‹ Œuvres completes. Tome premier, SermonsChapitre 23 sur 46 · ANT · texte numérisé non relu

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SECOND POINT

On ne peut pas douter, Messieurs, que, parmi les patriarches et les prophètes de l’ancienne loi, quelquesuns n'aient eu Connaissance de la sainteté, puisqu'il y en a eu de très saints. Mais l’on peut dire, ce me semble, qu'aucun d’entre eux ne l’a enseignée, ou, s’il l’a fait, ç’a été d’une manière si mystérieuse et si obscure que personne ne l'a conçue. La loi même de Moïse n’a prescrit les règles de la perfection qu’en figure et sous le voile des observances extérieures. Bien loin d'élever les hommes au-dessus de leur faiblesse naturelle, elle s'accommodait elle-même à la faiblesse des hommes : témoin la multiplicité des femmes, qu'elle permettait, et le pouvoir de les répudier, qu’elle donnait aux maris ; témoin encore l’usure avec les étrangers, de quoi elle n'avait jamais fait un crime au peuple juif, et la haine des ennemis, dont elle lui avait même fait un précepte.

Jésus-Christ n’a rien ignoré de tout ce qui peut former la piété la plus excellente et il nous a communiqué toutes ses lumières. Il nous assure lui-même qu’il nous a révélé ses plus grands secrets, qu'il a versé, pour ainsi dire, dans nos esprits tous ses trésors de science et de sagesse dont son Père l'avait enrichi : Omnia quæcunque audivi a Patre meo, nota feci vobis. On ne saurait souhaiter une preuve, ni plus convaincante, ni plus utile de cette vérité que le détail de sa doctrine. Il n’est rien de plus exact que les leçons qu’il nous fait, rien de plus efficace

que les moyens qu'il nous suggère pour notre sanctification. C’est lui qui, pour nous éloigner des actions criminelles, nous a fait entendre qu’il fallait éviter les pensées qui sont comme les semences de ces actions et les regards mêmes qui font naître les pensées. C'est lui qui, pour aller au-devant de tous les maux que la soif de l'or et de l'argent a accoutumé de faire dans le monde, nous a découvert cet admirable secret de la pauvreté de cœur qui nous détache des biens mêmes que nous possédons. C’est lui qui nous a fait connaître l'importance des fautes légères qui conduisent infailliblement aux plus grandes, qui nous a défendu jusqu'aux paroles oiseuses, afin que le soin de les éviter repousse bien loin de nous la tentation de mentir et de médire. C’est lui qui, pour prévenir les funestes effets de la colère et de la vengeance, est allé jusqu’au cœur sécher la source de ces passions, en nous ordonnant d'aimer nos ennemis et de faire du bien à ceux qui nous font du mal. Pour nous faciliter la vertu de la patience si nécessaire en cette malheureuse vie, il nous fait voir les trésors qui sont cachés dans les adversités et dans les persécutions ; il nous fait voir qu'il y a des sujets de joie dans tout ce qui nous afflige et que tout ce que le monde appelle malheur, infortune, calamité est justement ce qui nous doit rendre heureux, et en cette vie, et en l’autre : Beati qui lugent, beati qui persecutionem patiuntur.

C'est ainsi que, pour nous conduire à la pureté des mœurs et à l'innocence de la vie, il nous ouvre des routes jusqu'alors inconnues, droites et sûres. Mais ce

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POUR LE JOUR DE NOEL Nil

n'est pas assez pour vous, chrétiens Auditeurs, d’observer les commandements, de pratiquer les vertus nécessaires au salut; vous êtes tout enflammés du désir de la perfection et vous souhaitez qu'on vous en ouvre la carrière. Avant Jésus-Christ, personne n’en avait donné les règles ; ces grandes maximes de dépouillement, de mépris du monde, de haine de soi-même, de mortification, de mort, de vie spirituelle, tout cela n’était point encore venu à la connaissance des hommes ; au contraire, les anciennes Ecritures étaient remplies de promesses qui semblaient n'avoir été faites que pour nourrir dans leurs cœurs l'amour des honneurs et des prospérités temporelles. Le Sauveur du monde a été le premier qui nous a fait connaitre la différence qu'il y a entre une médiocre vertu et une piété parfaite. Il a dit sur ce sujet tout ce que l’on pouvait dire et il en a parlé si clairement que je ne saurais concevoir comment il arrive que tant de personnes prennent le change dans la dévotion et y font de fausses démarches : Qui vult venire post me, abneget semetipsum. N'a-t-il pas dit nettement et plus d’une fois : Que celui qui veut me suivre, se renonce soi-même; qu'il ne songe plus, ni à la réputation, ni à ses propres intérêts; qu'il n’écoute, ni ses passions, ni ses inclinations naturelles; qu’il déclare la guerre à ses appétits, à ses désirs, à sa propre chair et à sa volonté propre; qu’il se regarde comme un étranger, comme son plus mortel ennemi. Celui qui ne haït son père et sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères,

ses sœurs, c’est-à-dire, qui aimera mieux leur plaire qu’à

moi, qui, de peur de leur déplaire, négligera ce qui est

de mon service, qui ne sera pas disposé à leur passer sur le ventre, lorsqu'il ne pourra autrement accomplir ma volonté, celui-là, dis-je, ne peut être mon disciple. Qui non bajulat crucem suam, et venit post me, non potest meus esse discipulus. Ne vous y trompez pas, mes Disciples; si vous avez dessein de sanctifier vos âmes, il faut que vous embrassiez votre croix et que vous la portiez de bonne grâce. Je dis votre croix, celle qui vous a été donnée; car ce serait en vain que vous jeûneriez, que vous pratiqueriez les plus rudes mortifications, si vous vous plaignez de cette pauvreté où la Providence vous a réduit, de ces maladies, de cet ennemi, de cette disgrâce, si vous ne pouvez supporter l'humeur de ce mari, de cette maîtresse auxquels le Seigneur vous a soumis : qui non bajulat crucem suam. Sinite mortuos sepelire mortuos suos. Le monde doit être considéré, de ceux qui aspirent à la perfection, comme une région de morts avec qui les vivants ne doivent avoir nul commerce. Laissez-les s'empresser, s’'embarrasser dans leurs affaires temporelles : laissez-les s'appliquer à l’observation de leurs lois profanes, de leurs bienséances prétendues. Ne vous rendez, ni les admirateurs, ni les esclaves de ce nombre réprouvé; songez uniquement à plaire à Celui qui doit être votre unique maître.

Enfin, si quelqu'un n'est pas satisfait de ces conseils, il y en a de plus forts encore, et je veux bien les publier en faveur de ces grandes âmes qui ne donnent point de bornes à leur amour. Si vis perfectus esse, vade, vende omnia quæ habes, da pauperibus et sequere me : Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous pos-

sédez, donnez-en le prix aux pauvres et, dans cet entier dénuement, soyez prêt à faire tout ce qu'il me plaira d'exiger de vous. Il y a des gens qui s’éloignent du mariage pour en éviter les peines; mais il y en a qui le fuient simplement pour en éviter les plaisirs : voyez si vous auriez le courage de les imiter. Enfin, le plus haut qu'on puisse porter la perfection, c'est de donner sa propre vie, c'est d'être toujours prêt à inourir, non seulement pour sauver son âme, mais pour sauver même celle d'autrui : Majorem charitatem nemo habet quam ut animam suam ponat quis pro amicis suis.

Voilà la voie, chrétienne Compagnie. Il n’est rien de plus net, rien de plus intelligible. On sera peut-être épouvanté de ces maximes si contraires à la nature ; mais du moins n’aura-t-on pas sujet de dire qu'on a ignoré ce qu'il fallait faire pour être saint. O mon Dieu, que nous vous sommes obligés de nous l'avoir si bien appris! Qui pourra jamais comprendre la grandeur de ce bienfait! Pour moi je ne saurais mieux vous exprimer mes sentiments sur ce sujet que par ces paroles de Saint Paul que l’on vous a lues à la messe : Apparuit gratia Dei Salvatoris nostri omnibus hominibus. Notre Dieu, notre

Rédempteur nous a fait voir sa grande miséricorde et sa

bonté infinie. En quoi, grand Apôtre? Erudiens nos, ut abnegantes impietatem et sœcularia desideria, sobrie, juste et pie vivamus in hoc sœculo. Ce n’est pas simplement en ce qu'il s’est revêtu de notre chair et a élevé notre nature jusque sur le trône du Tout-Puissant ; ce n'est point, ce me semble, en se chargeant de nos péchés et des peines qui leur étaient dues; ce n’est, ni en répandant son sang,

ni en désarmant la mort, ni en nous donnant une ferme espérance de la résurrection. Apparuit gratia Dei erudiens nos. Tout cela sont de grandes preuves de son amour, je n’en doute pas : mais la plus grande de toutes, à mon sens, c’est qu'il nous à instruits par lui-même à nous renoncer nous-mêmes, à mépriser le monde, à briser les liens qui nous y attachent, à nous affranchir de la servitude des vains désirs : c’est qu’il nous a montré les voies de la sainteté et de la justice. Ut abnegantes impietatem et sœcularia desideria, sobrie, et pie vivamus in hoc sœculo. Heureux mille fois ceux qui sous un guide si fidèle entreront dans ces belles voies! On les appelle étroites, parce que la nature s’y trouve d’abord gênée et contrainte. Mais à quelle paix, à quelle douce liberté ne conduisent-elles pas une âme qui s’y engage ! Il est vrai que la seule pensée de ce bienheureux état me comble de joie et qu’elle m'emporterait bien loin hors de mon sujet, sije ne me ressouvenais des bornes que je me suis d’abord prescrites. Revenons donc à notre guide. Je vous ai fait voir qu’il nous enseigne le chemin avec beaucoup de clarté et d’exactitude : voyons maintenant comme il marche toujours devant nous par ses exemples.

Le prophète Isaïe parlant de l’incarnation du Verbe Eternel, fait espérer au peuple choisi qu'il aura un maître qu'il pourra voir de ses yeux : Erunt oculi tui videntes præceptorem tuum. I] pouvait dire encore plus,

chrétiens Auditeurs. Il pouvait leur promettre que ce maître visible leur donnerait des leçons visibles, qu'il ne se revêtirait pas seulement de chair, mais qu'il incarnerait encore, s’il m'est permis de parler ainsi, ses préceptes et ses maximes, leur représentant en lui-même, leur exprimant par des actions tout ce qu'il leur aurait fait entendre par ses paroles. Et certes, Messieurs, il fallait que notre Rédempteur en usât de la sorte pour prévenir tous les doutes des personnes de bonne volonté, pour aller au-devant de toutes leurs inquiétudes. S'il s'était contenté de leur donner de bouche ou par écrit des règles de perfection, quelque faciles, quelque intelligibles que ces règles eussent été, elles auraient pu être obscurcies par les interprétations ; on leur aurait pu donner des sens différents et, dans la crainte qu’on aurait eue de s’y méprendre, on les aurait peut-être entièrement négligées. Mais, Jésus-Christ pratiquant luimême ce qu'il enseigne, marchant devant nous dans le chemin qu'il nous a montré, quel lieu peut-il rester au doute et à l’irrésolution? Quoique l'étoile qui:apparut aux mages en Orient leur eût fait entendre par sa situation en quel pays ils devaient aller chercher le Messie, ainsi que Saint Jean Chrysostôme l’a observé ; quoique les docteurs de Jérusalem leur eussent marqué précisément que Bethléem était le lieu de sa naissance, ils ne laissaient pas de marcher avec quelque incertitude et comme dans les ténèbres ; mais du moment que cette même étoile qui les avait fait mettre en chemin se remontra à eux sur leur route et qu’elle commença à les devancer pas à pas, ajustant son cours à leurs forces où

plutôt à leur faiblesse, alors toutes leurs inquiétudes furent dissipées et ils achevèrent le voyage avec une joie que l’Ecriture ne peut assez exagérer : Gavisi sunt gaudio magno valde.

Voilà, chrétiens Auditeurs, ce qui arrive aux bonnes âmes qui cherchent Dieu dans la simplicité de leur cœur. Elles sont excitées par les paroles de Jésus-Christ à faire cette recherche selon les instructions qu'il leur a données. Les savants directeurs qu'elles trouvent en leur chemin leur servent à les redresser et à les rassurer dans les perplexités qui leur arrivent. Mais si Jésus- Christ, qui les a engagées dans cette voie, se présente luimême et leur marque tous les pas par ses exemples, qu'est-ce qui sera capable de les troubler ou de leur faire la moindre peine ?

C'est ce qu'il a fait, chrétiens Auditeurs, avec une bonté et une charité incroyable. Il nous a dit plusieurs fois que pour aller à son Père il fallait passer par les croix et les tribulations; que la pauvreté, le mépris du monde, l'amour des confusions, la haine de soi-même, l'amour des ennemis étaient les démarches qu'il fallait faire pour arriver au parfait amour de Dieu. Mais il ne s'est pas contenté de nous montrer ce chemin, comme de loin, et de nous dire, comme on le disait aux Juifs : Hæc est via, ambulate in ea, et non declinetis ad dexteram neque ad sinistram : Voilà la voie, entrez-y, si vous voulez, et ne vous détournez, ni à droite, ni à gauche. Il nous invite partout à le suivre : Venite post me... Veni et sequere me... Qui mihi ministrat, me sequatur. Venez après moi; je ne vous abandonne point à votre propre

direction; je veux vous marquer tous les pas; vous ne sauriez vous égarer : suivez-moi seulement et marchez sur les vestiges que je vous aurai tracés.

