‹ Œuvres completes. Tome premier, SermonsChapitre 24 sur 46 · VIII SERMON · texte numérisé non relu

VIII SERMON

POUR

Écce breves anni transeunt et semitam, per quam non revertar, ambulo.

Voilà de quelle manière passent nos courtes années et comment nous avançons dans un chemin que nous ne referons

jamais.

(Job, chap. 16.)

Les chrétiens ignorent le prix du temps qu’ils ont pour gagner le ciel ou la manière d’en bien user, quoiqu’ils ne manquent pas de motifs qui les obligent à l’employer utilement, ni de moyens pour en faire un emploi utile.

Quoique la circoncision du Sauveur du monde, dont nous solennisons la mémoire, soit un mystère très dévot et fort instructif, cependant, Messieurs, l’année que nous venons de finir, le commencement d’une année nouvelle, dont voici le premier jour, m’emportent comme malgré moi et me donnent d’autres pensées. Comme, quand on

se trouve sur le bord d’un large torrent, on s'attache insensiblement à le regarder avec tant d'application qu'on ne peut s’en retirer, son impétuosité nous tenant comme dans une espèce d’extase, de même, quand on considère cette révolution de temps qui se fait avec tant d’exactitude et tant de vitesse, cette suite d'années composées de jours et de nuits, comme d’autant de flots qui se poussent les uns les autres et qui précipitent leur cours avec tant de rapidité, il est malaisé de détourner d’abord son esprit de cette méditation, et ce ne serait qu'avec peine qu'on s’engagerait à parler de quelque autre chose.

D'ailleurs, comme c’est une coutume établie partout de s’entre-donner aujourd’hui de nouvelles marques d'amitié, j'ai cru qu’on devait attendre d’un prédicateur évangélique quelque chose de plus qu’un vain compliment et que vous auriez lieu de douter de l'affection avec laquelle je vous souhaite à tous une heureuse année, si en même temps je ne vous donnais quelques moyens pour la rendre telle que je la souhaite. C’est par cette raison que je me suis déterminé à vous entretenir aujourd’hui du temps et du bon usage qu’on en doit faire. Il est tout visible qu’on ne saurait traiter un sujet de plus grande conséquence et qu'on ne peut trop se hâter de le faire dès le commencement de l’année, afin que, si Dieu veut bien se servir de moi pour vous porter à l’employer utilement, vous en perdiez le moins qu'il vous sera possible. Mais vous n’ignorez pas que je perdrai moi-même mon temps à vous exhorter à bien profiter du vôtre, si le Saint-Esprit ne m'éclaire et ne vous

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touche. Pour obtenir cette grâce employons l'intercession de Marie, notre bonne Mère. Ave Maria.

Je ne vois rien de plus terrible, dans tous les jugements de Dieu, que cette justice si prompte qu'il a exercée contre Lucifer et les autres complices de sa révolte. Il est étrange que, quoique les anges fussent les ouvrages, et les plus beaux ouvrages, du Créateur, il ait pris si peu de temps pour se déterminer à les perdre et qu'il ne leur en ait point donné pour se repentir. Il en use envers l’homme d’une manière bien différente. Non seulement il ne l’accable pas incontinent après sa chute, mais il attend qu'il lui plaise de se relever. Non seulement il nous offre d’abord le pardon de nos offenses, mais il souffre même longtemps le refus que nous en faisons. Il userait envers nous d’une grande miséricorde, quand, après un péché mortel, il ne nous accarderait qu’autant de temps qu’il en faut pour le réparer, quand il ne nous ferait cette grâce qu’une seule fois en toute la vie. Que dirons-nous donc de sa bonté et des richesses de sa patience qui nous donne des années de terme pour une satisfaction que nous devrions et que nous pourrions faire sur l'heure? Il suspend sa colère même après mille rechutes; il permet que nous nous endormions, pour ainsi parler, sur un tas de crimes et que nous différions d'année en année notre pénitence. Voilà sans doute une prodigieuse distinction : voilà l’homme bien privilégié, bien favorisé, en comparaison de ces malheureux esprits. Mais que nous sert cet avantage, si nous ne laissons pas de périr ? Que nous

sert-il d'avoir eu des années entières et plusieurs années pour nous relever, si nous brûlons néanmoins éternellement avec ceux à qui on a refusé la même grâce? Si on avait accordé aux démons un seul moment pour expier leur rébellion, il n’y aurait pas un seul démon dans les enfers? Les chrétiens ont vingt et trente années pour effacer leurs dérèglements, et l'enfer ne laisse pas d’être rempli de chrétiens! D'où peut venir un si grand malheur, chrétienne Compagnie? Ce malheur ne peut, ce me semble, avoir que deux sources. La première, c'est que nous ignorons le prix de ce temps que nous avons pour gagner le ciel. La deuxième, c’est que nous ignorons la manière d’en bien user, ou nous ne daignons pas nous en servir, OU nous ne savons pas nous en servir. Ainsi ce riche présent que nous recevons de Dieu nous est entièrement inutile ; et quoique maîtres d’un si grand trésor, nous vivons, nous mourons dans une triste indigence. Il faut donc que je tâche de vous apprendre aujourd’hui, en premier lieu, à faire plus de cas du temps; en second lieu, à en faire un meilleur usage. Dans le premier point, je produirai les motifs qui nous obligent à l’employer utilement et, dans le second, les moyens d'en faire un emploi utile. C’est tout le sujet de de ce discours.

PREMIER POINT

Il ne faut pas beaucoup raisonner pour faire voir que nous devons bien employer le temps que Dieu nous

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donne ici-bas; il suffit de dire que nous avons peu de temps, que nous avons des affaires de la dernière importance à ménager et que de ce peu que nous avons tout n'est pas propre pour ménager ces importantes affaires. Je ne vous dis pas que jusqu'ici vous ayez eu peu de temps pour songer à votre salut; il y a peut-être plusieurs années que vous êtes sur la terre; il y a peut-être longtemps que Dieu vous presse de travailler pour le ciel. Si vous aviez voulu profiter de ce loisir et de ces grâces, vous seriez chargé de vertus et de mérites; mais si vous ne l'avez pas fait, ce temps est passé et par conséquent perdu pour vous. Je ne vous dis pas non plus qu'il vous reste peu de temps à vivre; c’est Dieu qui a arrêté le jour auquel vous devez mourir et ce jour n’est connu que de Dieu seul. Ce qu’il y a de certain en cela, c'est que la chose est extrêmement incertaine. L'avenir n’est pas un fonds dont vous puissiez disposer, il n’est pas encore entre vos mains, il n'y sera peut-être jamais. Et ainsi le seul temps qui vous reste, c’est le temps présent ; et ce temps est infiniment court, il est indivisible; il est, il n’est déjà plus, il n’est de nulle durée.

