‹ Œuvres completes. Tome premier, SermonsChapitre 21 sur 46 · AR · texte numérisé non relu

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passé ce triste mot, qu'on leur a dit cette parole amère et cruelle : Zl faut mourir, on a grand soin de faire retirer toutes les personnes que le malade a aimées, de peur que leur présence ne lui augmente encore le sentiment de la perte qu'il en va faire. On éloigne les compagnons de ses plaisirs, afin qu’il en perde plus tôt l’idée; on supprime tout discours d'enfants, de femme, de biens temporels, afin qu’il quitte tout avec moins de peine. Mais en vain ces précautions. Toutes ces choses lui tiennent trop au cœur, pour les oublier si facilement. Il demande encore le médecin; il se plaint qu'on l’abandonne, qu'on lui épargne les remèdes, qu’on le laisse mourir sans secours ; il offre la moitié de son bien à qui le retirera de ce péril. Il me semble voir un grand arbre, lequel a vieilli dans le champ où il est planté et qui a rempli la terre de ses racines. On a beau le déchausser et fouir bien avant tout à l’entour ; on ne saurait l’arracher de là ; il tient à la terre par trop de liens, qu’il ne peut ni quitter, ni attirer après lui; il y faut nécessairement employer le fer et la cognée : Jam securis ad radicem arboris posita est. La main de Dieu a frappé ce mauvais chrétien ; il faut qu’il tombe; il résiste en vain à une si grande puissance; tout ce qui l’attache au monde n’est pas capable de l’y arrêter. Et c'est cette nécessité indispensable qui, lui faisant faire réflexion sur la vanité des choses qu’il a aimées et auxquelles il mettait sa confiance, lui cause un second regret encore plus amer que le premier, qui est de n'avoir pas plus tôt quitté ce qu'il devait quitter sitôt.

Nous voyons mourir de temps en temps des personnes

de la première qualité, deux ans, un an, quelquefois six mois, après être entrées dans le grand monde, après s'y être liées par le mariage, après avoir commencé à vivre dans l'éclat et dans le luxe. Lorsque cela arrive, je ne puis m'empêcher de me dire à moi-même : Hélas! pour un an de temps, pour six mois, fallait-il prendre de si grands engagements avec les créatures? Si ce jeune homme, si cette jeune femme avaient pris le parti de la retraite et de la croix, ils seraient déjà au bout de leurs peines et ils seraient de grands saints, au lieu que, pour avoir mal choisi, les voilà malheureusement privés des biens d’ici-bas et de ceux du ciel! Quelle douleur, à ceux qui comptaient sans doute sur une fort longue vie, qui avaient peut-être été détournés de se donner à Dieu par la vaine appréhension de cinquante ou soixante années d’austérités! Quelle douleur -de voir qu'il ne s'agissait que de quelques mois, qu'ils ont perdu l’occasion de faire un si beau sacrifice et de mériter à si peu de frais une grande récompense ! Je ne sais, Messieurs, si vous comprenez.bien tout ce que cette pensée doit avoir de désolant; pour moi, je confesse qu’elle me paraît tout à fait insupportable. Or, quelque âge que nous ayons vécu, si nous n'avons pas vécu chrétiennement, nous devons nous attendre aux mêmes regrets. Car c’est merveille combien la plus longue vie paraît courte, quand on est au bout. Ce n’est qu’un jour, ce n’est qu’un moment. Alors, dit Saint Pierre de Damien, le pécheur regarde derrière soi et il ne voit qu’une carrière d’un pas; il regarde devant soi et il aperçoit les espaces infinis de l'éternité et pleure d'avoir pu, par un

chemin si court, s'ouvrir une carrière éternelle de bonheur et de délices. Il considère que si, au lieu des plaisirs qu'il a recherchés, il avait embrassé les travaux de la pénitence, ces travaux seraient passés, comme ces vains plaisirs le sont, et que de toutes ces souffrances, il ne lui resterait qu'un doux et délicieux souvenir. Ce qui l’affligera d'autant plus que,les objets prenant alors une autre face à son égard, il ne trouvera rien de si aisé que ce qui lui aura paru le plus impossible. Il verra clairement qu'il pouvait faire ce que tant d’autres ont bien fait. Il s'étonnera qu’il ait délibéré un seul moment à les suivre. Les choses pour lesquelles il a été le plus passionné, s’effaçant insensiblement comme les couleurs, lorsque le soleil se retire, se présenteront à son esprit destituées de tous les attraits qui l’ont autrefois surpris. Qui m'avait ensorcelé, se dira-t-il lui-même, pour me faire trouver des charmes à ce visage qui devait pourrir, à cet honneur qui devait s’évanouir, à cet or que je ne pouvais conserver, à cette vie qui devait être si courte ?