En effet, il a si bien exprimé, dans sa conduite, toutes les maximes de sa morale qu’il nous a rendu comme inutile ce que les évangélistes ont eu soin d’en rapporter. Non, Messieurs, nous n'avons que faire d'étudier les paroles du Sauveur du monde, que nous ne comprendrions peut-être pas ; ou de lire les gloses des docteurs, lesquels ne s'accordent pas toujours, ni avec le texte, ni entr'eux, qui souvent se contredisent eux-mêmes. Avezvous envie de devenir saints”? Respice et fac secundum exemplar, quod tibi monstratum est. Jetez les yeux sur Jésus-Christ et sur les exemples qu'il vous donne. Voyez ce Dieu humilié dans la pauvreté d'une étable, cette sagesse muette et réduite à la simplicité d'un enfant, cette majesté obscurcie et comme anéantie dans une crèche. Vous cherchez partout des livres de piété; vous voulez consulter tous les pères spirituels pour apprendre à vous perfectionner dans la vertu. Est-ce que vous attendez qu’ils vous montrent de nouvelles routes ou que vous manquez d’'yeux pour suivre Jésus dans celles qu'il a tenues? Ignorez-vous que de trente-trois ans qu’il a vécu sur la terre il en a passé trente à être dans une boutique, inconnu à tout l’univers; que, durant tout ce temps-là, il n’a point eu d'autre témoin de son admirable sainteté que les anges, point de volonté que celle de Joseph et de Marie, point de vertu qui se produisit au dehors que l’obéissance, la douceur et l'humilité ? Je ne parle point de sa vie publique, où son zèle a toujours été

accompagné d’une modestie et d’un désintéressement admirable, où il a paru si réservé à juger, à condamner même les plus grands pécheurs, où il a pris tant de plaisir à faire du bien et tant de soin à éviter la gloire qui lui en pouvait revenir, où le jeûne, la prière, la solitude ont trouvé leurs places au milieu des plus grandes occupations. Il n’est pas encore temps de vous le représenter souffrant et mourant sur une croix; il suffit de dire que, quand tous les livres seraient perdus, toutes les lumières éteintes, tandis qu'il nous restera un crucifix, il ne nous manquera rien de tout ce qui nous est nécessaire pour acquérir la plus haute perfection : Christus passus est pro nobis, vobis relinquens exemplum, ut sequamini vestigia ejus, dit Saint Pierre. Ames chrétiennes, Jésus-Christ vous a laissé un exemple dans sa passion et dans sa mort. Il vous y a laissé toutes sortes de bons exemples. Qui que vous soyez, en quelque état que vous soyez, par quelque route qu'il plaise à Dieu vous appeler à son service, vous trouverez sur le Calvaire et sur cette route les vestiges du Fils de Dieu profondément imprimés et marqués de son propre sang.

De sorte qu’au lieu des épaisses ténèbres où l’on était avant la naissance du Messie, il me semble que nous voilà, avec les pasteurs de Bethléem, tout environnés de clarté : Et claritas Dei circumfulsit illos. Clarté bien agréable sans doute aux âmes ferventes qui la désiraient si ardemment, mais fâcheuses aux tièdes et aux lâches qui ne pourront plus avoir d’excuse, ayant la lumière jusque dans les yeux et voyant ce qu’ils n'auraient pas

envie de voir. Si Jésus-Christ s'était contenté de nous débiter sa doctrine, on aurait trouvé, comme j'ai déjà dit, on aurait trouvé le moyen de n'y rien comprendre, on aurait été partagé sur la morale, comme on l’est sur les dogmes les plus clairs de l'Evangile; en tout cas, on se serait persuadé que tout ce qu'il dit de la sainteté

n'est qu'une belle idée, pour humilier l'esprit humain dans l'impuissance où il est d'y jamais atteindre. Mais quand on voit chaque point, chaque précepte soutenu de mille exemples et des exemples d’un Dieu, quand, dis-je, on voit un Dieu pauvre, un Dieu humilié, un Dieu priant, obéissant, mourant volontairement sur une croix, Verborum veritas splendet effectibus confirmata, dit le savant Théodoret, la vérité des paroles évangéliques, confirmée par ces actions, jette un si grand éclat qu’on ne peut plus prétendre de l’ignorer; on est contraint d’avouer qu'on voit très bien ce qu'il faudrait faire, mais

qu'on ne peut s’y résoudre.

Tout ce que j'ai dit jusqu'ici du guide que le ciel nous a donné, qu'il en sait les voies, qu’il les enseigne avec beaucoup de clarté et d’exactitude, qu’il marche devant nous, tout cela, dis-je, fait voir assez clairement que nous n'avons plus rien à craindre de notre ignorance ; mais notre faiblesse pourrait bien nous rendre tous ces avantages inutiles. Ces mêmes lumières, qui nous montrent si bien le chemin, nous en font voir en même

temps les difficultés. Cette vue n'est-elle point capable d'abattre le courage à ceux qui ont le plus d’ardeur pour le bien ? Elle le serait sans doute, chrétiens Auditeurs, si nous ne connaissions la force de Celui qui nous conduit et si nous n’étions assurés qu’il nous donnera autant de secours, pour nous empêcher de défaillir en chemin, que de conseils, pour nous empêcher de nous égarer. Ce devrait être ici le quatrième point. Mais pour éviter une excessive longueur, il suffit de vous faire remarquer que les autres maîtres se contentent d'éclairer l'esprit, mais que Jésus-Christ fortifie aussi le cœur, qu'il est la source non seulement de la vérité, mais encore de la grâce, qu'il est plein de l’une et de l’autre, et qu'il les communique toutes deux en même temps, comme dit Saint Jean.

C’est pour cela que le Prophète, prévoyant son avènement, après avoir dit que les chemins tortus seraient redressés, il ajoute que les raboteux deviendraient unis, pour nous apprendre qu'il devait nous découvrir les voies du salut et nous les faciliter : erunt prava in directa et aspera in vias planas. Ce nouveau guide, chrétiens Auditeurs, ne saurait être mieux comparé, ce me semble, qu'à la colonne de feu qui conduisit le peuple d'Israël jusqu’à la Terre promise. Il est vrai qu'elle le conduisit par des déserts affreux et stériles, par des pays barbares et inconnus, comme si elle eût voulu le donner en proie aux peuples qui les habitaient ; mais aussi cette même nue leur aplanissait toutes ces difficultés ; elle s’étendait sur tout le camp durant le jour, pour le défendre des ardeurs du soleil; elle pleuvait la manne tous les matins

pour les nourrir; elle lançait des feux et des foudres contre ceux qui s'opposaient à leur passage. Voilà, Messieurs, une figure parfaite du Rédempteur. C’est une nue mystérieuse qui nous accompagne la nuit et le jour. Il ne dissipe pas seulement les ténèbres de notre ignorance, mais il nous soulage, il nous rafraichit, pour ainsi dire, dans les travaux qu'il faut supporter en le suivant ; il nous nourrit de douceurs et de consolations célestes, il calme nos passions, il met les démons en fuite et nous fait vaincre presque sans combattre. Pax hominibus bonæ voluntatis, crient aujourd'hui les anges sur les montagnes de Bethléem. Ils parlent aux hommes qui aspirent à la sainteté et qui brülent du désir de suivre leur nouveau roi. Ils ne les invitent point à prendre les armes et à se fortifier contre les difficultés qui se rencontrent dans la voie de la vertu. Au contraire, ils leur annoncent la paix, ils leur déclarent qu'on ne demande d'eux qu'une volonté bonne et sincère, comme s'ils voulaient dire que Jésus fera tout le reste; que non seulement il se chargera du fardeau de nos crimes, sous lequel il nous serait force de succomber, mais qu'il nous portera lui-même sur ses épaules, qu'il combattra lui seul, qu'il surmontera tout ce qui pourrait nous faire la moindre peine ; en un mot, que nous n’aurons qu'à le suivre et à cueillir le fruit de ses sanglantes victoires. Que louée soit done à jamais la bonté et la toute-puissance de notre Dieu qui nous a mis dans une condition si avantageuse ! Pour être saint, il ne faudra donc plus que vouloir l'être ; le plus grand de tous les biens, le plus grand bonheur, l'unique bonheur

de cette vie ne nous coûtera que des désirs. Que ditesvous, Ames tièdes, vous qui languissez depuis tant d'années dans vos instructions et qui ne sauriez faire un seul pas pour vous approcher de votre Dieu? De quel prétexte pourrez-vous colorer une si grande langueur ? Allèguerez-vous, avec le paralytique de l'Evangile, qu'il vous manque un homme pour vous mener ou pour vous porter où vous souhaiteriez bien parvenir? Hominem non habeo. Voici un homme auquel ne manque, ni lumière pour connaître, ni zèle pour enseigner, ni charité pour conduire, ni force pour soutenir et pour aider à marcher dans les voies épineuses de la vertu. Dieu luimême s’est fait homme pour vous rendre tous ces offices ; vous ne pouvez plus ignorer ce qu’il faut faire ; l’'Evangile parle trop clairement et la vie de Jésus-Christ est un modèle trop visible; vous ne pouvez plus recourir à votre faiblesse : la grâce de Jésus-Christ est un secours trop puissant pour nous laisser aucun lieu de nous plaindre de notre impuissance. Ce ne sont pas des forces que l’on demande de vous : Dieu sait trop bien ce qu'il a mis dans ses créatures, pour exiger d'elles ce qu'il ne leur a pas donné. On ne vous demande qu’une volonté sincère; les forces vous doivent venir d’ailleurs et quand votre désir sera véritable, Dieu manquera plutôt de puissance que vous ne manquerez de secours (1).

(1) Allusion aux paroles de Notre-Seigneur, disant à la bienheureuse Marguerite-Marie : « Je te promets que tu ne manqueras de secours que lorsque mon cœur manquera de puissance. » Cette promesse fut renouvelée en ces termes, le 31 décembre 1678.

Si done nous ne nous convertissons pas entièrement, chrétiens Auditeurs, si nous ne nous sanctifions pas, c'est assurément que nous ne le voulons pas. Ah! je le veux, me dites-vous, et ce désir n’est que trop enraciné dans mon cœur pour le repos de ma vie; je vivrais en paix, si j'étais saint ou si je n'avais nul dessein de l'être. Et moi je dis que si vous étiez saint ou que vous eussiez seulement bien envie de le devenir, vous jouiriez d'une paix parfaite : Pax hominibus bonæ voluntatis. Nous voulons être saints, cela est vrai; mais il est vrai aussi que nous ne le voulons pas : Vult et non vult piger, dit le Sage ; l'âme paresseuse veut et ne veut pas en même temps ; et ce sont ces désirs contraires qui la troublent, jusqu'à lui causer la mort : Desideria occidunt pigrum. Elle voudrait être à Dieu et au monde; elle voudrait aller au ciel par des voies qui n’y peuvent pas conduire; elle voudrait être meilleure qu’elle n’est et être pourtant toujours ce qu'elle est; et, au lieu qu'il faut changer de mœurs pour devenir sainte, elle voudrait que la sainteté changeât de nature pour s’accommoder à ses inclinations ; elle voudrait se donner tout entière à la pratique de la vertu, si rien ne l’en détournait; mais ce qui l’arrête est si peu de chose qu'il est tout visible qu'elle veut bien être détournée. Un ruban, un point, une juppe seront quelquefois les liens qui la retiendront ; un peu de gloire qu’on espère encore tirer de ses talents naturels, une vaine crainte de rougir, ou de ses péchés aux pieds d’un confesseur, ou de ses bonnes actions en présence des gens du monde; un reste de plaisir qui se mêle aux chagrins et aux dégoûts dont une vie mondaine est

accompagnée, voilà les obstacles qui s'opposent à ses

saintes résolutions, qui les rendent inutiles. Oh! que cela est éloigné de cette bonne volonté à qui

les anges ont aujourd'hui annoncé la paix! Cette bonne volonté, bien loin de se laisser vaincre aux premières difficultés qui se présentent, en cherche même quelquefois qu’elle puisse surmonter; elle n'hésite qu’autant de temps qu'elle ignore la route qu’elle doit tenir; mais la carrière lui est-elle ouverte, il lui faut un directeur pour modérer ses excès, il lui faut des commandements pour la retenir dans les bornes de la prudence chrétienne. Qu'il y a de plaisir de la voir tantôt se livrer à Dieu sans réserve et lui dire avec saint Paul : Domine quid me vis facere? Seigneur me voici prêt à tout, que voulez-vous que je fasse ? tantôt avec le même apôtre, défier le ciel et l'enfer de pouvoir ébranler son courage ou ralentir son ardeur : Quis nos separabit a charitate Christi? Cette âme, vraiment passionnée pour la sainteté, la désire du moins autant qu'un avare désire le bien et un ambitieux les honneurs, c’est-à-dire, qu'elle est prête de sacrifier tout le repos de sa vie et d'exposer sa vie même mille fois pour contenter ce désir. Tout ce qu'il y a sur la terre de biens ou de maux, tout ce que la Providence peut permettre d’avantageux ou de funeste, ne lui paraît, ni triste, ni agréable qu'autant qu’il peut, ou lui servir, ou lui nuire à son dessein ; toutes voies lui sont bonnes pour aller à Dieu et elle choisira de tout son cœur la plus rude et la plus étroite, pourvu qu'elle soit la plus sûre et la plus courte.

Voilà, chrétiens Auditeurs, ce qui s'appelle vraiment

avoir faim et soif de la justice. Voilà quels sont ceux que Jésus-Christ a déclarés bienheureux dans l’'Evangile et auxquels il promet infailliblement qu'ils seront rassasiés : Beati qui esuriunt et sitiunt justitiam, quoniam ipsi saturabuntur. Ils seront rassasiés, parce que Dieu ne manquera pas d'accomplir un si saint désir ; ils seront rassasiés, parce que ce désir éteindra dans leurs cœurs tout autre désir. Enfin ils seront rassasiés dans le ciel, où ils auront un éternel désir de jouir de Dieu, joint à une pleine et éternelle jouissance de ce qu'ils désirent Amen.

