FERRARE
lin omnibus conduit en quelques Heures de Padoue à Flovigo, où l'on arrive le soir. En attendant notre souper, nous errâmes à travers les rues de la ville, éclairées par un clair de lune argenté qui permettait de discerner la silhouette des monuments ; des arcades basses comme celles de l'ancienne place Royale à Paris régnent le long des rues, et avec leurs alternatives de clair et d'ombre forment de longs cloîtres qui rappelaient ce soir-là l'effet de la décoration de l'acte des nonnes de Robert le Diable. De rares passants filaient silencieux comme des ombres ; quelques chiens plaintifs aboyaient à la lune, et la ville paraissait déjà endormie : toutes les fenêtres étaient éteintes, à l'exception de quelques cafés éclairés, où des habitués, l'air ennuyé et somnolent, consommaient une glace, une demi-tasse ou un verre d'eau à petites cuillc rées, à lentes gorgées, sagement, méthodiquement, se reprenant souvent pour lire un insignifiant article de Dlario censuré, comme des gens qui ont beaucoup d'heures à dépenser et tâchent d'atteindre l'instant d'aller se coucher.
Le matin on nous fit grimper dès l'aurore dans une espèce de guimbarde qui tient le milieu enlre la patache française et la tartane valencienne. Des voyageurs déli*
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cats placeraient ici une élégie pathétique sur l'inconfortabîlîté de ces sortes de véhicules; mais la galère espagnole el la poste courue en charrette par les plus abominables chemins du monde nous ont rendu très-philosophe à l'endroit de ces petits inconvénients. D'ailleurs, ceux qui veulent avoir toutes leurs aises n'ont qu'à rester chez eux. lu coupé d'Erler roulant sur le macadam des Champs-Elysées est infiniment plus moelleux, et il est incontestable qu'on dine mieux chez les frères Provençaux que dans les hôtelleries de grande route.
Le Irajel de Rovigo à Ferrare n'a rien de bien pittoresque : des terres plates, des champs cultivés, des arbres du Nord; on pourrait se croire dans un département de France.
L'on traverse le l'ô, qui roule des eaux jaunâtres et
dont les rives basses et dépouillées rappellent vaguement
• lu GuadalquivTr au-dessous de Séville. Le fougueux
Eridan, privé du tribut des fontes de neige, avait l'air
Ime et débonnaire pour le moment.
Le Pé sépare la Romagne des États lombarde-vénitiens,
i douane vous attend à la sortir du bac. On se plaint en gé i il beaucoup des douanes italiennes
et de leurs interminab es vexations. Nous avouerons
qu'élira ont toujours feuilleté notre ruinée bagage avec
moins de méticulosité, certes, que ne l'eussent fait des douanes françaises en pareille occasion; il est vrai que noua avons toujours livré nos clefs d'un air insouciamnieiit gracii ni et déployé notre passe-port, toutes les lois
que noua eu avons été requis, avec la célérité et la poli-
! >let.
I.a douane roraagnole, après avoir négligemment trados chemis - et noi il que nous ne
d'autre littérature qu'un guide-Richard, livre superiativemenl bénin et peu subversif, re« ferma notre malle avec m ignanimité et nous permit de la i i la plui léraente de continuer notre voyage.
Nous avions dans la voiture deux prêtres assez âgés, gros, gras, courts, avec des teints huileux et jaunes, des barbes rasées dont les tons bleuâtres montaient jusqu'aux pommettes, et qui portaient sans le savoir le costume du Basile de Beaumarchais, aussi exagéré que les grimes croient le caricaturer sur le théâtre. Chez nous le costume ecclésiastique a presque disparu. Les prêtres en France se sécularisent tant qu'ils peuvent; bien peu, depuis les résolutions de Juillet et de Février, portent franchement la soutane dans la rue. Un chapeau à larges bords, des habits noirs de coupe antique, des redingotes longues, un manteau de couleur sombre, leur composent un coutume mixte entre la religion et le siècle, qui ressemble assez à celui d'un quaker ou d'un homme sérieux revenu des élégances de la toilette. Ils ne sont prêtres que furtivement, et ce n'est qu'à l'église qu'ils revêtent les insignes sacerdotaux. En Italie, au contraire, ils se carrent et se prélassent dans leur caractère, prennent le haut du pavé, sont partout comme chez eux, développent leur mouchoir avec ampleur, se mouchent et toussent bruyamment, en personnes à qui tous égards sont dus et qui ne se doivent point gêner.