Toutes ces vérités lui paraîtront si évidentes, il en sera tellement persuadé, il verra d’une manière si palpable et si sensible qu'il a vécu comme un aveugle, comme un enfant, comme un fou, qu'il mérite d’être la risée de tout ce qu’il y aura jamais de personnes raisonnables : il sera, dis-je, si persuadé, si convaincu de toutes ces choses que nous le sommes moins de ce que nous voyons de nos yeux et de ce que nous touchons de nos mains. Or, cette lumière si brillante, cette vue si claire et si nette allumera en son cœur

de si grands désirs de retourner sur ses pas, pour recommencer sa course, qu'il n’est point de penchant si rapide, point d’instinct si fort, point de passion si ardente qui puisse exprimer la violence de ces mouvements. Quelle sera donc sa peine et son désespoir, lorsqu'il se verra arrêté par un obstacle invincible, lorsque sa volonté emportée par la conviction de l'esprit, comme par un poids immense, viendra heurter et se briser contre le décret immuable de la volonté divine, qui a fixé la mort à ce moment : Manere satagit, ire compellitur.

Représentez-vous, chrétiens Auditeurs, l’infortuné Pharaon qui, s'étant follement engagé à poursuivre le peuple d'Israël par la route que Dieu leur avait ouverte au milieu de la mer rouge et voyant que le ciel, prenant le parti de ses ennemis, foudroie son armée de toutes parts, fait brusquement sonner la retraite et tourne visage pour gagner l’autre bord à toute bride. Quel est son désespoir, lorsqu'il aperçoit que les flots se sont réunis derrière lui, qu’ils opposent à sa fuite des abîimes impénétrables, qu'il lui faut périr au milieu de ces abimes, sans pouvoir faire un seul pas pour reculer. Voilà l’image du pécheur mourant, qui s'aperçoit enfin des mauvaises voies qu'il a tenues et qui conçoit de violents, mais d’inutiles désirs de corriger ses imprudentes démarches.

Il reconnaît donc, encore une fois, qu'il faut partir, et son terme approchant toujours davantage, ses plaisirs, dont il n’a encore envisagé que la douceur et la vanité, paraissent enfin avec toute la laideur que leur cause

leur dérèglement, et lui font voir le plus terrible et le plus affreux spectacle qu'on puisse imaginer. Car il est certain, chrétiens Auditeurs, que, tandis que le pécheur jouit encore de la vie, il ne voit, ni le nombre, ni l’énormité de ses crimes. Pour le nombre, on dirait que ce sont des ennemis qui se cachent à lui, de peur d’être découverts, jusqu’à ce que, l'ayant attiré comme dans leur embuscade et réduit au point de ne pouvoir échapper, ils se produisent tous en un moment et viennent fondre sur lui, pour l’accabler par leur multitude. De sorte qu'il peut dire alors avec David : Comprehenderunt me iniquitates meæ et non potui, ut viderem ; multiplicatæ sunt super capillos capitis mei. Me voici tombé subitement entre les mains de mes propres crimes ; le nombre en est si grand que je ne puis me rendre à les regarder ; il surpasse de beaucoup celui des cheveux que j'ai à la tête. Oui, Messieurs, à l’heure de la mort, le pécheur verra toutes les taches de sa vie; au défaut de sa mémoire qui, dans cette occasion, ne lui sera que trop fidèle, les démons l’en feront ressouvenir. Dieu même lui ouvrira sa conscience et lui en fera voir toutes les plaies d’une seule vue. O Dieu, quelle corruption! Quelle effroyable sentine ! Et qui pourra en supporter la puanteur sans mourir ? Que de désordres qu'il n'avait jamais aperçus ! Que de péchés en un seul péché! Que de péchés même dans les bonnes œuvres ! Dans cette foule presque innombrable de pensées, de paroles, d'actions qui devaient toutes être pour Dieu seul, à peine en trouve-t-il une seule qui n'ait été contre Dieu. Ce n’est partout que haine, que colère, qu'envie, qu'or-

