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pour se défendre des mouvements qui surprennent si aisément même les plus sages.
Un prédicateur aussi habile que celui dont je parle ne pouvait pas toujours mettre son humilité à l'abri des applaudissements; mais 1l les recevait avec un froid qui les étouffait aussitôt et, de peur qu'il ne lui échappât quelque parole qui füt l’occasion des louanges qu'il aurait à souffrir, il fit un nouveau vœu de ne jamais rien dire qui püt tourner à son avantage. Il y a lieu de s'étonner qu'il opposât avec tant de facilité la force des vœux aux faiblesses les plus ordinaires de l’homme; mais cette sorte de joug le rendait, disait-il, plus léger pour suivre les impressions de la grâce, quoiqu'il eût conseillé à peu de personnes d’en user ainsi.
Comment un homme de ce mérite eût-1l pu se dérober à la calomnie, lorsqu'on forma en Angleterre le dessein de perdre tous les catholiques? Les fripons qui étaient l'âme de cette noire intrigue n'avaient garde de laisser en repos le Père La Colombière : sa vertu éclatait trop pour. être oubliée. Dans un temps où la religion et la piété faisaient le crime des accusés, pouvait-il manquer d’accusateurs? Je ne me suis pas proposé d'écrire l’histoire de ce qui s’est passé à son
LL, à oi LE ET
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égard dans cette guerre également furieuse et ridicule, durant laquelle les protestants parlementaires ont répandu ces années passées tant de sang innocent. L'auteur de l’Apologie pour les catholiques, contre les faussetés et les calomnies d'un livre intitulé la PoLiTriQuE Du CLERGÉ DE FRANCE, a dit le moins de choses qu'il a pu pour la défense des Jésuites. Il en a toutefois assez dit, sur le sujet du Père La Colombière, pour soutenir ce que j'ai avancé de sa vertu et pour prouver son innocence. Il cite un endroit d’un livre qui a pour titre: Les Conspirations d’Anqlelerre=elc toualesbparlé de;ce Péreret où le protestant qui l’a composé s'explique en ces termes sur son chapitre : Le Père La Colombière Jésuite, aumônier de Madame la duchesse d'York, fut accusé d'être de la conspiration. Ce qui suit fut le motif de la calomnie : /l était fort estimé et considéré de ceux de sa religion, passant pour un homme fort dévot, sage et zélé, etc. Puisque lapologiste n’a pas supprimé ces lignes, qui contiennent l’éloge du Père La Colombière, et qu'il s’est même un peu étendu pour faire voir l’indigne procédé du menteur impudent qui l’accusait, 1l faut croire qu'il était bien persuadé de la vérité. Car il est tout visible que c’est elle qui lui arrache
mn aile
ce qu'il écrit sur l'innocence des Jésuites. On ne lui fait pas tort de dire qu'il a lui-même ces deux poids et ces deux mesures qu'il reproche si justement aux Huguenots. De la manière dont il tourne ses réflexions, ne semble-t-il pas qu’il n’y a que la fourberie trop grossière des faux témoins qui doive sauver les Jésuites contre lesquels 1ls déposent. Leur profession et leur mérite particulier ne trouvent point de place parmi ses raisonnements. Le zèle dont il paraît animé pour les catholiques en général sent fort le parti, puisqu'il n’a pu arrêter les traits de l’aversion qu'on voit bien qu'il a pour ces Pères. Dans une cause commune et, d’ailleurs, si sainte et si célèbre, la charité n'empêche point cet écrivain de distinguer, sans raison, catholique d’avec catholique, ni même de blesser ceux qu'il est contraint de défendre. Quoi qu'il en soit des intérêts et des écrits de l’apologiste, (car il importait peu au Père La Colombière de l'avoir pour défenseur), le prédicateur de Madame la Duchesse d’'York fut accusé d’être complice de cette chimérique conspiration, qui a été le prétexte infâme de tant de barbares injustices.
Il comparut devant le Parlement. Avant que d'entrer dans le parquet, on le fit attendre quel-
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que temps dans une salle qui était tout proche, et là, à la vue d’une foule de toutes sortes de personnes, 1l prit son bréviaire pour réciter l'office divin. Il se présenta ensuite à ses juges avec une modestie qui était un préjugé sensible de son innocence. Il répondit à l'interrogatoire, où les seigneurs qui composaient la chambre montrèrent bien qu'ils ne le croyaient point coupable. Quelques-uns de ses commissaires le traitèrent assez civilement, et on n’allégua contre lui que les conversions auxquelles il avait travaillé. Mais, après tout, c'était une nécessité d’en user envers le Père comme s’il eût été criminel, pour n'être pas obligé, si on le déclarait innocent, de perdre les scélérats qui perdaient tant de gens de bien. Il fut donc jeté dans les prisons publiques, où 1l demeura environ un mois, et enfin, par arrêt du Parlement, 1l fut condamné à un exil perpétuel d'Angleterre. Ce procès vaut un panégyrique entier à celui à qui il a été intenté. Une vertu médiocre serait demeurée dans l'obscurité: les persécuteurs n’eussent pas daigné la mettre à l'épreuve. On en voulait particulièrement à ceux dont la doctrine et les exemples étaient le plus ferme appui de la foi en Angleterre.
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Le Père La Colombière ne fit que languir depuis son retour en France. Durant quatre ans, il cracha le sang. Il avait contracté cette maladie, à Londres, dans les fatigues de son emploi, dans les incommodités de sa prison et les rigueurs de sa pénitence. Sa langueur ne lui permettait pas l'action, et sa plus grande peine fut la nécessité de se ménager. Il obéit toutefois à ceux qui avaient soin de sa santé; mais jamais il ne se relâcha dans l’étude et la pratique de la perfection, toujours égal à lui-même, toujours veillant aux plus légères impressions de ses sens et aux moindres mouvements de son âme. Au reste, la mort n'eut jamais pour lui que des attraits. Ce lui était un plaisir singulier de considérer jusqu’à quel point elle nous humilie et d'espérer qu'il donnerait à Dieu une marque sincère de sa souinission en l’acceptant.
Les Sermons qu’on donne au public ont été le sujet pourquoi on ma obligé de faire cette ébauche du caractère de leur auteur. Je ne crains pas qu'on m’accuse de lavoir flatté. Diverses personnes, même de grande qualité, mais des plus vertueuses et des plus spirituelles du royaume, se sont mises sous sa direction et ont eu commerce de lettres avec lui pour profiter de ses
lumières. Je suis sûr que, loin de croire que j'aie essayé de renfermer tout son mérite dans cette préface, elles me sauront mauvais gré d’avoir dérobé beaucoup de gloire à ce grand serviteur de Dieu. Il y en a même qui savent que le Ciel la honoré de grâces extraordinaires et qu'il s’est fait des merveilles, en sa faveur, qui sont de fortes preuves du rang qu’il tenait auprès de Dieu. Mais il ne faut pas trahir la modestie de personnes encore vivantes, pour donner de la gloire aux
morts.
Je laisse aux lecteurs à juger eux-mêmes de cet
ouvrage. Je ne me suis engagé qu’à leur donner quelque connaissance de celui qui la composé. Il sera aisé de découvrir le bon sens et la politesse qui règne dans tous ses discours. Néanmoins il faut avouer que ses grandes occupations ne lui ont pas permis de leur donner toutes les grâces dont il était capable de les embellir ei de les mettre dans cette perfection où il pouvait les porter. Il a prêché deux Carêmes devant Son Altesse Royale, Madame la duchesse d’York, et tous les dimanches et fêtes, durant dix-huit mois. Ses prédications ne le dispensaient pas de songer aux besoins des catholiques, des hérétiques, de telle sorte qu'il était toujours accablé de travail,
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et qu'il n’était pas possible qu'il écrivit ses sermons de la manière qu'il l’eût fait, s'il n’eüût pensé qu’à les écrire, ou s’il eût prévu qu’on les imprimerait un Jour.
J'ai dit, au commencement de cette préface, que le Père La Colombière était monté rarement dans les chaires de ces provinces. Il est vrai pourtant qu'il a prêché les dominicales, à Lyon et qu'il y a fait divers discours, et ce livre en contient encore quelques-uns de ceux-là. Mais Jai cru que je devais avoir plus d’égard à la chaire où il a prêché la plus grande partie de ce recueil. Enfin, le mélange des-sujets qu'il a traités en tant d'occasions différentes, et le rang incertain qu’on a trouvé parmi ses sermons ont été la cause pourquoi on ne présente point son ouvrage sous le titre d'avent, de carême ou d'autre semblable.
Sapientiam sanctorum narrent populi et laudem eorum nuntiet Ecclesia.
Que les peuples parlent de la sagesse des saints et que l'Eglise en fasse le sujet de leur éloge. Eccle. 44.
La sainteté renferme la vraie sagesse, laquelle habite dans les saints et règne dans leur conduite.
Plus je considère la sagesse des hommes qui jugent et qui vivent selon le monde, plus je me persuade que c’est avec raison que Jésus-Christ l’a méprisée, qu'il l'a réprouvée. Cette sagesse est bornée, imparfaite, aveugle en plusieurs choses : mais elle est extravagante et tout
* Ce sermon fut prononcé le 11 novembre 1677.
à fait ridicule en ce point, qu’elle veut faire passer la vie des saints pour folie et les saints eux-mêmes pour des insensés. On entend tous les jours les discours que tiennent, sur ce sujet, les personnes qui se croient capables de juger de tout et qui passent, en effet, pour avoir beaucoup de lumières. Il n’y a qu'illusion, que faiblesse dans la conduite des gens de bien; leur foi est une sotte crédulité, leur crainte, une terreur panique, leur amour pour Dieu, une chimère; leur dévotion est une folie plaisante, et leur zèle, une folie incommode, leur mortification, une fureur. Enfin, c’est une humeur noire et mélancolique qui leur fait aimer la solitude; et, s'ils en viennent jusqu'à mépriser les biens, les honneurs, les plaisirs du monde, c’est qu'ils.ont tout à fait perdu l'esprit et ne sont plus capables de discernement. Je sais, Messieurs, qu’on leur fera justice, quelque jour, aux yeux de tout l’univers : je sais que ces faux sages reconnaitront enfin leur aveuglement et s’accuseront eux-mêmes d’avoir jugé comme des enfants et vécu comme des fous. Mais comme ces lumières leur viendront trop tard et qu’alors elles ne pourront leur être utiles, je m'en vais tâcher de les détromper dès aujourd’hui et de leur faire voir la sagesse incomparable qui est renfermée dans la sainteté. Comme dans les panégyriques particuliers qu'on fait durant le cours de l’année, on s'attache à certains caractères particuliers qui distinguent chaque saint de tous les autres, aujourd'hui, que l'Eglise célèbre en une même solennité la fête de tous les bienheureux, il a fallu chercher quelque chose qui fût commune à tous les saints, et j'ai choisi la
sainteté même. C'est donc l'éloge de la sainteté que je m'en vais faire à la gloire de tous les habitants de la Jérusalem céleste ; et pour en donner l’idée la plus juste et en même temps la plus magnifique qu’il est possible d'en former, je vais faire voir que la sainteté est la véritable et la seule sagesse.
Divin Esprit, je sais que les saints ne peuvent être bien loués que par d’autres saints; que, pour parler comme il faut de la sainteté, il faudrait y être déjà parvenu; mais j'espère que vous suppléerez, par vos lumières, à mon peu d'expérience. Toute l'Eglise triomphante s'intéresse à la prière que je vous en fais : Marie surtout, comme je l'espère, l’appuiera par son intercession. C’est de quoi nous l’allons supplier par les paroles de l’Ange : Ave Maria.
Quoique la sagesse, selon la pensée des philosophes et dans le sentiment même des Pères, consiste dans la connaissance des choses divines, il me semble toutefois que, dans le sens ordinaire, quand on parle d’un homme sage, on entend quelque autre chose qu'un savant théologien. Cette sagesse, qu’on a tant exaltée dans l’antiquité et à qui l’on donne, encore aujourd'hui, de si grands éloges, si je ne me trompe, est une qualité toute morale. Mais il me semble que l’idée que nous en avons communément, aujourd'hui, ne se rapporte pas tout à fait à celle que les anciens en ont eue. Ils l'ont fait consister dans le juste discernement des choses qui méritent notre estime et de celles qui méritent d’être méprisées. Aujourd’hui, on la confond presque avec la
prudence, et l’on appelle un homme sage celui qui sait faire le choix des moyens qui peuvent le conduire plus sûrement à son but, qui sait profiter de ses avantages et éloigner ou vaincre les obstacles qui s'opposent à ses desseins. Le sage, pris dans le premier sens, est encore en vénération à tous ceux qui se piquent un peu de philosophie et qui comptent pour quelque chose l’avantage que la raison nous donne sur les animaux. Dans le second sens, le sage est, pour ainsi dire, l’idole et la divinité du monde. On ne s’est jamais tant étudié à le former et à le rendre parfait, et, sans ce genre de sagesse, au siècle où nous sommes, les philosophes nêmes passent pour fous.
Or, Messieurs, je veux tâcher de faire voir, en ce saint jour, que la sainteté renferme la souveraine sagesse, en quelque sens qu’on veuille prendre ce mot, qu’il n’y eut jamais de plus excellente philosophie que celle des saints, et que leur prudence est bien autrement éclairée que la vaine habileté dont je vois qu'on se pique tant aujourd’hui. Voilà donc quel sera le sujet et l’ordre de ce discours.
Les saints sont véritablement sages, en premier lieu, de cette sagesse qui règle tous les sentiments et tous les mouvements intérieurs; en second lieu, de celle qui règle toutes les actions de la vie, c’est-à-dire, en un mot, que la sagesse habite dans les saints : ce sera le premier point; qu’elle règne dans leur conduite : ce sera le ‘second. Voilà tout le plan de cet entretien.
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PREMIER POINT
Rien ne me fait tant admirer l’homme que les sentiments de ces anciens philosophes, lesquels; quoique enveloppés dans les ténèbres du paganisme, aidés des seules lumières de la raison, ont formé une idée de sagesse, à quoi il semble, d'abord, que l'Evangile même n'ait eu que bien peu de chose à ajouter.
Ils ont pénétré si avant dans tout ce qui nous éblouit et nous enchante ici-bas qu'ils ont reconnu qu'il y avait plus de grandeur à le mépriser qu’à en avoir la possession. Ils ont enseigné qu'il n’y avait pas de plus grand bonheur que celui de connaître Dieu et que c'était une erreur grossière et honteuse de faire consister la félicité dans la jouissance des richesses et des plaisirs ; ils ont découvert que l’homme était né pour la liberté, et, en même temps, que de toutes les servitudes celle qui nous assujettit à nos mouvements déréglés est la seule qui nous prive de cet avantage.
C’est pourquoi leur sage est un homme sans désir, sans crainte, en un mot, sans passion. Il n’appréhende point la mort, il est insensible à la douleur et tous les autres maux de la vie ont pour lui des endroits agréables, par où il les envisage sans en être épouvanté. II se persuade que la pauvreté le met au-dessus de la fortune, qu’elle le rend même semblable aux dieux innocents ; bien loin de porter envie aux riches, il les plaint d’avoir besoin de tant de choses dont il n’a que
faire. Pourvu que son esprit soit en liberté, il ne se trouve nullement gêné dans les plus étroites prisons. Il n’y a point de bannissement pour lui, parce qu’il se croit non seulement citoyen, mais encore maître du monde. Il ne se soucie point sur quelle mer il navigue, ni quelle terre il foule sous ses pieds, pourvu qu’il soit toujours sous le même ciel. En sortant de sa patrie d'où il est chassé, il s'étonne de la simplicité de ceux qui croient le punir en l’obligeant d'aller respirer un plus grand air, et qui s’imaginent qu'on ne peut être content à moins que de porter toujours sa maison sur le dos, comme des tortues. Il a peine à se persuader que son corps soit une partie de lui-même, tant il se sent l'âme élevée au-dessus de cette boue animée. C’est pourquoi il ne saurait se résoudre à se plaindre des douleurs de la pierre et de la goutte ; on l’enfermerait dans un taureau de bronze ardent, qu’il n’avouerait pas que c’est lui qui brûle, ni qu'il prenne quelque part à ce qu'on lui fait souffrir.
Voilà, Messieurs, quel était le sage qu’on prétendait former dans les écoles d'Athènes : voilà quelle était cette fameuse philosophie qu’on y débitait avec tant de faste et qu'on y venait apprendre de toutes les parties du monde. Ceux qui en ont fait profession ont été appelés les restes du siècle d’or; les plus grands conquérants se sont détournés de leur route pour les aller visiter dans des cabanes. Les empereurs ont fait gloire de leur amitié ; ils les ont couverts de leur pourpre; ils les ont conduits eux-mêmes en triomphe; on les a regardés comme des hommes divins. Les villes se sont disputé
POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS {l
les unes aux autres l’honneur de leur avoir donné la naissance et les peuples se sont soumis volontairement à leur conduite.
