FLORENCE
L'Armide de PAdriaque nous avait retenu dans ses canaux enchantés au delà du terme de nos prévisions, et, quoique aucun chevalier Uhalde ne fût venu nous faire rougir de notre paresse en découvrant à nos yeux le magique bouclier de diamant, il nous avait fallu partir enfin, M, après un court béjou» à Padoue, dont la tristesse nous parai plus morne au sortir de la ville féerique de Canaletto, nous diriger aussi directement que possible ver» I loreuce, l'Athènes de l'Italie.
Nous regrettâmes beaucoup de ne pouvoir, en passant h Bologne, visiter L'église de la ftfadona de San-Luca, édifiée singulier, situé sur une montagne appelée la (iuardia, et auquel conduit un corridor formé, d'un côté, par on mur long de trois milles, et, de l'autre, par six
ceni qualre-vin^t-dix arcades encadrant un ni rveilleui
el immense portique, élevé par la piété des Bolonais, escalade les (lança de la montagne en cinq cents
quatorze marclies, et conduit, des portes de la Ville au
sanctuaire, les curieux et li eu voyage
Comme en tout, il but savoir faire des sacrifiées; si l'on
veut arriver, il faut choisir une ligne et la suivre, tout en jetant un regard de regret sur ce qui vous échappe. Vouloir lout voir, c'est le moyen de ne rien voir. — C'est assez de voir quelque chose.
La route de Bologne à Florence passe par l'Apennin, cette épine dorsale de l'Italie ; — épine dorsale, en effet, dont chaque monticule décharné est une vertèbre. — Même sur le voyageur le plus habitué aux désappointements, il est certains noms qui exercent une influence magique, l'Apennin est de ceux-là : on l'a vu dans Horace et les auteurs anciens, que les études classiques mêlent à nos premières impressions, et il est difficile de n'avoir pas dans l'idée un Apennin tout fait, que la vue du véritable contrarie et déforme singulièrement.
La chaîne apcnnine se compose d'une suite de marne- Ions arides, effrités, excoriés à vif, de tertres rugueux, de collines galeuses qui ressemblent à des tas de pierrailles et de gravats ; point de ces rochers gigantesques, de ces cimes ardues veloutées de pins, de ces pics baignés de nuages, argentés de neiges, de ces glaciers aux mille cristaux scintillants, de ces cascades où joue l'écharpe de l'arc-en-ciel, de ces lacs bleus comme la turquoise où le chamois vient boire, de ces grands cercles d'aigles planant dans la lumière; — rien qu'une nature pauvre, morne et stérile, et qui paraît plus mesquine encore après les majestés olympiennes des Alpes suisses et les romantiques horreurs de la vallée de Gondo, d'un pittoresque si grandiose et si terrible.
Certes, la manie des comparaisons est un travers d'esprit, et il est injuste de demander à un endroit d'en être un autre ; mais nous ne pouvions nous empêcher, du haut de notre banquette d'impériale, contre laquelle nous avions eu l'imprudence d'échanger notre coin du coupé pour pouvoir examiner le pays plus à l'aise, de penser à ces belles sierras espagnoles, dont personne ne parie ei
vVtt VOYAGE i:> ITAUB.
dont la beauté ignorée est bien au-dessus des silos iu liens, trop vantés peut-être ; nous nous souvenions dun trajet de Grenade à Velei-Malaga, à travers la montagne, par un sentier perdu où il ne passe peut-être pas deux voyageurs par an et qui dépasse tout ce qui se peut •maginer comme accident de forme, de lumière et de von leur.
Nous songions aussi à notre excursion en Kabylie, à ces montagnes dorées par le soleil d'Afrique, à ces vallées pleines de lauriers-roses, de mimosas, d'arbousiers, de Lentisques où filtraient des ruisseaux habités par de petites tortues, à ces villages kabyles entourés de palissades de cactus et à ces horizons d'une dentelure si variée que dominait toujours l'imposante silhouette du Djurdjura, et véritablement l'Apenninnous paraissait médiocre, malgré sa réputation classique.
Nous ne voudrions pas nous adonner à ce fameux paradoxe marseillais qui consiste à dire : « On gèle en Afrique, on brûle en Russie. » Pourtant, nous devons avouer que nous grelottions de froid à notre poste aérien, malgré une superposition de paletots et de cabans à faire envie à Méry, le frileux poète. Jamais a Paris, pendant l'hiver le pins rigoureux, nous ne nous sommes revêtu simultanément d'une pareille quantité de hardes, et cependant noua n'étions qu*a la mi-septembre, une saison qu'on a l'habitude de croire tiède <'t charmante m>us le doux ciel de La ine ; il est vrai que l'élévation du terrain rafraîchit l'air, et que le froid des pays chauds est particulièrement gréable par la Soudaineté du contraste.
Ce n*eai pas dans le bat d'élever un monument à notre
• et à notre claquement de dents que nous consignons ici cette remarque. Il importe peu à l'univers que
ijooa en chaud on froid sur l'impériale d'une diligence; mais cette observation pourra empêcher quelque n n.nf et confiant de partir de Tortoni pour Flo- ,u n oh d'août, en pantalon de nankin et en
de chasse de coutil, et lui faire joindre à son bagage un plaid-tartan, uri paletot de drap-pilote et un cache-nez; nous préviendrons ainsi quelques rhumes de cerveau el de poitrine. La description de nos souffrances n'est donc pas personnelle ; elle est toute philanthropique.
La violence du vent est d'une telle force sur ces montagnes découronnées el pelées, qui reçoivent alternativement les souffles des brises refroidies sur la Méditerranée et l'Adriatique, que le grand-duc a fait, au point culminant de la route, élever un mur de pierre pour protéger les voyageurs contre ces rafales glacées qui les transiraient et les renverseraient. — Ceux qui ont vu le mistral à l'ouvrage sur la plate-forme du château des papes d'Avignon comprendront l'utilité d'une semblable muraille. Une inscription en style hospitalier constate celle attention bienveillante de Léopold, attention dont nous le remercions du fond du cœur.
A cet endroit, l'on sort de la Romagne pour entrer dans la Toscane ; autre visite de douane : un inconvénient de ces États morcelés en petites principautés. On passe sa vie à ouvrir et à fermer sa malle, occupation monotone, qui finit par rendre furieux les plus flegmatiques. Heureusement, nous nous sommes fait là-dessus un système de philosophie que nous avons déjà développé à propos de la douane romagnole. Nous jetons notre clef à qui veut la prendre, ou nous la laissons dans la serrure, et nous allons paisiblement contempler le paysage, facilité que ne laisse pas toujours l'implacable diligence. A ce point de vue, il est peut-être à regretter qu'il n'y ait pas plus de douanes.