Ceux-ci avaient pris les meilleures places de la voiture, que nous leur eussions cédées avec la déférence que méritaient leur âge et leur état, et ils s'y étalaient largement, bien qu'ils les eussent usurpées sans le moindre mot d'excuse et le plus léger souci de nos aises et de notre confort. Il est vrai que nous étions sur les États du Pape, où le prêtre règne en maître absolu, ayant à la fois le ciel et la terre, les clefs de l'autre monde et de celui-ci, pouvant vous damner et vous faire pendre, tuer votre âme et votre corps. La conscience de cet énorme pouvoir, le plus grand qui fut jamais, donne aux prêtres de ce pays une sécurité, un aplomb, une aisance magistrale et souveraine dont on n'a aucune idée dans les pays du Nord.
îNos deux curés, car tel était probablement leur grade
dans la hiérarchie ecclésiastique, échangeaient entre eux de rares el mystérieuses paroles avec cette réserve et celte prudence gui n'abandonnent jamais le prêtre devant les laïques, ou bi< n ils dormaient ou marmottaient le latin de leur bréviaire dans des volumes à couvertures brunes, à tranches rouges divisées par des signets; nous ne croyons pas que, dans toute la route, il leur soit arrivé de regarder une lois le paysage par la portière ; était-ce qu'ils le conlient ou craignaient-ils les distractions du monde extérieur, le charme de cette nature éternelle derrière, laquelle se cache le grand Pan de l'antiquité, que le moyen catholique s'est obstiné à prendre pour le diable?
Cette compagnie, respectable assurément, mais dont la froideur morne nous glaçait, nous quitta à Fer rare. Ces figures blafardes dans ces vêtements noirs faisaient ressembler un peu notre carrosse à une voiture d'enterrement, et nous les vîmes partir avec plaisir.
Ferrare s'élève solitairemeut au milieu d'un pays plat plus riche que pittoresque. Quand on y pénétre par la grande rue qui Conduit à la place, l'aspect de la ville est imposant et monumental. Un palais avec un grand escalier occupe l'angle de Ce vaste terrain; il doit servir de p. liais de justice ou de maison de ville, car des gens de tontes classes entraient et sortaient par ses larges port
Tendant que nous errions dans la rue, satisfaisant notre ité aux dépens de notre appétit et dérobant à l'heure accordée pour notre déjeuner quarante minutes pour régaler nos yeux et remplir nos devoirs de voyageur, une itîon ètra i lubitemenl devant nous,
inattendue que peut Titre un fantôme en plein midi : e de pectre masqué de noir, la tète engloutie dans une cagoule noire, le emps drapé d'un froc ou plutôt d'un domino violet liséré de rouge, ayant une
iur l'épaule, un crucifli de cuivre jaune pendu au cou, une ceinture rouge, et secouant silencieu-
sèment un petit coffre de bois, un tronc portatif qui rendait un bruissement de billon.
Cet épouvantail, qui n'avait de vivant que les yeux qu'on voyait briller par les trous du masque, hocha deux ou trois fois devant nous sa tirelire où, tout épouvanté, nous laissâmes couler une poignée de bajoques, sans savoir pour quelle œuvre de charité mendiait ce lugubrf quêteur. 11 reprit son chemin sans mof dire, avec u>. froissement de ferraille et de monnaie très-sini tre et très funèbre, tendant sa boîte où chacun s'empressait d'enfouir une menue pièce.
Nous demandâmes à quel ordre appartenait ce fantôme plus effrayant que les moines et les ascètes de Zurbaran, qui promenait ainsi l'effroi des visions nocturnes à la pure lumière du soleil et réalisait dans la rue le cauchemar des sommeils pénibles. On nous dit que c'était un pénitent de la confrérie de la Mort, quêtant pour acheter des bières et dire des messes à de pauvres diables qu'on allait fusiller le jour même, des brigands ou des républicains, nous ne savons plus lequel. Ces pénitents se donnent la triste et charitable mi sion d'accompagner les condamnés à mort au lieu du supplice, de les soutenir dans leurs suprêmes angoisses, d'enlever de l'échafaud le corps mutilé, de le coucher au cercueil et de lui procurer une sépulture chrétienne. Ce sont des gens de la ville qui se dévouent par pitié à ces pénibles fonctions et mêlent ainsi un élément tendre, quoique voilé et masqué, aux implacables et froides immolations de la justice. Ces spectres empêchent un peu le patient de voir le bourreau. C'est la timide protestation de l'Humanité. Souvent ces sœurs de charité de l'échafaud se trouvent mal et sont plus troublées que le supplicié lui-même.
