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LA CÈNE, BRESIA, VÉRONE

Le théâtre diurne, qui doit aussi servir de cirque, car les chevaux et les attributs hippiques entrent pour beaucoup dans son ornementation, n'a pas de plafond: la voûte du ciel en tient lieu. Il se compose d'un parterre, qui mérite son nom littéralement, et de galeries coupées en forme de loges, mais sans cloison et libres par derrière.

11 était cinq heures et demie à peu près et la pièce comîença sub jove, crudo; mais bientôt le crépuscule vint, puis la nuit. Une chandelle s'alluma d'abord discrètement pour éclairer l'acteur en scène, tandis que le reste était plongé dans l'obscurité, à peu près comme ces danseuses d'Alger qui, comptant peu sur l'éclairage de la salle où elles déploient leurs grâces, ont près d'elles un nègre tenant une bougie qu'il hausse ou baisse à propos, illuminant les yeux, la taille et les pieds, suivant les progrès du pas. Ensuite une timide lueur vint se joindre à la première ; enfin, un bout de rampe se leva, quelques quinquets s'accrochèrent, et le théâtre diurne se transforma en un théâtre nocturne mal éclairé. Il est bien entendu que la salle n'avait que les étoiles pour becs de gaz.

Les acteurs ne nous ont pas paru trop mauvais. Malheureusement mademoiselle de Cardoville était sèche, maigre

el noire, et faisait regretter la blonde el vivace Alphonsine des Délassements-Comiques. Les deux jeunes filles, quoique plus agréables, ne justifiaient pas asses la surveillance de Dagobert; mais le prince Djalraa était accompli

de ton t point; noua ne croyons pas qu'il soit possible de réaliser plus exactement un type ; jamais tête d'un caractère plus indien ne roula sous un sourcil bleu et sous un turban blanc un œil si plein de flammes et d'éclairs ; le nez arqué el mince, les joues unies, la bouche rouge, le teint couleur d'or : on eût dit Rama parlant à la conquête de l'île de Geylan. Il arpentait la scène dans son vêlement blanc relevé d'agréments rouges qui semblaient des filets de sang, avec des mouvements de jeune tigre à la fois languissants el brusques, l.e Rodin, qui est le boucémis- - tire de la pièce, et que la haine publique appelle peut-être d'un autre nom, a, sauf le chapeau à bords immenses, toute la physionomie du Basile de Beaumarchais* avec une nuance «le Tartufe en plus : l'habit est noir, la culotte courte, les bas et les souliers indiquent le prêtre autan* «pie possible; l'acteur, pour complaire au public, s'était donné toute la laideur qu'on peut obtenir avec du charbon, de l'ocre et du bistre; il était vraiment hideux, avec son front bas, ses yeux pochés, ses joues livides et sa barbe bleuâtre montant jusqu'aux pommettes; le choléra bleu, à son sortir de la presqu'île empestée du Gange, ne devait pas avoir la mine plus cadavérique et plus effroyable. A chaque contorsion que la souffrance lui arrache, lorsque la terrible maladie le tenaille, c'étaient des applaudis trépignements frénétiques.

yer, où l'on peut fumer, ert en plein air ; les acteurs.

qui n'ont pas de loge, s'habillent péle-méle derrière la

e, dans une espèce de baraque en planches, à peu >mrae â l'Hippodrome de Paris.

- . nous nous ; Il de la < allie-

Burattini, qui se distribuaient des coups de h ' Ion et tombaient sur le rebord de leur cadre, comme

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les acteurs de bois du Guignol des Champs-Elysées. Le dialogue en patois milanais était inintelligible pour nous, et la comédie se réduisait en pantomime ; le personnage qui nous a paru remplir le rôle du Polichinelle de France et du Punch d'Angleterre est une espèce d'Arlequin qui s'affaisse souvent sur lui-même et tromoe ainsi les raclées de ses adversaires.

Rentré à l'hôtel, comme nous regardions une gravure delà Cène, de Léonard de Vinci, que nous pensions toutà fait effacée, d'après les doléances des voyageurs, on nous dit qu'elle existait encore assez visible dans un couvent transformé en caserne autrichienne, près de Sainte-Marie des Grâces.

Le lendemain, notre première visite fut pour Sainte- Marie des Grâces, charmante église du Bramante, toute en briques que le crépi, tombé en beaucoup d'endroits, laisse voir comme une chair vermeille ; ce qui donne à l'édifice, quoique délabré, un aspect rose et blanc ; un air vivace et jeune; les chapelles latérales sont ornées de fresques représentant des supplices; sur la porte d'une de ces chapelles sont encadrés deux médaillons de bronze de la Vierge et du Christ, d'une expression onctueuse et d'un travail très délicat ; les voûtes basses, les incrustations de marbre, les miroirs et les cristaux à facettes qui les décorent sont tout à fait dans le goût espagnol, et nous en avons vu une toute semblable dans le couvent de San- Domingo, à Grenade.

En sortant de l'Église par la sacristie, dont le plafond! bleu est semé d'étoiles d'or, on débouche dans le cloître de l'ancien couvent. La guerre habite l'antique asile de la paix; les soldats, ces moines violents, ont remplacé les moines, ces soldats paisibles ; la caserne s'emboîte toujours aisément dans 1 e monastère; les régiments et les communautés, ces multitudes solitaires, se ressemblent par un point: l'absence de famille. Le pavé des longues arcades, troublé autrefois par le bruit monotone des sandales, résonne au-

jourd'hui sous les crosses de fusils ; la tarabouJr bot où tintait la cloche ; lejuremenl éclate où murmurait la prière: la vie militaire, avec sa brutalité, s'étale à travers les cours: ici c'esCiine chemise qui sèche; là un pantalon écarteléqui gambade auvent ; partout des caissons ouverts, des râteliers d'armes, des gamelles et des victuailles, ledésordre discipliné du camp. Le long des murailles rayées par le temps, l'incurie ou la grossièreté impie de la soldatesque, on discerne encore des peintures représentant les miracles du fondateur de l'ordre, toujours occupé à déjouer les tentations du diable, qui lui apparaît tantôt sous la forme d'un chat, tantôt déguisé en singe, ou, ce qui est plus lin, sous les traits d'une belle femme.

La Cène de Léonard de Vinci occupe le mur du fond du réfectoire. L'autre paroi est couverte par un calvaire de Monlorfanos, daté de 1495. Il y a du talent dans cette peinture. Mais qui peut se soutenir devant Léonard de Vinci î

les, l'état de dégradation où se trouve ce chefd'œuvre du génie humain est à jamais regrettable; pourtant il ne lui nuit pas autant qu'on pourrait croire. Léole Vinci est | ar excellence le peintre du mystérieux, de l'ineffable, du crépuscule; sa peinture a l'air d'une musique eu mode mineur. Ses ombres sont des voiles qu'il entr'ouvre ou qu'il épaissit pour faire deviner une pensée secrète. Ses tons s'amortissent comme les couleurs des objets au clair de lune, ses contours s'enveloppent et se noient comme derrière une gaze noire, et le temps, qui ôte

aux autres peintres, ajoute à celui-ci en renforçant les harmonieuses ténèbres où il aime à se plonger. La première impression que (ail celte fresque merveiltient du rêve : toute trace d'art a disparu ; elle semble il"'1 r i 1 1 surface du mur, qui l'absorbe comme une vapeur légère. C'est l'ombre d'une peinture, le spectre d'un chef-d'oeuvre qui revient. L'effet est peut-être plus solennel et plus religieux que si le tableau] même était