Or, Messieurs, ce qu'on a appelé sagesse dans le paganisme, c’est ce que les chrétiens nomment sainteté ; et, autant qu'il peut y avoir de rapport entre les choses sacrées et celles qui sont purement humaines, nos saints répondent à leurs philosophes. Toute la terre, dit Clément d'Alexandrie, est devenue une école de philosophie, où le Verbe incarné enseigne, par ses exemples et par ses paroles, une sagesse plus excellente que celle dont les Grecs ont donné tant de préceptes; et cette sagesse n’est autre chose que la sainteté. Être saint, Messieurs, c’est être chrétiennement philosophe, comme parle le grand Saint Grégoire, c’est-à-dire, être détrompé des erreurs Communes, purgé de toutes les passions qui peuvent troubler la tranquillité de l’âme, détaché des créatures et de soi-même, élevé au-dessus de l’univers et tellement uni à Dieu, par la connaissance et par l'amour, qu’on oublie tout ce qui n’est pas Dieu même. La sainteté est souvent appelée du nom de justice, parce que, faisant un juste discernement du mérite de chaque chose, elle donne toute son estime au souverain Bien et n’a que du mépris pour les choses temporelles. On la confond aussi quelquefois avec la religion, parce qu’elle renferme un hommage, et comme un sacrifice, de tout être créé à l’Étre divin et immortel. Saint Thomas croit que l'effet de la sainteté, selon l’étymologie grecque et latine, est de nous rendre purs et inébranlables dans le bien; purs, en séparant l’âme de tout ce qui est cor-
ruptible de sa nature; inébranlables dans le bien, en ôtant, pour ainsi dire, aux objets tout ce qui est capable d’'émouvoir les passions.
Cela étant supposé, que dites-vous de ceux qui traitent la sainteté de folie et qui méprisent, dans les chrétiens, ce que tout l'univers a admiré dans les gentils ? N’est-il pas bien étrange que la même sagesse, qui a été en vénération parmi les païiens, soit condamnée par les disciples de l'Évangile, et que les adorateurs d’un Dieu anéanti, d’un Dieu crucifié, d’un Dieu pauvre, ne puissent comprendre ce même dépouillement, cette indolence, dont les seules lumières de la raison ont découvert les avantages à tant d’idolâtres ?
Mais c’est faire tort à la sagesse du christianisme que de la tenir si longtemps en comparaison avec la sagesse des païens. Il s’en faut bien que celle-là soit allée aussi loin que celle-ci; que ses sentiments aient été aussi droits, ses maximes aussi pures. Cette chétive philosophie, dit Saint Jean Chrysostôme, comparée à celle des saints, ne méritait pas le nom de philosophie, elle ne valait pas l'argent qu’on la vendait dans les écoles.
La philosophie ancienne a enseigné le mépris des richesses temporelles, parce qu’on s’en pouvait passer. Le christianisme en inspire même la haine, parce qu'elles peuvent nous corrompre. Celle-là fournissait des consolations à ceux que la fortune avait réduits. dans l’indigence ; celle-ci persuade la pauvreté volontaire à ceux qui jouissent des plus grands biens. Un philosophe souffrait sans se plaindre, dans la pensée que les maux du corps ne donnaient nulle atteinte à
l'âme; un saint qui connaît de plus qu'ils lui sont utiles va au-devant de ces mêmes maux et se fait un plaisir de les endurer. Un philosophe essuiera toutes sortes d'injures, sans être ému, parce qu'il est persuadé que ceux qui l’outragent se nuisent à eux-mêmes, en voulant lui nuire. Un saint se réjouirait d’être maltraité, s’il n'y allait que de son intérêt propre ; mais il est touché du tort qu'on se fait en l’outrageant. Celui-là méprise ses ennemis, celui-ci les aime et leur fait du bien. Le philosophe fait profession d’avoir peu d'attache à la vie et nulle crainte de la mort. Pour un saint, la vie est un tourment, et la mort, un jour de fête. Patienter vivit, dit Saint Augustin, ef delectabiliter moritur. Le philosophe se résout à mourir, parce qu’il a longtemps médité sur la nécessité indispensable qu’il y a de subir cette dure loi. Un saint s’estime heureux de finir ses jours à la fleur même de l’âge, lorsqu'il pourrait les prolonger en
modérant son zèle ou dissimulant sa créance. Enfin, la
philosophie enseignait à vaincre les passions de désir, de crainte, de colère, de tristesse, de désespoir ; mais elle se laissait vaincre elle-même à la vanité et à l'orgueil ; insensible aux injures des hommes, elle était insatiable de leurs louanges; elle faisait passer pour vertu la passion de la gloire, et la vertu d’humilité lui était inconnue ou odieuse. C’est pourquoi ceux qui en faisaient profession, après s'être dépouillés de tout, retenaient encore le manteau de philosophe, et ils ne le préféraient aux habits les plus superbes que parce qu'ils croyaient qu'il y avait encore plus d'honneur à le porter qu’à être revêtus de pourpre.
Oh! que la philosophie sainte donne à ses sectateurs des lumières bien plus parfaites, des sentiments bien plus relevés! Elle leur fait voir que ces sages, si sages, si renommés, qui croyaient s'être élevés, par leur morale, jusqu'à la condition des dieux, n'étaient, à vrai dire, que des animaux de gloire, comme les appelle Tertullien. Elle enseigne à mépriser jusqu'aux jugements des hommes, jusqu’à cette gloire chimérique, pour laquelle les Socrates et les Catons ont méprisé tout le reste. Elle fait des sages qui ne sont point entêtés de leur sagesse, qui ne foulent point le faste par un autre faste, comme cet ancien; des sages qui se contentent d’être sages sans le paraître, qui sont même ravis de passer pour fous dans l’estime du monde, parce qu'ils le regardent lui-même comme un aveugle et un insensé; qui aiment mieux souffrir la confusion et les peines dues aux scélérats, que les éviter en prenant part à leurs désordres; en un mot, des sages qui parlent humblement de la plus haute vertu, qui cachent avec soin leur vertu particulière et qui s’estiment plus obligés à ceux qui leur donnent lieu de l'exercer par leurs injustices, qu'à ceux qui les exposent à la perdre par leurs flatteries et leurs fausses complaisances.
Ce sont là, Messieurs, les principes de la philosophie des saints. Si c’est être fou que d’avoir ces sentiments, je vous prie de me dire ce que c’est que véritable sagesse, Certainement les académies, et de Grèce, et d'Italie, n’en ont pas jugé ainsi. Lorsque les apôtres commencèrent à débiter ces maximes, quoique dépouillées de tout ornement et destituées du secours des sub-
Lan à
tilités sophistiques, ils reconnurent d’abord la conformité qu'elles avaient avec la lumière de la plus pure raison; et bientôt après ils confessèrent qu’elles surpassaient infiniment tout ce qu'il y avait de plus relevé dans la science des mœurs. C’est pourquoi ils écoutèrent avec respect cette nouvelle doctrine et n’eurent pas honte de prendre la qualité de disciples de l’école de Jésus-Christ. Mais peut-être que ce que l’on blâme dans les saints n’est pas la hardiesse de leurs sentiments, mais seulement la témérité de leur entreprise. Il n’est rien de si beau, dira-t-on, rien de si divin que l’idée de la sainteté; mais c’est une grande extravagance à un homme de vouloir se former sur cette idée. La sagesse des philosophes, toute imparfaite qu’elle soit, ne s’est jamais trouvée que dans leurs écrits. On a toujours remarqué une opposition presque entière entre leurs discours et leur conduite. Il aurait fallu des hommes de marbre et de bronze pour mettre en pratique leurs chimériques leçons. Comment donc des créatures si faibles peuvent-elles prétendre à la sainteté, qui est une sagesse infiniment plus sublime et qui n’est propre, à vrai dire, que pour de purs esprits ou pour des hommes ressuscités ?
Messieurs, cette objection ne paraît que trop plausible à plusieurs, sans parler de ceux qui accusent l’Église romaine d'imposer à ses enfants un joug peu proportionné à leurs forces, en les obligeant à la pratique des œuvres de charité et de pénitence; qui l’accusent de nous engager à une sorte de vie dont la corruption de la nature nous rend incapables, en nous exhortant au
célibat et à la pauvreté volontaire. On ne voit que trop de bons catholiques qui étouffent tous les désirs que Dieu leur donne d’une vie plus parfaite, qui résistent à toutes les voix qui les appellent à la sainteté, sous prétexte que ce serait pour eux une entreprise frivole, qu'il n’y a que Dieu seul qui soit saint; qu’il n’y a pas d'apparence, vu notre fragilité, que nous puissions jamais soutenir une vie crucifiée, une vie spirituelle; qu'il faudrait pour cela n'avoir pas de corps ou ne l'avoir pas composé de terre et de boue.
Mais si cela est vrai, chrétienne Compagnie, que devient l'Évangile, que deviennent tous les mystères de l’incarnation, de la vie et de la mort de Jésus-Christ? Quoi, un Dieu se sera revêtu de notre chair pour nous enseigner un chemin inaccessible, pour nous mettre devant les yeux une règle à quoi on ne peut se conforiner, pour nous donner des leçons qui nous passent et des exemples qu’on ne peut suivre! Le Verbe éternel sera descendu du ciel pour nous apprendre la science des saints; il aura conversé parmi nous, durant l’espace de trente-trois ans, pour nous en découvrir tous les secrets, il en aura pratiqué lui-même, et à nos yeux, toutes les plus fortes maximes ; il les aura confirmées par des miracles ; il les aura écrites de son propre sang; il aura envoyé son Esprit Saint pour les graver en nos cœurs en caractères de feu ; et toutes ces maximes ne pourront être de nul usage! La Sagesse Éternelle aura perdu son temps et sa peine à nous donner la connaissance d’une sainteté imaginaire ; ou Jésus-Christ n’aura pas connu notre impuissance, ou il se sera moqué de
ROUQUANA 8 0e OLA
nous, en nous exhortant à des choses qu'il savait très bien nous être impossibles ! |
Non, mon très aimable Rédempteur, il m'est impossible de le croire. On ne me persuadera jamais que, lorsque vous m'invitez avec tant de douceur à m'’assujettir à votre joug et à me charger de la Croix, lorsque, avec tant de zèle, vous m’exhortez à la pauvreté d’esprit, à l'amour des souffrances, à l’amour de ceux qui me font souffrir, à la haine du monde et de moi-même ; lorsque vous m'ordonnez de vivre sans inquiétude, de ne craindre, ni la mort, ni tout ce que la cruauté peut inventer de supplices, de me réjouir, de tressaillir de joie au milieu des plus sanglantes persécutions; lorsque vous me conseillez, que vous me pressez de quitter toutes choses pour aller à vous, que, par tous les motifs de crainte, d'amour, d'espérance, vous tâchez de me porter à une vie chaste, à une vie pénitente, à une vie mortifiée; je ne saurais croire, Seigneur, que ce soient tous conseils impossibles et qu’il y puisse avoir de l’imprudence à les embrasser.
Et, quand nous n’aurions pas une preuve si Convaincante contre cette impossibilité prétendue, comment est-ce qu'on l’ose alléguer à la vue du paradis et de ce nombre innombrable d’esprits bienheureux qui y reçoivent la récompense de leur sainteté? Comment est-ce que ce qui a été fait par tant de millions d'hommes et de femmes de tous états, de toutes complexions, nous peut paraître impossible ? Osons-nous même dire qu’il y ait quelque difficulté, après que tant de jeunes enfants, tant de jeunes filles élevées dans la mollesse des cours,
l'ont si généreusement entrepris et si constamment pratiqué? Combien de témoins le ciel produit-il aujourd’hui contre un sentiment si peu raisonnable, ou plutôt contre notre lâcheté? Treize millions de martyrs sont allés en riant au dernier supplice. On dit que l’Angleterre a fourni pour une fois onze mille filles qui ont mieux aimé mourir que de souiller leur virginité. On a compté jusqu'à douze mille solitaires dans un seul désert. L'Église a trouvé, dans le seul monastère du Mont-Cassin, cinq mille cinq cents religieux à canoniser et plus de cinquante mille dans le seul ordre de Saint- Benoît. Il n’est point d'esprit si vaste ni si borné, point de personne si savante ou si idiote, point de naturel si doux ou si rude, point de tempérament si délicat ou si robuste, qui ne trouve, dans la céleste Jérusalem, des millions de saints de son caractère. Et l’on dit que la sainteté est quelque chose d’impossible aux hommes et que c’est folie d’y prétendre !
Serait-il bien possible, Messieurs, que, sur un si faible prétexte, vous renonçassiez à la gloire et à la récompense des amis de Dieu? Hélas! on attaque toujours des villes qui, jusqu'ici, ont passé pour imprenables et qui en effet n’ont jamais été, ni emportées de force, ni rendues. On s'expose sur des mers inconnues, on pénètre dans des terres qui n’ont point été découvertes ; les mathématiciens se morfondent encore aujourd'hui à trouver des démonstrations qu’on cherche inutilement depuis près de trois mille ans; l'expérience de tous ceux qui se sont appliqués à faire de l'or, l’inutilité de leur recherche, la ruine de leurs maisons n’a pu encore
persuader aux avares et aux chimistes qu'il était impossible d'y réussir : et cependant nous voulons croire qu'il nous est impossible de nous faire saints, quoique nous solennisions toujours la mémoire de ceux qui se sont sanctifiés, que nous ayons en main des volumes entiers remplis de leurs noms et que nous soyons persuadés que nous en ignorons beaucoup plus qu'il n’en est venu à notre connaissance. Non, Messieurs, la sainteté n’est impossible à personne; je ne sache même personne à qui elle soit difficile, à la réserve des riches, auxquels on ne peut pas dissimuler qu'il est malaisé d'entrer dans cette voie sainte que l'Église a coutume d'appeler le royaume du ciel, puisque c'est Jésus-Christ même qui nous en assure. Mais quelque difficulté qu'ils aient d'entrer dans les voies de la sainteté, il ne leur est pas absolument impossible; en tout cas, ils peuvent, à l'exemple de tant d’autres, briser les chaînes dont ils sont liés, abandonner tout pour l'amour de Jésus-Christ et du plus grand obstacle qu’on puisse avoir à la perfection évangélique se faire une marche pour y monter. De plus, ils peuvent même être pauvres dans l’abondance, par le retranchement du luxe et des voluptés, par la fuite de ce même monde où leur prospérité leur donne entrée, et, bien loin qu'on les puisse blâmer de folie, lorsqu'ils aspirent à ce degré de vertu, j'ose dire que c’est pour eux, encore plus que pour les autres, le comble de la sagesse, vu qu'il est très probable qu’on se sauve rarement dans une grande fortune, à moins qu’on ne s’y fasse tout à fait saint, qu'il est comme impossible de s’y tenir dans un état
médiocre, et que quiconque y renonce à la perfection est dans un très grand danger de s’y perdre.
Il est donc vrai, chrétiens auditeurs, que l’idée de la sainteté renferme la souveraine sagesse, et que ce n’est point une pure idée, et que, par conséquent, les saints qui s’attachent à l’acquérir ne peuvent être traités d'insensés, puisqu'ils aspirent à un état très parfait et nullement impossible. Mais après vous avoir montré qu'il n’y a pas de gens plus sages dans leurs sentiments que les saints, il est temps de vous faire voir qu'il n'y en a pas de plus prudents dans leur conduite. C’est ma seconde partie.
SECOND POINT
Les enfants du siècle, qui croient avoir le bon sens et l’habileté pour partage et de qui le Sauveur lui-même a dit qu’ils se gouvernent plus facilement, dans leurs affaires, que les enfants de la lumière, les gens du monde, dis-je, ne conviennent pas que la prudence soit une vertu propre des saints. Ils s'imaginent, au contraire, que l’indiscrétion les accompagne partout, qu'ils font profession de porter toutes choses à l'extrémité, d'ignorer les sages tempéraments, de négliger toutes les règles, pour s’abandonner à un zèle inconsidéré et à une aveugle ferveur. Qu'à la vérité, quand on considère leurs sentiments et les dispositions de leur âme, on ne peut s'empêcher de les admirer; mais qu’à voir leurs actions et la conduite qu’ils observent dans le monde,
on a bien de la peine à s'empêcher, ou d’en gronder, ou d'en rire. Pour détruire une opinion si fausse et si injurieuse à la sainteté, je vous prie d'observer, Messieurs, que la prudence, pour être parfaite, doit avoir deux conditions. Il faut qu’elle ait en vue une fin parfaite, c'est-à-dire, comme l'explique Saint Thomas, qu'elle tende à ce bien auquel toute la vie se doit rapporter. En second lieu, il faut qu’elle fasse choix des moyens qui sont les plus propres pour parvenir à cette fin. Par le défaut de la première condition, la subtilité d'un voleur qui prend si bien ses mesures qu'on ne le saurait surprendre, cette subtilité, dis-je, ne peut être appelée prudence, parce qu’elle tend au mal; et l’adresse d'un joueur, qui fait bien toutes ses parties, qui ne fait jamais de faute en jouant, n’est pas une prudence parfaite, parce qu'elle n’a qu'une fin indifférente et fort imparfaite. Faute de s'appliquer à chercher les remèdes nécessaires pour rendre la santé à un malade ou d’en savoir faire le choix, le médecin du monde le mieux intentionné, le plus infaillible dans le jugement qu’il porte des maladies ne passera jamais pour un prudent médecin.