Et quand nous serions encore maîtres de l’avenir, ce que nous savons très bien n'être pas, il est sûr, du moins pour la plupart de nous, que ce sera beaucoup, s’il égale le passé, si nous vivons autant que nous avons déjà vécu. Or, Messieurs, tout ce passé, comment s'est-il écoulé ? Comment s'est-il évanoui? Hélas! ce n’est qu'un instant, ce n’est rien! L'avenir tout au plus sera le même; il passera avec la même rapidité. Pour moi, lorsque j'y fais un peu de réflexion, quand je considère

que ce temps qui me reste à vivre coule déjà, qu'une partie en est passée depuis que j'en parle, que jusqu’à la mort toutes les heures, tous les jours, toutes les années s’en iront avec cette même vitesse, qui m’éblouit, qui me les rend imperceptibles, il me semble que je touche au dernier moment, et je me compte déjà pour mort. C'est pour cette raison que Dieu nous presse avec tant d'instance, qu’il nous avertit de nous hâter, de ne nous amuser pas à amasser de l'or et de l'argent, ni à bâtir des palais que nous n’aurons pas loisir d'achever : Numquid tempus vobis est, ut habiletis in domibus laqueatis, nous dit-il par le prophète Aggée ? Est-ce que vous avez assez de vie pour loger dans des maisons lambrissées, pour le peu de séjour que vous avez à faire ici-bas? Ne serait-ce pas assez d’avoir des tentes qui se dressent et qui s’enlèvent en un moment? C’est pour cela que Saint Paul nous crie sans cesse : Tempus breve est, le temps est court, mes Frères, le temps est fort court. Vraiment vous avez bien le loisir de songer, ni à vos femmes, ni à vos biens; de vous réjouir de vos bons succès ou de pleurer vos disgrâces. Vous n'avez plus qu’un pas à faire, et vous voilà au bout de votre carrière. Il importe peu, et comment, et avec qui vous courez, si c’est par un chemin aisé ou pénible : gardez-vous seulement de vous égarer et de manquer le terme que vous approchez en courant : Reliquum est, ut, et qui habent uxores, tamquam non habentes sint, et qui flent, tanquam non lentes.

C'est encore pour cette même raison que Saint Jean dit que le démon vient à nous comme un lion, qu'il

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déploie toute sa colère, qu'il redouble les tentations, qu'il nous attaque avec chaleur, qu'il y va de toutes ses forces : Descendit diabolus ad vos habens iram magnam, sciens quod modicum lempus habet. C’est qu’il n’ignore pas qu'il a peu de temps pour nous perdre. Nous sommes les seuls, chrétienne Compagnie, qui croyons que rien ne nous presse et que nous en aurons toujours assez pour nous sauver. Nous n’avons qu’un moment à vivre, me direz-vous, mais aussi nous n’avons qu'une seule chose à faire: Porro unum est necessarium. Vous avez raison, cette parole est de Jésus-Christ. Mais croyez-vous que, lorsqu'il l’a proférée, son dessein ait été de nous inspirer la nonchalance et de fournir un prétexte à l’oisiveté? Il nous avertit que nous n'avons qu'une seule affaire, pour nous faire entendre que nous n’avons pas le loisir d'en faire deux, que cette affaire demande elle seule tout notre temps et toute l'application de notre esprit. En effet, cette affaire que nous avons à traiter et à conclure en si peu de temps, c’est l’affaire de tous les temps, c'est l’affaire de l'éternité. Il s’agit d'éviter un malheur qui ne doit jamais finir ; il s’agit de nous établir dans le ciel, non pas seulement pour quelques années, mais pour toujours. Il faut amasser de quoi acheter un royaume qui a coûté à Jésus-Christ trente-trois ans de travaux continuels, qui lui a coûté la vie. Nous avons à faire une pénitence qui nous exempte des flammes éternelles qui sont dues à nos péchés ; nous avons à faire provision de vertus, de mérites, de bonnes œuvres pour une éternité toute entière. Pour tout cela, chrétiens Auditeurs, vous n'avez de bien assuré que le moment

que je vous parle; il est incertain si l’on vous donnera encore le reste du jour. Si vous aviez un procès, où il s’agit de tout votre bien et même de votre vie, et qu'on vous vint dire que la chose court hasard d’être jugée avant la nuit, quoique vous n’eussiez encore, ni vu les juges, ni instruit les avocats, ni songé en nulle manière à vous défendre, quel trouble ne vous causerait pas cette nouvelle? Vous amuseriez-vous encore à jouer et à médire ? Si l’on vous commandait de vous tenir prêt, dans deux jours, pour une navigation de plusieurs années, quel serait votre empressement durant ces deux jours ? Tous vos parents, tous vos amis vous suffiraient-ils pour vous aider à faire votre équipage, à mettre des provisions dans le vaisseau, à disposer toutes choses pour un si long voyage et pour un départ si précipité? Si je disais à ce marchand, qui a tout son bien dans ses magasins, que, passé huit jours de temps, sa marchandise ne sera plus de nulle vente, qu’on en défendra l’usage, qu’elle sera entièrement gâtée, qu’il en viendra d'autre de même espèce qui rendra la sienne méprisable et de nul prix, qu'il n’a que ces huit jours pour se garantir d’une ruine entière et irréparable, croyez-vous que cet homme fût sans souci et que, la boutique fermée, il passât tout ce temps-là à jouer ou à dormir sur ses ballots? Si cet ouvrier qui veille, qui jeûne, qui se consume pour prévenir l’indigence où il peut tomber, du moins aux dernières années de sa vie, si, dis-je, il croyait que, par un mois ou deux d’un travail plus assidu, il pût gagner de quoi passer tout le reste de ses jours doucement et sans rien faire, pensez-vous qu'il

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épargnât ses bras et qu'il voulût perdre un seul moment d'un temps si court et si précieux ?