Ce n'est pas ici le lieu de discuter le plus ou moins de légitimité de la peine de mort ; des voix plus écoutées que la nôtre ont développé avec beaucoup d'éloquence et de logique les raisons pour et contre. Mais, puisque cette
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horrible tragédie judiciaire est maintenue, il nous semble que la mise eu scène (qu'on nous passe ce mot.) doit en i'lre aussi effrayante que possible. Une s'agit pas d'escamoter lestement sa tête au coupable, opération qui ne l'améliore en rien, mais de donner un exemple terrible qui agisse sur les imaginations et les retienne au penchant du crime. Tout le spectacle lugubre qui peut augmenter l'impression de ce draine sanglant et le dessiner M fond de la mémoire des spectateurs en silhouettes reloutables, doit, selon nous, être mis en œuvre. 11 faut que ia terreur plastique se combine avec la terreur morale, r'igut ez-vous ces Claude Frollo violets tenant à la main des Jres flambantes et marchant sur deux files à côté du condamné livide! C'est de lAnneRadcliffe et du mélodrame, diront les esprits exacts : c'est possible Mais alors à qu i sert de couper des tètes, si cela n'effraye personne? On doit éviter, si l'on veut qu'elles produisent leur effet, d'ôter leur figure aux choses; le supplice franchement terrible est moins hideux que le supplice doucereusement bourel privé, par la mécanique et la philanthropie, de sa lie affreuse.
Mais en voilà assez sur ce vilain sujet; revenons à des moins sombres.
[/Italie a conservé en mande partie la méthode du docteur Sangrado, et la race de ces médecin- dont le système est développé en latin de cuisine dans la cérémonie dp Malade imaginaire n'y est pas encore éteinte; ceci soit di sans porter atteinte ;mx talents de premier ordre, il \ a dans la Péninsule des exemplaires assez nombreux de MM. Purgon, Diafoirus, afacroton, Desfonandrès <'t autres docteui i de la façon de Molière : on \ blanc pour
la moindre Indisposition; cette opération est faile par les barbi û voit-on sur les boutiques dea fratera des
tableaui de la plus réjouissante fantaisie chirurgicale i
M i c'est Un bras nu dont la veine ouverte l.ince un jet
pourpre, irrondi connue ces fusées que darde la bii
mars dans les verres des hussards et des fillettes, aux enseignes di s bouchons de village ; là des Amours joufflus, traversant un ciel bleu de perruquier, apportent la palette qui doit recevoir la sang d'une jeune femme dans une position intéressante, et à laquelle sourit tendrement un époux en costume du Directoire. Dans ces sujets sanguinolents, la verve des peintres-vitriers, Appelles de ces tableaux, ne recule devant aucune violence de ton et imagine des contrastes à étonner les coloristes.
C'était jour de marché, et cela produisait un peu d'animation dans cette ville ordinairement si morne. Nous ne vîmes rien de caractéristique comme costume; l'uniformité envahit tout. Les paysans des environs de Ferrare ressemblaient assez aux nôtres, sauf l'éclat méridional de leurs yeux noirs et une certaine fierté dans la tournure qui rappelle qu'on est sur une terre classique ; les denrées d'automne, raisins, citrouilles, piments, tomates, mêlées à des poteries grossières et à des ustensiles de ménage rustique, s'entassaient sur la place, où stationnaient des groupes de causeurs et d'acheteurs, quelques chars à bœufs, bien moins primitifs que ceux d'Espagne ; quelques ânes au bât de bois attendaient avec une patiente mélancolie que leurs maîtres eussent fini leurs affaires et s'en retournassent : les bœufs couchés sur leurs genoux en ruminant paisiblement, les ânes tirant du bout de leur lèvre grise un brin d'herbe jailli d'une fissure du pavé.
Un détail particulier à l'Italie, ce sont les changeurs de monnaie en plein vent. Leur installation est des plus simples et consiste en un tabouret et une petite table où sont rangées des piles de scudi, de bajoques et d'autres pièces. Le changeur, accroupi comme un dragon, regarde son petit trésor d'un œil inquiet et jaune où se peint la crainte incessante des filous, que n'écarte aucun grillage.
Notons encore un détail tout italien : un sonnet à la louange d'un médecin qui l'avait guéri d'une maladie hé-
patiquo était affiché par un convalescent plein de reconnaissance à l'une des murailles les plus apparentes de la place. Ce Sonnet, très-fleuri et très-mythologique, expliquait comme quoi les Parques avaient voulu couper le fil des jours du malade, mais que le docteur, accompagné d'Esculape, le dieu de la médecine, et d'Ilygie, la déesse delà santé, était descendu aux enfers pour arrêter les ciseaux d'Atropos et remettre de l'étoupe aux fuseaux de Clotho, étoupe que Lachésis filait depuis avec beaucoup lité. Nous aimons assez cette manière antique et naïve d'exprimer sa gratitude.