Cela supposé, voyons, s’il vous plait, en quoi c’est que la prudence des saints est défectueuse. L’unique fin qu'ils se proposent dans toutes leurs actions, c'est de servir Dieu, pour lequel ils ont été créés, et de se procurer une félicité éternelle : sur quoi, Messieurs, je vous prie de faire avec moi trois ou quatre petites réflexions.
J’observe, en premier lieu, que, dans le monde, on loue le jugement d’un homme qui, pouvant choisir un
maître, se donne à un grand prince sage, solide, généreux, qui fait gloire d'observer religieusement sa parole et de n’abandonner jamais ceux qu'il a une fois reçus à son service. Si cela est, comme je l’entends dire tous les jours, est-il rien de plus judicieux que la conduite des saints qui s’attachent à un Dieu immortel, incapable de manquer à ses promesses, ni par infidélité, ni par impuissance, à un maître qui se déclare si hautement pour tous ceux qui sont à lui, qui prend leur défense contre tout ce qu’il y a de plus redoutable dans l’univers, à un maître enfin qui est le maître de tous les autres ?
De plus, on tient pour fous, dans le monde, tous ceux qui ne songent qu’au présent, qui ne s'appliquent point à se préparer une vieillesse heureuse et tranquille, à faire des établissements dont leur postérité puisse jouir, quoique nul ne soit assuré, ni de vieillir, ni d’avoir des enfants qui lui survivent. Peut-il donc y avoir une plus grande sagesse que de porter la vue jusque dans l’éternité qui ne peut manquer de succéder à ce peu d'années que nous vivons? Ceite sagesse est la sagesse des saints.
La troisième réflexion, c’est que dans la politique même, où l’on croit que la prudence a son plus noble et son principal emploi, il me semble que les plus éclairés ont pour maxime d’avoir toujours en vue le principal intérêt, d'abandonner les formalités aux esprits pointilleux et peu solides, de se relâcher dans des points de moindre conséquence, de sacrifier de menues prétentions pour sauver l'essentiel et pour
avancer les desseins les plus importants. Mais que sont, Messieurs, que sont les desseins des plus grands princes et de leurs premiers ministres, en comparaison de cette fin générale où tous les hommes doivent tendre, en comparaison de cette affaire où il s’agit de gagner ou de perdre un Dieu, et de le perdre sans ressource ? Donc, il est fort raisonnable de négliger toutes choses pour l'intérêt de son salut, qui ne sont pas à beaucoup près d’une si grande importance ; et les saints qui, pour cette raison, font peu d'état de ce que le monde estime, les saints, dis-je, en cela, font une leçon de prudence aux politiques, laquelle vaut elle seule toutes leurs maximes.
La quatrième réflexion, c’est que ceux qui sont véritablement habiles dans le monde, non seulement préfèrent les grandes affaires aux plus petites, mais ils ne font rien de si petit qu'ils ne le rapportent à leurs fins, de sorte qu’on peut dire, en vérité, qu’ils n’ont qu'une affaire. Leurs discours les plus indifférents, leurs actions les plus communes, leurs divertissements mêmes, leur oisiveté, tout se fait avec dessein. C’est pourquoi on les étudie, on observe toutes leurs démarches, tous leurs mouvements ; on est persuadé qu'il y a partout du mystère; on ne peut croire que des gens si sages fassent rien légèrement et sans songer à ce qui doit les occuper sans cesse. Les saints ne se contentent pas de travailler pour leur dernière fin, de n'avoir que du mépris pour tout le reste, mais encore ils ne font rien que pour cette fin; toutes leurs actions, toutes leurs pensées s’y rapportent. Ils ne veulent pas qu'il y ait un
moment de temps, pas une parole, pas un mouvement inutile. Tout à Dieu, à l'éternité ! Etils rapportent tout à ce bonheur incomparable, et en effet tout les y conduit.
Je suis sûr, Messieurs, qu'après ces réflexions, il n'y a point d'homme raisonnable qui ne soit convaincu que les saints sont véritablement prudents dans le choix de la fin qu’ils se proposent, lequel choix, selon le Docteur de l'École, est la principale partie de cette vertu. Je ne sais si tout le monde conviendra qu'ils soient aussi judicieux dans le choix des moyens qu'ils font pour. y parvenir.
Mais pourquoi en disconvient-on ? C’est par le mépris du monde et de ses maximes, c’est par la haine d’euxmêmes, par un exercice continuel de pénitence qu'ils ont tâché de gagner le ciel. Il y a des voies plus douces, plus humaines, plus conformes à la‘manière de vivre des autres hommes, plus portionnées à notre faiblesse, Il est vrai. Mais y en a-t-il de plus sûres et de plus courtes? Parmi les moyens qui nous conduisent à une fin, la prudence ne veut-elle pas qu’on préfère ceux qui y conduisent plus tôt et plus sûrement? Ce sont là les moyens que Jésus-Christ nous a recommandés sur tous les autres. Qui sait mieux que lui-même ce qui lui doit plaire davantage? Qui sait mieux ce qui nous doit être plus utile pour l'éternité ?
On vous reproche, âmes saintes, de vous être arrachées à Dieu de telle sorte qu’il ne vous est plus resté d'application pour tout le reste, d’avoir oublié jusqu’à vos pères et à vos mères, de vous être trop déclarées contre la vie ordinaire des gens du monde, d’avoir
rompu tout commerce avec vos meilleurs amis, de n'avoir plus gardé de mesures, de vous être dispensés de tout et des lois même les plus indispensables de la bienséance. Mais de quelle part viennent des reproches si odieux? Ne viennent-ils point de ceux-là mêmes qui croient se comporter très prudemment en faisant pour le monde tout ce que vous avez fait pour le ciel ? Combien de personnes s’attachent si fort à ce qu'ils appellent grandes affaires qu'il ne leur reste plus de temps pour leur salut? Combien de faux sages font céder, tous les jours, les intérêts de Dieu à ceux de l'état, font un mépris visible de toutes les lois les plus sacrées et se persuadent que la religion n’est elle-même qu'une partie de la politique qui doit être ajustée au temps et à la nécessité des affaires temporelles ? Eh quoi! Seigneur ! y aura-t-il de l’imprudence à faire pour vous ce que le monde fait contre vous? Et le zèle ne sera-t-il raisonnable que quandil sera joint à l’impiété ?
Enfin, pour justifier cette vie austère, cette pénitence si odieuse aux réformateurs de l'Eglise et à toutes les personnes mondaines, je me contenterai, Messieurs, de vous faire ressouvenir de ces gouverneurs qui, se voulant mettre en état de défendre une place fort importante commencent, ou par faire raser les faubourgs, ou par inonder toutes les plaines voisines ; de ces princes qui, craignant d’être défaits par un ennemi trop puissant qui les attaque dans leurs frontières, se retirent dans le cœur du royaume, faisant le dégât partout où ils passent, pour s'empêcher d'être suivis. A voir ces grands hommes qui ravagent ainsi leurs propres pays, qui mettent le feu
partout, qui désolent tout, ne dirait-on pas qu'ils sont furieux et que ce cas de prudence militaire est l'effet d’une folie achevée? Voilà, Messieurs, l'injustice que nous faisons à la conduite des saints. Cette âme pure, qui voit que les ennemis de son salut trouvent dans son propre corps de quoi lui faire la guerre, lui fait la guerre à lui-même et croit agir prudemment de le détruire, de peur d’en être détruite. Elle abandonne, elle ruine même ces dehors, pour sauver le corps de la place ; elle aime mieux affaiblir cette chair corruptible, lui faire perdre son embonpoint, la défigurer, que de voir l’esprit, qui est immortel, perdre quelque chose, ou de sa beauté, ou de sa force. Le monde l’accuse, pour cela, de manquer de prudence et de discrétion; mais hélas! Messieurs, que les saints seraient imprudents, s'ils voulaient écouter sur cela les discours du monde et s'arrêter à son jugement !
J'en dis trop, chrétienne Compagnie, en un jour où l'Église nous ouvre, pour ainsi dire, le paradis pour y contempler la gloire des saints. A la vue de cette gloire ineffable, à la vue de cette magnifique cité, toute bâtie de cristal et de fin or, à la vue de ces riches trônes et de ces couronnes si éclatantes, de ces habits si pompeux, à la vue de tant de beautés, &e tant de plaisirs, de tant de lumières, qui peut dire qu’ils ont manqué de conduite, qu'ils ont pris le mauvais parti, qu’ils ont mal fait ou qu'ils ont trop fait? Nos insensati, vitam illorum . estimabamus insaniam et finem illorum sine honore : ecce quomodo computati sunt inter filios Dei; et inter sanctos sors illorum.est. Bienheureux saints, qui vivez présente-
ment une vie pleine d'honneur et de délices au-dessus du firmament, que vous avez été sages de renoncer aux vains honneurs et aux voluptés passagères de cette vie!
Il est vrai que, durant le peu d'années que vous avez passées sur la terre vous avez été privés des douceurs que l’on y goûte. On ne vous a point vus dans ces grandes assemblées où règne la vanité; vous vous êtes entretenus avec Dieu dans la solitude, tandis qu’on était au théâtre; vous avez passé dans la lecture des Livres Saints ces nuits que le monde donnait aux jeux et aux danses ; ces soins que les hommes de votre temps employaient à nouer des intrigues, à bâtir des palais, à multiplier leurs revenus, à gagner la faveur des grands, à s'élever au-dessus des hommes, ces soins, dis-je, vous les avez réservés pour votre âme, vous les avez employés à dompter vos passions, à réprimer vos désirs, à vous préparer une heureuse mort. Mais que vous voilà bien payés de toutes vos peines ! Que vous jouirez longtemps du fruit d’une conduite si judicieuse ! Mon Dieu! que vous devez vous savoir de gré d'en: avoir usé de la sorte ! Que vous auriez été mal conseillés, si vous aviez écouté les respects humains, si vous aviez appréhendé les mépris et la censure du monde ! Ce monde, autrefois si déraisonnable et si injuste, révère aujourd'hui jusqu’à votre mémoire, jusqu'à vos cendres. On enchâsse dans l'or, dans les pierreries, ces membres que vous avez consumés de jeûnes. Ceux mêmes qui sont revêtus de pourpre, comme parle Saint Jean Chrysostôme, viennent se prosterner devant vos tombeaux et rechercher votre protection, au lieu que
votre nom aurait été enseveli dans l'oubli, votre corps dans un sépulcre vil et infect et votre âme peut-être dans les enfers.
Intelligite hæc, qui obliviscimini Deum, et stulti aliquando sapite. Comprenez bien ceci, à vous qui oubliez Dieu, qui vous oubliez vous-mêmes, qui semblez ignorer, et la brièveté de cette vie, et la fin pour laquelle vous avez été créés. Quelles ténèbres, Ô mon Dieu! Quel étrange aveuglement empêche les chrétiens de connaître la vanité de leurs desseins et de leur prudence terrestre ! Hélas ! faut-il être si éclairé, pour s'apercevoir que l’on s'amuse à bâtir sur le sable, sur le bord d’un torrent impétueux, qui détruit, qui entraîne, et les édifices, et ceux qui les ont élevés ? Qui ne voit que même ce qu'on appelle grandes affaires dans le monde ne sont que des jeux d'enfants, qui n'aboutissent à rien ; que cette paix, qu’on regardait comme le chef-d'œuvre de la politique, est rompue pour un petit intérêt; que cette guerre, conduite avec tant de sagesse et tant de bonheur, qui avait coûté tant de millions, tant de sang, tant d'inquiétude, est terminée par un traité qui remet les choses à peu près comme elles étaient auparavant? Qui ne voit que le temps change, qu'il renverse les fortunes les mieux établies, qu'il efface jusqu'à la mémoire des hommes qui ont joué les plus grands rôles sur le théâtre du monde, que toute leur grandeur, toute leur gloire périt avec eux et souvent même avant eux ? Qu'enfin, le tombeau engloutit tout, qu'il égale tout, et que le seul jugement de Dieu mettra entre les grands et les petits, entre les imprudents et les sages une
distinction qui ne finira jamais ? Mon Dieu! que j'ai pitié de ces grands génies, qui emploient toutes leurs lumières à tracer des plans magnifiques sur un avenir qui ne sera jamais pour eux, qui se consument euxmêmes à faire réussir des entreprises qui leur seront peut-être funestes et qui commencent, avec des efforts incroyables, avec d'immenses préparatifs, une carrière de trois pas! Que je suis touché de les voir porter jusque sur le bord de leur sépulcre leurs inutiles pensées, de les voir toujours plongés dans ces bagatelles qui ne les regardent point et qui n’ont aucun rapport avec l'éternité où ils vont entrer!
Soyons plus sages, chrétiens Auditeurs, je vous en conjure. Laissons la prudence humaine s’enfler d’orgueil et s’évanouir dans ses desseins. Laissons-la se vanter de tout pénétrer, de tout faire; qu’elle se flatte de savoir l’art d'amasser, de conserver, de servir, de nuire, de dissimuler, de surprendre et de s'empêcher d’être surprise. Croyez-moi, la véritable providence est de craindre Dieu et de s’étudier à lui plaire. Initium sapientiæ, corona sapientiæ, dit le plus sage de tous les rois, {imor Domini. Le commencement et le comble de la sagesse, c’est la crainte du Seigneur. La Sagesse même incarnée ne nous en a pas enseigné d’autre. C'est cette divine Providence qui vous portera tous, comme je le souhaite, comme je l’espère, à préférer l’âme au corps, l'éternité au temps, le ciel à la terre, Dieu aux hommes ; qui vous fera mépriser une vie courte, incertaine, malheureuse, pour vous rendre dignes d’une bienheureuse immortalité. Amen.
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Vidi civitatem sanctam, Jerusalem novam, descendentem de cœlo.
J'ai vu descendre du ciel la cité sainte, la nouvelle Jérusa-
lem. Apoc. 21.
Le Paradis est la cité sainte des bienheureux, où il n’y aura nul péché, nulles des peines qui sont dues aux péchés, nulles bornes aux récompenses qui sont promises à la vertu.
Comme c’est du paradis que les prédicateurs ont coutume de parler en ce jour si solennel, je ne m'étonne point de voir que les chrétiens viennent en foule entendre un discours qui leur doit être si agréable. Il est assez naturel que de pauvres exilés prennent plaisir
* Le V. P. de la Colombière commença à remplir son office de prédi- Ç
cateur en prononçant ce sermon, le 11 novembre 1676.
qu'on les entretienné de leur patrie, qu'on leur fasse la peinture d’une région où ils doivent régner quelque jour, et que, par le souvenir des biens éternels qui les y attendent, on tâche d’adoucir les maux qu'ils souffrent. Vous auriez bien plus de sujet de vous étonner, Messieurs, qu’il se trouve des personnes qui osent vous parler de ce bonheur incompréhensible. Quelle apparence de tracer le plan, de raconter les beautés et les richesses d’un lieu qu'on n’a jamais vu et duquel on n’a nulle connaissance, nulle idée, Cependant vous ne devez pas en être surpris. Il serait encore plus difficile de parler du paradis, à qui l'aurait vu de ses yeux, à qui en aurait goûté toutes les délices. On peut dire que nous n’en parlons que parce que nous ne savons ce que c’est; et S. Paul, dont les lumières ont éclairci les points les plus embrouillés, dont l'éloquence pouvait embellir les sujets les plus stériles, S. Paul, dis-je, n’a été muet, sur cette matière, que parce qu'il en avait des connaissances {trop exactes.
Esprit Saint, je ne vous demande donc pas que vous me découvriez aujourd’hui cette divine clarté dont les bienheureux sont revêtus; elle ne servirait qu’à m'éblouir et à me lier la langue. Je demande des lumières que je puisse communiquer à ceux qui m’écoutent. Je vous demande ces connaissances que les saints ont eues du paradis, lorsqu'ils étaient encore sur la terre, ces vues qui allumaient dans leurs cœurs un désir si ardent d'aller dans le ciel, qui les faisaient gémir dans l'attente de la mort, qui leur inspiraient tant de mépris pour tout ce que nous aimons ici-bas et
qui les ont portés à faire et à souffrir de si grandes choses pour votre amour.
Que je serais heureux si, par ce que je dois dire aujourd'hui du bonheur des saints, si même par toutes les prédications que je ferai cette année, je pouvais faire seulement un saint! Car, s’il est vrai qu’un chrétien vraiment saint fait plus d'honneur à Dieu qu’un million de chrétiens lâches et imparfaits, quel plus grand bien pourrait-il m’arriver en la vie que d’avoir contribué quelque chose à mettre une âme en la voie de la sainteté?
