‹ Œuvres completes. Tome premier, SermonsChapitre 22 sur 46 · V° SERMON · texte numérisé non relu

V° SERMON

POUR

Pax hominibus bonæ voluntatts.

La Paix aux hommes de bonne volonté.

(S. Luc, 11-14).

Jésus-Christ naît pour servir de guide aux fidèles. Il sait toutes les voies par où l’on peut aller à Dieu, il les enseigne avec beaucoup de clarté et d’exactitude; il marche toujours devant par ses exemples, et il aide à marcher ; il porte même les fidèles par sa grâce.

Il est vrai qu'à la naissance de Jésus-Christ tout l'univers jouissait d’une paix profonde, sous le règne du grand Auguste. Mais on peut dire que cette paix était semblable au calme et au silence de la nuit, assez commode pour ceux qui ne cherchent que le repos ou la liberté de tout faire impunément, mais triste et affreuse

pour ceux qui aiment un travail honnête ou qui sont obligés de marcher pour se rendre au gite.

L'idolâtrie était alors si fort répandue qu’à la réserve du peuple juif, toute la terre y était plongée ; elle s'était multipliée en un point que le nombre des dieux égalait presque celui des hommes. Il est vrai que quelques esprits plus éclairés en connaissaient la fausseté et l’extravagance ; mais elle était si établie que ceux qui avaient encore ces lumières n’osaient plus, ni les communiquer, ni les suivre. Que dirai-je de la corruption des mœurs, laquelle se trouve toujours où la vérité ne se trouve point? On n'oserait rapporter, dans une assemblée comme celle-ci, ce que Saint Paul en a touché en sa première épitre aux Romains et ce que Saint Jérôme en dit plus au long dans ses Commentaires sur Isaïe. Il suffit de dire que le vice ne régnait pas seulement, qu'il se faisait même adorer, qu'il était comme la divinité commune qui réunissait toutes les sectes, et que chaque peuple avait ajoutée à ses dieux particuliers.

Au milieu de si épaisses ténèbres, les pécheurs jouissaient sans doute d’une grande paix, rien ne les réveillant du profond assoupissement où ils étaient, leurs désordres étant comme autorisés par la dépravation générale et par l'exemple même des dieux. Mais pour les âmes pures, pour ceux qui auraient eu plus de connaissance de la vertu et qui auraient désiré de la pratiquer, quelle peine, quelle douleur de n’en trouver nulle trace sur la terre, de n'avoir, ni lumière pour découvrir les routes qui y conduisent, ni, guide pour les enseigner ? Dieu soit à jamais glorifié ! Qu'il soit loué et béni éter-

nellement! Voilà un grand jour qui commence à luire, à la faveur duquel nous allons sortir d’un état si déplorable. Le Fils de Dieu vient au monde pour nous éclairer et pour apprendre les voies de la sainteté à ceux qui sont touchés du désir de leur propre sanctification : Pax hominibus bonæ voluntatis. C’est ce que les anges ont chanté à la naissance de ce Prince pacifique. Que tous ceux à qui Dieu a donné une bonne volonté cessent de s'inquiéter et de craindre! Jésus va leur ouvrir le chemin du ciel et il sera lui-même leur guide dans ce chemin. Souffrez, Messieurs, que je vous explique cette: vérité ; elle est d’une grande consolation pour tous ceux qui désirent de vivre chrétiennement ; et je. ne doute point que nous n’ayons tous conçu ce désir aujourd’hui au sacrement de pénitence. Demandons à Dieu les lumières qui nous sont nécessaires pour tirer quelque fruit de ce discours. Il ne peut rien nous refuser, après nous avoir donné son Fils unique, surtout si nous employons le crédit de Celle par qui il nous l’a donné : Ave Maria, etc.

Un homme de bonne volonté, dans le sens le plus naturel et le plus littéral, est celui dont la volonté est portée au bien et qui désire de devenir bon. Mais il est des désirs de plusieurs sortes et il est tout visible qu'il s’agit ici des plus efficaces. Je ne saurais mieux vous représenter ce que j'ai souvent observé moi-même à l'égard de ces véritables désirs, qu’en vous faisant ressouvenir de ces personnes altérées qui courent les montagnes et les vallons pour éteindre la soif qui les

brûle, qui se jettent avidement sur le premier ruisseau qu'ils rencontrent, sans considérer s’il est net ou s’il est bourbeux, comme ces malheureux Grecs qui, se sentant pressés en même temps, et de la soif, et des ennemis, oubliant le péril où ils étaient d'être tués, s’entrebattaient pour puiser d’une eau où la boue était mêlée avec leur propre sang.