Quoique la route n'atteigne jamais aux escarpements abruptes et aux impossibles montagnes russes de Salinas et de la Descarga en Espagne, les côtes souvent son0 assez roides pour nécessiter l'aide des bœufs. — Nous voyons toujours arriver avec plaisir le pesant attelage à la tête baissée sous le joug, au mufle humide, au
jrranr1. «vil paisible, aux jambes puissamment déjetèes ; d'abord, il es! pittoresque en lui-même, il amène toujours ayec lui un bouvier rustique et sauvage, et souvent d'une grande tournure, aux cheveux incultes, au
chapeau pointu, à la veste brune, à l'aiguillon porté comme un sceptre antique; ensuite, il y a une autre raison.
Nous demandions un jour à Gabat, le grand-maître de notre jeune et merveilleuse école de paysage, comment, dans <o> exclusions, il se déterminait sur le choix du site qu'il voulait peindre.
— Je vais au hasard, nous répondit il, jusqu'à ce que j'entende chanter les grenouilles. Où il y a des grenouilles, le site est toujours joli; les grenouilles, cela veut dire un étang, de l'herbe fraîche, des roseaux verts, des oseraies et des saules.
Nos grenouilles, à nous, sont les bœufs. Leur apparition signifie une âpre cime, on plateau élevé, d'où l'on découvre inopinément une vue immense; un panorama azuré dé plaines, de montagnes, de vallées ; un horizon
ieméde villes et de villas, moiré d'ombre et de lumière. bœufs ne nous trompent pas plus que les grenouilles
IM trompent (labat.
Lorsque les pentes de l'Apennin commencent à s'incliner vers Florence, les sites gagnent quelque beauté. tteaux herpétiques et verruqueux disparaissent ou m revêtent de végétation.
nmeneent à se montrer sur le bord de la
• ut leur flèche noire, les pins
d'Italie arrondissent leur vert parasol ; un soufle plus
! ii t *t plus tiède vous permet d'entr'ouvrir votre
manteau ; l'olivier risque j l'air. sans li is-oimer, son I ii ne feUÎHagi il un mouvement de pié-
de chevaui el de voitures, l'approche d'une grande rille vivante, chose rare en Italie, cet ossuaire da> villes
lien
La nuit était tombée lorsque nous arrivâmes à la porte San-Gallo. Un déjeuner assez mesquin, quoique arrosé de vin passable contenu dans de grandes fiasques de verre blanc nattées de sparterie, avalé à la frontière de Toscane, nous faisait désirer vivement, malgré notre sobriété ordinaire, un Aigle noir, un Lion rouge, un Soleil d'or, ou une Croix de Malte quelconque pour vaquer, comme dit Rabelais, « à cette réparation de dessous le nez » qui inquiétait tant ce bon Panurge. Nos yeux avaient fait leurs quatre repas bons ou mauvais ; mais notre estomac n'en avait fait qu'un, et bien maigre encore !
Florence a son corset noué d'une ceinture de fortifications, et fait la difficile quand on vient frapper à sa porte le soir. — 11 nous fallut attendre une grande heure devant la porte, pour nous ne savons quelles munitieuses formalités de police, puis enfin on leva la barrière de bois, espèce de herse pacifique qui barre l'arcade, et la voiture put rouler sur le pavé cyclopéen de Florence. —Nous disons cyclopéen parce que, comme les murs qui portent ce nom, il est composé de pierres de figures inégales, s'agençant par les angles, ainsi que des morceaux de casse-tête chinois.
Pour une ville de fête et de plaisir, dont le nom jette un parfum comme un bouquet, Florence nous fit une étrange réception, et qui eût pu faire reculer un plus superstitieux par son apparence de mauvais présage.
Dans la première rue par laquelle déboucha la diligence, nous rencontrâmes une apparition aussi effrayante que celle de la charrette des Gortès de la mort laite par l'ingénieux chevalier de la Manche aux environs du Toboso ; seulement, ici, il ne s'agissait pas des décorations d'un auto-sacramental, mais d'une affreuse réalité.
Deux files de spectres noirs masqués, portant des torches de résine d'où s'échappaient de;i flots de lumière
rougeâtre méléo de fumée épaisse, marchaient on plutôt couraient devant el derrière un catafalque porté à bras, et qu'on distinguai! vaguement dans Le brouillard fauve du funèbre luminaire; l'un d'eux faisait tinter une clochette, et tous grommelaient, à bocca chiusa, sous la barbe de leur masque, les prières des morts, sur un rhythme étouffé et haletant. Quelquefois, un autre spectre noir sortait d'une maison, et se joignait en hâté au sombre troupeau, qui disparut bientôt au tournant du carrefour. C'était une confrérie de pénitents noirs qui, suivant l'usage, escortaient un enterrement.
Cette lugubre vision nous remet en mémoire les vers de Brizeux, le poète de Marie et des Bretons, le Celte naturalisé à Florence, qui nous prouve qu'il avait été frappé comme nous de ce spectacle inattendu et avait éprouvé une impression pareille à la nôtre. Nous les transcrivons ici comme complément de notre croquis nocturne.
bargelle sonne.
M m pâle voisin quitte 1»; café.
T ,ujours plus bruyant le tocsin ivsonne.
lu sutre l'en Ta... Qu'eat-il arrivé?
— Seigneur, nous logeons dans la même auberge
noirs couverts jusqu'aux y eux?
Pour porter dea morti et tenir un ci
Leurs doigts sont bien blancs! Je suis CUlk x.
— Si loueur étranger, nul ne peut connaître
le bien :
• un ouvrier, le grand-doc peut-.
Sou.-> cet babil noir, chacun est chrétien!
peuplei «in Mi. li, quoique pensant beaucoup moins
t h mort que lei peuple! septentrionaux, parce qu'il! en
■ont meessamment distrait! par la volupté du climat! le
d'une belle nature, la fougue d'un s;«u^ pins
Bbittd et 'I aiment i
VOYAGE EN ITALIE. ô3)
rfe fantômes en domino; car on les retrouve dans toute l'Italie. Ils sentent le besoin de donner à tout une forme plastique et d'agir sur l'imagi&.dtion par le spectacle. 11 n'y a pas longtemps que les morts étaient portés à visage découvert; l'aspect de ces cadavres immobiles et livides sous le fard dont on les peignait pourdissimuler la grimace figée de l'agonie et le travail commençant de la décomposition, devait encore ajouter à l'effet sinistre et fantastique de ces enterrements. Maintenant, il n'y a plus que les moines que l'on expose de la sorte avec leur froc pour linceul.