Je sais, Madame, que, lorsque Votre Altesse Royale m'a commandé de monter en cette chaire, elle n’a point eu d'autre vue que de procurer à tous ceux qui m'entendront un moyen de se sanctifier eux-mêmes ; et je proteste, en présence de Jésus-Christ, qu’en obéissant à vos ordres, je n’aurai jamais d’autre dessein que de travailler à la sanctification de mes auditeurs. Mais, quelque bonnes que soient les intentions de Votre Altesse Royale, quelque soin que j'aie résolu de prendre pour les seconder, j'’attendrais peu de fruit de tous mes soins, si je ne savais qu'ils seront soutenus par vos bons exemples. Les mauvais chrétiens ne se défendraient peut-être que trop contre toutes les raisons que je leur proposerai pour les convaincre de leur devoir. Mais que peuvent-ils répondre à l'exemple d'une princesse qui, à la fleur de son âge, dans un rang où la plupart des hommes s’imaginent que tout est permis, avec tous les avantages de corps et d'esprit qui ont coutume d'inspirer l'amour du monde, se déclare hau-
tement pour la piété et en pratique tous les exercices avec tant d’exactitude et tant de ferveur? D'ailleurs, Madame, parlant devant une personne aussi irréprochable que vous l’êtes, je ne serai point obligé à tous ces égards que la prudence veut qu’on ait quelquefois pour les princes vicieux et déréglés. Il n’est point de vice auquel je ne puisse faire une guerre ouverte, puisqu'il n’en est aucun que votre conduite elle-même ne con- .damne. Je pourrai dire tout ce que l'Esprit de Dieu daignera m'inspirer de plus fort contre tous les désordres de notre siècle; on ne croira jamais que mes reproches s'adressent à Votre Altesse Royale, et ainsi, Madame, la parole de Dieu ne sera point liée par votre présence; on ne dissimulera point devant vous les plaies du pécheur, on les fera même paraître plus honteuses par l’opposition de votre vertu. Outre ces secours, que je ne puis manquer de recevoir de la piété de Votre Altesse Royale, vous voulez bien, Madame, que je prenne encore la liberté de vous demander celui de vos prières, pour obtenir du Saint Esprit cette assistance que nous implorerons, s’il vous plait, tous ensemble par l’intercession de tous les saints et surtout par celle de la Sainte Vierge, qui est leur reine et notre grande avocate. Ave Maria.
De tous les éloges que le Saint Esprit fait du paradis en divers endroits de l'Écriture, celui qui n’en donne le plus d'idée, c'est le nom de cité sainte, ou de cité des saints, que je trouve au vingt-unième chapitre de l’Apocalypse. Saint Jean n'oublie rien, en ce même endroit,
POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS o1
pour nous faire une peinture avantageuse de cette céleste Jérusalem : il y emploie tout ce que la nature a formé de plus précieux, tout ce que l’art, tout ce que l'imagination peut ajouter à la nature. Il n'est pas, dit-il, jusqu'aux fondements de cette grande ville qui ne soient composés d’émeraudes et de saphirs; tous les édifices y sont de cristal et de fin or; l'or y brille jusque sous les pieds des habitants; les rues et les places publiques en sont parées. Elle est coupée, en divers endroits, d’un canal d’eau vive, bordé d'arbres toujours fleuris, toujours verts, lesquels portent tous les mois de nouveaux fruits. Enfin, un astre infiniment plus beau que le soleil, y répand partout une lumière également douce et brillante qui, sans blesser les yeux, relève admirablement l'éclat de tant de richesses. Cet astre y produit un jour éternel, un jour toujours serein, toujours calme ; il n’est jamais couvert de nuages; il ne s'éloigne jamais pour faire place à la nuit. Nox enim non erit illic, car, en ce beau lieu, il n'y aura plus de nuit, plus de ténèbres.
Voilà sans doute un admirable séjour, et je ne sais comment il nous reste encore quelque amour pour la terre, pour cette demeure sombre et infecte, pour cet égout de l'univers, après avoir jeté les yeux sur une région si délicieuse et si riante. Toutefois, ce n’est pas, Messieurs, ce qui me fait soupirer davantage pour le ciel. Quelque beau qu'il me paraisse dans le tableau qu’en a fait Saint Jean, je dis que j'en forme une idée infiniment plus magnifique, lorsque je fais réflexion que le paradis est la cité sainte des bienheureux. Et
voici sur quoi je me fonde. Le paradis est une cité et comme une république toute composée de saints. Donc dans le paradis il n’y aura nul péché, nulle des peines qui sont dues aux péchés, nulles bornes aux récompenses qui sont promises à la vertu. Le péché est par lui-même un fort grand mal, c'est assurément le plus grand de tous les maux : c’est donc un grand bien que le péché ne se trouve point dans le paradis ; je le montrerai dans le premier point. C’est le péché qui nous attire tous les autres maux; tous les autres maux seront donc bannis du paradis aussi bien que le péché : ce sera le second point. Le péché donne des bornes à la libéralité de Dieu, il l'empêche de se répandre avec profusion sur les hommes; puisque, dans le paradis, cet obstacle sera levé, la libéralité de Dieu y sera sans bornes ; c’est ce que je ferai voir au troisième point. Voilà tout le plan de ce discours; nul péché, nulle peine due au péché, nulles bornes aux récompenses de la vertu.
PREMIER POINT
Il n’est guère de considération plus capable d’inspirer un grand désir du paradis à une personne remplie de la crainte et de l’amour du Seigneur que cette parfaite innocence, cet éloignement de toute faiblesse, de toute imperfection, où l’on vivra dans le ciel. Ces âmes vraiment chrétiennes qui de tous les maux de la vie ne craignent que le péché, qui pleurent si amèrement des
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fautes, lesquelles paraissent inévitables à notre fragilité, qui vont chercher dans les plus affreuses solitudes un asile contre les tentations, à qui la mort même paraît agréable par cette seule raison qu'elle les retire du péril d'offenser Dieu, ces âmes saintes peuvent-elles trouver dans le paradis quelque chose qui les touche davantage que l'assurance infaillible de ne plus pécher ?
Mais, hélas! qu'il est peu d'hommes sur la terre qui puissent goûter cette pensée! Qu'elle fera peu d’impression sur ces âmes sensuelles qui passent leur vie dans des plaisirs criminels et qui croient qu'on ne peut être heureux et homme de bien tout ensemble! Cependant il faut avouer que, quelque voluptueux que soit un pécheur, ce n'est pas précisément le péché qu'il aime dans le plaisir. Saint Augustin s’accuse, au second livre de ses Confessions, que, dans le plus fort de ses débauches, il a été jusqu'à cet excès de fureur que d’aimer ce qui était défendu, simplement parce qu'il était défendu. Mais il se récrie lui-même sur ce sentiment comme sur une brutalité inouie; il ne peut comprendre comment son cœur a été capable de le former. O monstrum vitæ! O mortis profunditas! potuit-ne libere, quod non licebat, non ob aliud, nisi quia non licebat. O vie monstrueuse! O abîime de malice! Comment s'est-il pu faire que je me sois plu dans des choses qui n'étaient pas permises, seulement parce qu’elles n'étaient pas permises? Je suppose que je parle à des chrétiens, à des personnes qui croient un Dieu, une éternité. Cela supposé, je dis qu’il n’est point d'homme qui ne trouvât encore plus de plaisir dans le plaisir même, s’il pouvait
être séparé du crime. Tandis qu'il vous restera encore un rayon de foi dans l'esprit, vous avez beau faire, quelque soin que vous preniez d’étouffer les reproches de la conscience, vous ne sauriez empêcher que la pensée de Dieu qui voit tout, que le souvenir de la mort, que la crainte de l'enfer ne vienne quelquefois vous troubler dans vos délices. Pour goûter un plaisir bien pur, pour former une félicité accomplie, il faudrait pouvoir allier les plus grands plaisirs avec une parfaite vertu.
Or, cette alliance se fera dans le paradis. Les saints sont plongés dans des délices au prix desquelles toutes les nôtres ne sont qu’amertumes. Mais cette vie délicieuse ne les déshonore point, elle n’est, ni criminelle, ni dangereuse; elle est encore plus sainte que ne l’a été leur pénitence sur laerre, et, par conséquent, elle n’est sujette, ni à la crainte qui accompagne les plaisirs de ce monde, ni à la confusion qui les suit, ni au repentir qui est le fruit ordinaire et comme le supplice naturel de la volupté criminelle.
Mais, quand l'innocence ne serait pas en nous-mêmes un aussi grand bien qu’elle l’est effectivement, on ne saurait nier que, du moins dans les autres, elle ne soit quelque chose de fort aimable, Il ne se trouve que trop de gens qui aiment le mal; mais on n’en voit guère qui ne haïssent les méchants ; on les éloigne de soi le plus qu'on peut; on voudrait, s’il était possible, n'avoir Jamais à faire qu'à des personnes irréprochables et d'une vertu reconnue. En effet, quelle douceur n'y aurait-il pas à vivre toujours parmi des personnes
sages, incapables de rien faire contre la plus parfaite vertu! S'il y avait une ville au monde où tous les citoyens vécussent dans cette innocence, dans cette simplicité, dans ce désintéressement, avec la douceur et la modération que Jésus-Christ demande aux fidèles, une ville où il ne se commit nul désordre de tous ceux que l'Évangile condamne, où l’on s’entr’aimât d'aussi bonne foi et avec autant de tendresse que chacun s'aime soi-même, cette ville, chrétiens Auditeurs, de tous les séjours de l’univers ne serait-elle pas le plus charmant? Mais hélas! bien loin d’y avoir des villes entières où les choses soient dans ce bel ordre, à peine trouve-t-on une famille où il soit parfaitement observé. Nous nous faisons tous souffrir les uns les autres, soit à cause des naturels qui se trouvent opposés, ou de l’humeur qui n'est pas toujours égale, ou des intérêts qui sont presque toujours contraires.
Voilà la source de la plupart de nos chagrins et de nos peines : c’est que nous vivons parmi des hommes fort imparfaits et pour la plupart même assez vicieux; vous ne sauriez éloigner de vous toutes les personnes qui peuvent troubler votre repos. Un enfant n'aura pas d'obéissance, un parent vous déshonorera par sa conduite, ce mari sera débauché, cette femme imprudente ou libertine, cet ami vous trahira, ce voisin vous chicanera, ce serviteur sera insolent ou infidèle; il faut toujours vivre dans la défiance, toujours être sur ses gardes, examiner toutes ses paroles, avoir pour suspects ceux-mêmes qui ne sont auprès de vous que pour assurer vos biens et vos vies.
Et quand tout cela ne serait pas, on ne peut pas être enfermé dans son domestique. On serait bien aise d’avoir quelque commerce avec les hommes. Mais où trouver des compagnies où il y ait quelque plaisir et point de danger? Où trouver des personnes qui ne soient, ni ignorantes, ni enflées de leur savoir; des personnes vraiment raisonnables qui ne soient point, ou aveuglées par leurs passions, ou entêtées de leurs sentiments ; des hommes qui aient de la piété et qui ne manquent pas de discrétion ; qui aient de la politesse et de la simplicité, qui sachent parler et se taire, qui ne soient ni sauvages, ni fâcheux, qui soient agréables et solides, qui aient de l’esprit, du bon sens et de l'amitié ?
Ajoutez à tout cela que, quelque heureux, quelque sage même que vous soyez, quelque étude que vous fassiez pour tenir vos passions fort soumises, pour n'être incommode à personne, vous n’'empêcherez pas que le monde ne soit rempli de gens mal faits, mal intentionnés, mal honnêtes ; il y aura toujours des emportés qui se choqueront de la raison et de la justice même, des envieux à l'égard desquels ce sera assez d'être irrépréhensible pour être entièrement insupportable, des médisants qui prendront à tâche de noircir les plus parfaites vertus, des esprits malins qui ne se plairont qu'à nuire, qui s’étudieront à donner de méchants jours aux actions les plus innocentes, à expliquer en mal les plus droites intentions. Heu mihi, s’écrie David dans cette vue, heu mihi, quia incolatus meus prolongatus est ! Habitavi cum habitantibus Cedar. Hélas! que je suis malheureux! On a reculé le terme de mon exil; me voici
encore parmi les habitants de Cédar, c’est-à-dire, parmi des impies et des avares, parmi des orgueilleux et des inhumains. Il faut, malgré moi, que j'entende leurs blasphèmes, que je sois témoin de leurs sacrilèges, que J'éprouve tous les jours leur dureté, que j'essuie leur humeur fière et brutale, quia incolatus meus prolongatus est! Habitavi cum habitantibus Cedar.
Jérusalem ! Sainte et céleste Jérusalem! Bienheureux citoyens du paradis, on ne doit plus entendre parmi vous ces sortes de plaintes. C’est à cette heure, dit le Prophète, que vous devez prendre vos habits les plus pompeux et donner toutes les marques d’une joie parfaite, puisque le Seigneur ne permettra jamais qu'il se mêle parmi vous nulle personne qui puisse déshonorer votre troupe ou altérer le moins du monde la paix dont vous jouissez : Induere vestimentis gloriæ tuæ, Civilas Sancti, quia non adjiciet ultra, ut pertranseat per te incircumcisus et immundus. Vous n'aurez plus parmi vous d'esprit déréglé, ni d’âme impure; bien loin de pécher de dessein formé et par malice, nul de vous ne tombera pas même par fragilité ni par ignorance. Il n'y aura plus de superbe qui vous méprise, plus d'ambitieux qui vous trouble, plus d’avare qui vous persécute, plus d’envieux qui vous calomnie, plus de jaloux qui vous soupconne, plus de téméraire, plus d’audacieux qui vous outrage, plus de fâcheux qui vous importune : Nemo lædetur, dit le vénérable Bède, trascetur nemo; nemo invidet, cupiditas nulla exardescit, nullum ibi desiderium honoris pulsat, aut potestatis ambitio. Votre corps sera tout composé de saints, d'hommes entièrement
réformés, et en leurs esprits, et en leurs mœurs, ornés de toutes les vertus, guéris de toutes les passions, détrompés de toutes les erreurs, pleins de lumière et de charité. Les plus relevés en mérite seront les plus complaisants et les plus humbles; ceux dont la gloire sera inférieure à la nôtre, bien loin d’en être choqués, feront de notre élévation une partie de leur bonheur et rendront à Dieu, pour nous, d’éternelles actions de grâces. Chacun sera content de son sort et de celui de ses frères. Ce sera pour lors, véritablement, que nous n’aurons tous qu’un cœur et qu’un esprit, mais un cœur pur et sincère, un esprit bien fait et éclairé : mêmes sentiments et mêmes inclinations, mais toutes inclinations honnêtes, tous sentiments raisonnables; nous serons toujours contents de tout le monde, chacun sera toujours content de nous et nous-mêmes n’aurons jamais rien à nous reprocher à nous-mêmes. Mon Dieu ! que je me promets de plaisirs dans une si belle et si sainte compagnie ! Si je suis si fort charmé de l'entretien d’un honnête homme qui Joint à un esprit délicat et à un jugement solide une fort grande probité, que sera-ce de n’avoir jamais à vivre qu'avec des personnes de ce caractère et d’être assuré, pour toujours, de leur estime et de leur tendresse ?
C'est donc un grand bien, chrétienne Compagnie, d’être dans la cité des saints, puisque le péché en est banni, puisque tous les plaisirs y sont innocents et tous les citoyens impeccables. Ce premier avantage en attire encore un second, à quoi les hommes ont de coutume d’être plus sensibles: c’est que, dans la sainte Jérusalem, non seulement il n’y aura nul dérèglement,
nul péché, mais on n'y souffrira nulle des peines qui sont dues aux péchés : c’est le second point.
SECOND POINT
C’est ici une partie du bonheur des saints qui ne passe point notre intelligence. Nous n’avons rien, ici-bas, qui nous puisse aider à concevoir les biens ineffables dont ils jouissent. Mais, pour les maux dont ils sont exempts, hélas! nous ne les connaissons que trop par notre propre expérience. C’est pourquoi, comme on a jugé que pour se former quelque idée de Dieu on ne pouvait mieux faire que de le considérer comme un être exempt des défauts de tous les autres, de même pour comprendre, en quelque sorte, le bonheur de l’autre vie, la voie la plus sûre, à mon sens, la moins sujette aux illusions, c’est de penser qu’elle est affranchie de toutes les misères de celle-ci. Les douleurs, les maladies, la mort, n’ont été introduites dans le monde que pour en punir les désordres; tous ces maux nous sont venus avec le péché. Or, comme le péché n’entrera jamais dans le paradis, tous ces maux en seront bannis éternellement.
Nous voilà tout d’un coup déchargés d’un grand fardeau. Qui pourrait jamais compter toutes les misères dont cette malheureuse vie est assiégée? Tout ce qui afflige le corps, tout ce qui blesse le cœur, tout ce qui nous cause de la honte, tout ce qui nous peut donner de l'inquiétude, en un mot, toute douleur, soit spirituelle, soit sensible, tout cela, dis-je, n’approchera point
du séjour des bienheureux. Combien de défauts naturels, et à l'extérieur, et dans l’âme, qui sont comme des croix où nous naissons attachés et dont nous ne saurions nous défaire.