CIN ol LL:

POUR

ÉLRIOTRLDE NOËL

Invenietis infantem pannis involutum et positum in prϾsepto.

Vous trouverez un enfant emmaillotté et couché dans une crèche.

(S. Luc, chap. 2.)

Dans la distribution des biens que Jésus-Christ apporte du ciel en naissant, il préfère les pauvres aux riches, puisque non seulement il est né pauvre, mais encore il semble n’être né que pour les pauvres.

Il y avait quatre mille ans que la pauvreté passait dans le monde pour une tache honteuse, pour un fléau de Dieu, pour une malédiction qui ne pouvait tomber que sur les pécheurs. Salomon lui-même, quoiqu'il eût si bien reconnu la vanité des richesses, avait néanmoins ignoré le prix de la pauvreté; le plus qu’il avait pu faire, c'avait été de la mettre en même rang avec l'abondance

et de les considérer toutes deux comme deux maux également redoutables : Inopiam atque divitias ne dederis mihi. Mais enfin voici la Sagesse incréée et le Maître de tous les sages qui vient nous faire d’autres leçons. Pauvres artisans, pauvres bourgeois, chrétiens qui que vous soyiez qui vivez dans l’indigence, soit que la Providence vous y ait fait naître, soit que d’une fortune plus commode Dieu ait permis que vous y soyez tombés, je vous annonce à tous une grande joie. Il s’en faut bien que vous ne soyez aussi malheureux que vous l’avez cru jusqu’à cette heure. Jésus-Christ naissant préfère votre état à tous les états que vous enviez davantage, et, par ce choix, non seulement il le relève d’infamie, mais encore il le rend vénérable, il le rend comme sacré ; il le rend même nécessaire à tous les hommes. Je ne sais si cette nouvelle apportera autant de joie aux riches du monde. Les anges ne l’ont donnée qu'aux pasteurs, peutêtre parcequ'ils prévoyaient que les autres n'y prendraient pas même part. Toutefois, il est très important que tout le monde le sache : puisque la naissance du Sauveur doit être à l’avenir la règle de notre vie, nous avons tous intérêt d'apprendre comment c’est qu'il a voulu naître. Transeamus usque Bethléem et videarmus Verbum hoc, quod factum est. Allons donc tous ensemble jusqu'à Bethléem, et voyons un peu ce qui s'y passe. Qu'est-ce que nous verrons? Nous y verrons, Messieurs, le triomphe de la pauvreté, c’est-à-dire un Dieu qui, dans le choix des biens, qu'il trouveici-bas, préfère la pauvreté aux richesses : ce sera le premier point. Nous y verrons un Dieu pauvre, un Dieu qui semble n'être né que pour

les pauvres, un Dieu qui, dans la distribution des biens qu'il nous apporte du ciel, préfère les pauvres aux riches : ce sera le second point. Vierge sainte, nous avons toujours beaucoup espéré de votre crédit; mais aujourd'hui que vous avez donné (1) un si bel Enfant à à votre Divin Epoux, il ne vous saurait rien refuser. Demandez-lui done, s’il vous plaît, les lumières qui nous sont nécéssaires pour estimer et pour adorer la pau-

vreté de Jésus. Ave Maria.

PREMIER POINT

Il y avait déjà neuf mois que Marie portait Jésus en son sein, sans en être nullement incommodée, lorsqu'il arriva un ordre de la cour d’Auguste qui obligeait tous les sujets de l'empire de faire enregistrer leurs noms et de renouveler le serment de fidélité entre les mains des gouverneurs de province. Bethléem était la ville où tous ceux de la maison de David devaient s’assembler pour obéir à cet ordre. Marie et Joseph étaient de cette illustre famille. C'est pourquoi ils se mirent en chemin pour se rendre avec les autres au lieu qui leur avait été marqué. Si ces deux saintes personnes n’eussent pas été éclairées de lumières extraordinaires, voyant que le Sauveur du monde allait naître à Bethléem, en un temps où tous

ceux de leur tribu y étaient mandés, auraient-ils douté

() Le texte de la 1° édition porte : fait. Sous cette forme, l'expression est devenue triviale.

que cette conjoncture n’eût été ménagée par la Providence pour rendre cette naissance plus célèbre, pour procurer des adorateurs au divin Enfant, pour rendre tous les descendants de David témoins de l’accomplissement des promesses faites à l’illustre auteur de leur race ?

Mais que vos pensées, à mon Dieu, sont éloignées des pensées des hommes! Que les routes que vous prenez pour venir à bout de vos desseins sont opposées à celles que la prudence humaine a coutume de choisir! Ce dénombrement universel, cette convocation extraordinaire, cette assemblée de toute la race royale, tout cela, dans le dessein de Dieu, ne tend qu’à procurer à son Fils unique une naissance pauvre, obscure, destituée de tout secours, accompagnée de toutes les circonstances qui pouvaient la rendre incommode.

En effet, Marie étant arrivée à Bethléem, elle cherche une hôtellerie et s’empresse d'autant plus pour en trouver qu’elle sent bien que son terme approche. Mais elle s’empresse inutilement : partout elle est rebutée. Dans ce grand abord de gens qui arrivent à toute heure et de toutes parts, on réserve des logements pour des hôtes plus riches et pour de plus grands équipages. Je me trompe, chrétiens Auditeurs ; Marie et Joseph étaient assez riches pour trouver une retraite dans Bethléem, mais Bethléem n'avait point de retraite assez pauvre pour Jésus-Christ. Il lui fallait une hutte de pasteur, une cabane couverte de chaume; il lui fallait une étable. Ils en trouvèrent une hors la ville, bâtie au pied d'un roc escarpé, où les bergers du voisinage mettaient

leurs troupeaux à couvert, lorsqu'ils y étaient forcés par le mauvais temps. Il n'y avait dans cette étable qu’une crèche, un peu de paille, un âne et un bœuf. La saison était froide, la nuit avancée, le lieu ruineux, solitaire et ouvert de tous les côtés.

Père Eternel, est-ce donc là le berceau que vous destinez à votre Fils? Est-il possible qu’on n'ait point préparé d’autre palais pour recevoir ce grand Prince qu'on attend depuis tant de siècles? Quoi, Seigneur, vous ne voulütes point tirer du néant le premier homme, que vous n'eussiez garni le ciel de flambeaux et déplié sur la terre tous les ornements dont elle se pare en ses plus beaux jours; vous disposâtes les choses de telle sorte qu'il trouva d’abord, non seulement la plus belle des saisons, mais encore une saison composée de tout ce que les autres ont d’agréable. Le lieu destiné pour sa demeure fut un paradis terrestre, où vous aviez rassemblé des beautés encore plus rares; et pour le second Adam, pour celui qui doit vous rendre la gloire que le premier vous a ravie, vous prenez des soins tous opposés, vous faites jouer tous les ressorts de votre sagesse pour faire qu’il manque de toutes choses!

Oui, Messieurs, ce fut sous cette cabane et au pied de cette crèche. que Marie, s'étant mise en prière avec Joseph, résolut d'attendre le moment de ses bienheureuses couches. Ce moment étant arrivé, au lieu des mortelles douleurs dont les autres mères sont assaillies, elle a révélé elle-même à Sainte Brigitte que son âme fut saisie d’une joie céleste, qui suspendit en elle l'usage de tous ses sens. Durant cette douce extase, l’aimable Jésus

sortit de son sein. Un grand docteur a cru qu'il fut d'abord reçu entre les mains des anges, et que ceux-ci le remirent incontinent à sa Mère. Vous me demanderez peut-être ce que fit alors cette sainte Mère. Mais que voulez-vous que je vous réponde? Qui peut dire quels furent les mouvements de son cœur, quelles furent les actions que ces mouvements produisirent ? Elle adora ce divin Enfant ; elle le serra tendrement sur sa poitrine ; elle le baisa mille fois ; elle mêla ses larmes aux siennes ; elle essuya ses yeux et les arrosa en même temps de ses . pleurs. Enfin elle l’'emmaillota, elle le coucha dans la crèche, sur un peu de paille, elle fit approcher le bœuf et l’âne, afin qu'ils l’échauffassent par leur souffle. Cependant la joie, l'amour, le respect, l’admiration se succédaient, ou plutôt se confondaient en son âme, et pour exprimer tant et de si divers sentiments elle n'avait que le silence. :

Les historiens ecclésiastiques et entr'autres le savant Orosius racontent mille prodiges arrivés au moment de cette naissance. Les anges apparurent aux pasteurs, les montagnes voisines furent éclairées d’une lumière plus brillante que celle du jour, l’air retentit d’une merveilleuse harmonie, on vit une nouvelle étoile en orient, trois soleils en occident, une fontaine d'huile coula durant quelque temps auprès de Rome, les oracles devinrent muets tout d’un coup par tout le monde, Mais que les païens, que les infidèles, pour qui se font tous ces prodiges, s’attachent à les contempler. Pour moi, divin Enfant, je n'aurai aujourd’hui d’attention que pour vous ou pour ce qui vous environne. Votre étable, votre

crèche, ce foin sur lequel vous reposez sont pour moi de plus grands miracles que tous ceux que vous pouvez faire, ou dans le ciel, ou sur la terre. Oh! s’il m'était permis, s'écrie Saint Chrysostôme, de voir cette crèche où mon Seigneur a été couché! Je sais qu’elle a été enlevée par les chrétiens et qu’ils en ont mis une d'argent à la place; mais la première était incomparablement plus précieuse. L'or et l'argent sont pour les gentils, qui font tant de cas de ces métaux. La foi chrétienne méritait bien, remarquez, s'il vous plait, cette expression, la foi chrétienne méritait bien ce bois et ces briques dont la crèche était composée. Ce n'est pas que je condamne, continue ce Père, ceux qui ont cru donner par là des marques de leur respect et de leur zèle. Mais j'admire le Seigneur, lequel ayant créé le monde, ne nait point ni dans l'argent, ni dans l'or, mais sur de l'argile. Mon Dieu, que vous me paraissez adorable en cet état ! Que cette pauvreté sied bien, ce me semble, à votre Majesté infinie! Je sais que les Juifs s’en scandalisent; mais il est vrai que, pour moi, rien ne me persuade mieux ce que vous êtes! Riche et glorieuse pauvreté, qui avez eu l'honneur d’être comme le berceau du Verbe Incarné ! Heureuse condition, dont Dieu même a voulu faire éclater la grandeur en cachant la sienne! Belle vertu, à qui il a consacré les premiers moments de sa vie, à qui il a donné ses premiers exemples! Que Jésus me paraît aimable dans votre sein, et que je vous trouve aimable vous-même en la personne de Jésus!

Mais peut-être que ceci n’est qu'une pauvreté passa-

sère et de hasard, et qu'un contre-temps imprévu l'a jeté, contre son intention, dans l'extrémité où nous venons de le voir? Il est vrai, Messieurs, que si la Providence divine n’avait pas tiré ses parents de Nazareth, dans le temps qu'il devait naïtre, il serait né un peu plus commodément : mais toujours serait-il né fort pauvrement. La maison de Joseph n’a rien de délicieux ni de splendide; il n’est lui-même qu'un petit charpentier qui vit au jour la journée et du travail de ses mains. Il faudra que dans ce même travail il trouve à l'avenir de quoi nourrir Marie et Jésus. Ïl faudra que Jésus lui-même, dès que l’âge aura un peu fortifié ses petits bras, que Jésus, dis-je, lui serve de compagnon de boutique et qu’à la sueur de son front il gagne le pain qu’il mangera. Je n’examine point ici, si ce fut de plein gré ou pour obéir à un commandeïent exprès du Père Eternelque Jésus-Christ embrassa une pauvretésirigoureuse. Le sentiment de l’abbé Rupert a été, qu’au moment de l’Incarnation, Dieu lui proposa deux voies bien opposées de sauver les hommes, c’est-à-dire, ou par l’abondance, ou par le dénuement de toutes choses ; ou par l'éclat et les délices de la royauté, ou par l’obscurité et les misères d’une condition méprisable ; qu'il fut à son choix d'entrer dans l’une ou dans l’autre de ces deux voies et qu’il se détermina à celle qu’on lui a vu tenir depuis la naissance jusqu’à la mort. Cette opinion ne manque, ni de fondements dans l’Ecriture, ni de sectateurs dans l'Ecole. Mais, quoi qu’il en soit, que le Fils unique du Père Eternel ait choisi la pauvreté pour soi-même ou que le Père Eternel ait fait ce choix pour

son Fils unique, il est vrai que, dans l’estime d’un Dieu, la pauvreté l’a emporté sur les richesses, et, soit amour pour l’indigence, ou soumission aux ordres de Dieu, le Créateur de l’univers manquera de toutes choses et sera réduit à faire un métier vil et pénible pour s'empêcher de mourir de faim.