Chose bizarre ! en Angleterre, le pays des nuits d'Young, le pays où les fossoyeurs de Shakspeare jouent à la boule sur le théâtre avec le crâne d'Yorick, dans la terre natale du spleen et du suicide, on enlève les morts subrepticement, presque en cachette, dans des espèces de tapissières noires, à des heures où les rues sont désertes et par des chemins détournés; en quatre ou cinq voyages à Londres, nous n'avons pas rencontré un seul enterrement. On y tombe de la vie dans le néant sans transition, et vos restes inutiles sont escamotés et dissimulés avec la plus grande prestesse. Le catholicisme entend la mise en scène de la mort d'une façon supérieure, et la forte croyance à l'immortalité de l'âme diminue l'effroi de ces cérémonies funèbres.
On nous avait indiqué l'hôtel de New-York, iungo à l'Arno, près du pont alla Caraïa, comme suffisamment confortable. — En effet, nous trouvâmes une vaste maison tenue à peu près à l'anglaise, où l'on mangeait d'une façon civilisée, chose qui ne nous était pas arrivée depuis longtemps. Les voyageurs des autres nations ne sont pas assez reconnaissants envers les Anglais, ces grands éducateurs d'aubergistes, ces braves insulaires qui transportent partout leur patrie avec eux, dans des boîtes à compartiments, et qui, vivant aux contrées les plus extravagantes comme dans la Cité ou le West-End, ont, à force
BS VOYVf.E EN ITALIE.
ui nées, de cria bizarres et de gloussements opiniâtres, établi par toute la terre le rutnsleak, les côtelettes de saumon, les légumes à l'eau, le karis à l'indienne, et les petites pharmacies de condiments au vitriol, le poivre de Guyenne, le piment rouge des Indes, l'harvey et l'anchoe-sauce, et les bourgeons de palmier confits au vinaigre. — Grâce à eux, il n'csl pas d'île déserte dans l'archipel, le plus inconnu del'Océanicoù Tonne trouve, à toute heure du jour et de la nuit, du thé, des sandwichs el dubrandwine, comme aux tavernes qui longent Greenwich.
Le repas terminé, nous nous répandîmes un peu par la ville sans guide, selon notre habitude, et nous fiant à cet instinct de la configuration des lieux qui nous empêche de nous perdre , même dans les endroits que nous ne connaissions que par la carte ou un coup d'œil rapide; nous remontâmes le l.ung-Arno jusqu'au pont de la Trinité ; nous enfilâmes une rue, et nous nous trouvâmes devant le café Doni, ce Tortoni de Florence ; les calèches rêtent en revenant delà promenade des Caséines, les Champs-Elysées de l'endroit , et l'on s'y fait apporter glaces dans sa voiture.
Deui grandes filles un peu basanées, mais assez belles, costumées avec une sorte d'élégance et coiffées de ces chapeaui de paille d'Italie h tresse fine dont on fait tant de cas à Paris, et qui s'y rendent si cher, se précipitérenl vers nous avec une hardiesse joyeuse, les pleines de Heurs, el eurent bientôt l'ait un parterre de notre gilet; chaque boutonnière de notre habit se trouva, en un (Nu d'œil et sans que noua eussions pu nous ''ii défendre, étoilée «l'un (billet ou d'une Jamais garçon da noce ne fut pins ueuri. Les bouque* :it vu un nouveau, comme on dit <iu termes di collégien, avaient exploité cette proie et saluaient notre bienvenue ft leur manière. Florence est la ville ries (leurs; ou y en fait un ' on énorme; aux promenades
le siège des voitures est encombré de bouquets , on en fait pleuvoir à chaque pas dans les calèches, les maisons en regorgent, et l'on monte les escaliers entre deux haies fleuries. — On dit qu'au printemps la campagne est émaillée de mille couleurs comme un tapis de Perse. C'est un spectacle dont nous ne pouvons parler que par ouï-dire, car nous étions en automne.
Pendant que nous étions aux mains de ces filles , nous nous entendîmes appeler par trois ou quatre voix amies, comme si nous eussions été sur le boulevard des Italiens.
L'ami avec lequel nous avons fait, en \ 8 40 , ce beau et long voyage d'Espagne, resté un de nos plus chers souvenirs, se trouvait à Florence , où il préparait les matériaux de sa superbe publication photographique, l'Italie monumentale, dont on a pu admirer les premières livraisons au vitrage de Vibert et Goupil, et nous serrait cordialement la main à travers le groupe acharné des bouquetières ; — Loubon, le peintre marseillais, Strûrler, un artiste allemand de l'école d'Overbeck, dont on n'a pas sans doute oublié un tableau représentant la mort de Suenon, exposé il y a quelques années au Salon et rappelant par son faire les peintres à l'eau d'œuf, les tryptiques du xiue siècle; — G., le philologue, l'érudit, le mystérieux puits de science, qui amasse pour lui tout seul une érudition de bénédictin, nous saluaient gaiement et nous offraient des cigares et des glaces.
Nous étions en plein pays de connaissance, et, le coude sur une table , le nez dans un épais nuage de fumée, nous commençâmes une de ces conversations qui ne peuvent se tenir que depuis- la rue Grange-Batelière jusqu'à la rue du Mont-Blanc, entre gens qui, comme artistes , critiques, philosophes, poètes , ont parcouru tous les mondes de l'art. Quelque beau que soit un climat, quelque riche que soit un pays, en palais, en
tableaux, en statues, rien ne remplace ces entretiens vagabonds, pleins d'ellipses et de sous-entendus, où un mot l'ait lever des essaims d'idées, où la vérité s'aiguise en paradoxe, où l'on touche à tout s..ns en avoir l'air, où la plaisanterie a des profondeurs inconnues et qui font I»1 désespoir des étrangers qui les écoutent, s'imaginant savoir le français.
Chacun nous développa sa manière de voir Florence, les uns disant que quelques jours suffisaient , les autres prétendant, au contraire, qu'il fallait plus d'un an pour se douter seulement des richesses que renfermait cette ville, berceau de l'art toscan. A cela nous répondîmes que notre temps était limité , qu'il nous fallait visiter Rome et Naples avant que la saison fût tout à t'ait mauvaise, et que nous n'avions pas le dessein de faire un oud'érudition , mais de prendre avec notre style quelques vues au daguerréotype des objets qui frapperaient le plus notre attention, sites, monuments, œuvres d'art, costumes et singularités, et que notre talent n'allait pai au delà ; car, dans cette; causerie d'une heure, on nous avait indiqué des plans dont l'accomplissement eût exigé notre rie entière.