fivunt : le corps a disparu, mais l'âme survit tout entière. Le Christ occupe le milieu de la table, ayant à sa droite saint Jean l'apôtre bien-aimé ; saint Jean dans l'attitude d'adoration, l'œil attentif et doux, la bouche entr'ouverte, le visage silencieux, se penche respectueusement, mais affectueusement, comme le cœur appuyé sur le maître divin. Léonard a fait aux apôtres des figures rudes, fortement accentuées ; car les apôtres étaient tous pêcheurs, manouvriers et gens du peuple. Ils indiquent, par l'énergie de leurs traits, par la puissance de leurs muscles, qu'ils sont l'Église naissante. Jean, avec sa figure féminine, ses traits purs, sa carnation d'un ton fin et délicat, semble plutôt appartenir à l'ange qu'à l'homme ; il est plus aérien que terrestre, plus poétique que dognialique, plus amoureux encore que croyant ; il symbolise le passage de la nature humaine à la nature divine. Le Christ porte empreinte sur son visage la douceur ineffable de la victime volontaire, l'azur du Paradis luit dans ses yeux, et les paroles de paix et de consolation tombent de ses lèvres comme la manne céleste dans le désert. Le bleu tendre de sa prunelle et la teinte mate de sa peau, dont un reflet semble avoir coloré le pâle Charles Ier de Van Dyck, révèlent les souffrances de la croix intérieure portée avec une résignation convaincue. Il accepte résolument son sort, et ne se détourne point de l'éponge de fiel dans ce dernier et libre repas. On sent un héros tout moral et dont l'âme fait la force, dans celte figure d'une incomparable suavité : le port de la tête, la finesse de la peau, les attaches délicatement robustes, le jet pur des doigts, tout dénote une nature aristocratique au milieu des faces plébéiennes et rustiques de ses compagnon*}. Jésus-Christ est le fils de Dieu; mais il est aussi de la race des rois de Juda. A une religion toute spirituelle ne fallait-il pas un révélateur doux, élégant et beau, dont les petits enfants pussent s'approcher sens effroi? A la place de Jésus, assoyez Socrate à cette scène suprême, le caractère changera aussitôt:

60 lGE i:> hai.ii:.

l'un demandera qu'on sacrifie un coq à Esculape; l'autre s'offrira lui-même pour hostie, el la beauté de l'art grec

Berail ici vaincue par la sérénité de l'art chrétien.

Nous aurions pu rester plus de jours à Milan, visiter les seize colonnes antiques de Saint-Laurent, le grand hôpital, le palais de Belgiojoso, plusieurs églises riches ou belles ; mais nous avons pour principe de ne plus rien chercher au delà d'une grande émotion, et la Cène de Léonard de Vinci ne peut être dépassée par rien; d'ailleurs Venise âtous attirail invinciblement.

Un tronçon de chemin de fer nous mena jusqu'à Treviglio ; la diligence continuant le wagon nous fit traverser de nuit Brescia, où l'on s'arrêta une heure. De Brescia iu>us ne pouvons rien dire, sinon que les maisons, vaguement ébauchées dans l'ombre, nous ont pain extrêmement hautes, et que l'eau d'une fontaine, sur une jdace où l'on monte par quelques marches, nous a l'ait le plus grand plaisir par sa fraîcheur. Nous en bûmes à tâtons plusieurs pendant qu'on relayait les chevaux.

Dans le porche de l'auberge vivement éclairé était collée une affiche de spectacle. On annonçait deux ballets pour la foire prochaine, Alcine et GUelle , par mademoiselle Auguste Maywoud, danseuse américaine, qui a fait quel- . i ir le plancher de l'Opéra il y a plusieurs

années. Les Brescians haussèrent dans notre estime à de ce moment-là, et la supériorité de la pantomime, intelligible dans toutes les langues, nous fut de plus en plus démonû i

!).• Brescia à Vérone nous n'avons pas grand'chose à

mentionne! un* échappée Bur le lac de la Garde,

de Peschiera; cai nous avons marche comme les

. homériques, dans un nuage, mais dans un nuage

dont on ne peut prononcer le nom sansp i

el Juliette, dont le génie de Shakspeare a fait

la que L'histoire voudrait accepter, se pré-

sente à l'œil du voyageur d'une façon assez pittoresque. On suit quelque temps l'Adige, qu'enjambe un grand pont singulier de briques rouges, avec des arches démesurées, des parapets dentelés en créneaux moresques, comme les murailles de Séville, et des escaliers qui empêchent les voitures d'y passer. Des tours rouges au faîte tailladé en scie déchiquètent fort convenablement l'horizon, et une belle porte antique, composée de deux ordres de colonnes et d'arcades superposées, reçoit majestueusement les pèlerins.

Les Capuletti et les Montecchi pourraient encore se quereller dans les rues de Vérone, et Tybalt y tuer Mercutio; la décoration n'est pas changée : la tragédie de Shakspeare est merveilleusement exacte. A Vérone, comme clans une ville espagnole, il n'y a pas une maison sans balcon, et l'échelle de soie n'a qu'à choisir. Peu de viiles ont mieux conservé le cachet moyen âge : les arcades ogivales, les fenêtres en trèfles, les balcons découpés, les maisons à piliers, les coins de rues sculptés, les grands hôtels aux marteaux de bronze, aux grilles ouvragées, où l'entablement couronné de statues brille de détails d'architecture que le crayon seul peut rendre, vous reportent aux temps passés, et l'on est tout étonné de voir circuler dans les rues des gens habillés à la moderne et des uhlans autrichiens.

Cet effet est surtout sensible à la place du Marché encombré de pastèques, de citrons, de cédrats et de tomates. Les maisons, coloriées de fresques par Paolo Albasini, avec leur mirador saillant, leurs ornements sculptés, leurs piliers robustes, ont la physionomie la plus romantique ; des colonnes à chapiteau compliqué achèvent de faire de cette place un merveilleux motif pour les aquarellistes et les décorateurs. C'est l'endroit le plus animé de la ville. On ne voit que femmes aux fenêtres et sur les portes, et la foule fourmille entre les éventaires des marchands.

Rntre la tombe apocryphe de Juliette, espèce de cuve de

marbre rougeatre à demi enterrée dans un jardin, les tombeaux en pleine rue des Scaligers, et l'amphithéâtre antique, nous avons choisi, ne pouvant tout visiter, l'arène romaine, mieux conservée encore que le cirque d'Arles.

11 ne manque à cette arène que l'enceinte extérieure, lont cinq ou six arcades restées intactes rendent la restauration du reste extrêmement facile : quelques semaines de réparation permettraient d'y recommencer les jeux sanglants du cirque. Tout en montant et en descendant les gradins, aussi purs d'arêtes que s'ils avaient été taillés d'hier, nous nous disions: « Quelle admirable place de t. nu eaux on ferait ici, et comme Montés, Chiclanero, Cuihnrès, donneraient de belles estocades aux taureaux de Gaviria et de Yeraguas sur cette arèf.e qui a bu le sang des lions et des gladiateurs I » On reconnaît les loges des belluairetetdes animaux féroces, les entrées et les sorties des acteurs, les vomitoires du peuple; la sentine absorbante pour l'écoulement des eaux après les naumachies se distingue parfaitement ; il ne manque que le public couebé I i poussière de Josapbat. Connue si l'on avait voulu donner une échelle de la médiocrité moderne comparée à indeur antique, on a bâti un théâtre en planches dans 1 ultérieur de L'arène, dont il couvre à peine quelgradins; vingt-deux mille personnes pouvaient s'asseoir A l'aise dans L'amphithéâtre romain.

