme des machines détraquées, insensibles au soleil brûlant, à la pluie n'ayant plus la notion d'eux«mémea ou se
int d'autres, a'apercevantplua les objets sous leurs apparences réelles, et entouré- d'un monde d'hallucinations 1,1/,-n , . .us \i>iié Gharenton, Bicétre
différent i - d'aliénés, inquiet 4 I
problème insoluble, et causé, comme Haralet, ai
I I • d'Yorick, cherchant la fêlure par où l'Ami I m d'un \i plu horrible,
s ar-
reté rêveur devant la superbe gravure psychologique de Kaulbach, ce saisissant et douloureux poëme de la démence !
Dans les corridors rampaient confusément, sous des c? potes grisâtres et comme des larves informes qui se trai* nent sur les murs après la pluie, les fous paisibles qu'on pouvait laisser vaguer sans danger pour eux. ni pour les autres. Ils nous regardaient d'un œil hébété, ricanaient et essayaient une sorte de salut machinal.
La folie, qui creuse de si énormes lacunes, ne suspend pas toujours toutes les facultés. Des fous ont fait des vers et des peintures où le souvenir de certaines lois de l'art avait survécu au naufrage de la raison. La quantité est souvent fort bien observée dans des poésies d'une démence complète. Domenico Theotocopuli, le peintre grec qu'on admire dans les églises et les musées d'Espagne, a fait des chefs-d'œuvre fou. Nous avons vu en Angleterre des combats délions et d'étalons en fureur exécutés par un aliéné sur une planche qu'il brûlait avec une pointe de fer rougie au feu, et qui avaient l'air d'une esquisse de Géricault frottée au bitume.
Un des aliénés de San-Servolo, quoiqu'il ne fût pas artiste de profession, avait la manie de peindre, et les bons frères de Saint-Jean-de-Dieu, qui ont pour principe de ne pas contrarier leurs malades lorsque cela est possible, avaient livré à ses fantaisies une grande muraille qu'il s'était plu à barbouiller des plus étranges chimères.
Cette fresque insensée représentait une espèce de fa rade de briques, divisée en arcades, dont les vides formaient des loges où se démenait une ménagerie de l'extravagance la plus effrénée.
Les toiles les plus sauvages des baraques foraines que les pitres frappent de leur baguette devant la foule ébahie, les animauxhéraldiqueslepluschimériquement en dehors du possible, les monstres chinois ou japonais le plus bizarrement difformes, sopi ^es êtres d'une plausibilité