IV° SERMON
POUR
Venient dies in te, et circumdabunt te inimici tui vallo, et circumdabunt te, et coangustabunt te undique, et ad terram prosternent te.
Il viendra un jour malheureux pour toi, que tes ennemis t'assiègeront, qu’ils tenvironneront de tranchées, qu’ils teserreront de toutes parts, qu’ils te renverseront et te détruiront entiè-
rement.
(S. Luc, chap. 19).
L’impie, à l’heure de la mort, n’aperçoit partout que des sujets de douleur et de désespoir; la vue du passé le désespère, parce qu’il y voit des biens qu’il a trop aimés et qu’il ne peut plus retenir; l’avenir met le comble à son désespoir,
parce qu'il y voit des maux qu’il n’a pas assez craints et qu’il ne peut plus éviter.
Cette prophétie de la destruction de Jérusalem est une figure de la mort funeste des méchants, selon la remarque du grand Saint Grégoire, en son homélie
() Prononcé en 1676.
trente-neuvième. Ces tranchées, ces attaques, ces ruines nous représentent les tentations, les craintes, les frayeurs, le désespoir d’un pécheur agonisant : ces ennemis sont les démons qui l’assiègent, la conscience qui le presse, la justice de Dieu qui l’accable par la seule vue des tourments qu’elle lui prépare. Mais, quelque terrible que soit cette image, quoique toute l’histoire, et ancienne, et moderne, n'ait rien de si triste que la désolation de cette ville infortunée, j'ose dire que tout cela n’exprime que faiblement l’état où se trouveun mauvais chrétien, lorsqu'il faut mourir. |
Oh! si je pouvais vous faire aujourd’hui une peinture exacte de ce déplorable état! Si je pouvais vous faire voir tout ce que le pécheur voit alors d’horrible, et devant lui, et autour de lui, et dans lui-même, quelles sont ses pensées, ses mouvements, ses peines et ses tortures secrètes ; il n’en faudrait pas davantage pour ébranler les cœurs les plus endurcis dans le mal et pour rendre les gens de bien en quelque sorte inébranlables. Ce que je puis vous dire, en deux mots, c’est que la mort, selon l'expression d’un Père, est comme l'horizon du temps et de l'éternité, c’est-à-dire, le point qui les lie et qui les sépare tout ensemble, le milieu par où l’on passe de l’un à l’autre. Or, comme le milieu participe aux qualités des deux extrémités qu’il unit, la mort tient quelque chose, et de la vie dont elle est la fin, et de l'éternité qu’elle commence. De sorte que la mort des méchants est toujours impie, Comme leur vie, et toujours malheureuse, comme leur éternité. Je ne vous parlerai pas dans ce discours de l’impénitence finale du
pécheur qui met le comble à ses crimes par son obstination; je vous parlerai seulement aujourd’hui de cette douleur amère et inutile, de cet enfer anticipé que le pécheur endure en son dernier jour. La Sainte Vierge, de qui nous espérons tous la grâce de mourir de la mort des saints, nous obtiendra aisément du secours pour parler avec profit de celle des réprouvés. Faisons-lui, pour cela, cette prière, qui lui est si agréable, Ave Maria, etc.
C'est un spectacle bien triste, Messieurs, que de voir un malade à l’agonie, qui, destitué de tout secours, rend encore contre la mort un faible et inutile combat. Vous voyez un corps étendu et immobile sous un drap, privé de l'usage de tous les sens extérieurs, qui n’a presque plus rien de vivant que son âme qu’il ne retient qu'à grand peine; ses yeux s’éteignent, se renfoncent dans la tête; ses joues se rident, ses lèvres se retirent, ses dents s’enrouillent et se noircissent à vue d'œil; sa bouche se remplit d'écume, tout son visage, pâle et défiguré, est noyé dans une sueur froide et mortelle ; sa poitrine s'élève par de violentes secousses, un râlement affreux accompagne ses respirations courtes et fréquentes, tous ses membres se glacent et se raidissent. Parmi ceux qui l’environnent, les uns l’exhortent à haute voix de profiter des derniers moments, les autres éclatent en des cris que la douleur leur arrache. Mais il ne voit plus ni ses bons amis, ni ses parents désolés ; il n'entend plus ni leurs avis, ni leurs plaintes. Voilà une fidèle image de ce que nous serons infailliblement
quelque jour, les uns dans fort peu de temps, les autres un peu plus tard, mais tous certainement beaucoup plus tôt que nous ne croyons. Mon Dieu! comment est-ce que cette pensée ne nous guérit point de tous les vains attachements que nous avons ici-bas ? Comment pouvonsnous songer à nous y établir, à y acquérir de l'honneur et des richesses, puisque les riches aussi bien que les pauvres, les grands aussi bien que les petits, les savants et les simples (1), seront tous enfin réduits en l’état affreux, dont je viens de vous faire la peinture ?