Noua rentrâmes à l'hôtel de New-York, et, dès qu'il lit jour , nous mimes le nez à la fenêtre pour étudier un peu la perspective qui se déroulait devant nos yeux.
Le neuve Arno coulait entre deux quais de pierre, In-uble et jaune , ne couvrant guère (pie la moitié de
ton ht, dont le fond vaseux, constellé de gravats, de
el de détritus de toute espèce, apparaissait par
. La magie de ces noms italiens, qu'on voit en-
I telle, que ces syllabes
sonores éveillent toujours dans l'esprit une idée dilfébi que présente la réalité. On se fl
. I \iiio comme DU fleuve à l'eau limpide, aux
1 i et verdoyants, vers lequel descendent l<
t que sillonnent, le
des barques éloilées de falots, laissant tremper au courant des tapis de la Turquie , abritant sous leur tendelet de soie des couples d'amoureux fous,
ït des musiciens qui font rage sur l'eau.
La vérité est que l'Arno mérite plutôt le nom de lor«> ;ent que celui de fleuve : il coule d'une façon intermittente, selon le caprice des pluies et des sécheresses, tantôt à sec, tantôt débordant, et dans Florence ressemble plutôt à la Seine entre le pont de l'Hôtel-Dieu et le pont Neuf qu'à tout autre chose.
Quelques pécheurs, dans l'eau jusqu'aux jarrets, animaient seuls le fleuve, qui, à cause de l'instabilité de son étiage, ne peut porter que des bachots plats, chose d'autant plus fâcheuse que la mer est toute voisine, l'Arno s'y jetant après avoir traversé Pise.
Les maisons qui nous faisaient face sur l'autre quai étaient hautes, d'une architecture sobre et peu récréative; quelques dômes et quelques tours d'églises lointaines, rompaient seuls cette ligne horizontale ; nous apercevions aussi, au-delà des toits des édifices, la colline de San Miniato, avec son église et ses cyprès , dont le nom nous était resté accroché dans l'esprit , quoique nous ne fussions jamais venu à Florence, par la lecture du Lorenzaccio d'Alfred de Musset, dont la vingt-cinquième scène porte pour désignation ce lieu de scène : De vaut l église de San Miniato à Montolivet. Comment ce dé> tail insignifiant se retrouvait-il dans notre mémoire ail bout de tant d'années, lorsque nous avons oublié tant de choses plus importantes ? Que celui-là le dise qui peut dérouler les circonvolutions mystérieuses des pauvres cervelles humaines.
Le beau pont de la Trinité, de l'architecte Ammanato, enjambait, à notre droite, le fieuve Arno de ses trois légères arches surbaissées; de cette manière il offre
moins de prise aux eaux dans le temps des crues et des débordements. — 11 est orné des statues des quatre saisons, qui, de loin, produisent un effet assez monumental
Nous avions à notre gauche le pont alla Carraïa , un des plus anciens de Florence, puisque sa fondation remonte au xuie siècle; emporté par un débordement, il a été reconstruit par Ammanato, l'architecte du pont de la Trinité, dont nous parlions tout à l'heure.
A ce pont se rattache une légende assez étrange. Au mois de mai 1304, une bizarre annonce répandue dam Florence faisait savoir aux habitants « que ceux qui désiraient avoir des nouvelles de l'autre monde n'avaient qu'à se rendre sur le pont alla Carraïa. »
Cette invitation singulière, et qui vaut bien toutes les attractions combinées dont fait usage le puff anglais, attira une foule énorme sur le pont alla Carraïa, dont les piles étaient de pierre et lesa-ches de bois.
L'idée de l'enfer résumée quelques années ensuite (luis Le grand poëme cyclique de Dante occupait alors toutes les cervelles; les peintres couvraient les murailles glises et des cloîtres de compositions diabolique' ment fantastiques, qui devaient résumer plus tard, avec une maestria suprême, le JuyemenL dernier de Michel- Ange.
C'était doue une représentation de l'enfer qui se donnait su! le fleuve d'après les imaginations fantasques de cet e\i t de Buffamaleo. I/Arno, chargé tempo-
rairement en Phlégéton, en Cocyte, était sillonné de barques noires dans le goût de la barque à Caron, qui
promenaient des ombres accueillies à grandi coups de rourche par des diable i griffes, ailes,
: ieue en spirale, en tenue obligée de l'emploi; un mélange de suppliées païens ''t chrétiens, chaudières bouillantes, grilles, roues, tenailles, estrapades, bû«
.111. tes (le torture possibles
etirap ibles, avec force dam/ne et fumée, feux grégoii
?OUGE EN ITALIE. 537
et autres artifices. D'énormes gueules d'enfer à la mode du moyen âge s'ouvraient et se fermaient, laissant voir, à travers un flamboiement rougeâtre, la foule des damnés tourmentés et géhennes par les diables.
Ce bizarre spectacle était donné, par les habitants du bourg de San Fanfrediano, aux citadins de Florence, qui le payèrent chèrement; car le pont rompit sous le poids de la foule; un grand nombre de spectateurs tombèrent dans l'eau et dans les flammes, se noyant et se brûlant à la fois, et eurent , comme le promettait l'annonce, des nouvelles directes de l'autre monde en allant les chercher eux-mêmes.
On nous a raconté qu'un événement de ce genre faillit arriver à Paris sous l'Empire, à propos d'un feu d'artifice qui se tirait sur le pont Royal. Au moment où les premières fusées partirent , la foule stationnée sur le pont des Arts se pencha toute vers la balustrade , et le tablier du pont se souleva ; un immense saut en arrière, exécuté avec l'ensemble et la prestesse de la peur, rétablit le plancher dans son équilibre, et les Parisiens de 1810 en furent quittes à meilleur marché que les Florentins de 1304.
Après cette catastrophe, le pont fut rebâti tout en pierre, et à peu près dans la forme qu'on lui voit aujourd'hui.
