‹ Œuvres complètesChapitre 17 sur 25 · SI · texte numérisé non relu

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M TOYAGK EN ITALIE.

plate et bourgeoise en comparaison «les créations de cet esprit délirant. La fantaisie des songes drolatiques de Rabelais appliquée au régne animal, l'Apocalypse transportée dans la ménagerie, peuvent seules en donner une idée. Ajoutez à cela une exécution d'une ignorance féroceet d'une barbarie truculente; il y avait là des aigles à quatre tètes qui auraient déchiré d'un coup de bec l'aigle à deux cous de l'Autriche ; des lions couronnés, lampassés de gueules et endentés comme des requins, si farouches d'aspect, qu'ils eussent fait reculer d'effroi le lion de Saint Marc et le lion de Northumberland; des pythons si compliqués dans leurs replis et dardant des langues si fourchues, que toutes les (lèches de l'Apollon dd plafond d'Eugène Delacroix n'eussent pas suffi à les percer ; des botes sans forme et sans nom, dont l'équivalent ne se trouve guère que dans le monde microscopique ou les cavernes des dépôts diluviens.

L'artiste de cette fresque en démence croyait fermement à l'existence de ces chimères diflormes et prétendait les avoir peintes d'après nature.

San-Servolo renfermait un autre fou singulier. C'était

un homme du peuple qui avait perdu la raison à la suite

d'un excès de rage jalouse. Sa femme était courtisée par

ndolier, et il les av.it, dit-on, surpris ensemble.

Toutes les lois que ce souvenir lui revenait, il pot

Ifreux, se roulait par terre ou se dévorait les

belles dents, croyant dévorer son rival, sans être

averti par la douleur qu'il s'ensanglantait la bouche de

son sang et mâchait sa propre chair.

Une seule chose avait pu le distraire de cette manie enragée : le percement d'un puits artésien (pic M. I)c-

pratlquait dans l'Ile qui manque d'eau al où l'on

en apporte de Fusine, du canal de la limita. Il s'inlén slajf SU progrès do l'opération et se joignait aux Iravail-

m et d'énergie* Quand il était

ni de lui, il as récompensait de ta» service* par des

croix d'honneur, des plaques en papier d'or ou d'argent, des cordons de couleurs différentes, qu'il portait de l'air le plus digne et le plus majestueux, comme un diplomate sa brochette de croix dans un salon d'ambassadeur. S'il avail été paresseux, distrait ou maladroit, il se dégradait lui-même, s'ôtait ses insignes et s'adressait des reproches, prenant tour à tour un ton humble ou irrité, selon l'interlocuteur qu'il figurait. Les moines nous dirent que ses jugements étaient très-justes, et qu'il était vis-à-vis de lui d'une sévérité rigoureuse. Une seule fois il s'était fait grâce, ne pouvant résister à l'éloquence des supplications qu'il s'adressait.

D'autres fous jouaient tranquillement aux boules dans une espèce de jardin aride, entouré de murs formant la corne de l'île, du côté du Lido ; deux ou trois se promenaient à pas précipités, poursuivis par quelque hallucination effrayante. Un autre, maigre, sec, la tête nue au vent, restait immobile comme un héron au bord d'un marais, se croyant sans doute l'oiseau dont il imitait l'attitude.

Mais ce qui nous impressionna le plus vivement, ce fut un jeune moine qui, adossé contre un mur, surveillait de loin leur promenade. Jamais cette figure ne sortira de notre mémoire, où elle est restée comme l'idéal de l'ascétisme. Tout à l'heure nous nous étonnions de ces corps qui vivent sans âme ; nous avions devant les yeux une âme qui vivait sans corps. Ici l'esprit brillait seul, la mortification avait supprimé la matière; l'être humain était anéanti.