En non.-, rendant à la station du chemin de fer qui relie Vérone A Venise, nous remarquâmes un mouvement de troupes, des roulements de tambours, et beaucoup d. se dirigeant du même côté : on nous dit qu'on allait fusil.

I que la veille on en avait fusillé cinq.

Si le temps ne nous eut manqué, nous aurions été voir cette exécution, qui dans noire pays nous eût fait fuir; car en

la l llriosité Va quelquefois jusqu'à la barbarie, et

il cherchent le nouveau ne se détournenl pas i le bourre iu est pittoresque et si Le patient est d'une bonne couleur locale*

Heureusement le sifflet du chemin de fer nous fit renoncer à cette pensée cruelle, et nous nous assîmes dans le wagon, divisé d'un bout à l'autre par un corridor, et où avaient déjà pris place deux vénérables capucins, les premiers moines que nous voyions. Il était six heures. A huit heures et demie nous devions arriver à Venise.

VENISC

Nous éprouvons quelque honte pour le ciel italien, qu'on se figure à Paria d'un bleu inaltérable, à dire qu'à notre dépari de Vérone de grands nuages noirs encombraient L'horizon; il est fâcheux de commencer un voyage au pays du soleil par des descriptions d'orage, mais la vérité nous oblige à confesser que la pluie tombait en larges tranches d'aboi d Mir les lointains, ensuite sur les plans les plus rappro< Mes de la contrée à travers laquelle le chemin mous emportait.

bes montagnes couronnées de nuages, des collines châteaux et de maisons de plaisance formaient le fond du tableau. Les (levants se composaient de cultures ' . très-variées et très-pittoresques. La vigne, en

Italie, ne se plante pas comme en France; on la fait mongrimper en treilles, en guirlandes après des bali- ! tonne de sou feuillage. Rien n'est plus gracieux que ces longue d'arbres qui, reliés

de pampres, ont l'air de se donner la main el de danser autour des champs une farandole immense; on dirait un chœur de bacchantes végétales qui, dans un "M muet, célèbrent l'antique fête de Lysraa : <

gnes folles, coin, ni», de branche en branche, donnent une

élégance inimaginable au paysage. De loin en loin, des métairies ouvertes laissaient voir sous leur portique des travailleurs prenant gaiement leur repas du soir, cl donnaient de la vie au tableau.

Notons ici quelques particularités du chemin de fer italien. Sur les écriteaux qui marquent la distance parcourue, sont indiquées aussi la pente ou l'élévation du terrain. Les signaux se font au moyen de paniers d'une forme particulière, qu'on hisse le long de grands mâts à des hauteurs convenues. La voie de fer est simple et n'a pas de rail de retour. Aux stations, qui sont assez fréquentes, des marchands viennent vous offrir de menues pâtisseries, de la limonade, du café qu'il faut avaler bouillant; car vous n'avez pas plutôt approché la tasse de vos lèvres, que le sifflet à vapeur fait entendre son cri strident, et que le convoi se remet en marche.

Le chemin de fer frôle Vicence, et bientôt arrive à Padoue, dont nous ne pouvons dire que la phrase qui sert d'indication au décor d'Angelo : « A l'horizon, la silhouette de Padoue au moyen âge. » Une tour et quelques clochers se détachant en noir sur une bande de ciel à ton pâle, voilà tout ce que nous avons pu en démêler; mais nous nous dédommagerons plus tard.

Le temps ne se raccommodait pas; des rafales de vent, des bouffées de pluie et de subites illuminations d'éclairs poursuivaient le wagon dans son vol; il faisait presque froid, et ce bon vieux caban qui nous a rendu de si loyaux services en Espagne, en Afrique, en Angleterre, en Hollande et sur les bords du Rhin, nous prêta fort à propos l'abri de sa vaste rotonde et de ses grandes manches soutachées. Quoique la locomotive nous menât grand train, il nous semblait, tant notre impatience était vive, voyager sur un de ces chars traînés par des colimaçons, comme on en voit dans les arabesques de Raphaël. Chaque homme, poëte ou non, se choisit une ou deux villes, patries idéales qu'il fait habiter par ses rêves, dont il se figure les palais, les rues,

les maisons, les aspects, d'après une architecture intérieure, à peu près comme Piranèse se plaît à bâtir avec sa j » o i 1 1 1 o d'aquafortiste dos constructions chimériques, mais douées d'une réalité puissante et mystérieuse. Qui jette lea fondations de cette ville intuitive? Il serait difficile de le dire. Les récits, les gravures, la vue d'une carte de géographie, quelquefois l'euphonie ou la singularité du nom, un oouio lu quand on était tout jeune, la moindre particularité : tout y contribue, tout y apporte sa pierre. Pour notre part, trois villes nous ont toujours préoccupé : Grenade, Venise et le Caire. Nous avons pu comparer la Grenade réelle à notre Grenade, et dresser notre lit de camp dans t'Alhambra : mais la vie est si mal laite, le temps coule si gauchement, que nous ne connaissions encore Venise que par cette image tracée dans la chambre noire du cerveau, image souvent si arrêtée que l'objet même l'efface à peine. Nous n'étions plus qu'à une demi-heure de la Vo- • niable, et nous qui n'avons jamais souhaité qu'un

Seul grain de poussière accélérât sa chute dans le sablier,

tant nous sommes sûr que la mort arrivera, nous aurions volontiers supprimé de notre vie ces trente minutes. Quant au Caire, c'est \\i\ autre compte à régler, et d'ailleurs Gérard de Nerval l'a vu pour nous.

Malgré la pluie qui nous fouettait la figure, nous nous

penchions hors de la fenêtre du wagon pour tâcher do

dans l'ombre quelque ébauche lointain.' de Venise,

.i.- Bilhoui tte d'un clocher, le scintillement d'une

lumière; mais la nuit se faisail profonde, et l'horizon im-

tl tble; enfin, à une station, l'on avertit los -eus qui

ndre â Mestre. C'était à Ifestre que naguère

mbarqnait pour Venise; maintenant, le chemin de fer I rendu la -ondule inutile : un pont immense enjamba

ide Veni i à la terre ferme.

Jamais nous n'avons éprouvé d'impression pins étrange. I renaît de ie chaussée, le

col était comme une coupolf de ba site rayée de i

fauves. Des deux côtés, la lagune, avec ce noir mouillé plus sombre que l'obscurité même, s'étendait dans Tinconnu. De temps en temps des éclairs blafards secouaient leurs torches sur l'eau, qui se révélait par un soudain embrasement, et le convoi semblait chevaucher à travers le vide comme l'hippogriffe d'un cauchemar, car on ne pouvait distinguer ni le ciel, ni l'eau, ni le pont. Certes» ce n'était pas ainsi que nous avions rêvé notre entrée à Venise; mais celle-là dépassait en fantastique tout ce que l'imagination de Martynn eût trouvé de mystérieux, de gigantesque et de formidable pour une avenue de Babylone ou de Ninive. L'orage et la nuit avaient préparé à la manière noire la planche que le tonnerre dessinait en traits de feu ; et la locomotive ressemblait à ces chariots bibliques dont les roues tourbillonnaient comme des flammes et qui ravissent quelque prophète au septième ciel.