gueil, qu'amour déréglé, qu'ambition, qu'avarice. En effet, il a toujours été possédé de quelqu'une de ces passions; et l’on sait assez que, tandis qu’elles règnent dans un cœur, elles emportent toutes les pensées, qu'on ne peut presque parler d’autre chose, qu’on ne songe qu’à les contenter. Quelle confusion pour ce malheureux, lorsque, d’un côté, pénétrant vivement qu'il n’était au monde que pour louer et pour servir son Créateur, il se ressouviendra qu’il a vécu dans une rébellion presque continuelle contre lui, qu’il l’a méprisé, qu'il l’a outragé en mille manières, qu'il lui a même débauché les autres hommes, qu’il s’est servi de toutes ses créatures pour l’offenser ! Croyez-vous qu'après ces vues, il ose prétendre, il ose penser au paradis? Osera-t-il même se présenter devant Dieu? Il ne l’oserait pas sans doute ; et comme il voit qu’il ne peut pas s’en défendre, on ne saurait dire combien cette nécessité lui paraît cruelle. Pour le comprendre, outre le nombre de ses crimes, il faudrait pouvoir imaginer la laideur avec laquelle ils paraissent à ses yeux. Il ne faut pas croire qu’on continue, à ce moment, de traiter les adultères de galanteries, et les fourberies de prudence ou d’habileté. On prend bien alors d’autres idées ; on commence enfin à connaître Dieu et à se connaître soi-même; el cette double lumière fait découvrir tant de difformité dans les moindres dérèglements que je ne doute point qu’un seul péché véniel envisagé dans ce grand jour ne nous portât dans le désespoir, si nous n'étions soutenus d’une grâce particulière.

Jugez donc du trouble de ce malheureux, qui se voit

contraint d'aller étaler aux yeux du Seigneur toutes ses abominations, sur le point de paraître devant le Dieu de la pureté. Que ses ordures, que ses impuretés lui doivent causer de honte! Qu'il doit trouver abominables ses cruautés et ses vengeances, dont il faut qu'il aille répondre devant un Dieu qui lui avait ordonné d’aimer ses ennemis et de leur faire du bien ! Que pense-t-il de ses scandales, lorsqu'il fait réflexion qu'ils ont damné des âmes qui étaient si chères à Celui qui le va juger ? Quel effroi! Quel accablement, lorsqu'il oppose ses impiétés et ses irrévérences dans les églises à cette Majesté terrible, qui en a-été outragée et qui l’attend sur son trône pour les lui reprocher en face ! O si redivivum pœnitentiæ tempus mereri potuisset, dit sur ce sujet Saint Pierre de Damien, quam duræ conversationis iter arriperet! O, si avant que d’être porté à ce redoutable tribunal on voulait bien lui donner le loisir d’expier ses fautes par la mortification, avec quelle ardeur en embrasserait-il les plus rudes exercices! O s’il lui restait encore un peu de ce temps qu’il a si mal employé! Mon Dieu, si c'était à recommencer, à quoi ne s’engagerait-il point pour obtenir une de ces années qu’il a passées dans la débauche ! Jeûnes, cilices, continence, pauvreté, qui lui faisiez peur autrefois, qu'il s’estimerait heureux s'il lui était permis d’éprouver toutes vos rigueurs! Qu'il trouve que les Antoines, les Hilarions, les Siméons Stylites en ont été quittes à bon marché! Qu'est-ce que soixante années de solitude, de maladie, ou même de tourments et de tortures, en comparaison de ce qu’il voudrait faire, si l’on voulait bien accepter son repentir!

Quam duræ conversationis iter arriperet ! Qualia et quanta promitteret ! Quantis se devotionum vinculis innodaret !

Beaux désirs de pénitence! Généreux, mais inutiles sentiments! Vaine et tardive ferveur! Que ne veniezvous un peu plus tôt! Vous auriez fait un Saint Augustin de ce scélérat impénitent! Mais c'en est fait, vous ne pouvez plus qu’augmenter sa peine et ses crimes et rendre son désespoir plus amer! Quel malheur, chrétienne Compagnie, d’avoir de si fortes envies de faire le bien et de n’avoir pas le temps de se satisfaire ! Mais ne sommes-nous pas encore plus malheureux, nous qui avons le temps et qui n'avons point ces envies? Que nous sert-il de n'être pas encore réduits à cette cruelle extrémité, si nous ne profitons pas de notre avantage, si nous ne voulons pas encore ce que ces infortunés ne peuvent plus? Ne prévoyons-nous point que nos délais nous conduisent insensiblement dans le même piège où ils sont pris et que, si nous continuons de renvoyer notre pénitence, nous nous repentirons enfin inutilement? C’est aujourd'hui qu'il faut commencer, parce que peut-être il faudra finir demain.