Son crâne, entouré d'une couronne de cheveux et rasé à sa partie supérieure, semblait verdi de teintes cadavériques. On eût dit que la moisissure du sépulcre l'avait déjà recouvert de son duvet bleuâtre ; ses yeux ivres de foi brillaient au fond d'une large meurtrissure bistrée, et ses joues avalées se rejoignaient à son menton par deux lignes aussi droites que celles d'un triangle ; quand il

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baissait la (été, entre 88 nuque et le capuchon de son froc saillait un cordon de vertèbres sur lequel le maigre esprit 'les cloîtres eût pu dire son chapelet Ses mains QuetteSj couleur de cire jaune, n'étaient qu'un lacis de veines, de ilets. Le jeûne les avait disséquées toutes vives sur la froide table de la cellule. La manche ilottait sur le bras décharné, comme un drapeau sur un bâton, Son froc tombait de ses épaules à ses talons, tout droit, d'un seul pli, aussi roide qu'une draperie de Gimabué ou d'Orcagna, ne faisant deviner les formes par aucune inflexion, comme tomberait le linceul d'un mort ou d'un spectre. Notre regard effrayé cherchait à trouver un homme sous ce suaire brun; il n'y avait qu'une ombre. Les cadavres agenouillés de Zurbaran, avec leurs bouches violettes, leur teint plombé et leurs yeux noyés sous l'ombre de la cagoule, les pâles fantômes de Lesueur dans leurs linges blafards, eussent paru des Silènes et des Fal- Btaffà côté de ce moine de San-Servolo; jamais l'étique èmaciation de l'art du moyen âge, jamais le féroce ascétisme de la peinture espagnole, n'ont osé aller aussi loin. Le Saint Bonaventure de Ifurillo, revenant achever ses mémoires après sa mort, peut seul donner une idée de cette effrayante figure; encore est-il moins hâve, moins creusé, moins vert et plus vivant, quoique enterré depuis quinze jours.

Non. n'avons jamais aimé les moines rabelaisiens, gros, courts, ventrus, mangeant bien, buvant mieui ; et frère Jean d.-s Entommeures ne nous platt-que dans Gargantua et dans Pantagruel. Aussi celui-là nous ravit-il ; et nous oni trop quelle aimable plaisanterie Ite el

de fillettes les voltairi< il pu hasarder sur sou

< oui;

Ce p nivre moine était le confessseur des fous. Quel emploi terrible el Binistre ! écouter les aveui incohérents de tj oublées, élucider le cas d< ace du dé-

i las "ii iden i de l'halluc nation

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macer à travers la grille de bois des masques convulsés, au rire idiot, au larmoiement imbécile, confesser la ménagerie ! Nous ne nous étonnâmes plus alors de son air étrange, de sa maigreur de squelette et de sa pâleur morte.

Comment s'y prenait-il pour introduire l'idée de Dieu dans ces rabâcheries de la démence, dans ces garulations de l'idiotisme ? que pouvait-il dire à ces malheureux qui n'ont plus d'âme, plus de liberté, qui ne peuvent pas pécher et chez qui le crime même est innocent ?

Fait-il flamboyer devant ces pauvres imaginations détraquées les brasiers rouges de l'enfer, pour en contenir par la terreur les fantaisies dépravées ? ou bien ouvre-t-il à leurs espérances quelque paradis enfantin aux lointains d'outremer, aux pelouses émaillées de fleurettes, où paissent des biches blanches, où les paons traînent leurs queues étoilées, où des ruisseaux de crème coulent de rocailles de meringues ; un ciel de pâtisserie et de confitures ?

Pendant notre visite le temps s'était calmé, en sorte que nous résolûmes de profiter de ce qui restait de joir pour aller auLido. Il y a, auLido, quelques guinguettes où le menu peuple va dîner et danser les jours de fête. Ce n'est pas la terre ferme ; cependant il y pousse quelques arbres ; de maigres touffes d'herbe y font des essais mal réussis de gazon ; mais la bonne intention est réputée pour le fait, et le pied qui a glissé toute la semaine sur les dalles de Venise n'est pas fâché de s'y enfoncer jusqu'à la cheville dans les sables mouvants que la mer amoncelle. On peut s'imaginer ainsi qu'on marche sur un véritable sol.