Cette course vertigineuse dura quelques minutes, puis la locomotive ralentit son essor et s'arrêta. Un grand débarcadère, sans aucune décoration architecturale, reçut les voyageurs, à qui l'on demanda leurs passe-ports, en leur donnant une carte pour les envoyer retirer plus tard; l'on entassa les malles dans une gondole-omnibus installée en façon de galiotte, et l'on se mit en marche. L'auberge de l'Europe, qu'on nous avait indiquée, se trouve précisément à l'autre bout de la ville, circonstance que nous ignorions alors etqui nous valutla plus étonnantepromenade qu'on puisse imaginer : ce n'est pas le voyage dans le bleu de Tieck, mais c'est un voyage dans le noir, aussi étrange, aussi mystérieux que ceux qu'on fait pendant les nuits de cauchemar, sur les ailes de chauve-souris de Smarra.

Arriver de nuit à la ville que l'on rêve depuis longues années est un accident de voyage très-simple, mais qui parait combiné pour pousser la curiosité au dernier degré d'exaspération. Entrer dans la demeure de sa chimère les yeux bandés est tout ce qu'il y a de plus irritant au monde.

Ne us l'avions déjà èprouTé pour Grenade, où la diligence nous jeta à deux heures du malin, par des ténèbres d'une opacité désespérante.

La barque suivit d'abord un canal très-large, au bord duquel se dessinaient confusément dos édifices obscurs piqués de quelques fenêtres éclairées et de quelques falots qui versaient des traînées de paillettes sur l'eau noire et vacillante; ensuite elle s'engagea à travers d'étroites rues d'eau très-compliquées dans leurs détours, ou du moins qui nous paraissaient telles à cause de notre ignorance du cliemin.

L'orage, qui tirait à sa fin, illuminait encore le ciel de quelques lueurs livides qui nous trahissaient des perspectives profondes, des dentelures bizarres de palais inconnus. A chaque instant l'on passait sous des ponts dont les deux bouts répondaient à une coupure lumineuse dans la masse compacte et sombre des maisons. A quelque angle une veilleuse tremblait devant une madone. Des cris singulierset gutturaux retentissaient au détour des canaux; un cercueil flottant, au bout duquel se penchait une ombre, filait rapidement à côté de nous; une fenêtre basse Tasée de près nous faisait entrevoir un intérieur étoile d'une lampe ou d'un reflet, comme une eau-forte de Rembrandt, lies portes, dont le flot léchait le seuil, s'ouvraient à des figures emblématiques qui disparaissaient; desescarenaienf baigner leurs marches au canal et semblaient monter dans l'ombre vers des babels mystéi bariolés ou l'on attache les gondoles

prenaient devant les sombres façades m des attitudes de

,\u l tguemenl humaine!

rdaient passer comme les mornes figures d'ua

rêve. Parfois toutes les lu m 'éteignaient, et l'on avant

çaii sinistremenl entre qu iti de ténèbres, les té*

leuses, tiumidi 1 1 profondes de l'eau, les téuè*

lu ciel nocturne et les ténèbres opaques

aey deux murailles, sur l'une desquelles la lanterne de la barque jetait un reflet rougeâtre qui révélait des piédestaux, des fûts de colonne, des portiques et des grilles aussitôt disparus.

Tous les objets touchés dans cette obscurité par quelque rayon égaré prenaient des apparences mystérieuses, fantastiques, effrayantes, hors de proportion. L'eau, toujours si formidable la nuit, ajoutait encore à l'effet par son clapotement sourd, son fourmillement et sa vie inquiète. Les rares réverbères s'y prolongeaient en traînées sanglantes, et ses ondes épaisses, noires comme celles du Cocyte, paraissaient étendre leur manteau complaisant sur bien des crimes. Nous étions étonné de ne pas entendre tomber quelque corps du haut d'un balcon ou d'une porte entr'ouverte; jamais la réalité n'a moins ressemblé à ellemême que ce soir-là.

Nous croyions circuler dans un roman de Maturin, de Lewis ou d'Anne Radcliff, illustré par Goya, Piranèse et Rembrandt. Les vieilles histoires des Trois Inquisiteurs, du conseil des Dix, du pont des Soupirs, des espions masqués, des puits et des plombs, des exécutions au caaal Orfano, tout le mélodrame et la mise en scène romantiqve de l'ancienne Venise nous revenaient malgré nous en m/moire, assombris encore par des réminiscences du Confessionnal des Pénitents noirs et d'Abellino ou le Grand Bandit, Une terreur froide, humide et noire comme tout ce qui nous entourait, s'était emparée de nous, et nous songions involontairement à la tirade de Malipiero à la Tisbé, quand il dépeint l'effroi que lui inspire Venise. Cette impression, qui semblera peut-être exagérée, est de la vérité la plus exacte, et nous pensons qu'il serait difficile de s'en défendre, même au philistin le plus positif ; nous allons même plus loin, c'est le vrai sens de Venist qui se dégage, la nuit, des transformations modernes; Venise, cette ville, qu'on dirait plantée par un décorateui de théâtre et dont un auteur de drames semble avoir ar

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rangé les mœurs pour le plus grand intérêt des intrigue* et ilt's dénoûments.

L'ombre lui rend Le mystère dont le jour la dépouille, remet le masque et le domino antiques aux vulgaires habitants, el donne aux plus simples mouvements de la vie d'intrigue ou de crime. Chaque porte qui s'entre-baille a Tair de laisser passer un amant ou un bravo. I baque gondole qui glisse silencieusement parait emporter nn couple amoureux ou un cadavre avec un stylet brisé dans le cœur.

Enfin la barque s'arrêta au bas d'un escalier de marbre dont la mer baignait les premières marches, devant une façade qui flamboyait par toutes ses ouvertures. Nous étions à l'ancien palais Giustiniani, transformé aujourd'hui en hôtel, comme plusieurs autres palais de Venise. Lue demi-douzaine de gondoles étaient groupées à la porte comme des voitures qui attendent leur maître : un grand escalier, assez monumental, nous condui- 3 supérieurs, composés chacun d'une salle lie et profonde, de la largeur des fenêtres, et d'appartements latéraux ayant vue sur le canal et sur la tei re.

Lu attendant qu'on nous servit à souper, nous nous étions accoudé au balcon, orné de colonnes de marbre «•i d'ogives moresques. La pluie avait cessé. Le ciel pur et resplendissait d'étoiles, la \oie lactée tachetait le sombre azur de cent million- de gouttelettes blanches, et de nombreux bolides rayaient l'horizon de leur fusée si vite évanouie. Quelques points brillants, étoiles de la terre, scintillaient & l'autre rive, qu'elle- faisaient deviner; une silhouette Indistincte de dôme s'ébauchait à lotre droite, de l'autre coté de l'eau, et, en nous peu ■li.iut nu peu, nous découvrions à notre gauche une scinde feux, que nous jugeâmes devoir 1 1 b< : de la Piazzetta. Quelques petites étina II • i II».-, qui courent ur le papier brûlé, ser-

[tentaient sur le fond noir. C'étaient les lanterneo (1er gondoles qui allaient et venaient.