Stulte hac nocte, hac nocte, animam tuam repetent a Le. Insensé que je suis! C’est aujourd'hui même, ce sera peut-être cette nuit qu'on décidera l'affaire de votre bonheur ou de votre malheur éternel! Je ne sais, et vous ne le savez non plus que moi, si, avant le jour, il ne vous faudra point partir pour l’autre vie, s’il vous reste encore vingt-quatre heures pour acquérir une bienheureuse éternité, pour procurer à votre âme le repos et les biens du paradis; et vous ne songez qu’à vous divertir, et vous ne songez non plus à cette affaire importante que si c'était une affaire de rien ou que ce ne fût pas votre affaire ! Mais quand je pourrais vous répondre de plusieurs années, serait-ce trop que de les employer toutes à travailler pour cette durée immense, pour cette vie 1mmortelle où nous n’aurons de bien, d'honneur, de plaisirs que ce que nous en aurons amassé durant cette malheureuse vie? Joseph était assuré que la famine dont l'Egypte était menacée ne devait être que de sept années, il était assuré qu'il avait sept années pour la prévenir. Attendit-il la dernière année d’abondance pour faire ses greniers ou pour les remplir ? Dès la première moisson il donna ses ordres partout, pour acheter des grains et pour les porter dans les villes qu'il avait destinées pour les recevoir, et nous qui attendons, non pas sept ans, ni sept siècles, mais une éternité toute entière de stérilité, et qui n’avons peut-être pas sept heures de temps pour faire provision de ce qui nous est nécessaire pour une si longue disette, nous différons à la

dernière heure; bien davantage: cette dernière heure est peut-être déjà venue, et nous ne nous mettons point en devoir de commencer ! Je vous avoue, Messieurs, que cet aveuglement m'effraie, et que plus j'y songe, moins je le comprends. Nous manquons de foi, de prudence surnaturelle, je le sais bien; mais il faut qu'il y ait encore quelque autre chose. Au défaut de la foi, le moindre doute, les seules lumières de la raison nous devraient rendre plus sages dans une chose de si grande conséquence. Il semble qu'on nous ait ensorcelés, et qu'on nous ait rendus aveugles et immobiles par un espèce d’enchantement.

Je passe encore plus loin et je dis, non seulement que notre temps est court, nos affaires de grande importance, mais encore que tout temps n'est pas propre pour les ménager : Omni negotio tempus est, et opportunitas, dit le Sage; il y a un temps, une occasion à prendre pour chaque affaire; si vous manquez le moment favorable, vous ne sauriez plus y revenir. Or ce moment, à l'égard du salut, est inconnu à tous les hommes, aussi bien que le moment de leur mort; de sorte que s'ils en perdent un seul, quelque temps qui leur reste encore à vivre, il se peut faire qu'ils perdent tout sans ressources. Les Saints Pères ontobservé que le figuier, qui fut maudit par le Fils de Dieu, n’était point stérile et que Jésus ne le fit point arracher sur l'heure. Cependant il ne porta jamais de fruit, parce qu’il s’en trouva destitué au moment que le Sauveur y en était venu chercher. Ce qui est surprenant, c’est que ce n’était point encore la saison des fruits: Non enim erat lempus ficorum. C’est un avis

pour ceux qui se persuadent qu'il y a un âge pour songer à son salut et que ce n’est pas un soin qui regarde

la jeunesse. Le Seigneur, qui à fait tous les âges, pré-

tend qu'il a droit sur tous également ; et il ne faut pas douter que ces vieillesses dissolues et endurcies, dont les dérèglements nous font horreur, ne soient un effet de la malédiction qu'on s’est attirée, par la résistance qu'on fait à Dieu aux premières années de la vie, qu'on croit n'être pas le temps des fruits. Non erat enim tempus ficorum.

Infortunée Jérusalem, disait autrefois Jésus-Christ, en pleurant sur cette ville criminelle, tes murailles subsisteront encore l’espace d'environ trente-sept ans, tes citoyens erreront parmi le monde jusqu’à la fin des siècles. Ils verront les merveilles que mon nom opèrera dans tout l'univers, ils seront témoins des triomphes de mon Eglise. Mais ce terme que je te donne, ces grâces que je ferai à tes enfants ne leur serviront de rien, parce qu'ils n’ont pas profité du temps que je suis venu à eux et que j'avais marqué pour leur faire miséricorde : Si cognovisses et tu, et quidem in hac die tua, quæ ad pacem tibi. Si tu avais connu ton devoir au jour que je t'avais destiné, tu aurais évité les maux dont tu vas être accablée; ce jour est passé pour ne revenir jamais; et ainsi ton salut est désespéré et ta perte inévitable.

Il ne faut donc pas s'étonner, s’il est parlé si souvent dans l’Ecriture du temps favorable, du temps d’acceptation, du jour de salut, du temps du plaisir et du bon plaisir de Dieu. C’est qu'il y a des temps et des jours qui ne nous sont pas avantageux et où il ne plaît pas à

Dieu de nous appeler à lui, ni de nous écouter, si nous l’invoquons. C’est pourquoi, dans l'ignorance où nous sommes de ces moments importants, la prudence demanderait que nous profitassions de tous les moments. Vous renvoyez toutefois votre conversion à l’année prochaine, aux fêtes de Pâques, comme si vous étiez bien certain que ce n’est pas aujourd’hui le dernier jour que Dieu a résolu de vous attendre à pénitence. Il ne cesse de dire que c’est aujourd’hui qu'il faut commencer. Ecce nunc tempus acceptabile..…. Hodie, si vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda vestra.. Donec hodie cognominatur. Hodie; en ce jour, en ce moment, nunc. Nous avons toujours en bouche cette autre parole; Cras, cras : demain, demain, funeste demain, qui est un terme que notre Dieu ne nous donnera peut-être jamais! Enfin, quand tous les moments de notre vie seraient également propres pour gagner le ciel, serait-ce une raison pour les laisser couler inutilement ? Ne serait-ce pas, au contraire, un grand motif pour nous engager à travailler sans relâche? Le Seigneur nous appelle, il nous reçoit dans sa grâce, quand il lui plaît; mais quand une fois nous sommes réconciliés avec lui, il ne tient qu’à nous de mettre tout à profit; chaque instant peut nous valoir une couronne éternelle. Il ne faut qu'un moment pour gagner le paradis; je le veux, mais croyez-vous que, si vous donniez plus de temps au service de votre Dieu, il n’aurait pas de quoi vous payer de tous vos services? An putas, o homo, dit le dévot Saint Bernard, biennii tantum, aut triennii opus ab Omnipotente posse recompensari? Si vous espérez qu'il vous rendra

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éternellement heureux, pour lui avoir réservé les deux ou trois dernières années de votre vie, que ne ferait-il point, si vous lui consacriez toute la vie? Quelle perte! Hé! qui pourra jamais assez la déplorer! Nous admirons les vertus des saints ; nous envions, et leurs grâces, et leur gloire; nous savons que le rang qu’ils ont dans le paradis surpasse infiniment celui qu’on destine aux vertus communes. Nous pourrions employer notre temps à les imiter, à pratiquer ces grandes vertus, à acquérir cette sainteté qu'ils ont bien acquise euxmêmes. Chaque moment pourrait augmenter nos mérites et enrichir la couronne qu'on nous prépare: et nous aimons mieux perdre ces moments, nous aimons mieux nous ennuyer ou ennuyer et fatiguer les autres par de froides visites et d’inutiles discours!