L'aspect général de Florence , contrairement à l'idée qu'on s'en fait, est triste. Les rues sont étroites ; les maisons, hautes, sombres de façade, n'ont point celte blanchi gaieté méridionale qu'on s'attendait à y trouver. Cette ville de plaisir, dont l'Europe élégante et riche fait sa maison d'été, a la physionomie maussade et rechignée; ses palais ressemblent à des prisons ou à des forteresses ; chaque iraison a l'air de se retrancher ou de se défendre contre 1$ rue ; l'architecture massive, sérieuse, solide, sobre d'ouvertures, a conservé toutes les défiances du moyen %e et semble toujours s'attendre à quelque coup de mail? des Pazzi et des Strozzi.
38 VOWf.E EN ITALIE.
Ainsi, Florence . qu'on se figure couchée sous un ciel l'azur dans une draperie de blancs édifices et respirant avec nonchalance le lis rouge de ses armoiries, est effectivement une matrone austère, à demi cachée dans ses voiles noirs, comme une parque do Michel-Ange.
Les Grecs avaient une expression particulière pour rendre d'un seul mot l'endroit central et important d'un pays ou d'une ville : ophtalmos (l'œil). N'est-ce pas, en effet, l'œil qui donne la vie, l'intelligence et la signification à la physionomie humaine, qui en exprime la pensée et séduit par son magnétisme lumineux. Si l'on transporte celle idée de la nature vivante à la nature morte, par une métaphore hardie, mais juste, n'y a-t il [ans chaque ville un endroit qui la résume, où le mouvement et la vie aboutissent, où les traits épais de son caractère spécial se précisent et s'accusent plus nettement, où ses souvenirs historiques se sont solidiliés tons une forme monumentale, de manière à produire un ensemble frappant, unique, un œil sur le visage de la cité!
Toute grande capitale a son œil : — à Rome, c'est le
campe VaccûlO) à Paris, le boulevard des Italiens; à
e, la place Saint-Marc; à Madrid, le Prado; à Lon-j
la Strand; à Naples, la rue de Tolède. Rome est
plus romaine, Paris plus parisien, Vein.-e plus véni-
ii. Mme, Madrid phn espagnol, Londres plus anglais t N plea plus napolitain, dan- cet endroit privilégié (pie ut ailleurs. L oeil de Florence esl la place du Grand- Duc : un bel oeil !
Kn effet, supprimai cette piac»-, et Plerenec n'a plus de
%*»n^ ; Florence pourrait être une autre ville. C'est donc
par cette place que tout voyageur doit commencer; et, d'ailleurs, n'en eût-il pas le dessein, les (lots des promeneurs l'y porteraient et les rues l'y conduiraient d'ellesmêmes.
Le premier aspect de la place du Grand-Duc, d'un effet si gracieux, si pittoresque, si complet, vous fait comprendre tout de suite dans quelle erreur tombent les capitales modernes comme Londres, Paris, Saint-Pétersbourg, qui forment, sous prétexte de places, dans leurs masses compactes, d'immenses espaces vides sur lesquels échouent tous les modes possibles et impossibles de décoration. On touche du doigt la raison qui fait du Carrousel et de la place de la Concorde de grands champs vagues qui absorbent sans fruit des fontaines, des statues, des arcs de triomphe, des obélisques, des candélabres et des jardinets. Tous ces embellissements, très-jolis sur le papier, fort agréables aussi sans doute vus de la nacelle d'un ballon, sont à peu près perdus pour le spectateur qui n'en peut saisir l'ensemble, sa taille ne l'élevant qu'à cinq pieds au-dessus du sol.
Une place, pour produire un bel effet, ne doit pas être trop vaste ; au-delà d'une certaine limite, le regard s'éparpille et se perd. Il faut aussi qu'elle soit bordée de monuments variés et de diverses élévations. La construction en hauteur est élégante et circonscrit avantageusement l'espace : on en démêle tous les détails. C'est la différence d'un tableau dressé à un tableau couché par terre et sur lequel il faudrait marcher pour le voir.
La place du Grand-Duc, à Florence, réunit toutes les conditions du pittoresque architectural, l'interséquence et )a variété; bordée de monuments réguliers en eux-mêmes, mais différents les uns des autres, elle plaît aux yeux sans \es ennuyer par une froide symétrie.
Le palais de la Seigneurie, ou vieux palais, qui, par sa masse imposante et son élégance sévère, attire tout d'abord l'attention, occupe un angle de la place, au lieu
SIC IOTAGB KN ITALIE.
il en occuper le milieu. Cette situation bizarre, hcureuse selon nous, regrettable pour ceux qui ne voient le beau, en architecture, que dans une régularité géomé-
trale, n'est pas fortuite; elle a une raison toute florentine. Pour obtenir la symétrie parfaite, il aurait fallu bâtir sur le sol détesté de la maison gibeline, rebelle et proscrite dos Uberti ; ce que la faction guelfe, alors toutepuissante, ne voulut pas permettre à l'architecte Arnolfo di Lapo. Dos érudits contestent cette tradition ; nous ne discuterons pas ici la valeur de leurs objections. Ce qu'il y a de certain, c'est que le palais vieux gagne beaucoup à li singularité de cette assiette, et laisse ainsi de l'espace pour la grande fontaine de Neptune et la statue équestre de Cosme Ier.
Le nom de forteresse conviendrait mieux que tout autre au palais vieux ; c'est une grande masse de pierres >,ins colonnes, sans fronton, sans ordre d'architecture, formant comme une énorme tour carrée, un peu allongée en parallélogramme, dentelée de créneaux et couronnée d'un moucharaby d'une projection as>cz forte; aux étapes, fenêtres ogivales percent, comme des meurtrières, les épaisses murailles du massif édifice, et au centre comme un donjon du milieu d'une citadelle, s'élance un liant beffroi également crénelé, portant un cadran sur le pan qui regarde la place.
Le temps a doré les murs de beaux tons roux et vermeils qui rassortent merveilleusement du bleu pur du ciel, el toute la bâtisse a cet aspect hautain, romantique et farouche, qui répond bien à l'idée qu'on se loi me de ce vieux palais de la Seigneurie, témoin, depuis le Irai?
Cle, date de sa eoiish notion, de tant d'intn
de tumultes, d'actions dolentes et di Les cw-
da palais, entaillés carrément, montrent qu'il a été
ette bailleur par la faction guelfe ; le
; bifurques du beffroi indiquent un reviremenl et
m pouvoir de la (action gibeline Guelfes et gi-
▼OYAGF, EN ITALIE. 341
belins se détestaient si violemment, qu'ils écrivaient partout leur opinion dans leurs vêtements, dans leur coupe 'le cheveux, dans leurs armes, dans leur manière de se fortHier : ils ne craignaient rien tant que d'être pris les uns pour les autres et se différenciaient autant qu'ils le pou\ aient; ils avaient un salut particulier à la manière .les francs-maçons et des compagnons du Devoir. On peut reconnaître, à ce denticulage caractéristique, dans 1 M vieux palais de Florence, les opinions de leurs anciens propriétaires; les murs de la ville sont crénelés carrément à la manière guelfe, et la tour sur les remparts, visà-vis le chemin du mail, a le créneau gibelin découpé en queue d'aronde.