11 n'était pas tard encore, et nous aurions pu sortir ; mais nous nous étions promis de nous garder intact pour le lendemain le coup d'œil de la place Saint-Marc, et nous avions résolu d'attendre que la décoration fût éclairée. Nous eûmes donc la force de ne pas quitter notre chambre, où ne nous tardâmes pas à nous endormir, malgré les piqûres des moustiques, en repassant dans notre tête la Venise de Canaletto, deBonnington, de Joyant et de Wyld.

Le matin, notre premier mouvement fut de courir au balcon : nous étions à rentrée du grand canal, en face de la douane de mer, bel édifice à colonnes rustiques ornées de bossages et supportant une tour carrée, terminée par deux hercules agenouillés dos à dos et soutenant de leurs épaules robustes une boule du monde, sur laquelle tourne une figure nue de la Fortune, chauve par derrière, échevelée par devant, et retenant avec ses mains les deux bouts d'un voile qui fait girouette et cède à la moindre brise ; car cette figure est creuse comme la Giralda de Séville. Près de la Dogana, s'arrondissait la blanche coupole de Santa Maria délia Salute, avec ses volutes contournées, son escalier pentagone et sa population de statues. Une Eve dans le déshabillé le plus galant, nous souriait du haut d'une corniche sous un rayon de soleil. Nous reconnûmes sur-le-champ la Salute, d'après le beau tableau de Canaletto, qui est au Musée : au fond, l'on apercevait la pointe de la Giudecca et l'île de Saint-Georges-Majeur, où l'église de Palladio montre, au-dessus d'une batterie autrichienne, sa façade grecque, son dôme oriental et son clocher vénitien du rose le plus vif.

Une école de natation était installée à l'embouchure du canal, et diverses embarcations de différents tonnages, depuis le bateau de pêche jusqu'au bateau à vapeur et au trois-mâts, dessinaient leurs agrès dans la sérénité bleue llu matin. Les barques qui approvisionnent la ville arri-

7î voyace in irun:.

raient à la voile ou à la rame, Buivant leur direction. C'était un tableau ravissant, aussi clair que celui de la veille était Bombre.

Aller à pied dans Venise est chose difficile pour un étranger. Notre premier soin fut donc de louer une gondole. On a beaucoup abuse de la gondole dans les opérascomiquea, les romances et les nouvelles. Ce n'est pas une raison pour qu'elle soit mieux connue. Nous en ferons ici /nie description détaillée. La gondole est une production naturelle de Venise, un être animé ayant sa vie spéciale et locale, une espèce de poisson qui ne peut subsister que dans l'eau d'un canal. La lagune et la gondole sont inséparables et se complètent l'une par l'autre. Sans gondole, Venise n'est pas possible. La ville est un madrépore dont la gondole est le mollusque. Elle seule peut serpenter à travers les réseaux inextricables et l'infinie capillalité des rues aquatiques.

La gondole étroite et longue, relevée à ses deux bouts, tirant très-peu d'eau, a la forme d'un patin. Sa proue est année d'une pièce de fer, plate et polie, qui rappelle vaguement un col de cygne courbé, ou plutôt un manche de violon avec ses chevilles. S x dents, dont les interstices si.nt quelquefois ornées de découpure, conliibuent à cette mblan e. Cette pièce de fer sert de décoration, de défense et de contre-poids, l'embarcation étant plus chargée à l'arrière; sur le bordage de la gondole, près de la proue et de la poupe, sont plantés deux morceaux de bois contournés comme ceux des jougs de bœuf, où le barcalol appuie sa rame debout sur une petite plate-forme eî 1.' talon calé par un tasseau.

Tout ce qui parait de la gondole est enduit de goudron on peint en noir. Un tapil plus on moins riche en garnit ■•fond; au milieu est posée la cabine, la felce qui s'en-

: icilemenl lorsqu'on veut lui substituer un tendelet, a ■•■ moderne donl tout bon Vénitien gémit La

; rement tendue en drap noir *i meublée (le

deux moelleux coussins de maroquin de môme couleur avec dossiers renversés; de plus, il y a deux strapontins sur les côtés, de sorte qu'on peut y tenir quatre ; sur chaque face latérale sont coupées doux fenêtres qu'on laisse ordinairement ouvertes, mais qui se ferment de trois manières, premièrement par une glace de Venise à biseau ni à cadre de fleurs entaillées dans le cristal ; secondement, par une jalousie à lames mobiles pour voir sans être vu ; troisièmement, par un panneau d'étoffe sur lequel, pour plus de mystère, on peut encore faire tomber le drap de la felce: ces différents systèmes glissent sur une coulisse transversale. La porte, par laquelle on entre à reculons, car il serait difticile de se retourner dans cet étroit espace, a seulement une glace et un panneau. La partie qui est en bois est sculptée a\ec plus ou moins d'élégance, selon la richesse du propriétaire ou le goût du barcarol. Au chambranle gauche de cette porte reluit un écusson de cuivre surmonté d'une couronne; c'est là que l'on fait graver son blason ou son chiffre ; au-dessous, un petit cadre garni d'un verre et s'ouvrant à l'intérieur contient l'image pour laquelle le patron ou le gondolier ont une dévotion spéciale : la Sainte-Vierge, saint Marc, saint Théodore ou saint Georges.

C'est de ce côté-là aussi qu'on accroche la lanterne, usage qui commence à se perdre un peu, car bien des gondoles cheminent sans avoir cette étoile au front. A cause du blason, du saint et de la lanterne, la gauche est la place d'honneur; c'est là que se mettent les femmes, les personnes âgées ou considérables. Au fond, un panneau qui se déplace permet de parler au gondolier posté à la poupe, le seul qui dirige vraiment l'embarcation, son aviron étant à la fois Une rame et un gouvernail. Deux cordes de soie avec deux poignées vous aident à vous relever lorsque vous voulez sortir, car l'on est assis trèsbas; le drap de la felce est enjolivé à l'extérieur de houppes de soie assez semblables à celles des bonnets de

>, el, lorsqu'on veut se fermer complètement, il s? déploie sur l'arrière de la cabine comme un drap mortuaire trop long sur un cercueil. Pour terminer La description, disons que sur le bordage intérieur des espèces d'arabesques sont enlevées en blanc sur le champ noir du bois. Tout cela n'a pas l'air fort gai, et cependant, s'il faut en croire le Beppo de lord Byron, il se passe dans ces moires gondo'es des scènes aussi drôles que dans les carrosses d'enterrement. Madame Malibran, qui n'aimait pa9 à entrer dans ces petits catafalques, essaya, mais sans succès, d'en changer la couleur. Celte teinte, qui peut nous sembler lugubre, ne le paraît pas aux Vénitiens, accoutumés au noir par les édits somptuaires de l'ancienne république, et chez qui les corbillards d'eau, les draps mortuaires et les croque-morts sont rouges.

Nous avions choisi une gondole à deux rameurs : celui delà poupe, cuit et recuit par le soleil, avec sa petite calotte vénitienne sur le haut de la tête, son épais collier de barbe fauve, ses manches retroussées, sa ceinture et son pantalon large, rappelait assez l'ancien caractère; celui de la proue, beaucoup plus petit-maitre et modernisé, portait une casquette d'où sortait une mèche frisée, une veste d'indienne à raies, un pantalon de monsieur, et mélangeait au type du gondolier le type du domestique de place. Comme il faisait beau, un tendelet à bandes bleues et blanches remplaçait, à notre grand regret, la felce sous laquelle nous eussions volontiers étouffé de chaleur par l'excessif amour de la couleur locale.