Que dites-vous, aveugles chrétiens, pauvres ingrats et de peu de foi? Vous qui ne cessez de murmurer contre votre Père céleste et de trouver à redire au partage qu’il a fait des richesses d’ici-bas ? Osez-vous vous plaindre de ce qu'il ne vous a pas donné plus de biens qu’à son Fils unique? Vous vous estimez malheureux, et vous l’êtes en effet, puisque vous ne connaissez pas votre bonheur, de vous faire un supplice de ce qui fait les délices de Jésus-Christ. Les plus sages d’entre les riches se dépouillent volontairement, pour vivre et mourir pauvres avec leur bon Maître, et vous soupirez pour les trésors qu’ils abandonnent! Comment feriez-vous votre salut dans l’abondance, puisque, Dieu vous ayant ôté cet obstacle, qui sans doute est un des plus grands qu’un chrétien puisse avoir à la vertu, vous êtes néanmoins si imparfaits ? Et ne dites pas qu’au contraire la pauvreté engage comme nécessairement à mille bassesses, à mille lâchetés, à mille crimes. Vous vous trompez; c'est l’avarice des pauvres, c’est l’aversion qu'ils ont pour la pauvreté, qui cause en eux ces dérèglements, et non pas la pauvreté même. Je sais qu’il y a des pauvres vicieux. Il est vrai, lorsqu'ils ont perdu la crainte de Dieu, ils sont quelquefois encore plus débordés que les riches. Mais c’est à tort qu’on attribue ces désordres à leur

état: au contraire, il exempte par lui-même de tout désordre. C’est un état d’innocence, de sainteté, de prédestination. La pauvreté met à couvert du luxe, de la vanité, de cet orgueil du siècle, si contraire au christianisme et qui conduit à l’apostasie et à l’infidélité. Il est aisé aux pauvres d’être sobres par vertu, puisqu'ils le sont déjà par nécessité. Comment aimeraient-ils l'injustice, eux qui n’ont pas le pouvoir de la commettre et qui ne peuvent que la souffrir ? La pauvreté conserve la pureté du corps par l’éloignement des plaisirs, et celle du cœur, par le soin de songer à la subsistance, lequel la défend de l’oisiveté; elle étouffe toutes les passions dès leur naissance, du moins par le désespoir de les pouvoir satisfaire. Comme elle est accoutumée de se passer des choses même permises, elle n’est guère tentée de se permettre les défendues. Elle est simple de sa nature, loyale, sincère et plus exposée à être trompée que portée à tromper personne. Elle est tendre et charitable envers le prochain, l'expérience de ses propres misères la rendant sensible à celles d'autrui. Elle porte à soupirer pour le ciel; elle borne ses désirs au nécessaire à l'égard des biens d’ici-bas et, les moyens humains lui manquant pour rien obtenir par elle-même, elle est heureusement contrainte d'attendre de Dieu seul l’accomplissement de ses désirs. La pauvreté dispose à souffrir les grands maux avec patienceetà recevoir les biens avec une extrême gratitude. En un mot, la pauvreté est bienaimée de Jésus-Christ. Il ne l’aurait pas choisie, si elle était un aussi grand mal qu'on l'estime dans le monde, si, étant venu pour nous montrer le chemin du ciel, elle

n'était une voie sûre pour y aller. Cependant il y a des hommes qui se perdent par la pauvreté. Cela peut être, car de quels biens ne peut-on pas faire un mauvais usage ? Mais certainement il faut être bien malheureux pour se damner par la même route que le Rédempteur a voulu prendre pour nous sauver et qui a conduit les apôtres et la plupart des plus grands saints à une si grande gloire.

Je vous ai donc fait voir que le Fils de Dieu se faisant homme, dans le choix des divers biens que le monde lui présentait il a préféré cette pauvreté aux richesses : et, si cela ne suffit pas encore pour vous la faire estimer, je veux bien vous apprendre que, dans la distribution des biens qu'il apporte du ciel en naissant il préfère les pauvres aux riches. Non seulement il est né pauvre, mais encore il semble n'être né que pour les pauvres ; c'est mon second point.

SECOND POINT

Jésus-Christ ne fut pas plutôt né dans Bethléem, pauvre et inconnu, comme nous venons de le dire, que son Père commença à travailler à sa gloire. Ce fut un soin qu'il n’abandonna jamais depuis et qu’on lui vit redoublier dans toutes les occasions où ce Fils bien-aimé voulut s’humilier davantage. Tous les anges eurent commandement de venir se prosterner à ses pieds et de lui présenter leurs services, comme à leur Maitre. Dixit : Et adorent eum omnes angeli. Nul d’entr’eux ne fut dispensé

de ce devoir. Tout le ciel fut vidé un moment après que

l’ordre eut été donné; et, tandis que Jésus fut dans

l’étable, elle ne désemplit point de ces courtisans célestes.

Mais comme il venait pour les hommes et qu'il était dans l’impatience de leur procurer le plus grand de tous

les biens, en se faisant connaître à eux, une troupe de

ces esprits saints fut commandée pour leur aller porter

la nouvelle de sa naissance.

Si l’histoire de cette fameuse ambassade n’était pas aussi connue qu'elle l’est de tous les chrétiens, il est sûr que je vous surprendrais étrangement en vous disant à qui elle fut adressée. L’héritier du royaume de David vient de naître. Ce Messie, ce Prince, ce Libérateur prophétisé, promis, attendu depuis tant de siècles est enfin venu au monde. Une compagnie d’anges part du lieu de sa naissance pour en porter l'avis. A qui? Sans doute à tout le monde d'Israël, puisqu'il avait été promis à tout ce peuple, que tout Israël l’attendait? Du moins à toute la ville de Jérusalem, au roi, à ses ministres, à ses courtisans, au grand prêtre, aux docteurs de la loi, à ces enfants des patriarches et des prophètes? Tout cela, Messieurs, est enseveli dans un profond sommeil. De petits bergers veillent cependant sur la plus prochaine colline, pour défendre leurs troupeaux contre les périls de la nuit. C’est à ces pauvres gens que les anges sont envoyés ; c'est à eux seuls que Jésus-Christ fait donner avis de son arrivée, il ne veut voir qu'eux dans son étable. Ita Pater, quoniam sic fuit placitum ante te. Oui, Seigneur, c’est ainsi qu’il vous plut en user alors; vous dédaignâtes le faste de la sagesse et de la grandeur du

siècle, pour révéler aux simples et aux pauvres vos plus admirables mystères.

Voilà donc ces pauvres bergers environnés tout d’un coup d'un grand éclat de lumière qui les remplit de terreur. Mais l'ange les rassura incontinent et fit succéder à cette vaine crainte une joie qu’on ne saurait exprimer.

.Nolite timere, leur. dit-il, ecce enim evangelizo vobis

gaudium magnum, quia natus est vobis Salvator. Ne craignez rien, mes Amis, je vous apporte une grande joie ; voilà qu'il vient de vous naître un libérateur ; c'est auprès de Bethléem qu'il est né; vous trouverez un enfant dans une crèche, enveloppé de petits drapeaux. Cet enfant est votre Dieu: c’est le Sauveur que je vous annonce : Invenietis Infantem pannis involulam, positum in præsepio. Après ces paroles l’ange alla rejoindre sa troupe et, s’élevant tous ensemble, ils reprirent leur route par le milieu de l’air du côté de Bethléem, faisant retentir toute la montagne du concert admirable de leurs voix, et répétant mille fois ce beau cantique : Gloire soit à Dieu dans le ciel, et la paix aux hommes de bonne volonté : Gloria in excelsis Deo, pax hominibus bonæ voluntatis.

Allez, bienheureux pasteurs, hommes vraiment chéris de Dieu, allez voir ce beau Prince, qui vous est né, ce Prince qui vous mande aussitôt qu'il est sur la terre et qui semble n'y avoir été attiré que par le désir de se faire voir à vous : Beati oculi qui vident, quæ vos videtis ! Heureux les yeux qui verront ce que vous allez voir! Combien de personnes, combien de rois et de reines vous envieront cet ineffable bonheur! Combien de princes

verra-t-on venir des extrémités de l'occident, traiînant après ‘eux une multitude presque infinie d'hommes armés, à dessein de s'ouvrir un passage dans Bethléem à travers mille périls, non pas pour y voir le divin Enfant qui vous appelle, mais seulement les ruines de l’étable et les restes à demi-rongés de la crèche, où il est emmailloté!

Ils y vont, Messieurs ; ils rencontrent tout ce qu'on leur a prédit; ils trouvent encore Joseph, ils trouvent Marie dont la modestie et la beauté, dès le temps de sa vie mortelle, était capable d’arrêter les yeux des anges mêmes. Mais Jésus attire d’abord tous les regards : ils se prosternent au pied de la crèche, ils l’adorent avec respect, ils lui font des présents, de peu de valeur à la vérité, mais qui ne laissent pas d’être les marques d’une grande foi et d’un amour très sincère.

Je vous avoue, chrétiens Auditeurs, qu'après avoir bien considéré la conduite de ces bonnes gens, leur obéissance, leur départ hâté, pour ne pas dire précipité, à une heure qui semblait indue, par un chemin assez long, dans une saison incommode, en un temps où leur présence pouvait être si nécessaire à leurs troupeaux; quand je les vois se jeter aux pieds de Jésus sans douter, sans hésiter le moins du monde, n'être rebutés, ni par sa pauvreté, ni par son enfance, le reconnaître pour le Messie, pour leur Dieu ; je ne m'étonne plus qu'ils aient été préférés, et aux courtisans, et aux pontifes. Si l’ange se fût adressé aux plus riches d’entre les Juifs, outre que durant le sommeil ils n'auraient pu se résoudre à quitter sitôt, par le froid qu'il faisait, les lits où ils dormaient si molle-

ment, ils auraient voulu attendre le jour : peut-être que la saison les aurait même entièrement arrêtés. D'ailleurs je ne sais s'ils auraient ajouté quelque foi à cette nouvelle et si, de peur de passer pour des esprits faibles, ils n'auraient point refusé de se mettre en chemin sur une simple vision. Mais, lorsqu'ils auraient vu la grotte de Bethléem, n’auraient-ils point appréhendé de trainer leurs magnifiques habits parmi les ordures d’une étable? Si d'abord ils n'avaient pas été tout à fait choqués de la misère de ce Dieu muet et enfant, avant que de bien croire, avant que de se résoudre à l’adorer, combien de discours, combien de questions n’auraient-ils pas voulu faire, et à Saint Joseph, et à Marie ? Que de doutes, que de subtilités, que de chicanes n’auraient-ils pas formées sur un mystère si profond et qui d’ailleurs confondait leur superbe et leur avarice? Y avait-il la moindre circonstance sur quoi ils n’eussent trouvé à pointiller, sur quoi ils n'eussent eu besoin d’éclaircissement ? Ils auraient voulu consulter tous les prophètes, entendre des raisons, voir des miracles ; ils auraient fait ce que font tous les jours, à l’égard des vérités de la foi les mieux établies, non pas les sages et les véritables savants, mais ceux qui, ayant l'esprit corrompu par l’oisiveté et par les délices, se persuadent que les richesses donnent plus de lumières que tous les livres, et que, quand on a beaucoup de bien, il ne sied pas mal d’avoir un peu moins de religion. Cependant Jésus- Christ cherchait des adorateurs, il demandait des esprits simples et dociles, qui n’opposassent nul obstacle à ses desseins, qui se hâtassent de recevoir les grâces qu'il

était dans l’impatience de communiquer aux hommes.

Mais qui pourrait dire quels furent les trésors que nos bergers rapportèrent de leur visite? Saint Ambroise dit que l'entretien qu’ils eurent avec la Sainte Vierge lui servit à elle-même pour se fortifier en la foi. Je vous laisse à penser si ce même entretien leur fut inutile! Le soleil n’est jamais si fécond, ni si bienfaisant que lorsqu'il se lève : c’est dans lorient, dans ces terres qui reçoivent ses premiers rayons, qu'il produit les perles et les diamants, qu’il parfume les fruits et les arbres mêmes. Il ne faut pas douter qu’il n’y eût des grâces toutes singulières, des bénédictions choisies pour ceux qui eurent l’honneur de voir les premiers le Verbe Incarné et de l’adorer à sa naissance. Je ne parle point de la sainteté où ils parvinrent avant que de mourir : les historiens ecclésiastiques nous assurent qu'elle fut éminente ; et le Vénérable Bède, entre tous les autres, parle d’une église bâtie au même endroit où l’ange s'était apparu à eux, dans laquelle il dit que, de son temps, on révérait encore leurs sépulcres. Sans aller chercher si loin des preuves de ce que je dis, à peine sont-ils sortis de l’étable qu’ils deviennent les apôtres du Messie. Ils ne se contentent pas de louer Dieu entre eux de toutes les merveilles dont ils ont été témoins : Reversi sunt glorificantes et laudantes Deum in omnibus, quæ audierant et viderant : ils les publient hautement ; ils parlent du Sauveur à tout le monde et ils en parlent avec tant de zèle qu'ils se font admirer de tous ceux qui les entendent : Et omnes qui audierunt mirati sunt in his, quæ dicta erant a pastoribus. Toute cette noblesse, qui

était assemblée à Bethléem, apprit d'eux ce qui se passait dans leur voisinage. Nous ne trouvons pas qu'elle ait profité de cette connaissance pour venir adorer Jésus-Christ. Mais remarquez, s’il vous plaît, que Dieu envoie des anges aux pasteurs pour leur apprendre la naissance de son Fils, et que, la voulant faire savoir aux grands et aux riches, il se contente de leur envoyer des pasteurs. Il fera quelque jour encore plus : il enverra ce même Dieu, qui vient de naître, enseigner aux pauvres sa nouvelle loi: Evangelizare pauperibus misit me ; et pour annoncer cette même loi aux souverains, aux maitres de la terre, il n'emploiera que des pauvres, que quelques petits pêcheurs !