C’est un triste spectacle, pour un chrétien qui se meurt, qu'une vie toute passée dans les plaisirs et dans la fausse joie du monde, soit qu’il rappelle en son esprit la douceur de cette vie, soit qu’il en considère la vanité, soit qu'il en examine les désordres. Ce n’est pourtant qu'une partie de l'enfer que le pécheur souffre à la mort. Si la vue du passé le désespère, celle de l’avenir achève de l’accabler : c’est ma seconde partie.

SECOND POINT

Il faut l'avouer, Messieurs, de quelque manière qu’on ait vécu, c’est une terrible conjoncture que celle où se trouve un homme qui n’a plus qu’un moment à vivre. Comme ce moment doit le rendre heureux ou malheureux éternellement, à la réserve de quelques âmes extrêémement pures, il est peu de personnes que la grandeur du péril n’effraie et qui ne frémissent dans l'attente d'un succès qui leur est de si grande conséquence. Sans cette cruelle incertitude, la mort n'aurait rien de trop funeste pour la plupart des chrétiens ; il s’en trouverait même plusieurs qui la désireraient au lieu de la craindre. Mais si, dans l'incertitude où l’on est de passer de la vie à une autre vie, ou par la mort à une autre mort, toute âme souffre de si mortelles angoisses, quel doit être le trouble et le désespoir de ceux qui ne doutent plus de leur état à venir et qui sont assurés de leur éternelle damnation ? Songez, s’il vous plaît, quelle horreur et quelles émotions sent un criminel déjà condamné à la roue, quand il entend tirer le verrou et ouvrir la porte de son cachot, pour être conduit au supplice. C’est une ombre de ce que souffre un pécheur qui sent que son âme commence à se détacher et que le moment de partir est enfin venu.

Une de ses grandes inquiétudes, durant la vie, a été de savoir s’il y avait un enfer ou s’il n’y en avait pas, si ce n’était point une fable que ce qu'on disait de l’éter-

nité. Mais que le voilà bien affermi présentement dans sa créance ! Non, Messieurs, il ne doute plus de la vérité, il n’en est que trop convaincu pour son malheur. Tout ce qu'on lui a jamais dit de l’état des damnés et des tourments qu'ils endurent, tout cela se présente à sa mémoire par des images si vives qu’il lui semble déjà voir et sentir toutes ces choses. Il se croit déjà plongé dans ces brasiers sombres et ardents, dans ces brülantes ténèbres, et noyé dans ces étangs de souffre allumé. C’est pour cela qu’on en a entendu plusieurs qui criaient dès lors, comme le mauvais riche : Crucior in hac flamma ; je brûle, je suis damné. L’éternité, cette épouvantable éternité, dont il n'est plus éloigné que d’un seul moment, tout immense et tout infinie qu'elle est, est déjà toute ramassée en son esprit et commence à l’accabler de son poids. Concevez, s’il est possible, les mouvements, les agitations, la détresse d’une âme, qui se voit sur le point d’être jetée dans une prison ardente, d'où elle sait infailliblement qu’elle ne sortira jamais; qui sent qu’on la pousse avec une violence, à quoi elle ne peut plus résister, dans un précipice affreux, d’où jamais personne n’est revenu; en un mot, qui n’a plus qu'un pas à faire pour tomber dans un gouffre, où sont rassemblés tous les maux et où tous les maux sont éternels.

Faut-il s'étonner si, nonobstant les douleurs aiguës de la maladie, quoique désormais elle soit moins dans le corps pour vivre que pour souffrir, elle fait encore de si grands efforts pour y rester ? Faut-il s'étonner qu’étant venue cent fois jusque sur les lèvres pour sortir, elle

rentre cent fois tout alarmée et cherche encore un asile dans cette maison ruineuse ? Quel moyen de se résoudre à commencer une Carrière de souffrances infinies, dont on désespère de voir le bout, parceque effectivement elle n’en a point? Mais c’est en vain qu'elle résiste. Une troupe de démons, qui viennent pour l'enlever, l'assiègent dans son faible retranchement et se jettent sur elle, comme des chiens affamés sur une pauvre biche qui rend les derniers aboiïs. Ils redoublent sa frayeur par leurs figures épouvantables ; ils l’attaquent par mille horribles tentations ; l’un la porte à des mouvements de désespoir, l’autre lui inspire des pensées de blasphèmes, un autre lui propose encore les objets de ses brutales passions, tous la pressent de se rendre et tâchent de la tirer de son fort. Circumdederunt me vituli multi, tauri pingues obsederunt me ; aperuerunt super me os suum, sicut leo rapiens et rugiens. Vraiment elle le peut bien dire qu’elle est environnée de taureaux forts et robustes, plus cruels et plus furieux que des lions rugissants. Que fera-t-elle toute seule, destituée de tout secours, contre un sigrand nombre d’ennemis ? Elle gémit, elle crie, elle implore Kaïde, et du ciel, et de la terre ; mais c’est trop tard. Les hommes sont impuissants, les anges se sont retirés ; Dieu l’a livrée à Satan et à ses infâmes ministres. Ceux-ci la saisissent avec fureur ; ils l’arrachent du corps, ils l’entraînent dans les enfers, triomphant de leur victoire, et exerçant sur elle tout ce que leur haine et leur rage peut leur inspirer de cruauté. Si la pensée du sépulcre et des vers, qui doivent y manger