Sous les arcs qui soutiennent le couronnement du palais sont peintes à fresques les armoiries du peuple de la commune et de la république de Florence. Après le renvoi du duc d'Athènes, dont le titre romanesque vous fait penser au Songe d'une nuit d'été de Shakespeare, Florence fut divisée en quatre quartiers et seize bannières (gonfani) — quatre étendards par quartier — qui reçurent chacun leurs armes, dont voici la description héraldique : — Le quartier Spirito porte d'azur à la colombe d'argent avec des rayons d'or; ses étendards sont ainsi blasonnés : Nicchio, deux écus distincts sur fond rouge; le plus petit avec les armes du peuple, c'est-à-dire une croix de gueules sur champ d'argent, srmes qui sont répétées sur tous les écus ; l'autre avec cinq coquilles d'or sur champ d'azur, ferré d'argent au fouet de sable ; Drago, d'or au dragon de sinopie ; Scala, de gueules à l'escalier de sable. — Le quartier Santa-Croce est représenté par une croix d?or sur champ d'azur. Ses bannières portent : Carro, d'argent, au char avec des roues de sable; Ruote, d'azur à la roue d'or; Bue, d'or au taureau de sable ; Leone d'oro, d'argent au lion d'or. — Le quartier de Santa-Maria-Xovella a pour insigne un soleil avec des raies d'or sur champ d'azur.
bannières ont pour armoiries : Leone bianco, un lion rampant d'argent sur champ d'azur; Vipera, une vipère de sinople sur champ d'or; Unicorno, une licorne d'or BUT champ d'azur. — Le quartier de San-f. joyau ni CSl symbolisé par un temple octogone, semblable au baptistère, cantonné d'or sur champ d'azur cantonné de deux clefs; Cltiari, à deux clefs de gueules sur champ d'or; Vaio, coupé de gueules et de vair : la partie supérieure de gueules, la partie inférieure de vair; Drago, un dragon sur champ d'or; Leone vero, un lio i sur champ d'azur, ayant dans la griffe droite une petite banderole avec les armes du peuple. — On voit que tous ces blasons forment ce qu'on appelle des armes parlantes. Le moyen âge aimait ces rébus héraldiques, dont le créquier des Créquy, les pommes des l'oinmereuil, le noyer uret, peuvent donner une idée en France.
Que le lecteur nous pardonne cette litanie de blasons; mais nous avons ciu devoir en historier notre description du p;ilais de la Seigneurie, et les poser dans nos phrases comme ils le sont dans les petites arcades du moucharaby, avec leurs émaux et leurs couleurs ; ils sont, du reste, un des traits caractéristiques de la physionomie mi-communale, mi-féodale de ce palais, hôtel de ville etfortei
Le palazzo recchio a pour soubassement quelques bes qui formaient autrefois une de tribune
du haut de laquelle les magistrats et les agitateurs nattaient le peuple.
Deui de marbre, \ Hercule tuant Cacu$t de
Bandinelli, el le David vainqueur de Goliath, de Michel*
montent auprès de l.i porte leur faction séculaire,
comme dem entinelles gigantesques que l'on a oublié de rel
!.// Bandinelli e( le David de Michel-Ange ont
été l'objet d<- critiques el d'admirations qui ne nous pai I pa foi I juste . \ notre avi i, on a trop déj Bandinelli el trop loué Michel \n.
SI y a dans Y Hercule tuant Cacus une fierté bsutair»?, une énergie féroce, un sentiment grandiose, qui dénote l'artiste de premier ordre; jamais l'exagération florentine n'a poussé plus loin ses violences ronflantes et ses fanfaronnades d'anatomie. Le col ployé du Cacus et les lacis de muscles qui soulèvent ses épaules monstrueuses montrent une force et une puissance étonnantes, et Michel-Ange lui-même, quand il vit ce morceau moulé séparément, ne put s'empêcher de lui accorder son approbation. Le torse de Y Hercule a été beaucoup critiqué par les artistes et le public du temps. Tous les détails, il est vrai, y sont accusés outre mesure : les deltoïdes, les pectoraux, les attaches mastoïdiennes, les dentelés et les saillies des côtes y ressortent avec un relief extrême ; c'est de l'écorché à la troisième puissance ; l'artiste a oublié de jeter une peau sur ces saillies et ces bosses, ou plutôt il ne l'a pas voulu. Aussi a-t-on comparé ce torse à un sac rempli de pommes de pin. Ce reproche, qui a son côté vrai, pourrait être adressé à bien d'autres artistes florentins, sans en excepter le grand Buonarotti.
Ce Baccio Bandinelli avait devant le grand-duc, avec ce grand hâbleur de Benvenuto Cellini, matamore de l'art, capitaine Fracasse de l'orfèvrerie, les plus amusantes prises de bec. « Peurvois-toi d'un autre monde, car je veux te chasser de celui-ci, disait Benvenuto à Bandinelli en se campant sur la hanche comme un don Spavento de comédie. — Fais-le-moi savoir un jour d'avance, afin que je me confesse et que je fasse un tes* tament; car je ne veux pas mourir en brute comme toi, répondait le statuaire au ciseleur. » Ce dialogue, alterné d'injures de crocheteur ou de savant, divertissait le grand-duc. — Ces animosités valent, au fond, mieux pour l'art que les hypocrites flagorneries qu'emploiei., entre eux les artistes modernes. La passion est bonne et prouve la conviction; d'ailleurs, Benvenuto Cellini rend justice dans ses Mémoires au talent de Bandinelli, qu'il
pîace honorablement parmi les célébrités contemporaines.