Tous ces défauts seront corrigés dans le paradis. Toutes les tailles y seront droites et aisées, tous les traits agréables et réguliers, tous les membres sains, tous les tempéraments inaltérables, tous les esprits pénétrants et délicats. Pauvres gens, qui êtes ici le rebut du monde et comme les esclaves des riches, ayez un peu de patience : les choses prendront bien une autre face en la cité sainte. Votre naissance ne vous y fera point de tort et ces grands qui vous méprisent y tiendront, pour la plupart, un rang bien inférieur au vôtre. Mais du moins n'y souffrirez-vous plus, ni faim, ni soif, ni sommeil, ni lassitude; le froid dont vous avez tant de peine de vous défendre, le chaud qui vous rend le travail si rude, la pauvreté qui vous est une source inépuisable de toutes sortes de misères, tout cela est exclu du paradis pour toujours. Le jour et le printemps y sont éternels : nul objet n’y choque la vue, nul son n’y blesse l’ouiïe ; toutes les odeurs y sont douces; l’air qu'on respire est toujours parfumé ; nul besoin, nul désir inquiet, nul souvenir du passé, nulle crainte de l'avenir n’y viendra troubler votre joie. Bénissez votre Dieu, sainte cité de Sion, dit le prophète David, parce qu’il ne s’est pas contenté de fermer et de fortifier toutes vos portes ; il a élevé, sur vos frontières les plus reculées, comme un rempart, une muraille de paix, à la faveur de laquelle vous vous rassasierez de la fleur du froment, c’est-à-dire des plus
pures délices du ciel, sans être sujette aux alarmes, ni aux fatigues à quoi nous sommes tous exposés en cette vie: Lauda Deum tuum, Sion, quoniam confortavit seras portarum tuarum : posuit fines tuos pacem, et adipe frumenti satiat te.
Dites-moi, Messieurs, ce qui vous fait aujourd'hui le plus de peine ; rappelez un peu en votre esprit tous les sujets que vous croyez avoir de vous affliger. Vous n'avez pas de biens; on vous méprise; on ne connaît pas votre mérite ;, vous avez des dettes, des procès, des ennemis ; votre santé est faible; vous êtes sujet à des douleurs fort aiguës de dents, de tête, de reins, d'estomac. Je ne puis pas vous promettre la fin de vos maux dès cette vie : peut-être en avez-vous jusqu'au tombeau. Mais levez les yeux au ciel : c’est là que vous serez déchargé de toutes ces croix; C’est là, infailliblement, que vous aurez des trésors immenses dont personne ne vous disputera la possession ; c'est là que vous serez aimé et considéré de tout le monde ; vous y serez hors d'atteinte à toutes les maladies. Présentement, ou vous manquez d'emploi, ou ceux que vous avez ne vous plaisent pas; ils sont, ou trop ennuyeux, ou trop fatigants ; ils demandent trop d’assiduité et trop de contrainte. Eh bien ! dans le paradis, vous ne vous occuperez qu’à des choses agréables; vous y jouirez d’une oisiveté honorable et accompagnée de mille plaisirs; les siècles y passeront comme des moments et les plaisirs y auront tous les jours un nouveau goût. Femme chrétienne, vous avez perdu votre enfant, votre mari, votre bonne amie; vous retrouverez toutes ces personnes dans le paradis; elles vous y
attendent pour vous embrasser, pour vous y faire part de leur bonheur ; vous y verrez, vous y aimerez tout ce que vous aurez aimé ici-bas d’un amour raisonnable et légitime. Enfin, votre âge est sur le retour; la vie n’a plus de douceurs pour vous et cependant la mort vous effraie ? Dans la Jérusalem céleste, on vit une vie qui ne finit point, une vie glorieuse et immortelle : Et mors ultra non erit ; neque luctus, neque clamor, neque dolor erit ultra.
Que si, même dès cette vie, c’est ici une réflexion de l’admirable Saint Jean Chrysostôme, si, dès cette vie, quelque misérable qu’elle soit, il se trouve des personnes qui jouissent d’une paix parfaite, si, malgré les douleurs et les autres adversités dont la divine Providence prend quelquefois plaisir d’éprouver les gens de bien, on en voit qui ne laissent pas de conserver au fond de leur cœur et de faire éclater même au dehors une joie inaltérable, que sera-ce, lorsque toutes les douleurs, toutes les épreuves auront cessé? De quel bonheur ne jouirezvous point dans le paradis, âmes saintes? On vous voit supporter avec joie les plus pénibles travaux; vous vous faites des plaisirs de tout ce qui déplait à la nature; les plus grandes austérités, les mortifications les plus cruelles ont pour vous quelque chose de délicieux, parce qu’un peu d’amour les assaisonne? Que sera-ce, lorsque cet amour sera monté à son comble et que le temps de la pénitence sera passé? Que sera-ce, lorsque vous aurez en vous-même ce qui pourrait adoucir les plus grands maux et que tous ces maux se seront évanouls ?
Mais je vous prie, chrétiens Auditeurs, de faire un moment de réflexion sur ce que j'ai dit, que non-seulement tous les maux de cette vie, mais que la mort même n'aura jamais d'entrée dans le ciel. C’est un avantage qui mérite bien d’être considéré un peu plus à loisir, surtout par les grands et par les riches du siècle. On dit qu'il est peu d'hommes, quelque misérables qu'ils soient, à qui il ne fâche de mourir ; mais pour ceux que leurs richesses et leur qualité exemptent de la plupart des maux de la vie, qui peut dire combien la présence de la mort leur fait de peine? Quel serait votre bonheur, grands du monde, avec quel surcroît de plaisir ne goùteriez-vous point ces honneurs et ces délices qui vous accompagnent partout, si cela ne devait jamais finir, s’il n'y avait point de tombeau pour vous; si vous ne saviez pas que la mort vous traitera un jour comme elle traite les plus vils esclaves, qu'elle vous dépouillera, qu'elle vous défigurera, qu’elle vous donnera en proie aux vers et à la pourriture, Comme les derniers de vos sujets ? Le monde vous estime bienheureux : mais quel comble de félicité, si on pouvait ôter cette épine de votre couronne ! Quand le paradis n’ajouterait à votre fortune présente que le privilège de cette glorieuse immortalité, tout de bon, ne croyez-vous point que le paradis serait digne de tous vos désirs? Être roi, être prince, être des premiers d’un grand royaume, et ne vieillir point, ne mourir jamais, voilà, ce me semble, jusqu'où peut aller votre ambition.
Or, je dis que, dans le ciel, cette ambition sera entièrement satisfaite. Pardonnez-moi, Seigneur, si, parlant
de la gloire de vos saints, je la compare à celle des rois et des princes de la terre : nous n’avons point d'image plus éclatante pour représenter aux hommes cette gloire incompréhensible. Je sais que les plus grandes cours de l’univers ne sont rien en comparaison de la cour céleste. Mais je dis que, dans le ciel, avec tout ce qu’on peut imaginer de grandeurs et de plaisirs, on ne sera point sujet, ni à craindre, ni à voir la fin de son bonheur. Je dis que le soleil, qui luit dans le paradis, n’est point un astre mobile qui s'éloigne ou qui se cache après quelque temps et qui, par ses révolutions, marque le nombre, ni des jours, ni des années. C'est une lumière fixe, qui ne fait qu’un seul jour, lequel ne finit jamais. Je dis que, quelque avancé que l’on soit en âge, on y rajeunira infailliblement et que cette seconde jeunesse ne passera point; en un mot, qu’on y jouira d'une santé éternelle, qu’on n’y entendra plus parler, ni de vieillesse, ni de mort : Et mors ultra non erit.
Voilà un article de notre foi, Messieurs. Mais n'est-il pas vrai que la plupart des gens, ou ne le croient pas, ou n’y songent guère”? Car, si on le croyait, si l’on y pensait un peu, que ne feraient point, pour aller au ciel, ces personnes qui, par tant de contraintes et tant d’artifices, s'efforcent de retenir je ne sais quelle fleur de beauté que l’âge emporte malgré elles? Que ne feraient point, pour aller au ciel, ceux qui craignent si fort de mourir, Ceux qui, pour vivre un peu plus longtemps, se condamnent à un régime si austère, renoncent presque à toutes les douceurs de la vie ? Mon Dieu, vous nous offrez une vie bienheureuse et éternelle; et, comme si nous
nous défiions de vos promesses ou que nous oubliassions nos désirs les plus naturels, nous continuons de vivre, comme s’il n’y avait point de vie à espérer après celle-ci!
Passons, s’il vous plait, au troisième point, qui est le troisième avantage de la cité sainte, lequel consiste en ce que n'y ayant plus nul péché, ni par conséquent nulle des peines dues au péché, il ne peut non plus y avoir des bornes aux récompenses qu’on y prépare à la vertu : c'est le dernier point.
Il est certain qu'il n’est rien de plus naturel à Dieu que la volonté de faire du bien: on peut dire qu’elle égale au moins sa puissance et que, si rien ne retenait sa bonté, comme rien ne peut résister à son pouvoir, il ne pourrait s'empêcher de nous faire part de ses trésors avec des profusions incroyables. Mais le péché s'oppose partout à cette généreuse inclination. Il y a des gens de bien dans le monde, cela est vrai, il y en a même beaucoup plus qu’on ne croit; mais ils sont partout mêlés avec les méchants: et, comme il ne faut qu'un saint pour empêcher que Dieu n'éclate contre les pécheurs avec toute la sévérité de sa justice, aussi un seul pécheur est capable de fermer les sources de sa libéralité envers ses amis les plus fidèles. La prière de Moïse liait les bras du Seigneur en sa plus grande colère. Mais combien de fois le péché d’un prince, et même
d’un simple soldat, l’a-t-il obligé de suspendre les effets de sa protection sur son peuple bien-aimé.
Et non-seulement il y a toujours des méchants parmi les bons, mais, dans la plupart même des bons, tandis qu'ils sont en cette vie, il y a toujours quelque petite tache qui souille leur vertu, quelque légère imperfection qui la ternit : de sorte que Dieu, ne trouvant pas en eux une pureté proportionnée à l'excellence de ses dons, il est comme contraint de se modérer et de retenir dans des bornes fort étroites la passion qu'il a de se communiquer à ses créatures. C’est pour cela que la grande Sainte Thérèse, cette sainte si judicieuse et si éclairée, disait en gémissant que, même entre les personnes d'une grande piété, il y en avait très peu qui, en donnant beaucoup à Dieu, n’accordassent encore quelque chose à la nature; qu’elles tenaient presque toutes à la terre, du moins par un filet, et qu’on ne saurait dire, ni le nombre, ni le prix des bienfaits auxquels ce petit lien, cet arôme d’amour-propre fermait l'entrée.
Or, Messieurs, dans le paradis, cet obstacle, qui s’oppose ici-bas à la libéralité divine, sera entièrement levé. La séparation des bons et des mauvais aura été faite, toute l’ivraie aura été jetée au feu, la pénitence ou le purgatoire auront consumé dans les élus jusqu'aux plus petits péchés. Concevez donc, s’il est possible, avec quelle impétuosité et quelle abondance ce torrent si rapide, cette divine libéralité se répandra sur les bienheureux. Il est étrange de voir avec quelle rigueur Dieu exerce sa justice sur les damnés. Toutes sortes de tourmeñts, tous les maux unis ensemble, nul mélange
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de bien, nulle consolation, nul rafraichissement, pas une goutte d'eau, pas un moment de relâche, toujours brûler, et tout cela pour toujours! Dieu d'amour et de bonté, qu'est-ce qui peut vous obliger à une si grande rigueur, vous qui êtes le Père des miséricordes et de toute consolation! Chrétiens Auditeurs, c’est que, dans l'enfer, Dieu ne voit que des objets de haine et il n’y voit que le péché tout pur; sa colère n’y trouve nul obstacle, pas une larme, pas un seul mouvement de véritable repentir : tout ce qui est l’irrite et l'anime à la vengeance. Que si notre Dieu, qui ne se venge qu’à regret et qui par lui-même n’a nulle pente à la sévérité, qui n'est pas même juste de son fond, comme parle Saint Augustin, mais seulement par la nécessité de punir que lui impose notre malice, si, dis-je, il ne laisse pas d’user d’une si grande rigueur, lorsque rien n’arrête sa justice, je vous laisse à penser combien il sera magnifique, avec quelle profusion il répandra ses faveurs, lorsque rien ne s’opposera à sa libéralité, au désir naturel et infini qu'il a de faire du bien.
J'ai dit que, dans le ciel, rien ne s’opposera à la libéralité de Dieu; j'ajoute que toutes choses le porteront à la magnificence et que la justice elle-même s’accordera, en ce point, avec la bonté. C’est ici une considération qui me donne une grande idée du paradis, et il me semble qu’elle doit faire le même effet sur tout le monde.
Vous avez oui parler mille fois de la grandeur de l’ancienne Rome; il vrai qu'on n’a jamais rien vu qui ait égalé, ni la majesté de son sénat, ni la magnificence de ses bâtiments, ni la splendeur de ses triomphes, ni
le luxe de ses jeux et de ses fêtes publiques : on ne saurait dire combien de provinces ont été dépouillées pour embellir cette seule ville; on y avait apporté tout ce qu'il y avait de rare et de précieux dans tout le reste du monde; ses citoyens étaient parvenus à un si haut degré de puissance qu'ils s’estimaient tous plus que des rois. Saint Augustin confesse qu'une des choses qu'il aurait souhaité avec plus de passion, ç’aurait été de voir cette capitale de l’univers en un état si florissant. Mais pourquoi tant de gloire, tant de richesses, pourquoi une si grande prospérité? Tout cela, Messieurs, si nous en croyons le même Saint Augustin, était pour récompenser je ne sais quelles vertus morales, dont quelques-uns d’entre eux avaient donné des exemples. Je ne dis point que ces vertus étaient méêlées d’un nombre incroyable de vices horribles, que ces païens vertueux ne laissaient pas d’être superbes, ambitieux, idolâtres; je dis que ces vertus n'étaient elles-mêmes, pour la plupart, que des vices spécieux ; que, n'étant pas animées dela grâce, ce n’était, tout au plus, que des ombres et des fantômes de vertu. Cependant le Seigneur ne les a pas laissées sans récompense, et vous voyez avec quelle profusion de biens temporels il a payé des actions si imparfaites, et où il n'avait nulle part. Que fera-t-11l donc, lorsqu'il voudra récompenser de véritables vertus, des vertus surnaturelles et héroïques ? Représentez-vous, s’il vous plait, les tourments horribles que douze ou treize millions de martyrs ont endurés pour l'amour de Jésus-Christ. Rappelez en votre mémoire tant de princes, tant de grands seigneurs
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et de grandes dames qui ont sacrifié, et leur fortune, et leurs espérances, et leur vie même au désir de plaire à Dieu : combien de jeunes chrétiennes ont préféré une mort cruelle et honteuse à tout ce que la passion, jointe au faux zèle des tyrans, pouvaient leur offrir d’honneurs et de biens pour les séduire: combien de mères ont exhorté leurs propres enfants à se laisser déchirer et brûler tout vifs, et les ont présentés elles-mêmes aux bourreaux qui les cherchaient pour les égorger. Jetez les yeux sur ces vastes solitudes, où l’on a vu quelquefois jusqu'à quatorze ou quinze mille solitaires vieillir sous la haïire et sous le cilice, passer les soixante et quatre-vingts années dans une pénitence affreuse et dont le seul récit nous fait peur. Repassez un peu dans votre esprit ces prodiges de force et de constance, dont les vies de nos saints sont toutes remplies : les héritages vendus et distribués aux pauvres; les couronnes et les empires abandonnés, pour embrasser une vie obscure ; la virginité conservée au milieu des cours les plus corrompues, conservée même dans le mariage et jusque dans le lit royal ; tant de victoires signalées, remportées sur les plus violentes passions ; tant de sacrifices, si pénibles à la nature, où le cœur s’est laissé comme déchirer, pour obéir à la volonté de Dieu. Rien de tout cela n’a été récompensé sur la terre : c’est dans le paradis que le Seigneur s’est réservé de couronner des vertus si parfaites et si difficiles; c’est là qu'il doit combler les désirs de ces grandes âmes qui n’ont eu que du dégoût pour tout ce que la vie a de plus charmant, qui n'ont pu être rassasiées par tout ce qu'il y a de biens et de
plaisirs dans le monde, qui n'auraient pas daigné faire un pas pour acquérir l'empire de l'univers. C’est là qu'il doit reconnaître ces fidèles serviteurs, qui l'ont aimé sans relâche, qui se sont consumés pour sa gloire, qui auraient donné mille vies plutôt que de lui déplaire le moins du monde. Ce Dieu si riche, si bienfaisant, qui a usé d'une si grande libéralité, quand il s’est agi de payer les fausses vertus des infidèles, qui fait du bien à ses plus mortels ennemis, que fera-t-il pour ses élus, pour ses saints, pour ses bien-aimés? Ce qu'il fera, Messieurs”? On peut dire qu’il ne gardera nulles mesures dans la récompense qu’il leur donnera ; non-seulement il partagera avec eux tous ses biens, mais il se donnera lui-même à eux et sans réserve. « Je serai moi-même votre récompense », nous dit-il par son prophète : Ego ero merces tua magna nimis. Cette communication, que Dieu fera de soi-même aux bienheureux, se fera par la connaissance, et elle sera si parfaite qu'elle produira dans les saints une parfaite ressemblance avec la Divinité : Similes ei erimus, quoniam videbimus eum sicuti est. Comme nous le verrons tel qu'il est, nous serons semblables à lui, impeccables comme lui, immortels, impassibles comme lui, libres, puissants, heureux comme lui, et du même bonheur que lui, et pour autant de temps que lui: Similes ei erimus, quoniam videbimus eum sicuti est. De plus, cette vue de Dieu causera à l’âme des extases, des transports de joie et d'amour dont toute l’éloquence humaine ne saurait exprmer, ni la violence, ni la douceur. On en peut conjecturer quelque chose par ce que je m'en vais dire.