Apprenez à vous humilier, Riches du monde, et souvenez-vous que, lorsque vous vous comparez aux autres hommes, vous devez compter pour rien tout cet or, toutes ces possessions, tout cet appareil de grandeur qui vous environne et qui vous enfle. La plupart des gens se laissent éblouir à ces vains dehors; mais certainement le jugement du Seigneur n’est pas pour vous. Apprenez à considérer et à honorer les pauvres, que Dieu préfère aux riches en toutes rencontres et qu'il honore lui-même d’une manière si éclatante. Mais surtout craignez et ne cessez de trembler de vous voir dans un état que Jésus-Christ semble avoir méprisé, qu'il semble avoir rejeté, qu’il a réprouvé en quelque sorte. Videte vocationem vestram, fratres, disait Saint Paul écrivant à ceux de Corinthe : Voyez, mes Frères, ceux que Jésus-Christ a choisis parmi vous pour être ses enfants et ses serviteurs (car c’est ainsi que Saint Jean

Chrysostôme explique ces paroles de l’Apôtre), voyez, dis-je, ceux d’entre vous que Jésus-Christ a appelés à son service. Vous en trouverez peu de riches, peu de nobles, peu de grands ou de sages selon le monde : il y en a, par la miséricorde de Dieu, maïs le nombre en est petit : Non multi sapientes secundum carnem, non potentes, non multi nobiles. La raison de ce malheur, c’est que les richesses engendrent l’orgueil comme naturellement; la superbe est le ver des richesses, dit Saint Augustin, Vermis divitiarum superbia. Or de tous les vices, l’orgueil est celui qui a le plus d'opposition avec le salut. De plus les grands biens sont toujours accompagnés, ou d'un grand loisir, ou de beaucoup d’occupations. Tantôt ils produisent trop d'épines et quelquefois trop de fleurs, c'est-à-dire trop de soucis, ou trop de délices. Cependant le salut doit être notre soin unique et la croix est l'unique voie qui conduit au ciel. C’est ce qui a donné lieu à quelques hérétiques de soutenir que les richesses étaient mauvaises de leur nature, qu'on ne les pouvait recevoir que de la main des démons; et aux Pélagiens, d’enseigner que nul riche n’entrerait dans le paradis, s’il ne vendait tous ses biens pour en distribuer le prix aux pauvres. Ce sont deux erreurs, dont l’une a été combattue par Saint Epiphane, l’autre par Saint Augustin, et toutes deux condamnées par l'Eglise. Mais c’est une vérité évangélique, que la pauvreté d'esprit est essentielle au christianisme et que nul état ne peut nous en dispenser.

Si vous voulez être sage, disait un ancien, il faut que vous soyez un pauvre effectivement ou tout à fait sem-

blable à un pauvre : Aut pauper sis oportet, aut pauperi similis. Je vous dis la même chose, Messieurs ; si vous voulez vous sauver, il faut, ou vous dépouiller de vos richesses, ou vivre au milieu de vos richesses comme si vous n'en aviez point: Aut pauper sis oportet, aut pauperi similis ; c’est-à-dire qu'il faut être aussi humble, aussi doux, aussi modeste, aussi vigilant à mortifier vos passions, aussi réservé dans l'usage de vos propres biens, enfin, aussi peu attaché à leur possession que s'ils n'étaient pas à vous : Qui utuntur hoc mundo, quasi non utantur.

Mais cela est bien difficile, me direz-vous. — Cela est presque impossible. Peu de gens en voient toute la difficulté. Pour moi, je ne l’envisage jamais sans frémir et sans être touché de compassion pour tous ceux que je vois engagés dans de si effroyables périls. Oh! que vous avez bien raison de dire qu'il est mal aisé à un homme riche d’être humble, d’être charitable, d'aimer la croix et la mortification, de n’aimer pas ses richesses! Il est plus aisé de faire passer un chameau par le trou d’une aiguille. Ecoutez, s’il vous plaît, quel est le sentiment du Fils de Dieu sur ce point. Vous avez oui parler de ce jeune homme qui s’adressa un jour au Sauveur du monde, à dessein de recevoir de lui quelques avis pour sa sanctification. Seigneur, lui dit-il, que faut-il que je fasse pour mériter la vie éternelle ? Quid faciendo vitam æternam possidebo? Gardez les commandements, lui répondit Jésus-Christ : Serva mandata. Je les ai gardés, repartit le jeune homme, dès les premières années de ma jeunesse ; mais je serais bien aise d'ajouter à cette

pratique d'obligation quelque chose de surcroit, pour assurer toujours davantage mon salut. Jésus-Christ, dit l'Evangile, fut charmé de cette réponse ; il envisagea ce nouveau disciple avec complaisance et ne put s’empêcher de l’aimer. Jesus autem intuitus eum, dilexit eum. Qu'en dites-vous, Messieurs, ne sont-ce pas là de belles dispositions pour une haute sainteté ? Il est jeune, il est innocent, il ne demande pas mieux que de s’avancer ; il a déjà gagné le cœur de son Maître : voilà un saint, voilà un apôtre, voilà un autre Saint Jean. Oui, Messieurs, il allait être tout cela, si, pour son malheur, il ne se fût trouvé riche. Mon cher enfant, lui dit alors le Sauveur, il ne vous manque qu'une chose : Unum tibi deest ; vade, quæcunque habes vende ; et habebis thesaurum in cœlo ; et veni, sequere me. Vous avez du bien; allez le distribuer aux pauvres ; vous aurez en récompense un grand trésor dans le ciel et, dès ici, je vous reçois dans ma compagnie et au nombre de mes plus chers confidents. Il n’en avait pas tant fallu pour aucun des autres apôtres, quoiqu'ils ne fussent pas, à beaucoup près, ni si bien élevés, ni si bien instruits, ni apparemment si bien disposés en toutes manières que ce jeune homme : ils n'avaient sur lui qu'un seul avantage : ils étaient pauvres, celui-ci avait de grands biens : Erat enim habens multas possessiones. C’est pour cela que frappé de ces paroles du Fils de Dieu, comme d’un coup de foudre, et accablé d’une tristesse mortelle, il lui tourna brusquement le dos et se retira sans rien répliquer.

Funestes richesses, quel est donc ce charme si puissant qui peut résister aux charmes de Jésus-Christ, qui

ny

peut résister à ses promesses, à ses invitations les plus douces et les plus tendres ? Ce fut alors que le Fils de Dieu, saisi d'étonnement et l'ayant suivi quelque temps des yeux, puis les tournant sur ceux qui étaient autour de lui, s’écria : Quam difficile, qui pecunias habent introibunt in regnum Dei! O Dieu, que ceux qui ont des richesses auront de peine d’entrer dans le royaume de Dieu ! Jésus-Christ n'avait pas coutume de se récrier à faux, ni sur des sujets frivoles. C’est pourquoi cette façon de parler si emphatique toucha étrangement tous ses auditeurs. Ils attendaient en silence la suite d’un discours si surprenant, lorsqu'il cria une seconde fois et d’une manière encore plus forte : Filioli, quam difficile est confidentes in pecuniis in regnum Dei introire ! Mes chers enfants, qu’il est difficile qu’un homme qui aime l'argent et qui en fait cas, prenne jamais le chemin du paradis! Je ne dis pas qu’il y entre ; je dis même qu'il en prenne le chemin. Car c’est ce que signifie ce royaume de Dieu, au sentiment de tous les Pères : Je vous dis en vérité qu’un chameau passera plus aisément par le trou d’une aiguille qu’un riche n’entrera dans les voies de son salut. Facilius est, oui cela est plus aisé, facilius est

camelum per foramen acus transire quam divitem intrare

in regnum Dei. Et vous aimez encore vos richesses, avares chrétiens ! Et vous pensez à remplir vos maisons de ces biens dangereux et empestés ! Et vous ne pensez qu'à cela! Pères lâches et perfides pères, c'est tout ce vous songez à laisser à vos enfants ! C’est l'unique chose dont vous craignez qu'ils n'aient pas assez! Quelle conviction plus manifeste peut-on souhaiter de la diffi-

culté qu'ont les riches de faire leur salut qu’une insensibilité si prodigieuse! Qui pourra les détacher de l'amour de l'or et de l'argent, si ce coup de tonnerre n’est pas capable de les ébranler ?

Mais, si c’est un article de foi que les riches ne se sauvent qu'avec peine, et que d’ailleurs nous voyons qu'ils prennent très peu de peine pour se sauver, ne suit-il pas, par une conséquence infaillible, qu'ils se perdent pour la plupart? Je vous prie, Messieurs, de faire un peu de réflexion sur ce raisonnement avec lequel je finis : Difficile est divitem introire in regnum Dei. Qu'un riche entre dans le ciel, c’est une chose extrêmement difficile. Et le Verbe Incarné n’a point d'expression assez forte pour en représenter la difficulté? Difficile est. C'est-à-dire qu'à moins de faire quelque grand effort, à moins d’une vigilance extraordinaire, d’une application toute particulière à servir Dieu, à faire de bonnes œuvres : à moins de cela, dis-je,onn'’en viendra pas à bout. Si donc on remarque que les riches, pour l'ordinaire, sont ceux qui pensent le moins à leur salut; si, bien loin de faire de grands efforts, ils vivent dans une extrême tiédeur, ils ne se font nulle violence, ils s’abandonnent au courant du monde; n’est-ils pas tout visible qu'ils n’entreront jamais dans le paradis? Si cette vie molle et mondaine peut vous conduire à la vie bienheureuse, quelle raison a eu Jésus-Christ d’exagérer si fort la difficulté du salut parmi les richesses? Pourquoi cette double exclamation et cette comparaison du chameau, si forte et si surprenante? Il est difficile et très difficile qu’un riche se sauve : donc il est absolument

impossible qu'il se sauve en menant une vie tiède, une vie douce et commode.

Jésus! rien ne vous est impossible, rien ne vous est difficile. Omnia tibi possibilia sunt. Hélas! que ne pouvez-vous point faire en notre faveur? Mais que n’avezvous point déjà fait pour nous donner lieu d'espérer toutes choses de votre amour? Vous vous êtes fait pauvre pour nous faire part de vos richesses : faitesnous encore part de votre pauvreté même, de cette pauvreté d'esprit, qui détache le cœur de toutes choses, qui l’attache à vous, mon Dieu, qui seul êtes capable de le remplir ! Vous avez préféré les bergers aux princes d'Israël. Mais vous n'avez pas néanmoins tout à fait rejeté ceux-ci. Vous avez été envoyé pour instruire les pauvres ; mais souvenez-vous que vous venez sauver tout le monde. Le salut que vous apportez doit s'étendre jusque sur les animaux, selon la parole du prophète : Homines et jumenta salvabis, Domine. Serait-il possible qu'il y eût quelque condition parmi les hommes qui en fût exclue ? Les riches, aimable Sauveur, les riches et les enfants des riches sont pour l'ordinaire les mieux partagés des dons de la nature et ceux qui naissent avec plus d'esprit, plus de naturel, plus de courage. C'est merveille de voir le bel effet que font toutes ces qualités assemblées, surtout lorsqu'elles sont mises en œuvre par une excellente éducation, telle qu'ils la reçoivent pour l'ordinaire. Serait-il possible que tous ces présents, qu'ils tiennent, après tout, de votre main, leur fussent inutiles, leur devinssent même pernicieux? Quoi! le démon aura-t-il pour son partage la fleur du monde

et tous ceux qui ont reçu plus de talents pour vous servir !

Ah! plutôt, Seigneur! plutôt que cela soit, enlevezleur ces funestes biens qui les corrompent ; réduisez-les à cette pauvreté qu’ils appréhendent si fort, si vous ne pouvez autrement leur faire appréhender les périls qui les menacent ! Traitez-les en bon père, en médecin charitable ; Ôtez-leur les moyens de se perdre, si vous ne pouvez les porter à se servir de ces mêmes moyens pour se sauver! Enfin, divin Jésus, sauvez-les, sauvez-nous par quelque voie que ce puisse être! Faites qu'après avoir, ou souffert la pauvreté avec patience, ou possédé les richesses sans attachement en cette vie, nous ayons part aux trésors que vous nous préparez en l’autre. Ainsi soit-il ! k

POUR

Vocatum est nomen ejus Jesus.

On lui donne le nom de Jésus.

(S. Luc, chap. 2).

Le nom de Sauveur est véritablement dû à Jésus-Christ, qui n’a rien laissé à faire de tout ce que ce nom peut signifier dans le sens le plus étendu, et qui est venu à bout de toutes ces choses par de grands travaux et par de grandes souf-

* frances.

Lorsqu'il fut question de nommer Saint Jean-Baptiste le huitième jour de sa naissance, l'Evangile nous apprend qu’on eut bien de la peine à convenir du nom qu'il devait porter et que toute sa famille fut partagée sur ce sujet, jusqu'à ce que son père qui, depuis neuf mois, avait perdu l’usage de la parole, le recouvra subitement, pour déclarer quelle était sa volonté, ou plutôt la volonté de Dieu, sur ce point. Nous ne voyons pas qu’à la circoncision du Fils de Marie il s'élève de pareille contestation. Quand un ange n'aurait pas

apporté du ciel le nom qui a été destiné à cet enfant avant tous les siècles; quand Joseph et Marie ignoreraient qu'il est venu au monde pour sauver le monde, il est tout visible que le Fils unique de Dieu doit porter le plus grand, le plus beau de tous les noms, et le nom de Jésus a sur tous les autres un avantage presque infini.

Non, Messieurs, ni le nom de sage et de pacifique qui fut donné à Salomon, ni le nom d’auguste qui a paru si propre aux Romains pour exprimer la majesté de leur empire, ni celui de bon qui ne peut bien convenir qu'à Dieu, ni celui de grand qui renferme tous les autres, qui est un nom d’admiration, s’il nr'est permis de parler ainsi, que les hommes ont coutume de donner à ceux dont ils ne peuvent bien représenter, ni même bien comprendre tout le mérite ; tous ces noms, dis-je, n’ont rien de comparable au nom de Jésus, qui veut dire Rédempteur et Sauveur des hommes: Nomen quod est super omne nomen.