Voilà, chrétiens Auditeurs, l’image la plus naïve que je puisse donner de la bonne volonté. C’est la disposition d’un homme qui a faim et soif de la justice, comme parle Jésus-Christ, mais qui en est affamé, qui en est altéré en un point qu’il n’est, ni fatigue, ni danger qu'il n’essuie pour se satisfaire, qui embrasse aveuglément tous les moyens qu'on lui ‘offre de se sanctifier, sans examiner s'ils sont aisés ou pénibles, s'ils sont doux ou amers à la nature. O le grand don, s’écrie Saint Bernard, que cette volonté sainte et fervente ! Que ceux qui l’auront reçue du ciel se verront bientôt comblés de biens et de grâces surnaturelles! Qu'ils laisseront loin derrière eux ces âmes froides et timides qui n’ont que des désirs languissants pour la chose du monde qui mérite le plus d’être désirée! Grande donum, bona voluntas, quia in animo omnium est origo bonorum et omnium mater virtutum ! Mais cette bonne volonté, qui est à présent la source de tant de biens, que pouvait-elle produire, avant la naissance de Jésus-Christ, que du trouble et d’inutiles soucis? Si les maîtres de la vie spirituelle ont observé qu'aujourd'hui même une âme fervente, si elle n’est bien conduite, se fatigue inutilement et fait beaucoup de chemin sans rien avancer, que pouvait-on attendre de la plus grande

ferveur, avant l’incarnation du Verbe et la publication de l'Evangile ? Il est vrai que l’ancienne loi a donné des hommes très vertueux. Mais enfin ils étaient sujets aux erreurs et aux faiblesses des autres hommes et l’on aurait pu se tromper en les imitant. D'ailleurs, ce n'étaient, ni des exemples de toutes sortes de vertu, ni des vertus pour toutes sortes de personnes. Rien ne pouvait satisfaire ceux qui se sentaient enflammés du désir de servir Dieu. Mais depuis que Jésus-Christ est né, Ames chrétiennes, vous avez un guide sous la conduite duquel vous ne pouvez plus vous égarer, un guide qui appliquera, qui conduira, qui satisfera vos bons désirs. Ce guide, premièrement, sait toutes les voies par où l’on peut aller à Dieu; en deuxième lieu, il les enseigne avec beaucoup de clarté et d’exactitude; en troisième lieu, il marchera toujours devant vous par ses exemples ; en quatrième lieu, il vous aidera à marcher, il vous portera même par sa grâce. Je n’ai qu’un mot à dire sur chacun de ces quatre points, qui feront le partage de ce discours.

PREMIER. -POINT

Il est certain, chrétienne Compagnie, que, lorsque l'âme de Jésus-Christ fut créée, Dieu l’assortit de tous les dons naturels et surnaturels qui pouvaient la rendre digne du Verbe, auquel elle devait être unie personnel lement. Il la combla de toutes les grâces infuses qui ont quelque rapport aux perfections divines et il eut soin

que ces grâces fussent d’une excellence en quelque sorte infinie. Mais, comme la sagesse est le caractère particulier de la seconde personne, il prit un soin tout particulier d’orner cette âme d’une sagesse admirable, d’une sagesse dont celle des plus grands rois, celle du plus sage de tous les hommes n'avait été qu'une figure fort imparfaite. Et pour cette raison, Messieurs, quand le Sauveur du monde n'aurait pas été uni à la divinité, il mériterait d’être le conseil et le maître des nations, il y aurait de la prudence à se conduire par ses lumières et par ses maximes.