Nous demandâmes qu'on nous conduisit tout de suite I la place Suint-Marc, qui se trouvait bien où la ligne

l nous l'avait fait supposer la veille En prenant le nous pûmes examiner la façade de notre aub qui était Traimeni fort magnifique avec ses trois.

'cous, ses fenêtres mauresque! colonnettes

iibre. Sans un malheureux écriteau planté audebsua du portique et contenant ces mots ; i Hôtel

de l'Europe, chez Marseille, » le palais Giustiniani se< rait encore tel qu'on le voit sur le merveilleux plan d'Albert Durer, à l'exception de deux fenêtres au troisième étage, percées à côté de la baie primitive, qu'on discerne jtoujours dans la muraille ; et les anciens propriétaires, s'ils revenaient de l'autre monde dans la gondole à Caron, barcarol de l'enfer, retrouveraient sans hésiter leur demeure sur le grand canal, intacte, quoique déshonorée. Venise a cela de particulier que, bien que son drame soit fini, la décoration du passé y est restée en place.

Les gondoliers rament debout en se penchant sur leur aviron. Il est étonnant qu'ils ne tombent pas à chaque instant dans l'eau, car tout le poids de leur corps porte en avant. Ce n'est que la grande habitude qui leur donne l'aplomb nécessaire pour se tenir ainsi toujours en suspens. L'apprentissage doit coûter plus d'un plongeon; nen n'égale leur adresse à éviter les chocs, la précisiom avec laquelle ils tournent un angle de rue, abordent un traghetto, un escalier; la gondole est si sensible à la moindre impression, qu'on dirait un être vivant.

Quelques coups de rames nous eurent bientôt amené en face d'un des plus merveilleux spectacles qu'il soit donné à l'œil humain de contempler : la Piazzetta vue de la mer ! Nous tenant debout à la proue de la gondole arrêtée, nous regardâmes quelque temps, dans une muette extase, ce tableau sans rival au monde, et le seul peut-être que l'imagination ne puisse dépasser.

À gauche, en prenant le point de vue du large, on aperçoit d'abord les arbres du jardin royal, traçant une ligne verte au-dessus d'une terrasse blanche, puis la Zecca (hôtel de la Monnaie), bâtiment de la robuste architecture, et l'ancienne bibliothèque, œuvre de Sansovino, avec ses élégantes arcades et son couronnement de statues mythologiques.

A droite, séparé par un espace qui forme la Piazzetta,

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vestibule de la place Saint-Marc, le palais ducal offre sa façade vermeille losangee de marbre blanc et rose, ses piliers massifs supportant une galerie de colonnettes, donl les nervures contiennent dos trèfles quadrilobés, à tix fenêtres en ogive, Bon balcon monumental enjolivé do consoles, de niches, de clochetons, de statuettes, que domine une Sainte-Vierge; son acrotère découpant sui le bleu du ciel ses feuilles d'acanthe et ses pointes alterlistel en spirale qui cordonne ses angles, et se termine par un pinacle évidé à jour.

Au fond de la Piazzetta, du côté de la Bibliothèque, s'él ve à une hauteur prodigieuse le Campanile, immense tour d<> briques au toit aigu Burmonté d'un ange d'or. Du côté du palais ducal, Saint-Marc, vu de liane, montre un coin de son portail, qui fait face à la Piazza. La perspective est fermée par quelques arcades de vieilles Procuraties, et la tour de l'Horloge, avec ses Jacquemarts de bronze, son lion de Saint-Marc sur fond bleu étoile, et son grand cadran d'azur, où les vingt-quatre heures sont inscrit

Au premier plan, en face du débarcadère des gondoles, entre la Bibliothèque et le palais ducal, se dressent deux énormes colonnes de granit africain d'un seul moi

. m i ivéea de tons plus froids par la pluie t' mps.

;he, en venant do la mer, se tient, dans triomphante, le front coiffé d'un nimbe de

I lance au poing, la main appuyée

t l béodore d'une belle tournure, foulant aux | dile.

droite, le lion de Saint-Marc en bronze,

. li .1 iii.' m son évangile, le mufle

1 qu idile de saint Théodore,

ii- le plus farouche r\ le plus m lussade que | :l héraldique. I ei deui monsln

le.

On dit qu'il n'est pas de bon augure de débarquer entre ces deux colonnes, où se faisaient autrefois les exécutions, et nous priâmes le gondolier, quand il nous mettrait à terre, de débarquer par l'escalier de la Zecca ou du pont de la Paille, ne nous souciant nullement de finir comme Marino Faliero, à qui mal en prit d'avoir été jeté par la tempête au pied de ces piliers redoutables.

Au delà du palais ducal on voit les prisons neuves, auxquelles il se relie par le pont des Soupirs, espèce de cénotaphe suspendu au-dessus du canal de la Paille; puis une ligne courbe de palais, de maisons, d'églises, d'édifices de toutes sortes, qui forme le quai des Esclavons (la riva dei Schiavoni), et se termine par le massif de verdure des jardins publics, dont la pointe s'avance dans a mer.

Près de la Zecca débouche le grand canal et se présente de front la douane de mer, qui fait, avec les jardins publics, les deux bouts de cet arc panoramique sur lequel s'étend Venise, comme une Vénus marine qui sèche sur le rivage les perles salées de l'élément natal.

Nous avons indiqué, le plus exactement qu'il nous a été possible, les principaux linéaments du tableau ; mais ce qu'il faudrait rendre, c'est l'effet, c'est la couleur, c'est le mouvement, c'est le frisson de l'air et de l'eau, c'est la vie. Comment exprimer ces tons roses du palais ducal, qui semble vivre comme de la chair ; ces blancheurs neigeuses des statues, dessinant leur galbe dans l'azur de Véronèse et de Titien ; ces rougeurs du Campanile, que caresse le soleil ; ces éclairs d'une dorure lointaine, ces mille aspects de la mer, tantôt claire comme un miroir, tantôt fourmillante de paillettes comme la jupe d'une danseuse? Qui peindra cette atmosphère vague, lumineuse, pleine de rayons et de vapeurs, d'où le soleil n'exclut pas le nuage; ce va-et-vient de gondoles, de barques, d'argosils. c'e cahotes; ces voiles rouges ou

blanches, ces navires appuyant familièremenl leurs guimr le quai, avec leurs mille accidents pittoresques de pavillons, de filets et de lignes qui sèchent; les matelots «lin chargent el déchargent Les barques, les caisses qu'on porte, les tonneaux qu'on roule, les promeneurs 1 rés du môle, Dalmates, Grecs, Levantins et autres, que Ganaletto indiquerait d'une seule touche; comment faire voir tout cela simultanément, comme dans la nature, avec un procédé successif? Car le poète, moins heureux que le peintre et le musicien, ne dispose (pie d'une seule ligne; le premier a toute une palette, le second tout un orchestre.