Le David de Michel-Ange, outre l'inconvénient qu'il a de représenter sous une ferme gigantesque un héros biblique dont la taille était notoirement petite, nous a paru un peu lourd et commun; défaut rare chez ce maître d'une si rigoureuse élégance; c'est un grand et garçon bien portant, charnu, râblé, bastionné de pectoraux solides, muni de biceps monstrueux, un fort de la halle attendant qu'on lui mette un sac sur le dos. Le travail du marbre est remarquable, et, somme toute, est un bon morceau d'étude qui ferait honneur à tout autre statuaire que Michel-Ange ; mais il y manque cette maestria olympienne et formidable qui caractérise les œuvres de ce sculpteur surhumain ; il faut dire aussi que l'iirtiste n'a pas été entièrement libre : il a tiré son David d'un énorme bloc de marbre de Carrare, entaillé un siècle auparavant par Simon de Ficsole, qui avait i d'en extraire un colosse sans en pouvoir venir à bout. Michel-Ange, alors âgé de vingt-neuf ans, reprit l'ébauche et trouva en se jouant une statue géante à travers lcf informée de Simon de Ficsole ; quelques défauts de proportion dans les membres, le manque de marbre et des coups de ciseau visibles aux épaules indiquent la gêne que dut éprouver le grand statuairo dans l'accomplissement de ce tour de force singulier : entrer une statue la peau d'une autre; Michel-Ange seul pouvait se permettre cette étrange fantaisie.
Deui autres statues terminées en gaine d'Hermès, l'une indinelli, l'autre de Vicenxo de Rossi, servaient autrefois de bornes pour suspendre la chaîne qui barrait 1 1 porte : celle de Vicenzo représente un homme terminé eu tronc de chêne pour symboliser la force et la m i nimité de la 1 o i lie de Bandinelli repi êsente une
femme la tête ceinte d'une couronne, les pieds pris dans \m laurier, symboli uprématie dai et I «
courto:sie de cette heureuse terre. — L'ennui vandal^de factionnaires a sculpté, à coups de baïonnette, le sexe de ces deux Hermès.
Au-dessus de la porte, deux lions soutiennent un cartouche rayonnant, avec cette inscription :
JCSUS CHRISTUS, REX FLOREiNTINI POPULI, S. P. DECRETO ELECTUS.
Le Christ fut, en effet, élu roi de Florence, sur la proposition de Nicolo Capponi au conseil des Mille, dans l'idée d'assurer la tranquillité publique, le. Christ ne pouvant être supplanté ni remplacé par personne.
Cette présidence idéale n'empêcha pas la République d'être renversée.
La cour par laquelle on pénètre par cette porte a été mise dans l'état où elle est par Michelozzi. Le goût de la Renaissance fleurit dans l'architecture. D'élégantes colonnes supportant des arcades forment un patio comme on en trouve au centre des maisons espagnoles; une fontaine élevée sur les dessins de Ya^ari par le sculpteur Tadda, d'après les ordres de Cosme I,r, en occupe le milieu et complète la ressemblance; la vasque est en porphyre ; l'eau jaillit du museau d'un poisson étranglé par un bel enfant de bronze, d'André Verocchio; au-dessus des arcades sont peints à fresque des trophées, des dépouilles opimes, des armes de guerre et des prisonniers enchaînés à des médaillons contenant les armoiries de Florence et des Médicis.
Une des pièces les plus curieuses du palais vieux est le grand salon, salle d'une dimension énorme qui a sa légende. — Lorsque les Médicis furent chassés de Florence en 1494, fra Girolamo Savonarole, qui dirigeait le mouvement populaire, donna l'idée de construire une immense -salle où un conseil de mille citoyens élirait les magistrats et réglerait les affaires de la République
L'architecte Cronaca fut chargé do cette besogne et s'en acquitta avec une célérité si merveilleuse, que frère Savonarole lit oourir le bruit que les anges du ciel descendaient pour servir les maçons et continuaient la nuit les travaux interrompus. — L'invention de ces anges gâchant le plâtre et portant l'oiseau est tout à fait dans le goût idaire du moyen âge, et fournirait un charmant BUjel de tableau à quelque peintre naïf de l'école d'Overbeck ou de Hauser. Dans cette rapide construction, le Cronaca déploya, sinon tout son génie, du moins toute son habileté; la coupe et les combinaisons de résistance de la charpente qui soutient ce grand plafond, d'un poids énorme, sont justement admirées et ont été souvent consultées par les architectes.
Lorsque les Médicis revinrent et transportèrent leur résidence du palais de la via Larga, qu'ils occupaient, au palais de la Seigneurie, Cosme voulut changer la salle du conseil en salle d'audience, et chargea le présomptueux Bacciû Bandinelli, dont les dessins l'avaient séduit, de divers remaniements et appropriations d'importance; mais le sculpteur avait trop présumé sans doute de son talent d'architecte, et, malgré les secours (I • diuliaim BaCCiû d'Agnolo, qu'il appela à son aide, il travailla dil ans sans pouvoir se tirer des difficultés qu'il s'était créées. Ce fut Yasiri qui exhaussa le plafond de plusieurs | termina les travaux et décora les mu-
railles d'une suite de fresques qu'on y voit encore et qui it différents épisodes de l'histoire de Florence,
imbats «•! des pi ises de ville, le tout travesti à l'antiquité et entremêlé d'ail Cas fresques, bro
.no médiocrité intrépid nie, offrent tons les
lieux communs de muscles ronflants et de tours de force anatomiquei eu usage h cette époque parmi le troupeau ite. Quoiqu'il de l'histoire de
Florence, on croirait sou <\i'> Romains de l'ancienne i, ut le siège -!.• Vêles "u de tonte autre ville
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pîimitive du vieux Latiuna, et ces fresques ont l'air de gigantesques illustrations du De Viris illustribus. Ce faux goût est choquant. Qu'ont à faire le casque classique, la cuirasse à lanières et les hommes tout nus dans la guerre de Florence contre Pise et Sienne ?
Un grand nombre de statues et de groupes placés dans des niches ou sur des piédestaux décorent cette salle; nous ne les décrirons pas les uns après les autres, ce serait à n'en pas finir ; mais nous citerons Y Adam et Eve, de Baccio Bandinelli, une des meilleures choses du maître, le Jean de Médicis et Y Alexandre, premier duc de Florence, tué par ce Lorenzaccio qui a fourni à notre poète Alfred de Musset une étude toute shakespearienne, du même Baccio ; le Vice triomphant de la Vertu, de Jean de Bologne, et surtout une Victoire, de Michel-Ange, destinée au mausolée de Jules II, d'une fierté si sublime, d'une tournure si grandiose, d'un dédain si superbe, qu'elle fait paraître toutes les autres figures plates, laides4 communes, bourgeoises, triviales, presque abjectes, quelque belles qu'elles soient d'ailleurs. L' Alexandre et le Jean de Médicis, malgré leur air impérieux et féroce, ont l'air bien petits garçons devant cette terrible et triomphante statue. C'est l'habitude de Michel-Ange de faire disparaître et de réduire à néant toutes les œuvres d'art qui se hasardent auprès de lui»
Remarquez, en passant, de belles portes en marqueterie, de Benoit de Maciano, qui a encadré dans des ornements d'un goût exquis les portraits de Dante et de Pétrarque, exécutés en bois de différentes nuances : c'est un chef-d'œuvre de difficulté vaincue.