Comme nous étions dans la semaine, le Lido était désert et d'un aspect peu gai. Mais le tumulte d'une joie populaire nous eût importuné en ce moment, et la solitude de cette grève aride convenait à la nature sérieuse de notre pensée. Nous marchions le long de cette plage où

le grand Byron faisait galoper ses chevaux, el où les Vénitiens viennent se baigner par bandes. Les belles compatriotesde Titien et de Paul Véronèse s'abritent, pour se déshabiller, derrière de frêles toiles soutenues par des bâtons ; car la cabine roulante de Dieppe et de Biarritz n'a heureusement pas pénétré jusque-là.

Comme le temps était affreux, nous ne fîmes aucune remontre anaeréonlique, et, remontant en gondole, nous revînmes à la place Saint-Marc, où, après avoir entendu la retraite en musique, nous rentrâmes à notre campo San-.Mosé, pour nous endormir d'un sommeil agité, où le moine de San-Servolo, les figures des fous et les monstres fantastiques de la fresque se combinaient dans un

cauchemar extravagant et sombre comme un roman

Lewis ou de Mathurin,

AXI1

SAINT-BL AISE, LES CAF»crflNS

Ii n'est personne qui, au moins une fois en sa vie, n'a)) été obsédé par un motif musical, un fragment de poésie, un lambeau de conversation, entendu par hasard et qui vous poursuit partout avec une invisible opiniâtreté de spectre. Une voix monotone chuchote à votre oreille le thème maudit, un orchestre muet le joue au fond de votre cervelle, votre oreiller vous le répète, vos rêves vous le murmurent, une puissance invincible vous force à le marmotter imbécilement du matin au soir, comme un dévot sa litanie somnolente.

Depuis huit jours, une chanson d'Alfred de Musset, imitée sans doute de quelque vieille poésie populaire vénitienne, nous voltigeait follement sur les lèvres en pépiant comme un oiseau, sans que nous puissions le faire eu voler. Malgré nous, nous fredonnions à mi-voix dan# les situations les plus disparates :

A Saint-Biaise, à la Zuecca Vous étiez, vous étiez Lien aisl A Saint-Biaise.

A Saint-Biaise, à la Zuecca, Nous étions ùiea là.

Mais de vous en soutenir

Preu i/ez-vous la peine Mais de vous eu souvenir

Et d'y revenir.

\ v ot-Blafce, a la Zuecca Dans les prés fleuris cueillir la verveine: A Saint-Biaise, à la Zuecca, Vivre et mourir là.

La Zuecca (abréviation de la Giudccca) était devant nous, séparée seulement par la largeur du canal, et rien n'était plus facile que d'aller à ce Saint-Biaise dont la chanson fait une espèce d'île de Cythère, d'Eldorado langoureux, de paradis terrestre de l'amour, où il serait doux de vivre et de mourir. Quelques coups de rames nous y auraient conduit; mais nous résistions à la tentation, sachant qu'il ne faut pas aborder aux rives enchantées, ci l'on ne veut voir le mirage se fondre en vapeur, et nous continuions à être insupportable avec notre refrain :

A Saint-Dlaise, à la Zuecca,

qui commençait à devenir ce qu'on appelle une scie en argot d'atelier ; scie à dénis aiguës, quoique sans malice de notre part Aussi notre compagnon de voyage, notre cher Louis, qui avait toléré plus de huit jours celte cantilène, importune comme susurrement de zinzare, avec cette placidité charmante et cet imperceptible sourire d'ironie qui donne i u tète barbue de Kabyle une expn

si fine et si sympathique, n'y pouvant plus tenir, dit-il un

matin d'autorité, au jeune Antonio, en mettant le pied dans

«idole : <( A Saint-Biaise, à la Zuecca ! n Pour nous

ni dégoûter, il nous faisait conduire BU milieu (le notre

i t de notre refrain, excellent remède homœopa-

tlliqiie.