De plus, parmi les connaissances que lui donnait cette admirable sagesse, la plus profonde, la plus distincte, en un mot, la plus parfaite était sans doute la connaissance des voies du salut et de la perfection. La raison est qu'il était destiné pour nous servir de guide en ces voies et que Dieu est obligé de proportionner les talents de ses ministres aux desseins qu'il a sur eux. Moïse, à qui la conduite du peuple d'Israël avait été confiée, avait connu par une faveur spéciale les sentiers par où le Seigneur a coutume de ramener à lui les créatures, selon ce mot de Dieu: Notas fecit vias suas Moïsi. Combien Jésus-Christ doit-il avoir été plus éclairé sur ce sujet, lui qui devait être le chef de tous lies prédestinés !

Outre cette science infuse des voies du salut, ilen a eu une autre qu'on appelle expérimentale, qui ne le rend pas moins capable de nous y servir de guide. Je veux dire qu'il s'est servi de tous les moyens qui peuvent être mis en usage pour parvenir à la plus haute vertu. Non seulement il a acquis lui seul plus de sainteté que

tous les autres saints ensemble ; mais encore il a réuni en soi tous les caractères de sainteté: ilest allé à la perfection par tous les chemins qui y conduisent, par l'innocence, par la pénitence, par la joie, par la douleur, par l’honneur, par l'infamie, par les grâces les plus signalées, par les plus rudes épreuves, par un zèle infatigable, par une continuelle contemplation. Dites-moi, je vous prie, chrétiens Auditeurs, qui peut mieux nous enseigner les voies du salut que Celui qui les a toutes éprouvées et qui est allé plus loin, par ces mêmes voies, que tous ceux qui y sont jamais entrés.

J'ajoute encore à cela que Jésus, quoique voyageur sur la terre, ne laissait pas d’être en même temps compréhenseur, comme parle l'Ecole, c'est-à-dire que, quoiqu'il marchât dans les voies de la sainteté, comme les autres saints qui sont sur la terre, il ne laissait pas de jouir de la vue de Dieu, en la manière que les bienheureux en jouissent dans le ciel, il méritait tous les jours la récompense qu'il avait déjà reçue, il était habitant de la Jérusalem céleste, quoique encore pèlerin dans ce lieu d’exil.

Cela étant supposé, pouvait-il manquer de voir clairement dans Dieu tout ce qui est capable de plaire à Dieu, ayant une connaissance si distincte du plus parfait de tous les êtres? Qui pouvait savoir mieux que lui ce qu'il fallait faire pour lui ressembler? En un mot, peut-il manquer de nous conduire fort sûrement, puisque dès le commencement du chemin il voit le terme où nous aspirons et qu'il ne le perd jamais de vue? Tout cela est encore peu, chrétienne Compagnie. Non seulement

Jésus-Christ est tout ensemble, et dans la voie, et au terme, mais il est lui-même la voie et le terme où nous devons tendre : Ego sum via, dit-il, dans l’'Evangile, veritas et vita. Je suis le chemin qui conduit à la vérité, je suis la vérité qui mène à la vie, je suis cette vie même où la vérité conduit. De sorte que quiconque voudra se soumettre à la direction de Jésus-Christ et s'attacher à lui pour être conduit à Dieu, il est autant impossible qu'il se perde en son chemin qu’il est impossible que le chemin lui-même l'éloigne du terme où il se va rendre? Non seulement il trouvera ce qu'il cherche sous une si sage conduite, mais il l’a déjà trouvé.

Quel sujet de joie pour ces âmes qui sont si généreuses et néanmoins si craintives, qui n'ont point de plus grande passion que de faire le bien et qui craignent toujours de mal faire! Deus tuus ipse est ductor tuus. Votre Dieu sera désormais votre directeur. Le voilà qui se présente visiblement à vous dans votre chair, comme l’ange s’offrit à Tobie sous la figure d’un homme pour le mener à Gabel. Il n’ignore pas ce que c’est que la sainteté. Novi, vous peut-il dire avec Raphaël, et omnia itinera ejus frequenter ambulavi. Je le sais vraiment, j'en ai parcouru toutes les voies, je suis moi-même le sentier et la voie qui y conduit; je suis même cette sainteté pour laquelle vous soupirez; attachez-vous à moi et vous y arriverez infailliblement. Mais non seulement il sait tous les chemins qui peuvent conduire à Dieu; il les enseigne avec beaucoup de clarté et d’exactitude. C’est la seconde considération.

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