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POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS oi
Lorsqu'il plait à Dieu de soulager un peu ses serviteurs dans les travaux de cette vie, il fait luire à leur esprit certaines lumières qui leur découvrent, ou quelqu'une de ses divines perfections, ou quelque vérité chrétienne. Ces lumières, quelque brillantes qu’elles puissent être, sont toujours mêlées de beaucoup d’obscurité : ce sont des grâces qui augmentent la foi, mais qui ne changent pas sa nature qui est d’être sombre et ténébreuse; et néanmoins ces divines illustrations causent à l’âme de si grands plaisirs que, quand il n’y aurait pas de paradis à espérer, tous ceux qui les ont goûtés protestent qu’ils n’hésiteraient pas à les préférer à toutes les douceurs de cette vie. Saint François de Borgia, qui avait quitté de si grands biens et de si grandes espérances, disait qu’un quart d'heure de temps passé à l'oratoire le payait avec usure de tout ce qu'il avait laissé au monde; aussi ne sortait-il de l’oratoire qu’à regret et seulement après sept ou huit heures d’oraison. Voyez le grand Saint Antoine au milieu de son désert : après avoir passé toute la nuit à genoux, lorsque le soleil ramène la joie au reste du monde, il se plaint de ce qu’il vient troubler la sienne, en interrompant son entretien avec Dieu. Sainte Thérèse, au vingt-huitième chapitre de sa vie, dit qu’elle a longtemps cherché des expressions pour faire comprendre quelque chose de ce qui se passait en son âme, lorsqu'elle recevaitces faveurs, mais qu’enfin elle a reconnu qu’elles étaient ineffables : que tout ce qu'elle en peut dire, c’est qu’elles lui ont fait perdre le goût de tous les autres plaisirs ; que, depuis qu'il a plu àJésus-Christdeluifaire voir quelques raisons
de cette clarté qui l’environne dans le ciel, tous les astres, et le soleil même, ne lui semblent verser que des ombres sur la terre ; que tous les hommes paraissent à ses yeux comme de tristes fantômes : qu'elle se meurt d’ennui du moment que ces sortes de délices lui sont soustraites, et que, quand elle y est replongée, il s'en faut peu qu’elle ne meure de plaisir.
Que sera-ce donc, à mon Dieu, lorsque toutes les ténèbres étant dissipées et tous les voiles tirés, nous . vous verrons tel que vous êtes, tel que vous vous voyez vous-même? Quel torrent de volupté, lorsque vous déplierez tous vos trésors, que toutes vos beautés paraitront dans leur plus grand jour, qu’on sera frappé en même temps de l'éclat de toutes vos perfections infinies! Quel plaisir de contempler cet Être immense, éternel, incompréhensible, cet Étre qui est la source de tous les autres, qui les renferme tous et qui est infiniment élevé au-dessus de tout; de voir en lui, clairement et sans crainte d’illusion, toutes les vérités naturelles et surnaturelles, les causes de tous les effets, les raisons de tous les événements, tous les desseins, tous les ressorts de la Providence! Mais quelle douceur de pénétrer jusque dans le cœur de Dieu, d’y découvrir les pensées amoureuses, les tendres mouvements qu’il a bien daigné avoir pour nous durant toute l'éternité ! Quelle douceur de se convaincre de ses propres yeux qu’on en est aimé et d’y lire le décret immuable qu’il a formé de nous aimer éternellement!
Mon Dieu! d’où vient que nous sommes si froids et si lâches? Sont-ce là des biens à mépriser? Quoi!
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cette aimable, cette paisible innocence, cette compagnie de personnes si raisonnables, si spirituelles, si accomplies, cet éloignement de toutes sortes de maux, cette précieuse immortalité, ce comble de biens et de plaisirs, ces profusions, ces derniers efforts de la toute-puissance et de la libéralité de Dieu: le paradis, le chef-d'œuvre de Celui à qui le ciel et les étoiles n'ont coûté qu’une parole, qui a fait, en se jouant, et l’aurore, et le soleil, le palais du Créateur, de Celui qui pare la terre, la demeure de ses ennemis ; qui la pare, dis-je, au printemps avec tant de soin et tant de magnificence ; tout cela ne mérite-t-il point un peu plus d’ardeur, un peu plus d’empressement que nous n’en avons ? Saint Grégoire-le-Grand, au livre quatrième de ses dialogues, le Vénérable Bède, le cardinal Bellarmin et plusieurs autres grands docteurs assurent que, dans le purgatoire, il y a un lieu particulier où l’on ne souffre point d'autre peine qu’un extrême désir de posséder Dieu et que ce lieu est destiné pour les âmes qui, dans cette vie, n’ont pas assez souhaité un si grand bien. Si cela est, s’il y a un purgatoire pour ceux qui ont désiré froidement le paradis, à quel supplice doivent s'attendre ceux qui ne daignent pas même y songer, ceux qui ne veulent rien faire pour y parvenir, ceux qui le méprisent, ceux qui traitent de chimères et de visions tout ce qu’on leur en peut dire, ceux enfin qui préfèreraient, de tout cœur, de vivre éternellement sur la terre à tout ce qu'il peut y avoir de biens et de plaisirs dans la bienheureuse éternité ? Car, il faut l'avouer, il n’est que trop vrai ce qu'on a dit, que le monde est plein de
gens qui renonceraient volontiers à toutes les prétentions qu'ils ont au ciel, s’ils étaient assurés de n’aller point en enfer. Vous-mêmes, examinez-vous un peu sur ce point. Vous mettriez-vous beaucoup en peine de voir Dieu, si vous pouviez être éternellement ce que vous êtes? N'’est-il pas vrai qu’en ce cas le paradis n'aurait pas de fort grands attraits pour vous? Cela est étrange, sans doute; mais voici qui est bien plus étrange encore: non-seulement nous préfèrerions de vivre éternellement sur la terre à l’avantage de vivre éternellement dans le ciel, mais ce peu de vie que nous avons ici-bas, toute courte, toute fragile qu’elle est, nous ne laissons pas de la préférer à la vie, à la félicité éternelle ; dans le choix que nous avons de jouir, durant quelques jours, de je ne sais quel bonheur, ou de commencer dans peu de jours un bonheur qui n’aura jamais ‘de fin, on choisit de sens froid cette félicité vaine et passagère, on n’hésite pas à perdre celle qui n’est point sujette à la mort, on se détermine à n’avoir jamais de paradis: Pro nihilo habuerunt terram desiderabilem. I1s ont compté pour rien la terre promise, la terre de bénédiction, l'héritage des enfants de Dieu, le prix de tant de travaux, l’objet de tant de vœux et de tant de larmes : Pro nihilo habuerunt terram desiderabilem.
Grands saints qui êtes déjà dans la gloire, que ditesvous d’un aveuglement si déplorable? Ne vous fait-il pas grande pitié ? Car enfin, vous voyez, vous possédez déjà ce que nous pourrions posséder avec vous; et d’ailleurs vous savez ce qui nous lie à la terre, ce qui nous fait mépriser votre bonheur. Oui, Messieurs, les saints
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nous regardent en pitié du haut du ciel, et ne peuvent déplorer assez notre folie. Pauvres insensés, disent-ils, hélas! si vous saviez ce que vous perdez, si vous saviez ce que vous pourriez acquérir, en ce peu de temps que Dieu vous donne et que vous laissez couler inutilement, si vous saviez ce que vous pourriez acheter avec cet argent qui s'enrouille dans vos coffres ! Si vous saviez, ah ! si vous saviez en quelle royale cour, en quelle brillante compagnie vous donnerait entrée un peu de retraite et de solitude! Si vous voyiez, comme nous le voyons, de quels festins on récompense ici quelques jeûnes, de quels concerts de musique, de quels parfums on y paie un peu de mortification, quels trésors on reçoit pour une petite aumône! Vous nous appelez bienheureux, et certes vous avez bien raison de le faire; nous le sommes en effet plus que vous ne le sauriez croire, plus que nous ne saurions dire, infiniment plus que nous ne l’aurions espéré. Mais que vous êtes malheureux de renoncer à un si grand bonheur pour si peu de chose ! Il ne tient qu’à vous d’être ce que nous sommes et plus encore que nous ne sommes; vous avez la clef du ciel entre les mains ; vous avez, pour ainsi dire, l'or et les diamants à discrétion; vous pouvez vous placer aussi haut que vous voudrez : vous pouvez vous faire une couronne aussi riche qu'il vous plaira : et vous ne profitez point de votre avantage ! Que ne ferions-nous point, si nous étions encore ce que vous êtes! Mais vous-mêmes, que ne feriez-vous pas, si, avec le temps qui vous reste, vous aviez encore les connaissances que
nous avons!
Courage, âmes saintes, dont la vie est un exercice continuel de pénitence et d’austérités. Laissez, laissez le monde en sa fausse joie avoir pour vous une vaine et fausse compassion. Ne vous lassez point de pleurer et de souffrir; vous n’en sauriez faire assez pour arriver où noussommes parvenus! Non sunt condignæ passiones hujus temporis ad futuram gloriam, quæ revelabitur in nobis.
Et vous, pauvres affligés, que la Providence a comme donnés en proie aux persécutions, aux maladies, à la pauvreté, ah ! gardez-vous bien de vous plaindre. Le Seigneur ne pouvait mieux vous témoigner qu'il vous aime : nous voyons ici les triomphes qu'on prépare à votre persévérance. Que de délices, que de gloire pour un peu de douleur et d’humiliation ! Gaudete et exultate, C’est peu de souffrir sans murmurer, quelque grands que soient vos maux. Vous avez sujet de vous réjouir et de tressaillir de joie, dans la vue du bonheur immense que ces mêmes maux vous procureront : Quoniam merces vestra copiosa est in cœlis. Grands apôtres, glorieux martyrs, invincibles confesseurs, saintes vierges, illustres anachorètes, charitables protecteurs des hommes qui sont encore dans le péril, ce n’est pas assez de vos conseils, ni de vos exemples ; nous avons encore besoin de vos prières. Vous connaissez notre faiblesse et les forces de nos ennemis. Obtenez-nous la grâce d’avoir toujours devant les yeux, et ce que vous avez fait pour Dieu, et ce que Dieu fait présentement pour vous, afin que vos bons exemples nous apprennent comment c’est que nous devons vivre, et que la vue de votre récompense nous anime à vivre comme nous devons. Ainsi soit-il.
POUR
Si quis sermonem meum servaverit, mortem non gustabit in œternum.
Celui qui gardera ma parole, ne goûtera point la mort.
(S. Jean, chap. 8).
La mort, quelque terrible qu’elle soit en elle-même, ne peut être fâcheuse à l’homme de bien qui ne voit rien à craindre dans le temps passé et a sujet de souhaiter l’avenir*
C’est une question assez curieuse que celle que Saint Augustin a proposée, au troisième livre de la Cité de Dieu, chapitre quatrième. Il demande pourquoi c’est que, Dieu nous ayant affranchis du péché par les mérites de sa mort, ne nous a pas délivrés en même temps de la mort, qui n’avait été introduite dans le monde que pour être un châtiment du péché. Il se répond à lui-même,
que c’est pour éprouver davantage notre foi et l’espérance que nous avons d'entrer, par la résurrection, dans une vie immortelle. On pourrait peut-être encore dire, qu'en nous exemptant de la crainte de mourir, le Seigneur aurait Ôté, aux âmes faibles, un des plus pressants motifs qu’elles aient pour se détacher des choses terrestres et passagères et, aux grandes âmes, la plus belle occasion de signaler leur amour. Si Jésus, mourant pour nous, nous avait rendu le privilège de notre immortalité, il se serait privé lui-même de la gloire qu'il a reçue par la constance de tant de martyrs; et je ne sais si nous aurions vu les déserts peuplés de tant d’illustres solitaires qui ont méprisé, à la seule vue du tombeau, tout ce qu’ils prévoyaient que la mort leur devait ravir.
Quoi qu'il en soit, cette peine de la désobéissance d'Adam, qui nous est restée après l’expiation de son crime, ne fait point de tort à la gloire du Rédempteur. Il est vrai qu’il n’a pas tout à fait détruit la mort; mais, pour rendre la rédemption accomplie, c'était assez qu’il la vainquit, qu’il la désarmât, qu’il lui otât, pour ainsi dire, tout ce qu’elle avait d’amer et de mauvais goût; c'était assez qu’à l'égard de ceux qui doivent profiter du sacrifice de la Croix, elle n’eût plus rien de pénible, ni de rebutant et que, bien loin d’être un supplice pour les justes, ils y pussent recevoir la première récompense de leur vertu. Il me semble, chrétiens Auditeurs, que la grâce de Jésus-Christ a produit cet effet et qu’elle le produit encore tous les jours. C’est ce que Jésus-Christ lui-même nous veut faire entendre, si je ne me trompe,
par les paroles de l'Evangile que j'ai proposées : Si quis sermonem meum servaverit, mortem non gustabit in æternum. Il ne dit pas précisément que celui qui gardera sa parole ne mourra point, mais qu'il ne goûtera point la mort, comme s'il voulait dire, qu’elle n'aura rien de fâcheux pour lui, qu'il n’en sentira pas l’amertume. Il m'est aisé, Messieurs, de justifier la vérité que je tire de ce texte. Je fis voir, il n’y a pas longtemps (1), le bonheur qui accompagne la vie des gens de biens; je serai bien aise de vous montrer, aujourd'hui, qu'ils meurent encore plus doucement qu'ils n’ont vécu et que, comme la grâce aplanit toutes les difficultés qui se rencontrent dans la pratique de la piété, ainsi la piété, pratiquée avec persévérance, adoucit tout ce qu'il y a de plus rude et de plus insupportable à la mort. Ne m'abandonnez pas, Divin Esprit, dans une occasion, qui me paraît si avantageuse pour la sanctification de ceux qui m'écoutent ; ayez égard aux prières de Marie, dont nous employons le crédit auprès de vous, et que nous allons saluer avec l'Eglise. Ave Maria.
Il est difficile de bien persuader aux pécheurs que la vie des saints est une vie fort heureuse ; mais il me semble que tout le monde est assez persuadé de la douceur de leur mort. C’est pour cela que les plus impies, qui ont tant d'horreur de vivre comme eux, souhaitent néanmoins de mourir Comme eux, morlem
(1) D’après ces paroles, ce Sermon pour le Jour des Morts fut prononcé en 1677, puisque le Prédicateur de la Duchesse d’York prêcha pour la première fois le Jour de la Toussaint en 1676. Il est fait ici allusion au
67° Sermon : De la Soumission à la volonté de Dieu.
spiritualium optant sibi etiam carnales, quorum tamen vitam abhorrent, dit le dévot Saint Bernard. Et, en effet, la chose est si claire et si visible que, pour peu qu'on y veuille faire de réflexion, on ne peut manquer d’être convaincu de sa vérité. Deux vues occupent entièrement l'esprit d’un homme qui sent approcher sa dernière heure. Comme il se trouve alors entre le temps et l’éternité, toutes ses pensées se partagent entre le temps, qui va finir, et l'éternité, qui va commencer. Il jette un regard sur ce qu’il a été et un autre sur ce qu’il doit être; et, selon ce qu'il voit dans le passé et ce qu'il prévoit dans l'avenir, il se trouve plongé, ou dans la douleur, ou dans la joie. Cela supposé, je dis que la mort, quelque terrible qu’elle soit en elle-même, ne peut être fâcheuse à l’homme de bien, qu’elle ne peut lui causer le moindre trouble, parce que, de quelque côté qu’il porte la vue, sur le temps passé, ou sur le temps à venir, il ne découvre rien de triste, rien qui ne soit capable de le consoler. S'il envisage le passé, il n’a nul sujet de craindre la mort; je vous le ferai voir dans le premier point de ce discours ; s’il considère l'avenir, il a le même sujet de la souhaiter ; je le prouverai en sa seconde partie. Ce sera tout l'entretien d'aujourd'hui.