Noue D'avoué trouvé à Saint-Biaise aucun pré fleuri, et nous n'avons pa* pu, I notre grand regret, y cueillir 11

verveine. Autour de l'église s'étendent des cultures, des jardins maraîchers où les légumes remplacent les fleurs. Notre désappointement ne nous put empêcher d'y admirel de très-beaux raisins et de superbes citrouilles. Il est probable qu'au temps où la chanson a été faite la pointe de l'île était occupée par des terrains vagues, dont l'herbe fraîche s'émaillait de fleurettes au printemps, et où lea •-ouples amoureux allaient se promener, la main dans la main, en regardant la lune. Un ancien Guide vénitien qualifie la Zuecca d'endroit plein de jardins, de vergers, et de lieux de délices.

Au lieu d'une fleur mignonne, aux tendres couleurs, aux parfums pénétrants, s'épanouîssant sous le vert gazon, rencontrer des cucurbitacées ventrues jaunissant sous de larges feuilles, cela calme l'enthousiasme poétique, et, à dater de ce moment, nous ne chantâmes plus :

A Saint-Biaise, à la Zuecca.

Pour utiliser notre course, nous allâmes, en longeant l'île, jusqu'à l'église du Rédempteur, située près d'un couvent de capucins.

Cette église a une de ces belles façades grecques de style élégant et de proportions harmonieuses, comme savait les trater Palladio. Ces sortes d'architecture plaisent fort aux gens de goût. C'est sobre, pur et classique. Dût-on nous taxer de barbarie, nous avouons qu'elles nous charment médiocrement. Nous ne connaissons guère, pour les égln ses catholiques, que le style bysantin, roman ou gothique. L'art grec était tellement approprié au polythéisme, qu'il se plie très-difficilement à exprimer une autre pensée. Aussi les églises bâties d'après ses données n'ont- elles auornement le cachet religieux, dans le sens que nous atta* chous à ce mot; la lumineuse sérénité antique, avec sna rhythme parfait et sa logique de formes, ne peut rendra les sens vagues, infinis, profonds, mystérieux du christianisme. L'inaltérable gaieté du paganisme ne comprend

fOTAGE EN [TAM*.

incurable méiancolie chrétienne, et l'architecture grecque ne produit, en rail de temples, que des palais,

des bourses, des salles de bal et dos galeries plus ovi moins ornées, <»ù Jupiter se trouverait à l'aise, mais où le Ehi ist a de la peine à se loger.

One lois lo genre admis, l'église du Rédempteur l'ail belle Qgureau bord du canal, où elle se mire avec, lier monumental de dix-sept marches de marbre, son fronton triangulaire, ses colonnes corinthiennes, sa porte cl ses >tatues de bronze, ses deux pyramidions et sa coupole blanebe, qui fait un si bel effet dan- le< Couchers de soleil, quandan se promène au large en gondole, entre les jardins publics et Saint-Georges.

Cette église fut bûtie pour accomplir le vœu fait par le sénat pour conjurer la peste de 1576, qui causa une effroyable mortalité dans la ville, et emporta, entre autres personnages illustres, le Titien, ce patriarche de la peinture, chargé d'ans et de gloire.

L'intérieur et très-simple et même un peu nu. Soit que l'argent ait manqué, soit loute autre cause, les statues qui paraissent garnir les niches pratiquées le long de la B sont que des trompe-l'œil habilement exécutés en grisaille par le P. l'iazza, capucin. Les niches sont réelles ; mais les statues, peintes sur des planches de bois découtrahissent leur secret par le manque d'épaisseur lorsqu'on le~ voit do profil, car de lace elles font une illusion i o i» èle Ce même Piasza a peint, fana le réfectoire du couvent, une bi ène qu'il eul le caprice de signer de la let« ire P., répétée six fois, qu'on interprète de h» sorte: Pietro Paolo Piaua Per Poco Prexio (Pierre-Paul Piazza pourpetil

oipensé de

SOI! lab ur, et s'en fi ngrait.