Le débarcadère de la Piaxzetta est orné de lanternes gothiques, historiées de figures de saints, plantées sur des poteaux qui trempent dans la mer. L'une de ces lanternes a été donnée par la duchesse de Berry. Les gondoles font émeute ."i ce traghetto, le plus fréquenté de tous. Pour approcher de la rive, il faut se servir du fer de hache barque comme d'un coin, à l'aide duquel on divise cette masse épaisse* Quand on aborde, une foule de faquins vieux et jeunes, en guenilles, accourent tenant à la main un bfttOU armé d'un clou qui aCCTOChe le haleau

comme une I le maintient pendant que vous met-

tes pied à terre, opération qui présente dans les premiers temps une certaine difficulté, vu la mobilité extrême «le la frêle embarcation. Vous pensez bien que cette sollicitude n'a pas pour but de vus empêcher de tomber A l'eau

1 | ne une uiarrlie infé-

. Doe main sale ou un bonnet crasseux, humblement tendu inviteront er toml 1 1 le ou ou : lime .m ichien, i ècompense de ce petit service.

deux colonnes se tiennent t i d< i

attendant la pratique, des mendiant

et demi-nus qui cherchent leur vie sur les

>, tout.' une population picaresque,

far :, neut

autrefois ornés de sculptures aujourd'hui presque effacées par le frottement, et qui semblent avoir représenté des figurines tenant des fruits et des feuillages. Combien a-t-i1 fallu de fonds de culottes pour user ce granit; est un problème que nous laissons à résoudre aux mathématiciens sans ouvrage. Pour en finir avec les colonnes, disons que celle de saint Théodore penche un peu vers la Bibliothèque, et celle du lion de saint Marc vers le palais ducal.

Dès les premiers pas que l'on fait vers la Piazzetta, on rencontre une guérite autrichienne zébrée de jaune et de noir, et quatre pièces de canon aux affûts peints en jaune, la gueule bouchée, le caisson par derrière, dans une espèce de parc d'artillerie adossé aux arcades en ogive du palais des Doges. Toute idée politique à part, cette vue choque comme une dissonance dans ce concert de choses admirables; c'est la brutalité qui s'épate lourdement au milieu de la poésie.

La façade du palais ducal qui donne sur la Piazzetta est pareille à celle qui regarde la mer; elle a, comme elle, une croisée monumentale d'où Manin, en résignant le gouvernement provisoire après la capitulation de Venise, en 1849, harangua le peuple pour la dernière fois.

Au bout de la Piazzetta se trouve la Piazza, qui fait équerre avec elle, et qui, comme son nom l'indique, est beaucoup plus grande.

Les quatre pans de la Piazza sont occupés par la façade de l'église de Saint-Marc, située près du palais ducal, par la tour de l'Horloge, les Procuraties vieilles et neuves, qui se font pendant, et un vilain palais moderne de goût classique, élevé stupidement en 1809 pour faire une salle du trône, à la place de la délicieuse église de San-Germimano, dont le style élégant correspondait si bien à la basilique. Le Campanile, orné à sa base d'un charmant petit édifice de Sansovino, qu'on appelle la Logette, est

! Be dresse à L'angle des Procuraties neuves; sur la Blâme Ligne, à peu près, sont plantés Les trois mâts qui rapportaient les étendards de la république.

En si> reculant fers le fond de la place, on jouit d'un coup d'oaîl \ i aiment féerique et qui vous cause un éblouis- Bement, quelque préparé qu'an y soit par les peintures et les dcscrip'n us. Saint-Marc est devant vous avec ses cinq coupoles, se- porches étincelants de mosaïques à fond d'or, m*s clochetons à jour, son immense verrière devant laquelle piaffent les quatre chevaux de Lysippe, sa galerie de colonnettes, son lion ailé, ses pignons en ogive fleuronnés <le feuillage qui portent, des statues, ses piliers de porphyre et de marbres antiques, son aspect de temple, clique et de mosquée : édifice étrange et mystérieux, exquis et barbare, immense amoncellement de richesses, église de pirates, faite de morceaux volés ou conquis à toutes les civilisations.

vive Lumière faisait étinceler le grand èvangéliste sur son ciel étoile d'or; les mosaïques reluisaient par paillettes ; Les coupoles d'un gris argenté s'arrondissaient comme les dômes de Sainte-Sophie à Constantinople, et des bouffées de colombes s'envolaient par moment des corniches el «1rs balustrades pour venir s'abattre familièrement BUT Ii place. <>n eût dit un rêve oriental pétrifié

puissance de quelque enchanteur, une église moresque ou une mosquée chrétienne élevée par un calife erti.

A cette promenade nous ne regardâmes particulièrement aucun détail, et nous vous traduisons notre impre a incomplète, mail générale et colorée de cette nuance \i\e que don e le premier coup d œil. Nous monterons main-

! VOUS le rOUlei, BU Campanile. C'est noire habi- MS une \ille : nous préférons

,, te en relief à tous I et à tous Les guides

du m aim i tout de suite dans 11 léte là

, ; ,11 ûtque L'on va habiter.

Comme la Giralda de Séville, ie Campanile n'a pas d'escalier : l'ascension s'opère par une rampe que l'on pourrait gravir à cheval, tant la pente est douce. L'intérieur du Hampanile est rempli par une cage de briques autour de laquelle tourne la rampe, et qui est fenestrée de grandes ouvertures allongées. A chaque pilier une petite meurtrière pratiquée sur une des faces de la tour laisse filtrer une lumière suffisante. Après avoir monté assez longtemps, on parvient à la plate-forme, où sont les cloches. Des colonnes de marbre vert et rouge supportent quatre arcades sur chaque pan du Campanile et laissent la vue s'étendre aux quatre points de l'horizon ; un escalier en spirale permet de s'élever encore plus haut, jusqu'au pied de l'ange doré : mais c'est une fatigue inutile, car le panorama complet de Venise se déroule dès cette première station.

Si, en s'appuyant au balcon, la figure tournée du côté de la mer, on regarde au-dessous de soi, l'on voit d'abord le toit peuplé de Vénus, de Neptune, de Mars, et autres allégories, de la Bibliothèque de Sansovino, aujourd'hui palais royal, puis celui du palais ducal, tout lamé de plomb; on plonge aussi dans la cour de la Zecca ; et la Piazzetta, avec ses colonnes et ses gondoles, étale sonpavé à compartiments. Plus loin c'est la mer tachetée d'îles et d'embarcations.

Saint-Georges Majeur avec son clocher rouge, ses deux bastions blancs, son bassin, sa ceinture de barques attirées par la franchise du port, apparaît au premier plan. Un canal le sépare de la Giudecca, ce faubourg maritime de Venise qui tourne vers la ville une ligne de maisons et vers la mer une ceinture de jardins. La Giudecca a deux églises, Santa-Maria et le Rédempteur, dont la coupole blanche abrite un couvent de capucins.

Au delà de Saint-Georges l'on découvre la Sanita, petit îlot; San-Servoio, ouest l'hôpital des fous ; les Arméniens, monastère et collège des langues orientales ; puis enfin

le I.i lo, plage aride el sablonneuse, qui fait, avec la Ion» gue, étroite el basse langue de terre de Malamocco, un rempart à Venise contre le Ilot de l'Adriatique.

Derrière la Giudecca, B'enfonçajri plus moins à l'horizon, l'étagent sur le bleu delà mer La Grazia, San-Cleraenle, lieu de pénitence el de détention pour les prêtres disciplinaires ; Poveglia, où les vaisseaux font quarantaine, et plus loin encore que la ligne de Malamocco, presque invisible dans 1*' scintillement des vagues, la petite tle de San-Pietro. Ces lies son! signalées à l'œil par un de ces clochers rouges à la vénitienne dont le Campanile semble être Le prototype.