Dans une si grande calamité, ne pensez pas, chrétiens Auditeurs, que l’âme d’un pécheur n'ait à combattre que le mal qui la chasse de sa demeure mortelle; dans l’impuissance où elle est d'y rester longtemps, elle tourne les yeux de toutes parts pour chercher quelque adoucissement à sa misère. Mais, hélas! de quelque côté qu’elle jette la vue, soit qu'elle l’arrête sur le passé ou qu'elle la porte dans l'avenir, elle n’aperçoit partout que des sujets de douleur et de désespoir. Dans le passé, elle trouve des plaisirs plus cruels que les plus cruels supplices ; dans l'avenir, elle découvre des tourments qui ne sont déjà que trop présents pour elle. Le passé la désespère, parce qu'elle y voit des biens qu’elle a trop aimés et qu’elle ne peut plus retenir; l'avenir met le comble à son désespoir, parce qu'il lui présente des maux qu'elle n’a pas assez craints et qu’elle ne peut plus éviter. En un mot, un bonheur qui ne subsiste plus que dans sa mémoire, un malheur qui n’est encore que
(1) Le texte original porte idiots, dont la signification a changé.
dans son imagination sont les deux causes de l’enfer réel qu'elle souffre. Ce seront aussi les deux points de ce discours.
PREMIER POINT
On dit que la mort est toujours semblable à la vie et cela est vrai au sens qu'on le dit; mais il n’est pas moins vrai, dans un autre sens, qu’il y a toujours une extrême opposition entre la vie et la mort, puisque, quand la vie s’est passée dans les larmes et dans les souffrances, on meurt dans la joie et dans une grande tranquillité, et qu’au contraire une vie agréable et voluptueuse est toujours suivie d’une triste mort. C’est ce que le Sage a voulu nous enseigner par ce proverbe : Le deuil se trouve à la fin des plus grandes fêtes : Extrema gaudii luctus occupat.
Comme la pensée de la mort trouble les pécheurs dans leurs plaisirs, la pensée de leurs plaisirs les vient troubler à son tour au lit de la mort. Car, ou ils en considèrent la douceur, et ils ne voudraient pas les quitter sitôt ; ou ils en reconnaissent la vanité, et ils voudraient les avoir quittés plus tôt; ou ils en voient le dérèglement, et ils voudraient bien ne les avoir jamais goûtés. Trois désirs qui, étant en eux plus violents que nous ne saurions les concevoir et pour des choses absolument impossibles, leur causent nécessairement un tourment inexplicable.
O mort! s’écrie l’auteur de l'Ecclésiastique, que ton
souvenir est amer à quiconque a établi la paix dans la jouissance de ses richesses ! O mors! quam amara est memoria tua homini pacem habenti indivitiis suis ! Maïs si le simple souvenir de la mort est rempli de tant d’amertumes, que doit-on penser de la présence même de la mort? Quelle peine, pour cet homme qui s'était fait comme une idole de son argent, pour cette femme qui n’a jamais songé qu’à se divertir, qu’à jouir de toutes les commodités, de toutes les douceurs de la vie, qui a encore mille desseins dans l'esprit, mille attachements dans le cœur, quelle peine, dis-je, pour ces personnes, de se voir contraintes de renoncer tout d’un coup à toutes ces choses, et lorsqu'on s’y attendait le moins ! Siccine separat amara mors ! Quoi ! de tant d’habits et de meubles si précieux me voilà donc réduit à une bière et à un suaire ! Il faut que je passe dans une région inconnue, sans suite, sans compagnie, sans adresse, sans viatique, comme un misérable qu’on exposerait tout nu dans une île déserte ou dans quelque terre inhabitée ! On continuera de jouir et de se réjouir dans le monde, on y fera grande chère de mon bien, on s’y habillera magnifiquement de mes dépouilles, on logera dans les palais que j'ai bâtis, on consumera en toutes sortes de plaisirs l'or et l'argent que j'ai amassés, tandis que je pourrirai dans un cimetière, que j'y mangerai la terre et que j'y serai mangé des vers !
De là vient, Messieurs, qu'on n'ose dire à ces gens-là le péril où ils se trouvent. Ils n’ont plus quelquefois qu'une heure de vie, qu’on dispute encore à qui leur portera la nouvelle de la mort; et, quand on a enfin
te