Mais, s’il est vrai que les plus grands noms ne sort rien, s'ils ne sont, ou la marque, ou le prix d’un grand mérite, comment est-ce que l'Enfant, qu'on nomme aujourd’hui Sauveur, n'ayant encore que huit jours, peut avoir mérité le plus illustre de tous les noms? Ne croira-t-on point qu'il le doit uniquement, ou à sa naissance, ou à l’amour aveugle de ses parents, ou à la flatterie des hommes? Oui, Messieurs, on le pourrait croire, si l’on ne savait pas d’ailleurs que ce nom est une prophétie de la mort de Jésus-Christ et une récompense anticipée des grandes actions qu'il doit faire durant sa vie: Christus factus est obediens usque ad

Mmortem, mortem autem Crucis; propter quod et Deus dedit illi nomen, quod est super omne nomen. Jésus a été obéissant jusqu'à la mort et c’est pour récompenser cette obéissance que, dès le commencement de sa vie, on lui a donné le nom de Jésus, qui est au-dessus de tous les noms. Mais afin qu'il ne reste nul doute sur ce point, lequel est de si grande conséquence pour la gloire de notre Maitre, je m'en vais vous faire voir, en ce discours, qu'il n’y eut jamais de nom donné avec plus de justice que celui-ci. J'espère que, pour le prouver, le Saint- Esprit m'inspirera des raisons qui seront propres pour vous convaincre et pour vous édifier en même temps, qui seront glorieuses au Sauveur et qui ne nous seront pas inutiles pour notre salut. Demandons-lui cette grâce par l’intercession de Marie. Ave Maria.

Il me semble qu'un beau nom est dû avec d'autant plus de justice et, par conséquent, qu'il fait d'autant plus d'honneur à ceux qui le portent qu'ils l’ont mieux rempli et qu'il leur a coûté davantage. Comment s'est-il pu trouver des empereurs, ou assez stupides, ou assez vains, pour souffrir qu’on ajoutât à leur nom le nom de certaines provinces dont ils avaient à peine conquis les frontières ou qu'ils n'avaient subjuguées que par la valeur de leurs lieutenants ? Ces noms glorieux ne convenaient-ils pas mieux aux braves généraux qui leur avaient gagné ces provinces et qui ne les avaient emportées que par la force et au péril de leur vie? C'est un beau nom que le nom de Conquérant de l'univers : on l’a donné autrefois à des princes qui n’avaient pas vaincu

la quatrième partie de l’une des quatre parties de la terre. Mais, si un seul homme avait effectivement réduit tout le monde sous sa puissance et qu’au retour d’une si grande conquête il fit voir non seulement des tas de sceptres et de couronnes, des troupes de rois captifs, mais encore un corps tout percé de coups et tout épuisé de sang, pourrait-on lui refuser la qualité de vainqueur des nations, après avoir rempli si exactement tout le sens d’un nom si pompeux, après l'avoir acheté si chèrement ?

Voilà des exemples, chrétiens Auditeurs, qui vous feront concevoir, dès l’entrée de ce discours, tout ce que j'ai à dire dans la suite. Je dis que le nom de Sauveur est véritablement dû à Jésus-Christ : en premier lieu, parce qu’il n’a rien laissé à faire de tout ce que ce nom peut signifier dans le sens le plus étendu ; en second lieu, parce qu’il est venu à bout de toutes ces choses par de grands travaux et par de grandes souffrances. Voilà deux points que je vais tàcher d'établir dans les deux parties de cet entretien. Jésus mérite bien le nom qu’on lui donne. Pourquoi? Parce qu'il l’a bien rempli : ce sera le premier point ; parce qu'il l’a bien payé: ce sera le second. C’est tout ce que j'ai à dire.

PREMIER POINT

C'est une doctrine enseignée par Saint Augustin en divers endroits de ses ouvrages, que, quoique les hommes aient le libre usage de leur volonté, Dieu toute-

fois ne peut pas permettre qu'ils fassent aucun mal que dans la vue de quelque bien qu'il pourra tirer de ce mal même. Neque enim posset mala esse sinere, nisi ex malis nosset bona facere, dit ce grand saint. Bien davantage : il y a de très savants théologiens qui soutiennent que, si le bien que Dieu doit tirer du mal n’était pas plus considérable que le mal n'est grand, il serait obligé d’empécher ce mal : autrement, disent-ils, il ne serait pas infiniment sage et l’on pourrait imaginer quelque chose de mieux réglé que sa providence. Il est d’une sagesse infinie de ne rien faire et même de ne rien souffrir, s’il est possible, non seulement qui soit contraire, mais encore qui soit inutile à la fin qu'on se propose. Or, tous les maux, qui arrivent par la permission divine, seraient inutiles à cette fin, si Dieu se contentait précisément de les réparer, s’il ne les réparait pas avec avantage.

Voilà un grand sujet de consolation pour vous, âmes zélées. C’est une chose bien triste et bien déplorable que le malheur de tant d’hérétiques qui périssent dans leurs ténèbres, de tant de chrétiens qui se damnent dans la véritable Eglise, qui, pour le dire ainsi, vont en enfer par le chemin qui conduit au ciel. Mais enfin c’est un malheur que notre Dieu souffre, quoiqu'il le pût empêcher ; et par conséquent nous sommes certains qu'il n'y perdra rien, qu’il saura bien se récompenser d’ailleurs. Les péchés de ce libertin serviront peut-être à rendre quelque jour sa pénitence plus amère et plus éclatante. Si les Juifs quittent le service du Seigneur, leur infidélité va être l’occasion du salut de tous les gentils,

c’est-à-dire que, pour un petit peuple que Dieu perdra, il en recouvrera mille autres, et plus nombreux, et plus fidèles que celui qu’il aura perdu. Peut-être qu’à l'heure qu'il est, il fait valoir au centuple, à l'extrémité des Indes Orientales, les grâces que nous méprisons ici. Il se servira de la lâcheté et du dérèglement des mauvais chrétiens pour animer les autres à une plus grande ferveur ; et ainsi il élèvera ce qui lui reste d'amis fidèles à une si haute sainteté qu’un seul d’entre eux lui donnera plus de gloire qu’un million de pécheurs ne lui en saurait ravir.

C’est sur ce même principe que nous devons tous nous consoler de la chute du premier homme. Si Dieu n'avait pas eu en main un moyen sûr et infaillible pour rétablir toutes choses en un état plus avantageux qu'elles n'étaient dans l’état même d’innocence, il aurait détourné par sa sagesse tous les maux que le péché a attirés dans le monde, 1l n'aurait jamais souffert que le péché eût été commis, 1l aurait plutôt laissé le monde dans le néant. Je sais ce que disent les Pères des dommages que ia désobéissance d'Adam nous a causés. Je mêle volontiers mes larmes avec les leurs ; je regrette avec eux cette vie tranquille, cette heureuse immortalité, cette docilité de l'appétit, cet empire que la plus haute partie de l’âme aurait exercé sur les passions, cette force, cette vigueur, qui nous aurait mis comme hors d'atteinte aux traits de nos ennemis. Mais lorsqu'après ces tristes pensées, je viens à apercevoir Jésus dans la crèche, lorsque je l’envisage sur la croix, que je me ressouviens qu'il est au milieu de nous et que je le reçois à l’autel, alors, Mes-

sieurs, je vous le confesse, toute ma douleur s’évanouit ; j'oublie, et le paradis terrestre, et les privilèges de l’homme innocent ; et je ne puis m'empêcher de nr'écrier avec l'Eglise : O felix culpa, quæ talem ac tantum meruit habere Redemptorem! O heureux péché, qui as valu de si grands biens, qui as mérité d’avoir un tel Rédempteur!

Il n'est pas nécessaire de prouver ici que ce Rédempteur est un rédempteur universel, qu'il a racheté tous les hommes ; cette vérité me paraît si évidente que je ne saurais croire qu'il se soit jamais trouvé personne qui en ait douté tout de bon. Elle était si établie, dès le temps de Saint Paul, qu'on aurait plutôt douté de la chute de tous les hommes, en la personne d'Adam, que de leur rédemption par les mérites de Jésus-Christ. C’est pourquoi ce grand apôtre se sert de la première de ces deux vérités comme d’un principe, ou plus sûr, ou plus connu, pour confirmer la seconde : Si unus pro omnibus mortuus est, ergo omnes mortui sunt : Un seul homme, dit-il, est mort pour tous, cela est hors de toute contestation; donc tous les hommes étaient morts effectivement. On peut dire encore, en retournant cette proposition : tous sont morts par le péché d'un seul homme ; donc un seul homme est aussi mort pour le péché de tous les autres, Comme personne n’a pu se défendre de la contagion d'un si grand mal, tout le monde a dû ressentir l’effet d’un si grand remède. Quelle apparence qu'un Dieu se soit fait homme tout exprès

- pour fermer cette plaie mortelle, et qu'il ne l'ait fait qu'à

demi? Eh quoi! le sang d’un Dieu aurait eu moins de vertu pour guérir le genre humain que le péché d’un

homme n'aurait eu de malignité pour l’infecter ? Jésus- Christ, dit Saint Prosper, s’est donné soi-même pour la rédemption de tous, il n’en a pas excepté un seul : Christus dedit semetipsum redemptionem pro omnibus, nullo excepto.

Oui, Messieurs, Jésus s’est donné, et pour les Juifs qui l'ont trahi, et pour les gentils auxquels il a été livré. Il nous a rachetés, nous qui avons été baptisés en son sang. Nous serions bien malheureux, si nous hésitions à le croire, après les grâces que nous avons reçues en vertu de ses mérites. Il est encore le Rédempteur des infidèles, témoin les conversions qui se font tous les jours parmi les peuples les plus barbares. Il s’est immolé pour ceux qui se sauvent; et c'est pour cela qu'ils ne. cessent de lui chanter dans le ciel des cantiques d’actions de grâces. Ames réprouvées, âmes damnées, il s'était encore sacrifié pour vous; et c’est pour cela qu'il sera votre juge, qu’il vous fera voir sa croix et ses plaies au jour des vengeances, qu’il vous adressera ces paroles que Saint Augustin lui fait dire, en son second livre du Symbole aux catéchumènes : Videtis vulnera quæ inflixistis, agnoscitis latus, quod pupugistis, quoniam, et per vos, et propter vos, apertum est ; nec tamen intrare voluistis. Vous voyez les mains que vous avez percées; vous reconnaissez le flanc que vous avez ouvert; ces plaies ont été faites par vous, elles ont été faites pour vous ; et toutefois vous n’y avez pas voulu entrer : Quoniam et per vos, et propter vos apertum est; nec tamen intrare voluistis.

Et non seulement Jésus-Christ a délivré tous les

hommes du péché originel, mais il les a délivrés tout d'un coup de toutes sortes de péchés. Sanguis Jesu Christi Filii ejus emundat nos ab omni peccato. Le sang du Fils de Dieu efface toutes nos taches. Quand nous n'aurions jamais eu d'autre plaie en l’âme que celle dont nous avions hérité de notre père, c'était assez pour être perdus; mais si le Sauveur n’eût fermé que cette plaie, ce n'était pas assez pour être sauvés. Le premier homme nous avait assujettis au démon, il nous avait rendu ses esclaves. Mais outre ce premier titre, par combien de nouveaux engagements avions-nous augmenté notre servitude? De combien d’autres chaînes nous étions-nous chargés volontairement? Or, Messieurs, Jésus-Christ a brisé toutes ces chaînes. Ce n’est pas encore tout; il ne se contente pas de m'avoir une fois entièrement affranchi; comme je puis retomber encore en la puissance du tyran, il veut être mon libérateur perpétuel, et il ne tiendra qu'à moi qu’il ne le soit autant de fois que j'aurai besoin de délivrance : Salvare in perpetuum potest, dit Saint Paul ; il nous peut sauver éternellement. Et Saint Jean : Filioli, hæc scribo vobis, ut non peccetis ; sed et si quis peccaverit, advocatum habemus apud Patrem Jesum Christum justum, et ipse est propitiatio pro peccatis nostris. Mes bien-aimés, dit ce saint, en sa première épitre, chapitre second, je vous écris cette lettre pour vous supplier de ne point offenser Dieu. Que si néanmoins quelqu'un d’entre vous est assez malheureux pour le faire, nous avons un avocat auprès de notre Père céleste; c’est Jésus-Christ, qui n’a point péché, qui s’est offert, qui s'offre encore tous les jours

pour nos péchés. Quel Sauveur, chrétienne Compagnie! Quelle abondance de rédemption! On ne s’est pas contenté d’acquitter les dettes que nous avons contractées ; on a prévenu toutes celles que nous pouvions contracter à l'avenir, on en a avancé le paiement, on les a essuyées avant qu’elles aient été faites.

Mon Dieu, si vous faisiez aux hommes la grâce de comprendre cet excès de miséricorde, se pourrait-il faire qu'ils n’en fussent pas attendris et qu’ils ne vous aimassent pas de tout leur cœur? C'était une grande grâce que de sauver des malheureux, quoique seulement déjà condamnés par la faute de leur père. Mais les arracher aux supplices qui leur sont dûs pour leurs propres crimes, satisfaire même par avance pour tous ceux qu'ils pourraient jamais commettre! Quoique cette conduite doive diminuer à quelques-uns la crainte qu'on doit avoir d’offenser le Rédempteur, vous aimez mieux leur donner cette occasion innocente de pécher que de laisser un seul de leurs péchés sans rédemption. Si cela ne nous touche pas, ou nous avons bien peu de foi, ou nous n'avons point du tout de sentiment. Vous me direz peut-être qu'il ne suffit pas qu'on nous ait délivrés de toute sorte de maux, que la rédemption ne peut pas être parfaite, si nous ne sommes remis en possession de tous les biens qui nous avaient été ravis. Cela est visible, chrétiens Auditeurs. Mais je prétends que de tous les biens que nous avions perdus il n’en est pas un seul qui ne nous ait été rendu au centuple. Il pourrait être, à la vérité, que nous n’aurions pas recouvré les mêmes avantages qu'on avait dans l’état de

l'innocence; mais si ces avantages ont été remplacés par des faveurs infiniment plus précieuses, serions-nous assez ingrats pour nous plaindre ? fmiterions-nous ces murmurateurs qui demandaient qu’on leur rendit les viandes d'Egypte, quoiqu’à la place de ces viandes grossières on leur eût donné la manne du ciel ?