Sur cette mer se fait un grand mouvement de barques, idoles et de bâtiments de toutes sortes : le bateau à vapeurde Trieste, au moment où nous étions" sur Le clorachant la vapeur, agitant ses palettes et faisan! de r inds remous dans l'eau paisible dont on voyait le fond par places : des lignes de pieux marquent mu- la l • les canaux praticables pour les navires; car la pruiMini.Mii' ordinaire n'est que de trois ou quatre pieds; ces pieux vus de cette hauteur ont L'air d'hommes qui pèchent dans l'eau jusqu'à mi-jambes.

Plus Loin, L'œil se perd dans ces grands cercles d'azur on prendrait pour !<• ciel, si quelque voile dorée par un rayon de soleil uevous avertissait de votre erreur.

I i ti in iparence du ciel, la Limpidité des eaux, L'éclat de la lumière, la netteté des silhouettes, la force et La î ■ du ton donnai. -ut i cette vue Immense une spleiw ouïssante el vei ligineuse.

En se tournant vers le fond de la Piazza, la perspective ie pré i: la continuation de laGiudecca, La Do-

is Fortune êchevelèe, dont la boule, qu'on est

. luit d'un éclat tOUt neuf; la Sainte

I mble dôme, l'enl rand canal qui, m

, rail bientôt entre les maisons; San Mo s i rejoint A L'église par un pont; San-St*

phano, à la tour de briques, surmontée d'une statue qui foule un croissant ; la grande église rougeâtre de Santa- Maria Gloriosa dei Frari, élevant au-dessus des toits son porche anguleux; la coupole noire de Saint-Siméon le Petit, la seule à Venise qui soit de cette couleur, parce qu'au lieu d'être couverte de plomb elle est coiffée de cuivre, ce qui produit au milieu des casques d'argent des autres églises l'effet de ces armures de chevaliers mystérieux dans les tournois du moyen âge ; puis, à l'extrémité du canal toujours invisible San-Geremia, dont le dôme et la tour ont reçu quelques boulets pendant le siège. Derrière San-Geremia verdissent les arbres du Jardin botanique, et les Scalzi montrent, à côté de la station du chemin de fer, leur façade en réparation encombrée de charpentes.

Entre ces églises dépassant les bâtisses vulgaires de toute la hauteur de l'idée, faites moutonner un océan de toits tumultueux et de tuiles désordonnées, faites jaillir des milliers de cheminées rondes, carrées, évasées en turban, crénelées en tourelles, épanouies en pots .de fleurs, des formes les plus bizarres et les plus inattendues, découpez quelque fronton, quelque angle de palais qui se dégage de la cohue des maisons, et vous aurez le premier plan frappé d'une lumière nette, chaude, dorée, qui fait admirablement valoir le bleu vague de la mer que vous retrouvez au delà des toits, piquée seulement de deux îles, San- Angelo délie Polvere et Saint-Georges in Alga.

A l'horizon extrême ondulent en lignes d'azur les monts Euganéens, ramifications d^ *1d<»-« du Frioul. Au pied des montagnes, de larges bande» vertes indiquent de fertiles cultures de la terre ferme, et Padoue dessine sa silhouette îslompée par l'éloignement; une plage cendrée que la marée laisse à découvert, car il y a un flux et un reflux dans l'Adriatique, quoiqu'il n'y en ait point dans la Méditerranée, sert de transition et comme de demi-teinte entre la terre et l'eau. Le pont du chemin de fer, aisément visible de C6tte hauteur, traverse la lagune, relie Venise au

il voyage en Italie.

continent et d'une lie fait une presqu'île. Fusine et Rfestre s nt de ce côté, la première à gauche du chemin de fer, »nd à droite.

La troisième f;ice du Campanile regardant la tour de L'Horloge encadre dans sa fenêtre Santa-Maria dell'Orto, dont le liant clocher rouge et le grand toit de tuiles se distinguent parfaitement; les Saints-ÂDÔ très, avec leur tourelle blanche, ornée d'un cadran et dune croix sur une houle, et les jésuites, faisant danser sur le hleu de La mer tatues contournées et Btrapassées de leur fronton, plus, i'accomp ignement obligé des cheminées et des toits.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que nulle part on ne découvre L'apparence d'un canal ; les coupures que devraient faire ces rues d'eau dans les îles de maisons ne se soupçonnant même pas; tout forme un bloc compacte, une tempête figée de tuiles et de combles, où les églises surnagent comme des vaisseaux à l'ancre.

! n inclinant un peu vers la droite, l'œil rencontre le

clocheton de la coupole grise de SaintnJean et de Saint-

P ml, faste bâtiment de briques : la tour élégante de Santa-

; FormOfla, dont la blancheur tranche sur les tons

de L'ensemble, et pins loin l'île de San-Secundo, fortin dans la mer. Au luge, le cimetière encadré de murs et flanqué de deux églises, San-Cristoforo et San- Micbele, s'offre comme une petite tache vert*» mouchetée décrois noires. Dan- La même direction au milieu de la e, Murano, où se fabriquaient ces verres de Venise qui font encore l'ornement des dressoirs, attire le i

.1 iile rouge de son église e , le toit de

Saint-Pierre et troii grands cyprès qui s'élèvent comme

: un groupe de maisons h d'arbres.

Par delà le palais ducal, en se penchant àla quatrième

Dpanile, on découvre Saint-Fran<

cl narquable par ses panneaux ronges

blanc; San-Andres et San-Zaccaria, dont le

comme les

croix de Saint-Marc, et la haute façade composée de trois frontons arrondis, émergent du milieu des maisons ; l'Arsenal, avec sa tour carrée, rose par en haut, blanche par en bas, ses bassins où l'eau miroite, ses grands hangars de construction en forme d'arches d'aqueduc, ses poulies, ses engins et son aspect général de magasin et de corderie ; et plus loin le dôme et le clocher de San-Pietro, di Castello, le fronton triangulaire et la flèche de Santa- Elena.

Au large, sur la ligne de la pleine mer, se dessinent Burano, Mazorbo et Torcello. où habitèrent les premiers Vénètes ; l'éloignement ne permet d'en saisir que des plaques verdoyantes de culture, quelques taches de maisons et trois églises, dont l'une plus apparente que les autres.

Ensuite, c'est le ciel ou l'eau; un feston d'écume qui blanchit, une voile qui passe, un goéland battant de l'aile dans la vapeur lumineuse et bleue ; une immensité claire, la plus grande des immensités l

Dans l'épaisseur de cette fenêtre, nous avons lu écrite en lettres d'une calligraphie caractéristique cette inscription gravée au couteau : Adrian Ziegler, 1604. Est-ce un aïeul du peintre moderne de ce nom qui a laissé au front du Campanile cette trace de son passage à Venise?

Maintenant, nous pouvons redescendre dans la ville, la parcourir en tous sens, en examiner chaque détail ; nous en connaisons la configuration générale. L'Italie, tout le monde le sait, a la forme d'une botte à l'écuyère ; Venise a l'air d'une botte à chaudron. L'entonnoir est formé par les quartiers de Dorsoduro, de Santa-Croce, la jambe par Saint-Marc, Canneggio, Gastellano, la pointe du pied par les jardins publics, le talon par l'île de Saint-Pierre, et le sous-pied par le pont de Castello. Le grand canal qui serpente dans le haut de la botte représenterait la piqûre du revers.

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