son corps, a été capable de l’arrêter, comment ne recu-

lerait-elle point à la vue de ces flammes, où elle va être ensevelie, de ces serpents, dont elle va devenir la proie, et surtout de ce ver immortel, qui commence à la ronger et à qui son cœur doit servir d’une éternelle pâture? Une personne qui meurt en grâce se console aisément de la perte d’une chair qu’elle doit recouvrer quelque jour glorieuse et immortelle. Si elle laisse une partie de ses amis sur la terre, elle va rejoindre les autres qui l'ont déjà précédée au ciel. Elle n’a garde de regretter les biens qu’elle quitte, elle qui s’en va à la source de tous les biens. Mais cette malheureuse âme, cette âme pécheresse et réprouvée, voit la mort avec une horreur que la pensée de la résurrection redouble encore. Il faut sortir de ce corps; et ce qui est encore plus affligeant, c’est qu’il y faudra rentrer quelque jour, pour lui faire part de ses peines. Elle se sépare de ses tendres amis, et c’est pour tomber entre les mains de ses ennemis les plus barbares. Enfin, on la dépouille de toute sorte de biens, et elle voit à ses pieds un abîme de malheurs qui n’a, ni fond, ni issue. C’est pour cela qu'elle combat, qu’elle n'oublie rien pour s'empêcher de partir; elle saisit tout ce qui se trouve sous sa main, comme pour s’y attacher. C’est là la cause de cette sueur, de ces mouvements inquiets, de ces horribles convulsions, de cette longue, de cette cruelle agonie. Juste Dieu, que vous êtes rigoureux ! Vous êtes lent, vous êtes tardif à punir. Mais que vous vous récompensez bien de vos délais et de vos remises par la pesanteur de vos coups ! Cet homme, il est vrai, a vécu quelque temps dans l’abondance; les gens de bien ont

eu peine à s'empêcher de murmurer de sa grande prospérité ; peu s’en faut qu'ils ne la lui aient enviée. Mais est-il quelqu'un, ou si misérable, ou si dur, qui ne le plaigne aujourd'hui et qui, bien loin de vous blâmer, Seigneur, de trop d’indulgeñnce, ne frémisse, de votre effroyable sévérité ?

Quelle différence, chrétienne Compagnie, entre cette mort et celle des saints qui attendaient avec impatience leur heure fortunée, qui ne voulaient point être pleurés, qui invitaient au contraire les assistants à chanter des cantiques de louange, qui en chantaient eux-mêmes jusqu'aux derniers soupirs, qui expiraient enfin à la vue du ciel ouvert et entre les bras de leurs bons anges!

C’est à nous, Messieurs, à choisir de ces deux manières de mourir celle qui nous agréera davantage; la chose dépend de nous et nous avons grand sujet de louer la miséricorde de Dieu qui nous en laisse encore les maîtres. Hélas! si nonobstant cette grâce nous étions assez malheureux pour nous laisser surprendre, comme ceux dont nous déplorons l’infortune! Oui, ce passé qui les tourmente si fort et qui attire ensuite cet avenir si funeste, grâce à la bonté divine, ce passé, dis-je, est encore à venir ou présent pour nous. Ce que nous faisons aujourd'hui, ce que nous ferons demain, c’est ce qui nous rendra la mort, ou agréable, ou fâcheuse. Notre vie est comme une perspective que nous envisageons tous de ce point fatal qui en doit fermer le cours. Nous faisons chaque jour quelque partie de ce tableau. Faisons-le avec soin, chrétiens Auditeurs ; effaçons avec nos larmes ce que notre négligence y a laissé glisser

jusqu'ici de difforme ou d'irrégulier ; et désormais n’y ajoutons pas un seul trait, c’est-à-dire, aucune action, pas une seule couleur, c’est-à-dire, aucune intention, dont la vue ne nous puisse réjouir en mourant et qui ne mérite l'approbation de Dieu, même dès cette vie, et ses récompenses en l’autre. Amen.

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