Trois seules choses peuvent faire ici quelque sorte de difficulté. L'usage du fruit de vie qui fut interdit à Adam, lorsqu'on le chassa du paradis, et qui ne nous a point été rendu; le privilège de l’immortalité que Dieu lui ôta et dans lequel nous n'avons point été rétablis; enfin cette espèce d’impeccabilité qu’il perdit par la révolte de toutes ses passions et que nous regrettons encore. Je ne dirai rien du premier point, parce que je ne pense pas que personne ose comparer, ni l’arbre de vie, ni celui de la science, ni tous les autres fruits qui étaient dans le paradis terrestre, je ne pense pas, dis-je, qu’on ose le comparer avec notre eucharistie, avec ce pain des anges, cette viande divine, ce Dieu incarné que nous recevons à la sainte table. Pour le second, il est vrai que nous aurions été exempts de la mort, si Adam n’eût pas péché; il est vrai encore que, quoique ce péché ait été effacé par le sang du Rédempteur, nous ne laissons pas de mourir. La raison qu’en rend Saint Augustin, c’est que si nous fussions rentrés dans ce privilège, nous aurions perdu la foi et l’espérance de la résurrection, deux vertus infiniment plus précieuses que l’immortalité même. On peut ajouter qu’étant assurés de ressusciter, il est bien plus glorieux de sortir vivants du sein de la mort et de triompher d'elle, à l'exemple de

Jésus-Christ, que de ne tomber jamais plus en sa puissance. Ce doit être assez pour nous que, même dans le tombeau, elle ne saurait nous nuire; qu’elle ne peut pas nous y Ôter un cheveu de notre tête; que nous n'y entrons, pour ainsi dire, que. pour y changer d’habit, pour y quitter des haïllons et nous y revêtir d'immortalité et de gloire.

Et quand tout cela ne serait pas, qu'importe que Jésus-Christ n’ait pas ôÔté entièrement la mort du monde, pourvu qu'il lui ait ôté à elle-même tout ce qu’elle avait de funeste et de lugubre, pourvu qu'il l’ait désarmée, qu'elle soit sans aiguillon, qu'elle n'ait plus rien de de farouche? On n’a point égorgé ce lion qui remplissait toute la terre de meurtres et de carnages; non, on ne l'a pas même enchaîné; mais on lui a arraché les dents et les griffes, on l’a dompté, on l’a rendu plus traitable et plus souple qu’un agneau. Il ne tiendra qu’à vous de vous en jouer à l’avenir et d’en tirer même des services. Mais est-il bien vrai que le Rédempteur ait ôté à la mort tout ce qu'elle avait d’affreux et de triste ? Cela est vrai, Messieurs, j'en prends à témoin ce nombre presque infini de martyrs qui, non seulement ne l'ont pas appréhendée, mais qui l’ont désirée avec ardeur, qui l'ont recherchée avec empressement, qui l’ont soufferte avec joie. J'en prends à témoin tant de saints religieux qui l’ont insultée, comme parle Saint Bernard, et que Saint Jean Chrysostôme et Saint Grégoire nous représentent, à l’agonie, comme des gens qui se préparent à un voyage agréable, qui se préparent à un triomphe et qu'on n'oserait accompagner qu'avec des cantiques

d'actions de grâces. Je vous en prends à témoins vousmêmes, si jamais vous vous êtes trouvés présents à la mort de quelque véritable fidèle; car pour les autres qui n'ont du christianisme que le baptème et qui semblent ignorer qu'il y ait un Rédempteur, il ne faut pas s’étonner qu'ils aient peu de part aux fruits de notre rédemption. J'en ai vu mourir de véritables chrétiens, et si vous voulez bien recevoir mon témoignage, je puis confirmer par plusieurs exemples la vérité que je prêche.

J'ai vu des personnes qui, étant près de mourir, quoiquelles fussent accablées de douleurs cruelles, assuraient avec serment qu'elles ne s'étaient jamais trouvées si heureuses que depuis qu'elles étaient dans cet état si fâcheux et si triste en apparence. J’en ai vu d’autres qui attendaient le dernier moment avec une douce, mais véritable impatience. J'en ai vu qui consolaient euxmêmes ceux qui s’affligeaient de leur départ. J’en ai vu qui ne pouvaient souffrir les larmes de leurs amis, qui les leur reprochaient comme des marques de peu d'amitié et du peu de part qu’ils prenaient à leur bonheur. J’en ai vu encore qu'on n’a jamais pu obliger à faire des vœux pour leur guérison; j'en ai vu qui refusaient constamment l'offre qu’on leur faisait de demander à Dieu le retour de leur santé et qui priaient avec instance qu'on ne le fit pas. Enfin, j'en ai vu qui, étant échappés de ce péril contre toute espérance, étaient inconsolables. Je les ai vus pleurer au souvenir du bonheur dont ils avaient été si proches et qui leur était encore différé. Ubi est, mors, stimulus tuus, doit-on dire à la vue de tant de confiance; Ubi est, mors, victoria tua? O mort

cruelle, mort terrible, que sont donc devenues tes armes funestes? Qu'est devenu cet air si affreux, cette présence si redoutable qui faisait pâlir les plus intrépides ?

Pour ce qui regarde la soumission de la chair à l'esprit et ce frein par quoi la raison réprimait sans peine tous les mouvements de l’appétit inférieur, c'était sans doute le plus beau privilège de la nature innocente; nous l'avons perdu par le péché; mais il est certain que la grâce de Jésus-Christ nous récompense de cette perte avec un avantage incomparable. Oui, Messieurs, cette grâce, à l'égard de ceux qui veulent bien s’en servir, produit un effet encore plus avantageux que ne faisait ce frein dont nous venons de parler. Non seulement elle balance en nous la pente que nous avons tous au mal, de sorte que la volonté humaine se trouve en état de délibérer et de faire un choix vraiment libre: mais encore elle a la force de faire pencher le cœur vers le bien, de le lui rendre aisé, de lui rendre le mal en quelque sorte impossible. Témoin cette sainte qui disait, en mourant, qu’elle sortait de ce monde sans avoir jamais pu comprendre comment il se pouvait faire qu’un chrétien offensàt Dieu mortellement.

Mais ne sont-ce point là de belles paroles, me direzvous ? Ne sont-ce point là de pures idées qu'ont eues les Saints Pères et les théologiens ? Car enfin on a beau nous vanter la grâce et sa vertu toute divine, pendant que nous nous sentirons portés et comme entraînés au mal. L'on éprouve la violence des tentations et l’on ne se trouve point de force; le péché nous est comme nécessaire ; nous ne pouvons nous défendre de l'attrait

qui nous y engage; et cette grâce du Rédempteur est, à notre égard, comme s’il n’y avait jamais eu de rédemption. Si cela est, vous êtes bien malheureux d’avoir si peu de part à un bien qui se donne avec tant d’abondance et avec tant de profusion. Si vous ne daignez pas seulement prendre la peine de demander cette grâce, si vous n'allez point aux sources où elle se puise, si vous ne lui ouvrez pas même votre cœur, lorsqu'elle se présente pour y entrer, il ne faut pas s'étonner que vous n’en ressentiez pas la vertu.

Lorsque les Israélites se trouvèrent infestés des serpents dans le désert, Moïse eut ordre de faire un serpent de bronze qu'il exposa à la vue de tout le peuple. Depuis ce temps-là, si quelqu'un se sentait piqué, il n'avait qu'à jeter les yeux sur cette figure, et aussitôt le venin perdait sa force et ne faisait plus de progrès. Que si l’on négligeait un remède si aisé, on était emporté infailliblement par une mort prompte et cruelle. Vous savez que ce serpent exposé aux yeux des malades était une image de Jésus crucifié; c’est Jésus lui-même qui l'a dit dans l'Evangile : Sicut exaltavit Moyses serpentem in deserto. Or, dites-moi, quand est-ce que, vous sentant comme piqué par la tentation, vous avez jeté les yeux sur votre crucifix, comme pour lui demander du secours ? Quand est-ce que la crainte de succomber vous a porté à vous prosterner contre terre et à prononcer de tout votre cœur, ou ces paroles, ou d’autres semblables : Domine salva nos : perimus. Seigneur, je suis perdu, si vous n'avez pitié de moi ? Cette grâce, Messieurs, elle se puise dans les Livres Saints, dans la considération des

souffrances du Sauveur; elle se puise surtout dans les sacrements. Quand est-ce que, pour étouffer un désir de vengeance ou un mouvement de colère, vous vous êtes fait lire l’histoire des douleurs et de la patience de Jésus, ou que vous vous l’êtes lui-même représenté immobile et muet au milieu des outrages des plus sanglants? Quand est-ce que, vous étant apercu qu'une nouvelle passion se formait dans votre cœur, qu’elle commençait à s’en rendre la maitresse, que vous n'y résistiez plus que faiblement, vous avez eu recours à ce sacrifice adorable par lequel les mérites du sacrifice de la croix nous sont infailliblement appliqués ? Combien avez-vous fait dire de messes pour obtenir la victoire sur cette passion naissante ? Vous vous trouvez quelquefois comme accablés de faiblesse ; il semble que votre volonté soit comme liée, qu'on lui ait ôté toute liberté, tout pouvoir de se défendre : pour vous soutenir dans le temps de ces faiblesses extraordinaires, êtes-vous allé quelquefois vous confesser et communier extraordinairement? Numquid non est resina in Galaad, aut medicus non est ibi? Quare ergo non est obducta cicatrix populi mei? Est-ce qu’il n’y a, ni baume, ni médecin dans Galaad, dit le Seigneur? D'où vient donc que la plaie de mon peuple, cette vieille plaie, cette plaie originelle, n'est pas encore fermée? D'où vient qu’elle saigne encore, qu'on ne revient point de cette faiblesse extrême qu'elle à causée à la nature? Numquid non est resina in. Galaad, aut medicus non est ibi? Non sans doute, on ne manque, ni de médecin, ni de remède; mais c’est qu'on méprise, et l’art, et les remèdes du médecin ; c’est qu'on

néglige entièrement cette plaie, qu'on la porte toute découverte à l'air le plus froid, le plus corrompu; qu’au lieu d’en avoir soin, on n'oublie rien pour la rouvrir, pour l’empoisonner. Demandez à cette personne, qui ne cesse de prier Dieu qu’il lui accorde dans son état une chasteté parfaite et qui l’en prie par la mort et par les souffrances de Jésus-Christ, demandez-lui, si elle n’est pas exaucée en sa prière? Demandez à cette autre qui, au lieu de perdre le temps à la messe, s’y occupe tous les jours à faire des réflexions sur l'humilité, sur la douceur, sur la patience du Fils de Dieu, qui a même un temps particulier pour considérer les exemples qu'il nous a laissés en sa vie et en sa mort, demandez-lui si son naturel ne s’adoucit pas peu à peu et si tous les jours elle ne devient pas moins vaine et moins emportée ? Informez-vous de cette autre qui va tous les huit jours à confesse et se laver dans le sang du Sauveur et qui tous les huit jours reçoit le Sauveur lui-même à la sainte table, demandez-lui, si les commandements de Dieu lui sont impossibles, si elle est seulement tentée de *pécher mortellement ?

Que nous nous trouverons loin de notre compte si, lorsque Jésus-Christ nous reprochera nos crimes au jour du jugement universel, nous prétendons nous sauver, sur notre fragilité et sur la corruption de notre ‘nature ! Il faudrait donc que Jésus-Christ tombât luimême en confusion en présence de tout l’univers! Il faudrait donc qu’il reconnûüt que la Rédemption, dont il prétend tirer tant de gloire, n'a été qu'une vaine cérémonie, qui n’a rien produit de solide, rien d’ef-

fectif! Il aurait donc conservé pour sa propre honte ses cicatrices, qu'il a bien voulu porter dans le ciel, à dessein de s’en servir pour confondre les réprouvés et pour leur fermer la bouche. Voyez où vous vous trouverez réduits à ce dernier jour. Il faudra confesser que vous êtes inexcusables ou dire que Jésus-Christ s’est mal acquitté de l'emploi de Rédempteur dont il s’est chargé, qu’il ne mérite pas d’en porter le nom. Seigneur, vous serez pleinement justifié sans doute. Il n'y aura de honte et de confusion que pour nous ! Que le pécheur profite du salut que vous apportez au monde ou qu'il refuse d'y prendre part, vous aurez toujours la gloire d’un parfait Sauveur. Mais cette gloire ne seraitelle point encore plus grande, si nous étions sauvés effectivement ? Je sais qu’il ne tient qu’à nous de l’être : je sais que, si nous périssons, ce n’est que parce que nous voulons bien périr. Il est vrai que ce n’est que lorsqu'il s’agit des choses éternelles que nous sommes faibles, aveugles, inconsidérés, que nous nous endurcissons volontairement, que nous craignons de nous convertir, que nous craignons presque d’être sauvés. Tout cela est vrai; je n’en saurais disconvenir; nous ne sommes que trop dignes du malheur qui nous menace. Mais quoi, Seigneur, la plus grande part des chrétiens périra donc sans ressources? Vous les aurez rachetés et un autre vous les ravira. Ils auront eu un si grand Sauveur et ils ne seront pas sauvés? Des âmes iinmortelles créées avec de {si grands avantages, créées à l’image de Dieu, créées pour louer Dieu, pour l’aimer éternellement, seront éternellement séparées de Dieu! Elles ne

serviront qu'à remplir l'enfer et à y nourrir les feux dont elles seront brülées! Mon Dieu, cela se peut-il souffrir! Non, divin Jésus, vous ne le permettrez pas. Vous êtes venu pour nous guérir de tous nos maux : vous n'oublierez pas les plus grands de tous, qui sont notre aveuglement et notre insensibilité, vous fléchirez cette volonté endurcie, vous la forcerez de consentir à sa délivrance; vous nous sauverez, s’il vous plaît, malgré nos ennemis. Et si nous sommes assez maiheureux pour Continuer de nous opposer à notre bonheur, vous nous sauverez malgré nous-mêmes. Disons deux mots de la seconde partie, et faisons voir que Jésus a mérité le nom de Sauveur, non seulement parce qu'il l'a bien rempli, mais encore parce qu'il l’a payé fort chèrement. C'est ce qui me reste à vous prouver.