Vous le savez mieux que moi, le monde est plein de gens qui semblent ne savoir que faire de leur loisir, qui donnent des heures entières au premier qui les leur demande, comme si c’étaient des choses de nulle valeur et de nul usage; qui savent gré à ceux qui leur fournissent de nouveaux moyens de le consumer inutilement et qui sont contents à la fin de la journée, quoiqu'ils l’aient perdue tout entière, pourvu qu'elle leur ait paru courte. Quoi ! d’une journée qui nous avait été accordée par une faveur si particulière par la miséricorde infinie de Dieu, de cette journée en laquelle je pouvais faire une si abondante moisson, j'ai été embarrassé comme d’un bien inutile? Je l’ai toute employée au hasard; j'ai appréhendé qu'elle ne fût longue; je l'ai prodiguée à qui l’a voulu; je me suis réjoui dans Île

temps que je la perdais, et même de ce que je la perdais? Que dites-vous de ces aveugles sentiments, malheureuses âmes, vous qui brülez dans les flammes de l'enfer, et qui, faute d’une heure de temps, y brûlerez durant toute l'éternité? Quelle peine ! Quel surcroît de tourment pour vous de voir ainsi dissiper un si grand trésor dont une petite partie suffirait pour vous enrichir à jamais! De quelle rage, de quel désespoir ne vous sentez-vous point saisies, voyant qu'on vous refuse un moment que vous emploieriez à louer Dieu, à satisfaire sa justice, à bénir sa miséricorde, à vous purger, à vous sanctifier vous-mêmes, tandis qu’on accorde, et des jours, et des années à des personnes qui n’en retirent nul avantage ?

J'en dis trop, Messieurs, pour des personnes qui sont déjà très persuadées de la vérité que j'explique, qui connaissent la valeur du temps et qui sont dans l’impatience d'apprendre les moyens d’en faire un bon et saint usage. C’est ma seconde partie.

SECOND POINT

Tout ce que vous attendez de moi, chrétienne Compagnie, c’est sans doute que je vous enseigne à bien user du temps présent qui est l’unique que vous avez entre les mains. Mais je ferai davantage avec le secours du ciel : je vous apprendrai à profiter de celui qui n’est déjà plus et de celui qui n'est pas encore; je vous apprendrai à faire un bon usage, et de tout le temps

passé que vous avez malheureusement perdu, et de tout le temps présent lequel est partagé par tant d’occupatons différentes, et de beaucoup plus de temps à venir que vous n’en aurez jamais en votre disposition. Saint Bernard, au livre de la Considération, parlant du tourment que les damnés souffrent à la vue des choses passées, dit qu'elles sont passées pour eux et qu’elles ne le sont pas. Elles sont passées de la main, dit ce Saint Père, mais elles sont présentes à l'esprit ; et c’est assez pour leur causer une peine qui ne passera jamais : Transierunt, et non transierunt : transierunt a manu, sed non a mente. Je dis à peu près la même chose des années de notre vie qui se sont déjà écoulées ; elles se sont, pour ainsi dire, évanouies de nos mains, mais elles peuvent subsister dans notre souvenir; et cela suffit pour nous en faire un sujet de mérite et d’une éternelle récompense. Qui peut dire les fruits que produit, dans une âme vraiment convertie, la vue continuelle de ce temps perdu ou mal employé? Ils sont quelquefois si grands qu’on trouve enfin que cette perte a été avantageuse et qu’il y a lieu de douter si la pénitence qu'elle cause ne vaut pas mieux que l'innocence ‘qu'on voudrait avoir conservée.

De cette vue naît, en premier lieu, une humilité profonde, cette vertu qui est la base et l’ornement de toutes les autres vertus, qui prépare l’âme aux dons les plus précieux, et qui lui conserve ces mêmes dons contre les artifices de nos ennemis. En second lieu, c’est la vue de ce passé et de l’abus qu'on en a fait, qui met dans un si grand jour la patience, le zèle, la bonté de notre Dieu,

qu'il n’est plus en notre pouvoir de ne l’aimer pas ou de l'aimer froidement. De là vient encore cette facilité à souffrir les plus grands maux, qu'on sait très bien qu'on a mérités, cette ferveur à pratiquer le bien pour remplacer celui qu'on a négligé de faire. Ainsi il arrive très souvent, comme l’a remarqué S. Grégoire, qu'une vie est d'autant plus sainte qu’elle a été quelque temps plus déréglée. Ainsi les derniers venus passent souvent les premiers, selon le mot de l'Evangile. Ainsi les femmes prostituées devancent dans’ le royaume de Dieu les plus réguliers d’entre les Pharisiens, et Saint Paul, après avoir persécuté les apôtres, s'étant enfin joint à eux, a plus travaillé, et par conséquent plus mérité, que tous les autres. C’est l'exemple qu'apporte Saint Jérôme pour confirmer la vérité que je prêche : Paulus Apostolus de persecutore mutatus, novissimus in ordine, primus in meritis est, quia extremus licet, plus omnibus laboravit. Pour bien user du présent, ne pensez pas que je veuille vous exhorter à consacrer tout votre temps à la prière et à la pratique des bonnes œuvres. Non : cela n'est pas nécessaire; on ne peut s'empêcher d’en donner une grande partie aux besoins de la nature et une autre partie aux affaires temporelles, à quoi ces mêmes besoins nous engagent. Il suffit que les bonnes œuvres et la prière ne soient pas exclues ; moyennant quoi il est aisé de mettre à profit le temps même des plus indifférentes occupations. Vous n’ignorez pas que les actions que la nature exige de nous pour sa propre conservation, celles qui sont attachées à l'état et aux emplois, même civils, d’un chacun, outre les fins parti-

culières qui nous y engagent, sont encore ordonnées par la Providence pour une fin générale et surnaturelle qui est sa gloire et notre salut. La vue de cette fin surnaturelle, lorsque nous voulons bien l’envisager, fait changer de nature à tout ce que nous faisons de plus humain et l'élève à un ordre divin et surnaturel. De sorte que, pour sanctifier ce qu’il y a de moins saint dans notre vie, tout le secret est de nous considérer, en toutes choses, comme les sujets de la Providence et de n’agir que pour contribuer à l'exécution de ses admirables desseins.

Mais pour le faire de bonne foi et avec constance, il faut, si je ne me trompe, que nous réglions notre temps et que, non seulement nous en prenions pour chaque chose autant qu'il en faut, mais encore que nous assignions à chaque chose ce qui lui sera le plus propre. Qu'arrive-t-il de là, chrétienne Compagnie? Il arrive que la journée étant sagement distribuée une fois pour toutes, on ne fait plus rien que pour obéir à la règle qui a été dressée en vue de Dieu et qu’on regarde comme un ordre précis de la volonté divine; on ne mange plus quand on a appétit, ni parce qu'on a appétit, mais quand il en est temps et parce qu'il en est temps; si l’on se couche, ce n’est plus pour obéir à l'attrait de la nature qui nous invite au repos; si l’on prend une honnête récréation, ce n’est pas simplement par le plaisir qu'on y trouve; si l’on vaque à ses affaires, ce n'est, ni l'amour du bien, ni celui même des enfants, qui fait aimer ce travail; on fait toutes ces choses à l'heure marquée et parce que cette heure est arrivée.