Pour les table. ui\, il faudrait recommencer la litanie Tinloivî, lias SU, Paul »'t nous h a-

paa ii prétention de vous le

, Il y a dai. une lello abondance de ben-

ries peintures que l'on finit presque par s'en rebuter et croire qu'en ce temps-là il n'était pas plus difficile de brosser un superbe tableau d'église qu'aujourd'hui de griffonner un feuilleton au courant de la plume. Mais cependant nous recommandons au voyageur un Jean Bellin de première beauté, qui orne la sacristie.

Le sujet est la sainte Vierge et l'enfant Jésus entre saint Jérôme et saint François : la divine Mère regarde avec un air d'adoration profonde le bambin endormi dans son giron. De petits anges souriants voltigent sur un fond d'outremer en jouant de la guitare. On sait avec quelle délicatesse, quelle fleur de sentiment, quelle virginité d'âme, Jean Bellin traite ses scènes familières à son pinceau; mais ici, outre le charme naïf de la composition, la fidélité gothique du dessin, la finesse un peu sèche du modelé, il y a un éclat de coloris, une blonde chaleur de ton qui fait pressentir le Giorgione. Aussi quelques connaisseurs attribuent ce tableau à Palma le Vieux. Nous le croyons de Jean Bellin ; l'éclat inusité de la couleur vient seulement de la plus parfaite conservation de la peinture. Venise est si naturellement coloriste, que le gris y est impossible, même pour les dessinateurs, et que les gothiques les plus sévères y dorent leur acétisme de l'ambre giorgionesque.

Deux ou trois capucins en prière auraient donné à cette église, si elle eût été éclairée d'une lumière plus avare, l'air d'un de ces tableaux de Granet admirés il y a quelques vingt ans ; les bons pères étaient parfaitement posés, et il ne leur manquait que la touche de rouge vif dans les oreilles. L'un d'eux balayait humblement le chœur, et nous lui demandâmes à visiter le monastère ; il accéda avec beaucoup de politesse à notre requête et nous fit entrer par une petite porte latérale de l'église dans le cloître.

Il y avait longtemps que nous nourrissions ce désir de voir un intérieur de couvent habité.

En Espagne, nous n'avions *>u nous passer cette envie

250 VOYAGE EU rTAT.iti.

religieuse et pittoresque. Les moines venaient d'être sécularisés, et les couvents, connue en France après la Révolution, était ni devenus des propriétés nationales. Nous Lions promené mélancoliquement dans la Chartreuse de Mirallorès, près de Burgos, où nous n'avions trouvé qu'un pauvre vieux, accoutré de vêtements noirâtres tenant le milieu entre le costume de paysan et celui du prêtre, qui fumait sa cigarette auprès d'un brasero, et qui nous guida le long des couloirs déserts et des cloîtres abandonnés, sur lesquels s'ouvraient les cellules vides. A Tolède, le couvent de Saint-Jean des Rois, admirable édifice effondré, ne contenait que quelques lézards peureux et quelques couleuvres furtives, que le bruit de nos pas faisait disparaître sous les orties et sous les décombres. Le léfectoire était encore presque entier, et, au-dessus de la porte, une effroyable peinture montrait un cadavre en pu* tréfaction, dont le ventre vert laissait échapper, parmi la sanie, les hôtes immondes du sépulcre; ce morceau avait pour butde mater la sensualité du repas, servi cependant me austérité érémitique. La Chartreuse de Grenade ne contenait plus (pie des tortues qui sautaient pesamment à l'eau du bord des viviers à l'approche du visiteur, et le magnifique couvent de San-Domingo, sur le versant de rAnte-Querula, écoutait, dans la solitude la plus profonde, le babil de ses fontaines et le bruissement de ses de lauriei La capucinière de la Zueeca ne ressemblait guère à ces admirables édifices, avec leurs longs cloîtres de marbre blanc, leurs arcades élégamment découpées, merveilles du moyen âge du de la Renaisc mes, leurs cours plantées . demyrtesetde lauriers-roses, leurs fontaines jaillis ut apercevoir par leur