Un motif qui revient souvent dans les ornementations des plafonds et des corniches, ce sont des enfants qui jouent à la raquette avec des balles rouges : allusion aux armes des Médicis, qui se composent, comme on sait, de cinq tourteaux de gueules rangés en orle, surmontés plus tard d'un tourteau de France sur champ
d or. Les mauvais plaisants, qui ont voulu voir dans cos tourteaux dos pilules à cause du nom de Médici (médecin), se trompent : ce sont des balles, signification qu'ex* plique suffisamment la devise : Percussa résiliant. C'est à peu près tout ce que l'on vous permet de voir du palais de la Seigneurie; les anciennes salles auxquelles se rattachent des souvenirs historiques sont encombrées de paperasses administratives et n'offrent plus rien de curieux à l'œil.
Nous disions tout à l'heure combien les dimensions colossales étaient peu nécessaires pour produire de l'effet en architecture. La loggia de Lanzi, ce joyau de la place du Grand-Duc, consiste en un portique composé de quatre arcades : trois sur la façade, une en retour sur la galerie des Offices. C'est une miniature de monument; mais l'harmonie des proportions en est si parfaite, que l'œil éprouve à le regarder une sensation de bien-être. Le voi- ■ du palais de la Seigneurie, par sa masse compacte et sa carrure robuste, fait ressortir admirablement l'élégante légèreté de ses arcs et de ses colonnes. Malgré l'avis de Michel-Ange, qui répondit au grand-duc, le consultant à ce sujet, que ce qu'on avait de mieux à faire pour décorer la place, c'était de continuer le portique d'Orcagna ou d'Orgagna, — car telle est l'orthographe italienne du nom, nous croyons que la loggia esl bien comme elle est et ne gagnerait nullement a être répétée comme les arcades de la rue de Rivoli. Sou charme principal, c'esl que, symétrique elle-même, elle e la loi de l'interséquence parmi les monuments qui l'accompagnent et qu'elle interrompt ; celle diversité I la place une gaieté à laquelle eût bientôt sucl'enmii, si l'on eûl répété les arcades surtout
me Giolto, comme Michel-Ange comme Léonard de Vinci, connut- Raphaël et tout indea
temps bienheureux où
l'envie bourgeoise ne restreignait pas le génie à une étroite spécialité, parcourait d'un pas égal la triple carrière de l'art : il était architecte, peintre et sculpteur. La loggia, les fresques du Campo-Santo, la statue de la Vierge et différents tombeaux dans les églises de Florence montrent combien il était supérieur dans chacune de ces parties. Aussi avait-il le légitime et naïf orgueil de mettre au bas de ses peintures : Orgagna sculptor, et, au bas de ses sculptures : pictor.
Les colonnes de la loggia ont des chapiteaux d'un corinthien gothique et fantasque, où les régularités de Vitruve ne sont pas observées ; ce qui n'ôte rien à leur grâce et à leurs heureuses proportions. Une balustrade découpée à jour couronne l'édifice , terminé en terrasse, dune façon délicate et légère. — Le nom de loges des Lances lui vient d'une ancienne caserne de lansquenets, qui existait non loin de là, lorsque les fondements en furent jetés, sous la tyrannie du duc d'Athènes. Le but de ces constructions était d'abriter les citoyens des pluies subites, et de leur permettre de s'entretenir à couvert de leurs affaires où de celles de l'État. C'était sous cette galerie, exhaussée de quelques pieds au-dessus du sol de la place, que l'on investissait les magistrats de leurs pouvoirs, que l'on créait les chevaliers, que l'on publiait les décrets du gouvernement , et que l'on haranguait là peuple comme du haut d'une tribune.
L'édilité ferait bien d'élever, dans nos pluvieuses cités du Nord, où les passants sont vingt fois par jour exposés aux brusques intempéries des saisons, des monuments comme la loggia de Lanzi de Florence, la lonja de Seda de Valence, le forum Boarium ou la Graecastasis de Rome : outre les promeneurs , ces portiques pourraient abriter, de même que celui d'Orgagna, des chefsd'œuvre de sculpture antique ou moderne , et donner de la besogne aux statuaires autant qu'aux architectes.
150 TOYACE EN [TALÏB.
la loggia est me espèce de musée en plein air : le Persée de Benvenuto Gel liai, la Judith de Donatello, l!£n-
lèrcment des Sabines de Jean de Bologne, s'encadrent dans ses arcades. Six statues antiques, les vertus cardinales et monacales de Jacques dit l'ietro, une madone d'Orgagna, ornent la paroi intérieure. Deux lions , l'un antique, l'autre moderne, de Flaminio Vacca, presque aussi bons que les lions grecs de l'Arsenal de Venise, complètent cette décoration.
I.e Persée peut être regardé comme le chef-d'œuvre de Benvenuto Cellini, cet artiste dont on parle tant en France, sans presque rien connaître de lui. Cette statue, un peu maniérée dans sa pose , comme toutes les ci uvres de l'école florentine , qui poussa très-loin la recherche de la ligne et la nouveauté curieuse du mouvement, a une grâce juvénile trés-séduisante. Celte tournure composée, inférieure sans doute à la simplicité antique, offre encore un grand charme ; c'est élégant et cavalier.
Le jeune héros vient de trancher la tête à l'infortunée Méduse, dont le corps, replié avec une hardiesse savant.-, fait, de son paquet de membres convulsés par
lie, un escabeau au pied du vainqueur. Pei détournant son visage, où se peint une compassion mêlée d'horreur, tient d'une main son èpée à crochet recourbé, et de l'autre élève la tète pétrifiante, iinrnot mort au milieu de sa chevelure de serpents qui
tordent.
Le piédestal, autre chef-d'œuvre, est orné de bas-reliefs relatifs à l'histoire d'Andromède, de figurines et defeuil-
oii reparait le talent de Benvenuto, ciseleur. Au-
figurines, représentant un Jupiter debout
et brandissant les carreaux, on lit celte inscription meute :