Par le défaut de cette règle, non seulement on perdra beaucoup de temps, mais nous courons même hasard de perdre tout notre temps. Notre volonté propre sera le motif de nos plus saints exercices; et ce motif est capable de tout corrompre. Nous irons à la prière, lorsque nous y serons portés par je ne sais quelle ferveur qui nous la rend agréable ; nous la quitterons par le dégoût qui nous en prendra. Si nous sortons pour faire de bonnes œuvres, ce ne sera que lorsque nous serons ennuyés de la solitude; si nous recherchons la retraite, ce sera lorsque nous y serons portés par une humeur sombre et mélancolique; on se confessera, parce qu'il s’en présentera une occasion favorable; on communiera parce qu'on le verra faire à quelques autres. Une personne réglée n’agit jamais que par le motif de l’obéissance et de la soumission qu'elle doit à Dieu. Comme elle fait constamment les mêmes choses, en quelque disposition qu'elle se trouve, on ne peut pas dire que ce soit le caprice ou l’amour propre qui la gouverne. Elle n’a nul sujet de se défier elle-même de ses intentions ; elle peut s’assurer qu’en tout ce qu'elle fait elle a le bonheur de plaire au Seigneur et de le glorifier. Les beaux jours que des jours réglés de la sorte! Qu'il y a de plaisir de se trouver au bout d'une année, laquelle a été toute composée de pareils jours! Que de grâces, que de mérites n’y a-t-on pas recueillis! Dies pleni invenientur in eis. Sans doute ce sont ceux-là qu’on peut appeler des jours pleins, puisqu'il n'y à pas un instant de vide, pas un mouvement inutile.

Il reste à dire un mot de l’avenir, duquel on peut profiter, qu'on peut même prolonger par diverses voies,

quelque court qu'il doive être à notre égard. Les grands, chrétienne Compagnie, peuvent porter leurs mérites bien avant dans le temps futur, en fondant des hôpitaux et des monastères, en faisant des établissements pour l'éducation de la jeunesse et pour l'instruction des peuples. Les auteurs des livres de piété recevront la récompense d’un zèle d'autant de siècles que leurs livres subsisteront et contribueront à l'éducation des fidèles. On comptera à ce père et à cette mère non seulement leurs propres années, mais encore celles des enfants qu'ils auront eu soin de former à la dévotion et qu'ils laisseront après eux, vivant dans la crainte et l'amour du Seigneur. Mais outre ces moyens particuliers, il en est de communs dont chacun peut user pour gagner en peu de temps le mérite d’une longue vie. Le premier c'est de se donner à Dieu le plus tôt qu'on peut, afin de faire voir le désir qu'on a d’être à lui longtemps; car quand on diffère de jour en jour de se dévouer à son service, on témoigne qu'on souhaiterait de n'y venir qu'à l'extrémité.

Le second c’est de n'être jamais content du bien qu’on a fait, de tendre sans cesse à de plus excellentes vertus, à une sainteté plus parfaite, parce que cette ferveur qui croit, qui s’augmente au lieu de se ralentir, fait voir qu'elle est incapable de manquer et qu'elle serait éternelle, si la vie ne finissait point. C’est pour cette raison, dit le dévot Saint Bernard, que le Sage assure que les saints vivent plusieurs siècles en très peu d'années : Consummatus in brevi explevit tempora multa. C’est que le juste ne dit jamais : C'est assez. Il est toujours affamé,

toujours altéré de la justice; de sorte que, s’il vivait toujours, il croîtrait toujours en vertu, bien loin de se relâcher : Justus [nunquam dicit : Satis est; sed semper esurit, sititque justitiam, ita ut, si semper viveret, semper, quantum in se est, justior esse contenderet. Enfin, Messieurs, pour mériter tout d’un coup ce qui ne pourrait être que le fruit d’une longue vie, il n’est rien de plus infaillible qu’un engagement éternel et irrévocable, tel qu'est celui que les personnes religieuses prennent par leurs vœux. Les gens du monde peuvent les imiter en plusieurs manières, mais surtout en se déclarant si hautement pour la piété qu'il ne soit plus en leur pouvoir de revenir aux plaisirs et aux vanités du monde. Cette femme qui, depuis huit ou quinze jours, s’offre à Dieu tous les matins pour le reste de la journée et qui fait en secret bien des prières et des aumônes, si elle mourait aujourd'hui, on lui tiendrait un compte fidèle d'autant de jours qu'elle en a passés dans cette vie dévote. Mais cette autre qui, sans craindre les discours du monde, a renoncé tout d’un coup aux attaches qu’elle y avait, qui veut bien qu'on reconnaisse à la modestie de ses habits, à la frugalité de sa table et au retranchement de son train, en un mot, à sa vie exemplaire et retirée, le changement qui s’est fait en elle, qui, par cette profession si publique de piété, se ferme tout retour à sa première façon de vivre, celle-là, dis-je, quand Dieu l’appellerait dès le commencement de cette nouvelle vie, on lui compterait autant d'années de retraite et de mortification qu'elle aurait vécu, si elle était allée jusqu’au plus grand âge, parce qu'elle s’est imposé une

espèce de nécessité de vivre saintement jusqu’à la mort (1).

Voilà, Messieurs, de quelle manière on peut rendre, et fort bonne, et fort longue, cette malheureuse et courte vie que Dieu nous a donnée pour gagner l'éternité. C’est à vous présentement de prendre vos mesures sur ce que j'ai dit et de voir quel usage vous prétendez faire désormais de votre temps, de ce temps si précieux, maïs si rapide, qui s'enfuit, qui s'envole et qui ne retourne plus : Videte itaque fratres, quomodo caute ambuletis, non quasi insipientes, sed ut sapientes, redimentes tempus : quoniam dies mali sunt. Usez-en, je vous en conjure, non comme des enfants ou des insensés qui, ayant un grand trésor entre les mains, le donnent pour des bagatelles, cherchent à le dissiper mal à propos ou même à le jeter et à le répandre. Imitez les sages du monde qui, se voyant maîtres de beaucoup de bien, ne se contentent pas de le conserver avec soin, de s’en servir pour les nécessités et pour les commodités de la vie, mais encore qui le font valoir, qui tâchent de le multiplier par quelque voie sûre et légitime.