reloui • bleu glacéd'aj genf de la Sierra-Nevada. Bplendides asiles où l'an I l'un ch ; our l'âme el donl le phi

lien uue le chrétien. Le

YOYAGE EN ITALIE. To'i

tre n'était relevé d'aucun ornement architectural : des arcades basses, des piliers courts, un préau de prison plutôt qu'un promenoir pour la rêverie. Un vilain toit de tuiles d'un rouge criard couvrait le tout. Pas même cette nudité sévère et triste, ces tons gris et froids, cette so« briété de jour favorables à la pensée ; une lumière dure, papillotante, éclairait crûment ces pauvres détails et en faisait ressortir la prosaïque et triviale misère. Dans le jardin qu'où entrevoyait de là, des lignes de choux et de légumes d'un vert âpre. Pas un arbuste, pas une fleur : tout était sacrifié à la stricte utilité.

Nous pénélrâmes ensuite dans l'intérieur du couvent, traversé de couloirs se coupant à angles droits ; au bout de ces corridors, il y avait de petites chapelles pratiquées dans le mur et coloriées de fresques grossières en l'honneur de la Madone ou de quelque saint de l'ordre.

Les fenêtres à vitrages maillés de plomb leur donnaient du jour, mais sans produire de ces effets d'ombre et de lumière dont les peintres savent tirer si bon parti. On eût dit que dans cette construction tout était calculé pour produire le plus de laideur possible dans le moin- Ire espace. Ça et là étaient pendues des gravures collées sur toile, représentant, dans une infinité de petits médail- ^ns, tous les saints, tous les cardinaux, tous les prélats, tous les personnages illustres fournis par l'ordre, espèce d'arbre généalogique de cette famille impersonnelle et sans cesse renouvelée.

Des portes basses tachaient à intervalles réguliers les longues lignes blanches des murailles. Sur chacune d'elles on lisait une pensée religieuse, une prière, une de ces brèves maximes latines qui renferment un monde d'idées. A l'inscription se joignait une image de la Vierge, ou le portrait d'un saint ou d'une sainte, objet d'une dévotion particulière pour l'habitant de la cellule.

Un vaste toit de tuiles, supporté par une charpente vi*

sible, recouvrait, sans les toucher, les alvéoles de ces abeilles monastiques, comme un couvercle posé sur des rangées de bottes.

In son de cloche se lit entendre, indiquant soit le râpas, soit la prière, ou tout autre exercice ascétique; les portes des cellules s'ouvrirent, et les couloirs, tout à l'heure déserts, se remplirent d'un essaim de moines qui se mirent eu marche deux à deux la tète baissée, leur large barbe s'étalant sur leur poitrine, leurs mains croisées dans leurs manches, vers la partie du couvent où le tintement les appelait. Quand ils levaient le pied, la sandale, en quittant leur talon, faisait une espèce de clappement très-monastique et très-lugubre, qui rhythmait tristement leur démarche de spectre.

11 en passa bien devant nous une quarantaine, et nous ne vîmes que des tètes lourdes, hébétées, abruties, sans caractère, malgré la barbe et le crâne rasé. Ah ! quelle différence avec le moine de San-Servo!o, si consumé d'ardeur, m calciné de loi, si ravagé de macérations, et dont l'œil fiévreux brillait déjà de la lumière de l'autre vie, extase confessant le délire ! Daniel au milieu des lions !