PRÉMIEICSROINE
I est certain que la perte de tout ce qu’on a aimé sur la terre et de tout ce qu’on a possédé avec attache est ce qui rend si amère, aux lâches chrétiens, non-seulement
PL
la pensée, mais beaucoup plus encore la présence de la mort. Si l'on n'estimait rien ici-bas ou qu’on pût emporter avec soi ce qu'on estime, on aurait aussi peu de peine à sortir du monde qu'on en a à quitter une maison ruineuse pour passer dans un palais, où l’on porterait avec soi tout ce qu'on a de plus précieux. Or, Messieurs, les gens de bien ont assurément ce double avantage : ils ne laissent rien en mourant que ce qu’ils ont toujours haï, toujours méprisé durant leur vie; et ils s’en vont chargés de tout ce qu’ils ont jugé digne de leur estime et de leur amour.
Commençons par cette chair qui est unie à l'esprit par des nœuds si étroits et si anciens. C’est une grande douleur, pour une personne mondaine, de se voir contrainte d'abandonner la compagnie de tous ses plaisirs, le cher instrument de ses voluptés sensuelles, et de l’abandonner aux vers et à la corruption. Un homme de bien souffre sans peine cette disgrâce ; il la regarde même comme un grand bonheur. Vous savez que la vie d’un véritable fidèle se passe dans une continuelle guerre avec son corps, lequel ne lui donne point de trêve, et qu'il persécute aussi sans relâche, de peur d'être accablé par ses révoltes ; et par conséquent bien loin d’appréhender d’en être défait par la mort, il a sujet de le désirer et de se réjouir, lorsqu'il périt effectivement. Quelle plus grande joie que de voir finir une guerre aussi rude et aussi périlleuse que celle-là, de la voir finir, dis-je, par la défaite entière de son ennemi! Je sais que cela est inconcevable aux hommes charnels, qui accordent tout à leurs appétits et qui tous les jours se laissent vaincre,
sans rendre même de combat. Mais ceux qui vivent selon l’esprit comprennent très bien ce je veux dire. Pour les honneurs, les richesses et les autres biens de la fortune, les gens de bien en ont toujours fait un si grand mépris qu'ils ne peuvent pas compter pour un mal la perte qu’ils en doivent faire en mourant. Les uns s’en sont déjà défaits de leur plein gré et ont cru, en les abandonnant, de laisser au monde une dépouille funeste. Les autres ne s’en sont retenu l'usage que pour en faire part à leurs frères, que pour les distribuer à tous ceux qui en ont eu besoin. Toute leur étude a été d’en détacher leur affection; ils ont toujours été disposés à les rendre à Celui qui les leur avait donnés ; ils se sont trouvés fort à plaindre d’être chargés de cette administration; ils ont envié le bonheur des pauvres ; ils ont même été pauvres d'esprit, c’est-à-dire de désir et de volonté. Vous savez, Messieurs, que les malheureux, ceux qui semblent n'être nés que pour souffrir et qui ne possèdent rien dans la vie de tout ce qui la peut rendre agréable, vous savez, dis-je, que ceux-là n’ont pas beaucoup de peine à quitter la vie. La mort leur est même extrêmement douce, dit Saint Isidore, et ils l’attendent comme un temps de repos et de consolation. O mors! quam dulcis es miseris, quam suavis amarè viventibus, quam jucunda tristibus atque lugentibus ! Cependant, comme les plus misérables, les plus dépourvus de biens temporels ne sont pas toujours ceux qui en font le moins d'état, ils peuvent encore s'attacher à la terre par le désir d'en acquérir, par l’espérance d’une meilleure fortune. Maïs comme les saints n’ont pas seulement
renoncé aux richesses, mais encore au désir et à l’espérance d'en avoir; comme ceux d’entre eux qui vivent dans l'abondance se la rendent comme inutile, en se retranchant volontairement les délices et les commodités mêmes qui la font estimer des voluptueux, il est tout visible qu'ils doivent sortir du monde avec moins de regret que ceux qui n’y ont eu pour partage qu’une pauvreté involontaire.
C’est trop peu dire, chrétienne Compagnie, que de dire qu'ils n’ont nul regret de perdre ce qu’ils ont toujours méprisé. Combien se savent-ils de gré d’avoir toujours méprisé ce qu'il faut perdre. Tout le temps de cette malheureuse vie n’est, à vrai dire, qu’une nuit sombre, dont la foi semble plutôt augmenter les ténèbres, par son obscurité, que les dissiper, par la vérité des choses qu'elle nous enseigne. Durant cette nuit, les justes et les pécheurs marchent par des routes tout opposées, mais avec une extrême incertitude du terme où ces routes doivent aboutir. Les méchants s’applaudissent d’avoir pris la voie la plus large et la plus unie et se flattent qu'ils n'auront pas sujet de s’en repentir. Les bons croient d’avoir choisi la plus droite et la plus sûre; mais ils en sentent les difficultés et n’entrevoient que fort obscurément le lieu où elle doit les conduire. Mais, au dernier jour du voyage, comme on est sur le point d'arriver au terme, les choses commencent à s’éclaircir. La mort, que les saints Pères ont appelée l'aurore de l'éternité, découvre aux uns leurs erreurs et fait voir aux autres qu'ils ne se sont nullement trompés dans leur croyance et que, si c'était à recommencer, il fau-
drait reprendre le même chemin. Quelle joie, à ce moment où toutes les illusions du monde, tous les vains enchantements de la volupté s’évanouissent, où les plus aveugles sont si persuadés de la vanité de toutes choses, quelle joie, dis-je, de voir si clairement qu’on a eu raison de se détacher de tout et qu’on aurait été fort imprudent d'en user d’une autre manière! Quelle joie de reconnaître que, dans une chose de si grande conséquence, on a pris le bon parti; qu’on a franchi heureusement un pas si glissant et si dangereux, qu'on ne s'est point laissé surprendre au dehors de ce faux bonheur, qui en a trompé tant d’autres. Verè mendaces erant montes, et altitudo montium, dit-on alors avec le Prophète. Il est bien vrai, et je n’en puis plus douter maintenant, que ces emplois, ces dignités, ces grandes richesses, ce grand monde, ces hautès montagnes, qui semblaient toucher le ciel et qu’on croyait devoir conduire infailliblement à la souveraine félicité, il est vrai, dis-je, que tout cela ne pouvait mener qu’à d’horribles précipices. Je l'avais bien toujours pensé qu'il n’y avait rien sur la terre qui méritât nos empressements ; m'en voilà parfaitement convaincu: tout ce que j'ai abandonné ne méritait pas, en effet, d’être retenu ; le monde nous trompait par ces promesses si avantageuses et je ne me suis point trompé en les méprisant. Quelle joie, encore une fois, pour cette bonne âme, de voir qu'elle s’est détachée, il y a longtemps, de tout ce que la mort lui va ravir pour toujours; qu’elle s’est fait un mérite, et un grand mérite, de la nécessité inévitable d'abandonner, tôt ou tard, tout ce qui peut attacher un
cœur à la vie! Qu'elle a prévenu cette triste séparation, qui fait tant de peine aux hommes mondains, en renonçant de bonne heure, pour l’amour de Dieu, à tout ce qu'on aime et qu'on estime le plus dans le monde! S'il est vrai qu'il n’est point de chrétien qui, à l’heure de la mort, ne voulût avoir vécu éloigné des plaisirs et des vains honneurs du siècle, quelle consolation d’avoir pratiqué effectivement cette abnégation que tous les autres désirent inutilement d’avoir pratiquée !
Que si la vue des plaisirs et des biens de la vie ne fait nulle peine aux gens de bien, quand il les faut quitter à la mort, si même elle leur cause de la joie, parce qu'ils en ont connu et méprisé la vanité, le souvenir des travaux qu'ils ont soufferts pour Jésus-Christ, le souvenir d’une vie pénitente et retirée, d’une vie qui n’a été qu'une suite de bonnes œuvres et d'exercices de dévotion, combien, dis-je, ce souvenir leur sera-t-il agréable! Il faut avouer, chrétiens Auditeurs, qu’une vie sainte et mortifiée fait sur l'esprit des hommes des impressions bien différentes, selon le point dont on l’envisage. À la considérer du moment qu'elle commence, c’est quelque chose d’affreux que trente ou quarante ans de solitude, de contrainte, trente ou quarante ans de combats contre tous les désirs et toutes les inclinations de la nature.Combien d’âmes perdent courage à cette vue et sont rebutées de faire une parfaite conversion! Mais cette même vie, considérée du moment qu'elle finit, du lit de la mort, qu’on la trouve charmante, qu’elle paraît belle, même aux libertins!
C’est alors qu’on entend dire aux personnes les plus
mondaines ces paroles, si ordinaires en la bouche des agonisants : Mon Dieu, si c'était à recommencer, si j'avais à prévoir ce que je vois aujourd’hui ! Hélas ! que vous m'auriez aimé, Seigneur, si, dès ma première jeunesse, vous m'aviez Ôté les moyens de vivre dans le luxe et dans les délices! Ah! qu'il vaudrait hien mieux pour moi que jeusse suivi la pensée qui me portait à être chartreux et à passer mes jours dans un parfait éloignement de tous les plaisirs ! Qu'il y aurait bien plus de douceur à rendre l'âme dans un désert et sous un cilice, que sous cette alcôve et dans ce lit de drap d’or ! (1). Mais, si cette même pénitence, qui a toujours paru si affreuse aux âmes délicates et voluptueuses, leur semble alors si digne d’envie, quelle joie pour ceux qui l'ont pratiquée jusqu’au bout avec tant de courage et tant de constance ! Peut-on douter que, plus les austérités ont été grandes et continuelles, plus la solitude a été parfaite et inaccessible aux hommes, plus la mortification des sens, de la curiosité, de toutes les passions, de tous les désirs a été exacte, plus aussi cette joie ne soit pure et accomplie? Ce grand nombre d'années, composées de tant de jours, ces jours, dont tous les moments ont été mis à profit et rendus précieux par la pratique de mille exercices de piété, de tant de bonnes œuvres, de si excellentes vertus; tout cela, dis-je, se présente à la mémoire comme un grand trésor, comme un amas immense de richesses qu'on a acquises, qu'on doit
(1) Ces dernières paroles furent prononcées par le cardinal Alphonse de Richelieu, archevêque de Lyon et frère aîné du cardinal-ministre Armand de Richelieu.
infailliblement faire passer en l’autre vie et qui suffisent pour y acheter un grand royaume où l’on doit régner éternellement. /ngredieris in abundantia sepulchrum... Dieu soit loué! Nous n’entrerons point au tombeau nus et dépouillés, comme le commun des hommes, nous ne laisserons point à d’autres le fruit de nos travaux et de nos peines. Ce sont ici des biens qu’on peut emporter avec soi, qu'on ne peut pas même partager avec ceux qui nous survivent.
C'est à ce moment que, repassant avec un plaisir ineffable sur les grandes promesses qui ont été faites aux vrais serviteurs de Dieu, une âme sainte apercoit, dans sa vie, toutes les vertus auxquelles les plus grandes récompenses ont été promises. Elle y voit, et cette humilité qui doit être exaltée, et ce détachement à qui le royaume du ciel appartient, et ces larmes qui doivent être changées en une éternelle consolation, et cette pureté à qui la vue de Dieu est destinée, et cette abnégation à qui on a promis le centuple, et toutes ces œuvres de miséricorde à qui le paradis a été préparé dès la naissance du monde. Quel sujet de consolation, quand elle vient à considérer que la gloire lui est due par tant de titres différents, qu'on la donne pour un verre d’eau et qu’elle a tout donné pour s’en rendre digne; qu’on y a droit pour avoir observé les commandements, et qu’elle a embrassé jusqu'aux conseils les plus difficiles ; que les derniers venus ne sont pas exclus du salaire, et qu’elle a porté le poids du jour et de la chaleur ! Egredere, disait à cette vue le grand Hilarion, egredere, anima mea; quid times? Septuaginta annis
servisti Deo, et adhuc times! Courage, mon âme, nous n'avons rien à craindre et nous avons lieu de tout espérer. Voilà soixante et dix ans de mortification et de prières presque continuelles. Il y a soixante et dix ans que tu veilles, que tu jeûnes, que tu souffres, que tu vis dans le travail et dans le silence. Le démon ne te peut pas accuser d’avoir attendu l'extrémité pour songer à ton salut. On ne te reprochera point de n’avoir réservé à Dieu que le rebut des créatures, puisque tu lui as consacré tous tes âges depuis l'enfance. Ce n'est pas un simple désir de changer de vie, ni un repentir d’un moment que tu vas offrir à ton redoutable Juge ; c’est toute ta vie, c’est près d’un siècle de services et d’une inviolable fidélité. Oui, durant l’espace d’un siècle, tu as fait la guerre à tes passions, tu as tout refusé à tes appétits, tu as fui tout ce qui pouvait flatter tes sens, tu as persévéré, malgré tous les efforts de l’enfer et toutes les contradictions de la nature, dans un entier renoncement de toi-même. Egredere, quid times ! septuaginta annis servisti Deo, et adhuc times ! Sors, sors, que crains-tu ? Après une pareille vie, toutes tes craintes ne sont que de vaines frayeurs et que des terreurs paniques.
Il est impossible, chrétienne Compagnie, de bien comprendre la douceur que ces réflexions causeront à l’âme fidèle. Mais je voudrais bien que nous songeassions un peu qu'à ce dernier moment notre vie se présentera à nos yèux et qu'apparemment elle excitera en nos cœurs des mouvements bien opposés. Je ne vous dis pas, qu’au lit de la mort, la plupart des objets vous paraîtront fort changés, que’ vous trouverez énormes des fautes que
vous méprisez aujourd'hui comme légères, que vous vous étonnerez d’avoir trouvé mal aisé ce qui vous paraît impossible, que vous ne pourrez comprendre ce que c’est que vous avez aimé dans les créatures, qui vous ont fait renoncer à l’amour de Dieu. Je dis seulement que toute votre vie s'offrira à votre mémoire telle qu’elle aura été et qu'elle vous sera si présente, si nettement exprimée que vous ne pourrez vous empêcher d’en considérer toutes les parties. Mais enfin qu'est-ce que cette vue représentera à notre esprit si ce n’est ce que nous avons fait jusqu'à présent, ce que nous faisons tous les jours et ce que nous ferons jusqu'à la mort? Dans ce qui est déjà écoulé, nous verrons beaucoup de péchés, presque point de pénitence ; quelques confessions, mais peu de douleur ; nul amendement des rechutes continuelles, un grand attachement au monde, un grand amour de nous-mêmes, un grand soin de tout ce qui passe avec le temps, un oubli entier de l'éternité.
Pour le présent, croyez-vous que cette vie tiède, cette vie partagée, et si inégalement partagée, à Dieu et au monde, ces longues journées consacrées à l’oisiveté et aux divertissements, ces prières si rares, si courtes, si froides, croyez-vous, dis-je, que tout cela, s’offrant alors à votre mémoire, doive former un spectacle fort capable de vous réjouir ou même de vous consoler ? Peut-être que notre plus grand soin, notre unique étude est d’éloigner de nous tout ce qui pourrait nous donner quelque plaisir à la mort, c’est-à-dire d'éviter tout ce qui peut crucifier notre chair et rendre notre vie semblable à celle des saints.
Quoi ! chrétiens Auditeurs, nous savons certainement quel effet doit produire notre vie, envisagée de ce dernier point, de ce dernier moment qui doit la finir ; nous savons ce qui nous y doit plaire, ce que nous serions ravis d’avoir fait ou de n’avoir pas fait. D'où vient donc que nous ne disposons pas les choses de telle sorte qu’alors nous puissions être contents de tout, que du moins il n’y ait rien qui nous choque dans cette vue? Comment ne songeons-nous point à faire quelque chose de grand, de généreux, d’héroïque, dont l'éclat relève, pour ainsi dire, le tableau qui doit nous être présenté au lit de la mort ? Comment, chaque jour, n’y ajoutons-nous point quelque nouveau trait, quelque ornement qui l’enrichisse et qui en augmente la beauté? Pourquoi prenons-nous plaisir à le gâter, à le barbouiller, à le salir et à le couvrir d’ordures, à le mettre dans un état qui nous fasse honte, qui nous fasse horreur, qui nous fasse mourir ou désespérer? En voilà assez, ce me semble, pour faire voir que si, à l'heure de notre mort, toutes nos réflexions s’arrêtaient sur le temps passé, les saints n'auraient pas sujet de la craindre. Mais ils ne peuvent s'empêcher de jeter encore les yeux sur l’avenir, où ils découvrent d’abord un redoutable jugement et une éternité encore plus redoutable. Il est bien difficile de demeurer calme dans l’attente de deux choses de si grande conséquence. Je prétends néanmoins que, bien loin d’être troublés par cette pensée, elle rend leur joie plus pleine et plus accomplie. C’est le second point.