Mais non; j'espère que nous prendrons des pensées plus chrétiennes et plus raisonnables. Non seulement nous profiterons de tous les moments de cette année, mais encore nous nous engagerons si étroitement à servir notre Dieu jusqu’à la mort, quelque éloignée qu'elle puisse être, que, quand elle serait fort proche,

(1) Dans tout ce passage, le V. Père insinue à ses auditeurs les senti-

ments qu'il avait lui-même, lorsqu'il fit son vœu d’observer ses règles comme autant de préceptes. Voir motifs de ce vœu, n° 3.

nous ne laisserions pas d’avoir le mérite d’une longue vie. Oui, mon Dieu, je vous consacre aujourd’hui, en présence du ciel et de la terre, tout ce qui me reste de vie! C’est peut-être vous offrir bien peu de chose, parce que je n’ai peut-être que fort peu de jours à vivre. Mais enfin, que ce soit peu ou beaucoup, je prétends employer pour vous tout le temps que je recevrai de vous. Seigneur, je reconnais que je suis indigne que mes jours soient encore prolongés, vu le mauvais usage que j'en, ai fait jusqu'ici. Toutefois, j'espère de votre miséricorde que vous ne me refuserez pas un temps que je destine tout entier à votre service, vous qui m'en avez tant accordé, lorsque je l’employais à vous déplaire. Le monde ne m'a déjà que trop emporté de cette vie que je ne tenais pas de lui et que vous ne m'aviez pas donnée pour lui. Hélas! il y a bien de l'apparence qu'il en a eu la plus grande partie, et il est certain qu’il en a eu la plus belle. Si vous voulez bien, Ô Dieu infiniment bon, accepter celle qui me reste, je vous jure qu'il n’y aura nulle part et que je vous rendrai compte de tous les moments. Quand je serais assuré d'autant d’années que Jen ai déjà vécu, ce que très peu de personnes se peuvent promettre, serait-ce trop, à mon Créateur, de vous donner la moitié de cequi vous appartenait sans réserve? Serait-ce commencer trop tôt à vous aimer, vous qui avez commencé à m'aimer avant tous les siècles, et qui ne m'avez mis au monde que pour vous aimer ?

Adieu donc, vains entretiens, vaines pensées! Adieu, folles occupations, cruels divertissements, qui m'avez

ravi de si belles œuvres! Je vous renonce pour toujours, j'ai en horreur jusqu’à votre souvenir! Comment pourrais-je vous aimer, après les pertes de temps que vous m'avez causées et le péril où vous m'avez mis de perdre l'éternité! Non, Seigneur, il n'y aura plus tant de temps, ni pour le sommeil, ni pour les repas, ni pour les visites inutiles, et il n’y en aura point du tout pour l’oisiveté ! Le soin de conserver et d’orner ce corps mortel et terrestre ne m'emportera désormais que ce que je ne pourrai lui ôter. Je m'en vais partager chaque jour de telle sorte que la nature n'aura précisément que le nécessaire, le monde, que ce qui est d’un indispensable devoir et que cela même ne laissera pas d’être tout à vous, Ô mon Dieu, à qui appartiennent tous les temps, et de qui nous attendons l'éternité bienheureuse, que je vous souhaite, au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit.

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Ubi est, qui natus est Rex?

Où est le Roi qui est nouvellement né ?

(S. Matth., chap. 2.)

Jésus, en ce jour, fait éclater à l’égard des souverains une autorité souveraine, se faisant obéir aux rois; il y fait paraître une puissance souveraine, se faisant craindre des rois; il y montre une majesté souveraine, se faisant respecter des mêmes rois.

Voici un mystère qui va donner une idée du Sauveur bien opposée à celle qu’on en dut concevoir à sa naissance. Il vous souvient, Messieurs, de l’indigence et de la solitude où il se trouva au sortir du sein de Marie. On ne vit auprès de lui que quelques bergers, qui étaient bien plus capables d'augmenter l’humiliation de sa crèche que de lui faire quelque honneur par leur

visite. Tout se passa dans l’obscurité et dans le silence; et nous nous étonnâmes de voir les hommes si peu empressés à recevoir ce Messie qu'ils attendaient depuis tant de siècles. Mais si nous retournons aujourd'hui à Bethléem, nous y trouverons bien du changement. Toute la ville peut à peine contenir les trains et les équipages de ceux qui viennent adorer Jésus. On ne voit qu'or, que pourpre, que parfums en son étable : au lieu des pasteurs, ce sont des rois qui se prosternent devant lui et qui mettent leurs couronnes à ses pieds. Ces princes, qui viennent des extrémités de l'Orient, ont répandu sur toute leur route la nouvelle qui leur a fait entreprendre un si long voyage; ils l’ont publiée dans Jérusalem ; ils l'ont portée jusqu’au palais d'Hérode ; le tyran en est alarmé et tremble déjà sur son trône.

Voilà, chrétiens Auditeurs, le mystère que l'Eglise célèbre en ce jour. Je ne sais quelles pensées votre dévotion vous aura suggérées en le méditant. Pour moi, il me semble que c’est le mystère de la royauté de Jésus- Christ, comme sa naissance a été celui de sa pauvreté. Je vous fis voir, le jour de Noël (1), qu'il était né pauvre et qu’il semblait être seulement le Dieu des pauvres; mais aujourd’hui je trouve qu'il est roi, et qu'il est même le Roi des rois. Je produirai les raisons qui m'obligent à lui donner cette qualité, après que nous aurons salué la Reine des Anges et que nous lui aurons demandé humblement sa protection. Ave Maria.

() Voir VIe Sermon, p. 127. Ces deux sermons furent donc prononcés

à treize jours de distance.

ME Lin

La royauté est une qualité composée de plusieurs autres, lesquelles peuvent se réduire à trois principales. Elle renferme l'autorité qui fait qu'on lui obéit, la puissance par quoi elle se fait craindre, et la majesté qui lui attire le respect et la vénération des hommes. L'autorité est comme la base et le fondement du trône: la puissance lui sert comme d'appui, et la majesté en est comme l’ornement et l'éclat. Or, de tous les souverains qui ont jamais régné sur la terre, on ne peut pas douter que Jésus-Christ n'ait été celui qui a possédé plus parfaitement ces royales prérogatives. Son Père lui avait donné sur toutes les créatures l’autorité infinie qu'il a sur elles; il lui avait communiqué sa toute-puissance, en lui faisant part de sa nature; et la divinité qui habitait en lui corporellement, comme parle Saint Pierre, se produisait sur son visage par des traits si beaux et si augustes qu'il n'avait qu’à se faire voir pour se faire respecter. Mais quoiqu'il eût tous ces avantages, quoique ce monde visible fût une partie de son royaume, il est vrai néanmoins que son règne n’a pas été de ce monde. Il n’a voulu régner sur la terre que par le mépris de toutes les grandeurs terrestres; et, quoique dès lors il fût au-dessus de tous les rois par sa dignité, il s’est contenté de faire voir qu'il était au-dessus de la royauté même par sa vertu.