tes, nous étions entré dans ce couvent avec des disnon pieuses, du moins respectueuses. Si nous n'avons pas la foi, nous l'admirons chez les autres, et si :ie pouvons croire, an moins QOUS pouvons comprenêtions préparé â sentir toutes les an

du cloître, et nous fui iz cruellement désap-

point

!..• co ivenl nous fit l'effel d'une maladrerie, d'un hôpital de fous ou d'une caserne. Dne fauve odeur de ménagerenaît au nei et nous écœurait. Si l'on ; pu d

:' illitiaiu < , UCt , il QOUS mbl.iil que

avaient l'idiotisme ; et, malgré nous, notre ebellait, et noui rougi ion* pour Dieu d'une

pareille dégradation de la créature faite à son image. Nous étions honteux qu'une centaine d'hommes se réunit dans un semblable bouge, pour être sales et puer d'après certaines règles en l'honneur de celui qui a créé quatre-vingt mille espèces de fleurs. Cet encens nauséabond nous révoltait, et nous éprouvions, pour ces pauvres pères capucins, une horreur involontaire et secrète.

Nous avions beau nous regarder nous-même, nous appeler ancien abonné du Constitutionnel, possesseur des bustes de J. J. Rousseau et de Voltaire en biscuit, porteur d'une tabatière Touquet, libéral de la Restauration, tout ce que l'on peut imaginer de plus humiliant; nous laision à part nous des raisonnements imbéciles dans le genre de celui-ci : « Ne vaudrait il pas mieux que ces robustes gaillards, faits pour la charrue, jetassent le froc aux orties, rentrassent dans la vie humaine et fissent leur salut en travaillant, au lieu de ne pas porter de chemise et de traîner leurs sandales le long du cloître, dans l'oisiveté et l'abrutissement? »

Quand nous sortîmes du couvent, deux des pères qui avaient affaire à Venise nous prièrent de les prendre dans notre gondole pour leur faire traverser le canal de la Giudecca. Par humilité, ils ne voulurent pas accepter la place d'honneur sous la felce que nous leur offrions, et ils se tinrent debout près de la proue ; ils avaient assez bonne façon ainsi : leurs frocs de bure brune formaient deux ou trois grands plis que n'aurait pas dédaignés fra Bartolomé pour la robe de saint François d'Assise. Leurs pieds nus dans leurs sandales étaient très-beaux ; l'orteil séparé, les doigts longs comme aux pieds de statues antiques.

Nous leur donnâmes quelques zwantzigs pour dire des ïiesses à notre intention. Les idées voltairiennes qui nous avaient travaillé tout le temps de notre visite méritaient bien cette soumission chrétienne de notre part, et si c'é tait le diable qui les avait suscitées, il dut être attrapé et 68 mordre la queue comme un singe en colère.

M0 VOYAGE KN ITALIE.

Les bons prêtres prirent L'argent, le glissèrent dnns le pli de leur manche, ot, nous voyant si bon catholique, ii h- donnèrent quelques petites images en taille-douce

que nous avons précieusement conservées : saint Moïse, prophète; saint François, quelques autres saints barbus ri une certaine Veronica Giuliani, abbesse capucine (abacappuccino) dont la tête se renverse et dont les yeux it dans l'extase comme ceux de sainte Thérèse l'Espagnole, qui plaignait le diable de ne pouvoir aimer, et n'a pas été mise à l'index comme nous pour une idée de même nature.

Nous déposâmes les bons pères au traghet de San- Blosé, et ils eurent bientôt disparu dans les ruelles

La journée n'a pas été favorable aux illusions: à Saint- . à la Zuecca, la citrouille remplaçait la verveine, v\ où nous comptions trouver un cloitre féroce avec des noines livides ,i la manière de Zurbaran, nous avions rencontré une capucinière ignoble, avec des frocards pareils il ceui des lithographies coloriées de Schlesinger. Celte déception nous fut particulièrement cruelle ; car depuis mps nous caressions l<i rêve d'aller Unir nous jours moine dans quelque beau couvent d'Italie Portugal, au Mont-Cassin ou à Maffra, et maintenant noua u'eu a\ons ulus envie du tout.

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