SECOND POINT
S'il est vrai, comme l'assure Saint Augustin (Psaume 57), s'il est vrai, dis-je, que le baptême est comme une conception spirituelle, par laquelle nous entrons dans le sein de l'Eglise pour y être formés par la doctrine de Jésus-Christ, on ne peut douter que la mort ne soit, à vrai dire, la naissance de tous les chrétiens, puisque ce n'est qu’alors qu'ils quittent le sein de leur mère qui les enfante à l'éternité. C’est pour cela sans doute que Saint Grégoire de Nysse compare la mort à une accoucheuse, qui nous aide à sortir de la prison et des ténèbres où nous vivons sur la terre, pour nous faire passer dans ce grand jour que nulle nuit ne doit jamais obscurcir. Mais, si cela est ainsi, d’où vient que la naissance naturelle passe pour un jour heureux dans l'esprit de tous les hommes et que la mort, dans l’opinion même des chrétiens, est un jour triste et funeste ? La raison de cela, si je ne me trompe, c’est qu’à cette dernière naissance (1), plusieurs y naissent comme de misérables avortons mal formés, privés de la grâce ; ils n’y naissent que pour mourir, et d’une mort éternelle. Mais les gens de bien, qui ont profité du séjour qu'ils ont fait au monde pour se rendre des hommes parfaits, de nouveaux hommes, pour se reformer sur le modèle de Jésus-Christ, les gens de bien regardent la mort
(1) On a retranché ici ces paroles qui suivaient : € Il se fait, si je l'ose
ainsi dire, quantité de fausses couches; c'est que... »
comme un passage à une meilleure vie, et on les voit se réjouir, aux approches de leur dernière heure, comme feraient les enfants, s’ils avaient de la raison, quand ils sont sur le point de sortir du ventre qui les a conçus. Je sais, messieurs, que la crainte, qui est le commencement de la sagesse, en est aussi la consommation, selon cette parole du Sage : Corona sapientiæ, timor Domini. Je n'ai pas oublié cet autre mot du même prophète : Bienheureux l’homme qui ne cesse jamais de craindre : Beatus homo qui semper est pavidus. Enfin, je n'ignore pas que le Seigneur est terrible, mais je sais aussi qu’il n’est point injuste dans ses jugements et que, comme on ne peut appréhender de lui déplaire, aussi ne doit-on nullement appréhender d’en être traité avec rigueur, quand on s’est étudié à le servir. C'était cette pensée qui rendait l’Apôtre si intrépide que, sentant approcher son dernier jour, bien loin de trembler dans la pensée du jugement, il ne faisait nulle difficulté de dire qu’il y attendait, de la justice de son Juge, la couronne de gloire, pour laquelle il avait essuyé tant de fatigues. C’est pour cela que tous les Pères disent que les gens de bien n’ont nulle crainte de la mort et que les saints la désirent; qu'ils meurent aussi bien que les pécheurs, mais qu’ils ne trembleut pas en mourant, comme les pécheurs; qu’il faut qu’ils subissent la loi commune, mais avec cette différence que cette nécessité, si fâcheuse aux autres, leur est utile et même agréable. En effet, Messieurs, qu'est-ce qu'il y a dans ce jugement dont la mort doit être suivie, qui puisse épouvanter une âme vraiment chrétienne? Qu’y a-t-il dans ce juge-
N'ERATT
ment qui ne doive le lui faire désirer ? Il y faudra rendre compte de toutes nos actions, de toutes les grâces qu'on aura reçues et de l'usage qu'on aura fait même des biens temporels. Voilà qui doit effrayer tous ceux qui auront vécu dans le désordre ou dans la tiédeur. Mais, pour un chrétien réglé et fervent, quoi de plus à souhaiter qu'un compte de cette nature? Un général d'armée qui, dans six mois de temps, a gagné des batailles, pris des villes, réduit des provinces, qui n’a épargné, ni ses sueurs, ni son sang pour rendre les armes de son prince victorieuses, que désire-t-il davantage que de venir à la cour étaler les prises qu'il a faites sur l'ennemi, montrer ses plaies et faire à son roi le détail d’une si glorieuse campagne? C'est une chose terrible que d’être obligé à rendre compte d’une aussi grande et aussi importante administration que celle qui nous est confiée, quand on n’a songé à rien moins qu'à s’en acquitter fidèlement, qu'on a négligé les intérêts de son maître. Mais est-il rien de plus agréable que de compter, quand on n’a que des gains, que des profits, que des augmentations à produire, quand on peut dire avec ce fidèle intendant : Domine, quinque talenta tradidisti mihi, ecce alia quinque superlucratus sum. Seigneur, vous m'aviez donné cinq talents; j'avoue que j'aurais dû les multiplier plus que je n’ai fait, mais du moins ne les ai-je pas enfouis. Je les ai fait valoir, et en voilà dix que je vous rapporte. Vous m'aviez donné des richesses ; je ne m'en suis point servi à entretenir le luxe et la vanité dans ma maison; les pauvres y ont eu part, aussi bien que mes enfants ;
j'en ai paré vos autels, j'en ai revêtu vos membres. Quoique j'aie eu beaucoup de temps, je n’ai pas cru qu'un si grand trésor m'’eût été accordé pour le dissiper; j'ai consacré ce loisir à la méditation de vos divines paroles, à la contemplation de vos mystères, à l’instruction et à la sanctification des âmes que vous m'’aviez confiées ou qui se sont trouvées comme sous ma main. J’ai donné des journées entières à la visite des malades; je me suis occupé à consoler les malheureux et à pacifier les différends qui naissaient entre. mes frères. Vous m'aviez donné des yeux; je les ai usés à la lecture des Livres Saints: des oreilles ; elles n’ont été ouvertes qu'à votre parole et aux discours qui pouvaient m'édifier : une langue; elle ne s’est plu qu'à parler à vous ou de vous. Je n’ai rien oublié pour faire un bon usage de toutes vos inspirations, de toutes vos grâces. Je me suis senti appelé à la solitude, et j'ai fui le grand monde : vous m'avez porté à la mortification de mes sens, et je me suis privé des plus doux plaisirs : vous m'avez inspiré le désir de la prière, je me suis rendu à cet attrait, et depuis je ne l’ai jamais abandonnée, non pas même quand j'en ai été le plus rebuté : vous m'avez ordonné d'aimer mes frères, et vous savez, Seigneur, que je n’ai cessé de vous prier même pour mes ennemis : enfin, vous m'avez envoyé des maladies, je les ai souffertes sans murmurer; des pertes de bien, je vous en ai béni de tout mon cœur; des confusions, je les ai reçues avec action de grâces.
Lorsque les comptes sont en cet état, ne serait-on pas bien malheureux si l’on n'était point appelé pour les
rendre ? Que doit craindre, à la mort, un serviteur si fidèle? Mais que ne doit-il pas espérer dans l'éternité ? C'est ici, Messieurs, le comble du bonheur des saints et la plus grande source de la joie dans laquelle ils ont coutume de rendre l'esprit. C’est pourtant de quoi je vous entretiendrai le moins, parce que je me sens entièrement accablé par la seule vue de cette éternité délicieuse, où ils se voient si près d’être admis.
Si un malade, après une longue maladie, se réjouit du retour de sa santé; si un esclave, après une servitude de plusieurs années, voit briser sa chaine avec plaisir ; si un pilote, après une périlleuse navigation, tressaille de joie à la vue du port et de sa patrie; si l’on attend avec impatience un jour de fête et de divertissement ; si toute la nature semble revivre, lorsque les premiers traits de l’aurore commencent à peindre le ciel et à promettre un beau jour : qui pourra jamais exprimer l’allégresse, le transport d’une âme sainte, laquelle se voit sur le point de finir une vie si triste, si laborieuse, exposée à tant de périls, et à la veille d’être comblée de biens, d'honneur, de plaisir pour une éternité tout entière? Consummatum est, peut-elle dire alors avec Jésus- Christ : c'en est fait, nous voilà au bout de la carrière. La course a été longue et pénible ; il m'a fallu faire de grands efforts, surmonter de grands obstacles, soutenir de rudes combats; il m’en a coûté bien des sueurs, bien du sang; mais, le Seigneur en soit éternellement glorifié, la voilà enfin terminée; on est content de mes services ; le temps du travail ne reviendra jamais plus. Il n’y aura plus de maladies, plus d’adversités, plus de croix,
plus de contrainte, plus de pénitence. Nous n’aurons plus de désir à réprimer, plus de passion à combattre. Nous voilà à la source des plaisirs et des délices ; je m'en vais jouir d’une entière liberté ; je m'en vais voir de mes yeux tout ce que j'ai cru jusqu'ici avec tant de peine; je m'en vais posséder ce que j'ai espéré avec tant d'inquiétude; je m'en vais aimer et être aimé éternellement sans plus appréhender, ni la colère de Dieu, ni mon inconstance.
Et ne croyez point, chrétiens Auditeurs, qu’il y ait de la présomption dans ces sentiments et que ce soit chanter victoire avant la fin du combat. Je sais que, tandis qu’il nous reste un souffle de vie, les plus saints peuvent périr, comme les plus méchants peuvent changer. Cela est possible absolument. Mais, à mon sens, cela est moralement impossible; cela n’est jamais arrivé et n'arrivera jamais. Oui, Messieurs, ce serait en vain que les bons craindraient de se pervertir à la mort, comme c'est en vain que les pécheurs espèrent de s'y convertir. Ce n'est plus un temps de pénitence, ni pour les uns, ni pour les autres ; il fallait commencer plus tôt à pleurer ses crimes; et quand on a vécu dans l'innocence, on doit alors commencer à se réjouir. C’est pourquoi on peut observer, dans la mort des saints, qu'ils en ont presque tous reçu la nouvelle avec actions de grâces ; que les uns se sont mis à entonner des cantiques de louanges et les autres ont prié qu’on en chantât autour de leur lit ; ils ont consolé leurs amis, ils ont ri de leurs larmes, ils s’en sont plaint ; les plus humbles, les plus timides ont dit hardiment qu'ils allaient voir Dieu ; ils
POUR LE JOUR DES MORTS y7
ont promis leurs prières à ceux mêmes qui ne les leur demandaient pas. Que si vous en êtes scandalisés, si vous leur reprochez l'excès de leur joie, si vous les avertissez de craindre l’orgueil et les jugements de Dieu, ils vous répondront, comme fit le grand Saint François d'Assise à son confesseur, qu'il n’est pas en leur pouvoir de prendre de tristes pensées, sachant que dans un moment ils doivent être dans le paradis : Non licere sibi aliter facere, cum sciret se brevi fore cum Deo. Dieu leur inspire alors une si grande confiance qu'ils croient déjà voir le ciel ouvert et la place qui leur est marquée parmi les élus. Vous avez beau leur dire qu'il faut trembler jusqu'au bout, tandis que le Seigneur lui-même leur ordonne d’être calmes et de venir à lui tête levée. Respicite et levate capita vestra, quoniam appropinquat redemptio vestra. Laissez, laissez trembler les serviteurs lâches et infidèles ; ils en ont encore plus de raison qu'ils ne pensent. Mais pour vous, regardez le ciel, où vous êtes attendu et où vous allez être payé si libéralement de tous vos services.
Saint Jérôme, dans l'éloge qu'il a fait de Népotien, dit que ce saint homme étant sur le point de rendre l’âme en présence de tous ses amis, il était le seul dont le visage parût gai et riant; et que, tandis que tout le monde fondait en larmes, il ressentait une joie qui éclatait même au dehors. On voyait bien, dit ce saint Père, qu’il ne mourait pas en effet, mais qu’il changeait seulement de demeure, qu'il ne quittait ses amis que pour en aller rejoindre d’autres, dont la compagnie lui devait être encore plus douce : Intelligeres illum non emori, sed
migrare, mutare amicos, non relinquere. Saint Grégoire le Grand raconte qu’un homme de bien, nommé Servule, sentant une nuit, par le redoublement de ses douleurs, que sa dernière nuit était venue, se mit à crier et fit lever les pauvres, qu’il avait toujours en sa maison en grand nombre, non pas pour demander un prompt secours à son mal ou pour faire appeler des prêtres qui l’assistassent dans un accident si subit, mais, entonnant lui-même un des psaumes de David, il les pria de le chanter avec lui, pour rendre grâces à Dieu de ce que sa mort était proche. J’ai vu moi-même un agonisant qui, entendant autour de son lit quelques personnes qui ne pouvaient retenir leurs gémissements, les envisagea d’une manière qui semblait leur reprocher leur faiblesse et leur peu de foi; puis, refermant les yeux avec un air serein et tranquille: « Est-il possible, leur dit-il, qu’on m'aime si peu, qu’on ne prenne nulle part à ma joie et qu’on ne puisse se réjouir avec moi de mon bonheur ? Pourquoi pleurer, ajouta-t-il en montrant le ciel avec la main? c’est là-haut que nous allons ». Combien en a-t-on vu et combien en ai-je vu moi-même qui défendaient positivement qu’on priât Dieu de leur prolonger la vie et qu’on n’a jamais pu résoudre à faire des vœux pour le recouvrement de leur santé ! Combien d’autres qui avouaient qu'ils n'auraient jamais cru qu'il eût été si doux de mourir! J’en ai vu moi-même qui, revenant comme par miracle du sein de la mort, ne pouvaient retenir leurs larmes, ni se consoler de ce qu’un si grand bien leur était différé. Ubi est mors, victoria tua, doit-on s’écrier à la vue de ces exemples : Ubi est, mors,
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stimulus tuus? O mort redoutable et hideuse mort, que sont done devenues ces armes cruelles, cette présence affreuse, qui fait pâlir les plus intrépides? Cet aiguillon, autrefois si pénétrant, s’est-il si fort émoussé qu'on n’en sente plus les coups? Quel si grand changement s’est donc fait en ce visage difforme et terrible, qu'on t'envisage sans frayeur, qu'on ne t’appréhende plus, qu'on l'aime, qu'on te désire ? Quelle différence, Messieurs, de ces doux sentiments, de ce calme, de cette joie, avec les inquiétudes et les terreurs mortelles, les agonies et le désespoir où l’on voit mourir les personnes qui ont aimé le monde et ses vains plaisirs ! Que de précautions il faut prendre pour les avertir du péril où elles se trouvent! Quelle tempête n’excite point dans leurs cœurs une si triste nouvelle! Dans quel trouble, dans quelles mortelles agitations ne se passent point ces dernières heures de leur vie! Que d’amers et d’inutiles repentirs du passé! Que de justes craintes à la vue d’un avenir qui les attend, qui les presse, qui ne leur donne plus de loisir de réparer le temps perdu ! Pretiosa in conspectu Domini mors sanctorum ejus. Oui, certainement, la mort d’un homme de bien est quelque chose de précieux et, quoi qu’on donne, quoi qu’on souffre pour l’acquérir, on on ne la saurait trop payer. Quel bonheur d'attendre sans émotion ce dernier passage, dont le souvenir a coutume d’épouvanter tout le monde! Quel privilège d’être en assurance, de jouir d’un parfait repos d'esprit, de se sentir le cœur tout plein d’allégresse, en un temps où tout gémit, où tout soupire, où tout tremble; en un temps où les grands du monde souffrent plus de dou-
leurs, en un moment, qu'ils n’ont goûté de plaisirs en toute leur vie; en ce temps, dis-je, se trouver sans effroi, sans souci, sans défiance ; voir la mort venir à nous, pour ainsi dire, les armes baissées, ne recevoir que des caresses de ce lion rugissant, se jouer de ce monstre affreux et cruel! Est-il quelque genre de vie si austère qu’il ne fallüt embrasser, est-il quelque action si difficile et si opposée à notre humeur, qu’il ne fallût entreprendre pour se procurer un si grand bien? |
Je ne m'étonne pas que les méchants mêmes souhaitent de finir ainsi leurs jours et qu'ils disent, avec l’impie Balaam : Moriatur anima mea morte justorum. Les impies souhaïtent de mourir comme les justes, dit le savant Tostat, parce qu’ils n’ignorent pas que mourir de la sorte c’est goûter, par avance, les douceurs du paradis. Volunt bonam mortem, quia felicitas est. Mais ne sont-ils pas bien insensés de s’y attendre, s’il est vrai que ce qui fait à la mort le bonheur des justes est la vue du passé qui a été saint, et de l’avenir qui doit répondre exactement et infailliblement au passé? N'’est-il pas autant impossible qu’un mauvais chrétien meure de la mort des saints, qu’il est impossible qu'il n’ait pas été ce qu'il a été effectivement? Vous êtes trop raisonnables, chrétiens Auditeurs, pour vous flatter d’une espérance si vaine. Mais prenons garde que, par notre négligence, par l’attache que nous avons aux amusements de la vie, faute de songer assez à l'éternité, faute de méditer souvent sur la mort, sur cette terrible mort, nous ne soyons privés des douceurs qui accompagnent celle des saints, que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
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