La cathédrale, dont la façade donne sur cette place, est dans ce style gothique italien si inférieur pour nous au gothique du Nord. Le porche offre de curieux détails. Les colonnes, au lieu de reposer sur des socles comme des colonnes ordinaires, portent sur des Chimères dans le goût de celles du portail de Sainte-Justine à Padoue, qu'elles écrasent à demi, et qui se vengent de cette douleur en déchirant des lions de style ninivite emprisonnés dans leurs pattes. Ces monstres cariatides se torifreusement sous l'énorme pression et font de la peine aux yeux.
Le château des anciens ducs de Ferrare, qu'on trouve un peu plus loin, a une belle tournure féodale. C'est une botte de tours réunies entre elles par de hautes murailles couronnées d'un moucharabi faisant corniche, émergeant d un grand fossé plein d'eau où l on pénètre m pont défendu.
le mots que nous venons de dire, qu'on ne se figure nullement un burg comme ceux qui hérissent les rochers du Rhin. Quelques décorations du Théâtre Italie* Corradod^AlUmura^ Tancrèdeou autres opéras I neient une idée a sei jui le. Le go- Ihiqueen Italie n'a nullement la même physionomie que i h-/ Doua. Point d- mous-
dé manteaux de lierre tombant des vieui balcons
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orisés; nulle trace de cette rouille du temps, inséparajlc jour nous d'un monument du moyen âge : c'est un gothique qui, malgré sa date, semble tout neuf; un go- .hique blanc et rose, plus joli que sérieux, un peu troubadour, pour tout dire, et rapp lant les pendules féodales le la Restauration. Le château des ducs de Ferrare, tout en briques ou en pierres rougies par le soleil, a une teinte vermeille de jeunesse qui lui ôte de son effet imposant. 11 ressemble trop à un décor de mélodrame.
C'est dans ce château qu'habitait cette fameuse Lucrèce Borgia, que Victor Hugo nous a faite si monstrueuse, et que l'Arioste dépeint comme un modèle de chasteté, de grâce et de vertu; cette blonde Lucrèce, qui écrivait des lettres respirant l'amour le plus pur, et dont Byron possédait quelques cheveux fins comme la soie et brillants comme l'or. C'est là que se jouèrent les drames du Tasse, de l'Arioste et de Guarini ; là qu'eurent lieu ces orgies étincelantes, mêlées de poison et d'assassinats, qui caractérisent cette période de l'Italie savante et artiste, raffinée et scélérate.
Il est d'usage d'aller visiter pieusement le cachot problématique où le Tasse, fou d'amour et de douleur, passa tant d'années, d'après la légende poétique formée autour de son infortune. Nous n'en avions pas le temps, et nous le regrettâmes peu. Ce cachot, dont nous avons sous les yeux un dessin fort exact, n'a que les quatre murs : une voûte basse le plafonne. Au fond Ton voit une fenêtre grillée d'épais barreaux et une porte ferrée avec de gros ver- Tous. 11 est assez invraisemblable que, dans ce trou obscur tapissé de toiles d'araignées, le Tasse ait pu travailler e1 remanier son poëme, composer des sonnets et s'occupei de petits détails de toilette, tels que la qualité du velours de sa barette et de la soie de ses chausses, et de cuisine, tels que l'espèce de sucre dont il voulait saupoudrer sa salade, celui qu'il avait n'étant pas assez fin à son gré ; nous ne vîmes pas non plus la maison de l'Arioste, autre
pèlerinage obligé. Outre le peu de foi qu'il faut ajouter à ces li alitions sans authenticité, à ces reliques sans caractère, noua aimons chercher l'Arioste dans YOrlamlo fwrio$o% le Tasse dans la Jérusalem délivrée ou dans le beau drame de Goethe.
Le mouvement de Ferrare est concentré sur la Place- Neuve, devant l'église et autour du château. La vie n'a pas encore abandonné ce cœur de la cité; mais à mesure qu'on s'éloigne, les pulsations s'affaiblissent, la paralysie commence, la mort gagne ; le silence, la solitude et l'herbe envahissent les rues; on sent qu'on erre dans une Thébaide peuplée des ombres du passé et d'où les vivants se sont écoulés comme une eau qui tarit. Rien n'est plus triste que de voir le cadavre d'une ville tomber lentement en poudre au soleil et à la pluie. Au moins l'on enterre les cadavres humains.
Après quelques bouchées avalées à la hâte, nous remontâmes dans notre berline et nous dirigeâmes vers Bologne d'un pas modéré que ralentissaient encore d'immenses tas de joncs coupés jetés sur des chars à bœufs qui obstruaient la route : on eût dit des meules se promenant la canne â la main, une muraille verte se reculant devant nous, car le> bœufs disparaissaient entièrement sous celle jonchée. Il fallait attendre que le chemin s'élargit pour