L'Epiphanie a été l'unique mystère où il ait paru ce qu'il était. Il a fait ce que le soleil fait quelquefois aux tristes jours de la saison où nous sommes ; avant que de s’ensevelir entièrement dans le brouillard qui le doit couvrir jusqu'à la nuit, il se montre un moment à son

lever, comme pour avertir les hommes qu’il commence sa carrière et que, s’il n’est pas visible le reste du jour, il ne laissera pas d’être présent. Mais il est vrai que dans ce moment Jésus a paru couronné de tous ses rayons, pour donner une preuve incontestable qu'il est le Roi de tous les hommes; il a fait voir qu'il était le Roi des rois mêmes. Oui, Messieurs, c’est à l’égard des souverains que Jésus fait éclater aujourd’hui une autorité souveraine, une puissance souveraine, une majesté souveraine. Je m'en vais vous le montrer dans les trois parties de ce discours, en vous faisant voir dans la première, comment il se fait obéir aux rois; dans la deuxième, comment il se fait craindre des rois; dans la troisième, comment il se fait respecter des mêmes rois. Il se fait obéir au moindre signe de sa volonté. Il fait craindre jusqu’à son nom. Il n’a qu’à se faire voir pour se faire respecter. Deux petits mots et un peu de morale sur chaque point, voilà ce qui fera tout notre entretien.

PREMIER POINT

S'il est vrai, comme c’est l'opinion commune de tous les fidèles, appuyée sur l’autorité de Saint Augustin et de Saint Léon, s’il est vrai, dis-je, que les mages arrivèrent à Bethléem treize jours après la naissance du Sauveur du monde, on ne peut pas douter qu’ils ne fussent partis de l’Arabie, où ils régnaient, aussitôt qu'ils eurent découvert la nouvelle étoile. Un si long voyage ne s’est pu faire en si peu de jours, à moins qu'ils n’aient usé

d'une extrème diligence; aussi disent-ils eux-mêmes qu'ils n'ont point perdu de temps: Ecce vidimus stellam ejus in Oriente, et venimus. Nous n'avons pas plus tôt aperçu l'étoile que nous nous sommes mis en chemin ; nous avons vu et nous avons obéi; il n’y a pas eu un seul moment de délai; à peine l’ordre était-il donné pour partir que nous nous sommes mis en devoir pour l’exécuter : Vidimus, et venimus.

En effet, l'étoile elle-même, quoique portée par un ange au milieu de l’air, ne les devança que de bien peu : Et ecce stella, quam viderant in Oriente, antecedebat eos. Peut-être l’auraient-ils devancée elle-même sans le séjour qu'ils furent obligés de faire à Jérusalem pour s'informer du lieu où Jésus-Christ était né. Je sais que cette étoile hâte, ou retarde son mouvement au gré des mages qu'elle conduit : Temperat gradum, dit Saint Augustin, donec magos perducat ad puerum. Mais je sais aussi qu’elle était une figure de la grâce, laquelle, comme dit Saint Bernard, est ennemie des retardements et de la lenteur ; de Sorte que, si elle avait égard à leur faiblesse, elle ne se serait pas accommodée à leur négligence. D'où je conclus que leur obéissance ne peut avoir été plus prompte, puisqu'elle a suivi de si près celle de l'ange qui leur avait été donné pour guide, puisqu'elle a répondu au désir qu'avait Jésus-Christ de recevoir leurs hommages.

Or cela est d'autant plus admirable que cet astre, après s'être montré à eux en leur pays, fut caché durant tout le chemin jusques à ce qu'ils furent assez près de Bethléem. C’est la pensée de Saint Jean Chrysostôme, et

l'Evangile ne permet pas, ce me semble, d'en douter. Vidimus stellam ejus in Oriente, nous avons vu son étoile en Orient, disent-ils au roi Hérode. Et un peu après l’Evangéliste dit lui-même : Ef ecce stellam, quam viderant in Oriente, antecedebat eos : Et voilà qu'ils revirent tout d’un coup l'étoile, qui s'était apparue à eux en Orient. Ce qui fait voir, si je ne me trompe, qu'elle avait disparu depuis ce temps-là. C’est pour cette raison que, la revoyant au sortir de Jérusalem, ils en conçurent une joie que Saint Mathieu ne peut assez exagérer : Gavisi sunt gaudio magno valdè. Ils furent tout transportés de joie; ce qui ne serait pas arrivé, si leur surprise n’eût été extrême, s'ils n’eussent revu cette étoile après de longues ténèbres et lorsqu'ils ne s’y attendaient plus. Il plût à Dieu d’en user ainsi pour mettre leur obéisssance à une plus rude épréuve. S'ils n'avaient jamais perdu de vue cette lumière, si elle avait toujours marché devant eux, elle aurait dissipé tous les doutes, dont apparemment ils furent souvent attaqués durant un si long chemin. Ce miracle continuel aurait soutenu leur foi, il aurait entretenu la ferveur qu’il leur avait d’abord inspirée. Mais le nouveau roi exigeait d'eux une soumission aveugle et pénible; il voulait, par la soustraction de ce secours extérieur, donner lieu au combat qu'il y eut sans doute en leur esprit entre le désir d'obéir et la crainte de s'être trompés, entre les motifs et les difficultés de l’obéissance.

Mais dites-moi, je vous prie, comment c’est qu’ils ont appris la volonté de leur nouveau Maître ? Je sais ce que dit Saint Augustin, que cette étoile était comme la langue

du ciel qui annonçait par son éclat extraordinaire le merveilleux enfantement d'une vierge : Mirifica lingua cœli, quæ inusitatum Virginis partum inusitato fulgore clamaret. Mais, après tout, c'était une langue muette ; quelque brillante que fût cette étoile, elle était un signe assez obscur de la naissance du Sauveur, et très obscur de la volonté de Dieu qui les appelait à Bethléem. Il aurait bien pu leur envoyer par un ange un ordre exprès de partir pour ce voyage : ce fut ainsi qu'il en usa avec les bergers. Le rang que les mages tiennent dans le monde, et d’ailleurs la difficulté du commandement semblerait exiger quelque chose de plus formel qu'un signe de cette nature. Mais le Sauveur, qui s’est rendu semblable aux pauvres, veut traiter les bergers comme ses frères ; et pour les rois, dont il est venu fouler aux pieds le faste et l’orgueil, il lui plaît d’agir avec eux en roi. Une nouvelle étoile marque assez bien pour eux le nouveau monarque qui leur est né. Et s’il est vrai, comme quelques auteurs l’ont cru, que cet astre avait une queue comme les comètes, et qu’il la tournait du côté de la Judée, il n’en fallait pas davantage pour leur faire entendre qu'il les attendait en une ville de ce royaume, et qu'ils se devaient hâter de prendre leur route de ce côté-là. En tout cas ïl vaut mieux hasarder un voyage long et pénible que de se mettre en danger de désobéir à son souverain. Peut-être ne demande-t-il pas d'eux une aussi forte preuve de leur soumission ; mais peut-être la demande-t-il aussi ; il ne faut pas que dans le doute un bon sujet hésite à prendre le parti qui ne peut

déplaire à son prince, quelque difficulté qu'il y trouve.