DÉCOND POINT

Quoiqu'il n’y ait rien de si grand, ni de si glorieux au monde que de retirer un misérable, ou de la pauvreté, ou de la servitude, ou du péril de la mort ; quoiqu’un homme, qui rend ces sortes d’offices à un autre homme, s'élève soi-même au-dessus de sa propre condition et s'approche en quelque sorte de la divinité, nous ne voyons pas toutefois qu'on s'empresse extrêmement pour acquérir cette gloire. Non seulement on n’expose pas volontiers sa propre personne pour aller au secours d'une autre qui est en quelque danger, mais les plus riches ménagent même leurs biens en des occasions où

ils pourraient s'en servir pour changer la fortune des malheureux, pour leur rendre la joie et la liberté, pour sauver, ou leur honneur, ou leur vie.

Que nous vous sommes obligés, divin Jésus, de vous être livré vous-même, d’avoir sacrifié si volontiers toutes choses, lorsque nous avons eu besoin de votre secours ! Que nous serions ingrats, si nous hésitions à vous appeler notre Rédempteur, après ce que vous avez fait pour nous racheter ! Je remarque que ceux qui ont porté le nom de sauveur, avant Jésus-Christ, ont tous eu cette qualité à fort bon compte. Joseph sauva l'Egypte ; il ne lui en coûta que des conseils, lesquels ne lui coùûtaient rien, et dont néanmoins il fut assez bien payé, puisqu'on lui donna pour récompense, au trône près, toutes les marques de la royauté et une autorité même royale dans tous les états de Pharaon. Le nom de Jésus fut donné à Josué pour avoir établi son peuple en la terre de Chanaan. Il remporta bien des victoires, à la vérité; mais le Dieu des armées combattait pour lui ; il n'avait, pour ainsi dire, qu'à se couronner des lauriers qu'on lui jetait du ciel à pleines mains. Enfin Jésus, fils de Sirac, mérita ce nom pour la grande connaissance qu'il avait de l’art de la médecine, quoique pour rendre la santé aux malades de son teips nous ne lisons pas qu'il ait jamais hasardé la sienne.

Notre Rédempteur, chrétienne Compagnie, n’a pas eu le même nom pour le même prix. Il a souffert tous les maux dont il nous a délivrés. Pour nous tirer de la pauvreté il s’est réduit lui-même à la dernière indigence; si nous sommes libres, c’est qu'il s’est fait esclave à

POUR LE JOUR DE LA CIRCONCISION na

notre place. Il a pris sur soi toutes nos douleurs, toutes nos infirmités, et c'est ainsi qu'il nous a guéris : Vere languores nostros ipse tulit et dolores nostros ipse portavit. Mais de toutes les figures de l’ancienne loi, la sortie d'Egypte est celle qui a exprimé plus magnifiquement et avec plus d'exactitude le mystère de notre rédemption. Le peuple choisi y est affranchi d’une longue servitude ; il l’échappe au travers d’une mer Rouge où tous ses ennemis sont ensevelis; enfin il est délivré par la vertu d'une baguette qui représente la croix. Il y a sans doute de grands rapports entre ces deux délivrances; et cependant je trouve une extrême opposition entre les deux libérateurs. Moïse n’est pas plus tôt choisi pour être le sauveur d'Israël que, de simple berger qu'il était auparavant, il est fait le chef de son peuple et le dieu de Pharaon : Constitui te deum Pharaonis. Jésus, au contraire, n'a pas plus tôt formé le dessein de nous sauver que, quoiqu'il fût Dieu, par nature, et Roi, par le droit de sa naissance, il se fait homme et le dernier de tous les hommes : Desideravimus eum despectum et novissimum virorum. C'est Moïse qui frappe les Egyptiens et qui les accable de fléaux; et c’est Jésus-Christ qui est frappé par les gentils, qui est flagellé cruellement. Moïse porte sa baguette à la main, comme une marque d’autorité et de juridiction; Jésus-Christ est attaché à sa croix, comme un criminel. Enfin, Moïse se sauve avec son peuple au travers de la mer Rouge; Jésus-Christ est noyé dans son propre sang.

Il est bien aisé à un grand roi de faire ouvrir les prisons au retour d’une glorieuse campagne, de faire

publier une amnistie générale, après avoir étouffé la rébellion. Mais s’il fallait qu’il tirât de son épargne de quoi payer toutes les dettes de ses sujets, s’il fallait qu’il souffrit lui-même le châtiment qu’il voudrait remettre aux rebelles, croyez-vous qu’il voulût bien acheter à ce prix la réputation de bon prince et le nom de libérateur des hommes ? Non, chrétiens Auditeurs. Il n’y avait que Jésus au monde qui fût capable de porter l’amour à un si haut point. Il a payé, en effet, de son propre fond toutes les dettes que nous avions contractées ; il s’est anéanti lui-même pour nous épargner les peines qui étaient dues à notre orgueil; et, pour nous retirer des mains de la mort où nous étions tombés par notre désobéissance, il a bien voulu se rendre obéissant jusqu’à la mort. Mais jusqu’à quelle mort ! Eh ! qui aurait jamais espéré une pareille rédemption !

Grands patriarches, et vous, prophètes d'Israël, s’il est vrai que vous ayez prévu les douleurs et les ignominies du Sauveur; s’il est vrai que vous ayez su toutes les indignités qu’il devait souffrir, comme il devait être méprisé, moqué, traité de fou, d’imposteur, de scélérat; s'ilest vrai qu’à la faveur des lumières que Dieu vous communiquait vous l’ayez vu tel qu'il était à la croix, tout meurtri, tout défiguré, toul couvert de sang et de plaies, comment osiez-vous le demander avec tant d’instances ? Comment aviez-vous le courage de le presser lui-même de venir parmi les hommes ? Auriez-vous bien souhaité d’être délivrés par de si grandes souffrances ? N’auriez-vous point mieux aimé gémir dans une éternelle servitude?

Mais n'est-il pas encore plus admirable que le Fils de Dieu lui-même ait désiré de nous délivrer par cette voie, sans y être forcé que par sa charité immense, sans qu’il y eùt même de nécessité pour nous? Il y aurait eu de l'injustice, dit l’éloquent Salvien, à exiger la mort d’un bon fils pour rançon d’un esclave vicieux. Le Père Éternel nous connaît trop bien pour nous avoir mis à un si haut prix. De sorte que c’est Jésus-Christ lui-même qui nous a taxés et qui, de son plein gré, a offert cette excessive rançon.

N'est-il pas vrai, Messieurs, que, pour en user de la sorte, il fallait qu'il eût bien envie de nous sauver? N'est-il pas vrai qu'il fallait qu'il nous aimât beaucoup, pour croire qu'il ne pouvait pas trop donner pour nous empêcher de périr, pour croire qu’il ne nous payait pas suffisamment, s’il ne donnait son sang jusqu'à la dernière goutte ?

Mon Dieu, est-il bien possible que vous ayez fait tant de cas de cette pauvre âme! Mais est-il possible que cette âme, que vous avez tant estimée, soit celle-là même dont nous faisons si peu d'état et pour laquelle nous ne saurions nous contraindre en quoi que ce, soit ? J'espère, Messieurs, que l'exemple de Jésus nous inspirera un peu plus de zèle pour notre salut. Mais j'espère bien davantage; j'espère qu'il nous en inspirera même pour le salut de nos frères. Quoique notre Rédempteur ait déjà beaucoup fait pour eux, cependant il reste encore beaucoup à faire et je crains bien que tous ses travaux ne soient inutiles, s’il n’en recueille le fruit par nos mains. Vous me direz sans doute que cette réflexion

regarde les prédicateurs et que c’est à moi à tâcher d'en faire mon profit. Mais non; elle est pour tous les fidèles et vous y avez peut-être encore plus de part que ceux qui vous prêchent.

Prenez-y bien garde. Les prédications ne sont que pour peu de gens; elles ne sont quasi que pour ceux qui sont déjà assez bons et qui pourraient s’en passer. Les pécheurs ne viennent guère nous entendre; ils ne font pas assez de cas de la parole de Dieu. De plus, lorsque la curiosité ou quelque autre motif les y amène, ils s’arment, pour ainsi dire, contre notre zèle; ils se préviennent eux-mêmes, ils sont en garde contre tout ce qu'on leur peut dire pour les toucher. Mais vous qui, au sortir de cette chapelle, allez vous mêler dans ce qu’on appelle le monde, qui allez vous répandre dans toute cette grande ville; vous qui allez traiter avec ceux qui vivent dans l'oubli de Dieu et qui marchent sur le bord du précipice ; vous dont on ne se défie point; vous qu’on aime, qu'on considère; vous dont on estime l'esprit et le jugement, quel bien ne feriez-vous pas parmi vos frères, si vous vouliez bien vous servir de ces avantages !

Ce n’est pas que je prétende vous engager à faire les prêcheurs dans les compagnies, beaucoup moins encore à vous ériger en censeurs publics et à vous déchainer en toutes les occasions contre le relâchement du siècle. Ces zélés de profession, qui veulent tout réformer dès le premier jour, qui font tant de bruit, qui ne gardent point de mesures; ces dévots qui se récrient sur les plus petits désordres, qui se scandalisent de tout, qui veulent à toutes forces mettre tout le monde sur un même pied ;

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ces dévots, dis-je, sont bien intentionnés, je n’en doute pas ; mais certainement ce n’est pas là le caractère du zèle chrétien, et l’on fait grand tort à la véritable dévotion, qui est si raisonnable et si sage, si on lui attribue les emportements et l'imprudence de ces gens-là. Le véritable zèle n'est, ni turbulent, ni impétueux : il est modéré, il est discret, il fait prendre son temps pour s’insinuer avec douceur, il est tendre et compatissant, il est patient, il est humble. Ce n’est pas par de grands discours qu’il fait les plus grands effets ; c’est bien souvent par des complaisances, par des services rendus à propos; c’est par le prudent usage qu'il fait de l'autorité qu’on a sur les autres, de la confiance que les autres ont en nous, de l'amitié qu’on nous porte, de la reconnaissance qu’on nous doit; c’est surtout par les bons exemples, c’est par les prières, lesquelles attirent la bénédiction du ciel sur tous ces moyens.

Voilà, Messieurs, quel est le zèle que je vous recommande aujourd’hui. Ce sera par là que cette femme sanctifiera son mari, ses enfants, tout son domestique. Ce sera par ces moyens que cet homme convertira son voisin, que cette demoiselle fera un fruit incroyable parmi ses amies. C’est par là que les grands, que tous les autres feront, quand il leur plaira, des prodiges et des progrès qu'on attendrait en vain des plus fervents missionnaires. Car, qui peut résister à leur autorité, à leur exemple, à leurs caresses, à leurs prières ? C'était pour cette raison que Sainte Thérèse, qui était d’ailleurs si contente de sa pauvreté, enviait néanmoins la condition des rois. C’est pour cela qu’elle priait Dieu, qu'il ne lui

laissàt que les grâces dont elle avait besoin pour se sauver et qu’il distribuât ces grandes lumières, ces extases, ces ravissements et toutes les autres faveurs qu'elle recevait tous les jours et qu’elle ne pouvait expliquer, qu'il les distribuât, dis-je, aux personnes qui tiennent le premier rang dans le monde, parce que ces grâces, disait-elle, ne manqueront pas d'allumer en eux un fort grand zèle et leur zèle aura bientôt fait changer de face, et aux villes, et aux provinces.

Courage donc, chrétiens Auditeurs. Au nom de Jésus- Christ, n’enfouissez pas les talents que le Seigneur vous a donnés. Hélas! le monde est rempli d'hommes et de femmes qui semblent n’y être que pour faire damner les autres. Le démon a partout des émissaires et de zélés partisans, et il ne se trouvera personne qui s'oppose à eux, qui veuille aider Jésus-Christ à sauver les âmes qu'il a rachetées ! Quel regret pour moi, s’il y en avait une seule dans les enfers que j'eusse pu sauver en quelque manière! Au contraire, si j'étais assuré d’en avoir mis au moins une dans le paradis, quel sujet, et de joie, et d'espérance! Quel protecteur n'aurais-je pas dans le ciel! Qu’'y ferait-elle, dans le ciel, cette pauvre âme à qui j'en aurais ouvert l'entrée? Qu’'y ferait-elle, Seigneur, si ce n’est vous aimer et prier pour moi ! S'il est vrai que les bienheureux ont tant de crédit auprès de Dieu, pourrait-elle souffrir que je me damnasse, moi qu'elle regarderait comme son libérateur et sans qui elle aurait été damnée elle-même? Mais vousmême, aimable Jésus, si je vous avais sauvé une seule de vos épouses, une de ces épouses qui vous sont si

chères, pour qui vous avez donné si volontiers tout votre sang, si, après l'avoir arrachée à votre ennemi, je vous l'avais remise entre les mains, pourriez-vous bien vous résoudre à me livrer moi-même à cet ennemi ?

Allons donc, allons travailler à notre sanctification et à celle de nos Frères. N'oublions rien pour rendre la gloire de notre Rédempteur accomplie; faisons-lui valoir autant que nous pourrons le prix qu'il a donné pour nous racheter; en un mot, tâächons de porter tout le monde à craindre Dieu, afin d’obliger Dieu à aimer et à sauver tout le monde. Ainsi soit-il.

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