Mais n’admirez-vous pas, chrétiens Auditeurs, la docilité de ces trois rois? Si Jésus fait bien le maître à leur égard, ne s’acquittent-ils pas bien de leur devoir de sujets envers Jésus? On se contente d’un signe fort ambigu pour leur commander ; ils n’attendent rien de plus formel pour obéir. Ils ne manquaient pas de prétextes pour colorer le refus qu'ils auraient fait de quitter leurs états et d'entrer dans un royaume étranger : mais bien loin de songer à se former de vaines difficultés, ils ne pensent qu'aux moyens de vaincre les obstacles les plus réels et les plus invincibles.

Allez, grands rois, princes vraiment dignes de commander à toute la terre, puisque vous savez si bien obéir, allez rendre vos hommages à l'Enfant qui vous appelle. Vous ne ferez rien d’indigne de votre rang en lui faisant offre de vos services, puisque c’est régner que de le servir. Allez, encore une fois; le seul plaisir de le voir vous récompensera bien de toutes vos peines ; et toutefois ce plaisir ne sera pas votre seule récompense. A quel comble de grandeur n’allez-vous pas être élevés pour avoir adoré les divins abaissements de Jésus ? Tous les royaumes du monde lui appartiennent, et il suffit de dire qu'il vous fera asseoir sur son trône, qu'il vous associera à son empire; vous deviendrez quelque jour ses apôtres, et par conséquent les juges de l’univers, et la mort qui renverse toutes les couronnes augmentera le nombre des vôtres, en y ajoutant celle du martyre.

Avouons cependant que Jésus-Christ a peu de sujets aussi soumis que les mages. Il est étrange que de tant de gentils qui ont vu la même étoile ils aient été les

seuls qui aient obéi. Mais il est bien plus étrange que de tant d'étoiles qui nous apparaissent tous les jours nulle ne soit capable de nous porter à imiter leur obéissance. J'appelle étoile, avec les Saints Pères, toute inspiration qui nous invite à craindre ou à aimer Dieu. Combien en avez-vous déjà eues de pareilles inspirations, sans parler des bons mouvements que Dieu vous donne, soit dans la prospérité, soit dans les disgrâces qui vous arrivent. Combien de prédicateurs inspirés de Dieu vous ont marqué précisément ce que vous deviez faire pour le contenter ! Votre confesseur ne vous le dit-il pas tous les jours ? Et quand il ne vous le dirait pas, pouvez-vous n'entendre pas la voix de Dieu même qui vous parle au fond de l’âme ? Pouvez-vous ne vous entendre pas vousmême? Car Saint Grégoire-le-Grand dit que Dieu se sert quelquefois de nous-mêmes pour nous appeler nousmêmes à lui: Vocat per apostolos, vocat per pastores, vocat etiam per nos. En effet, vous vous êtes dit mille fois à vous-mêmes, de la part de Dieu, tout ce que Dieu demande de vous : Non sans doute je ne vis point en véritable chrétien : on dirait que je suis au monde pour une éternité ou que je n’y suis pas pour gagner l'éternité. Assurément je fais trop de dépenses inutiles et je ne fais pas assez d’aumônes. Il serait temps que je me retirasse du monde pour songer tout de bon à mon salut. Si je n'y prends garde, la mort me surprendra au milieu de la vanité ou dans l'embarras de mille affaires. On a beau me dire que je n’offense pas Dieu en jouant, en causant toute la journée, en ne songeant qu'à rire et à faire bonne chère : mais je sens bien que je lui plairais

davantage, si je voulais faire un meilleur usage de la vie et de mon loisir. Je suis trop âpre au gain, trop attaché à la vanité. Je n’ai point de véritable amour pour mon prochain ; et, quoique j'en puisse dire, ce que je sens contre ceux qui m'ont offensé est une véritable haine. Que je suis éloigné de la perfection du christianisme ! Puis-je dire que je marche dans cette voie étroite qui conduit au ciel, moi qui ne me refuse rien à moimême, moi qui n’ai nulle application à réprimer en moi les mouvements de la colère, à étouffer l’amour du plaisir et le désir des richesses ? Cependant Dieu désire cela de moi; il y a longtemps qu'il m'en presse : Vocat etiam per nos. Voilà ce que nous nous disons tous les jours.

Que dirons-nous donc, Messieurs, lorsque Dieu nous reprochera notre désobéissance, qu'il ous prendra nousmêmes à témoin contre nous-mêmes, qu'il nous produira nos propres pensées dont il se sera servi pour nous déclarer ses intentions? Le mépris que nous faisons de ses pensées, tandis que le monde nous enchante et que les passions nous aveuglent, ce mépris, dis-je, nous paraît quasi comme rien. Mais, croyez-moi, on en juge tout autrement à la mort. On a une étrange confusion d'aller paraître devant Jésus-Christ après avoir fait si peu de cas de ses conseils, après lui avoir refusé si opiniàâtrément des choses qu'il nous a demandées avec tant de douceur et tant d'instance. Il faudrait être bien hardi, pour oser après cela lui demander le paradis à lui-même.

Mais suivons nos mages à Jérusalem, et voyons les

Te

effets de la puissance du nouveau roi dont le seul nom fait trembler jusque sur le trône un des plus grands monarques du monde : c’est ma seconde partie.

SECOND POINT

Je ne sais si, dans ce que je vais dire, il y a lieu d'admirer davantage, ou ces princes étrangers, ou le roi Hérode, ou la résolution que ceux-là firent paraître en venant demander le roi des Juifs au roi même de la Judée, ou la crainte dont celui-ci fut saisi à une nouvelle si peu attendue. Les mages ne pouvaient pas ignorer quel homme c'était qu'Hérode : il était connu par toute la terre et par ses grandes actions, et par ses grands crimes. Il avait usurpé le trône sur lequel il était assis et, après s’en être ouvert le chemin par ses fourberies, il avait rempli de meurtres sa propre maison, de peur qu'on ne lui enlevât quelque jour ce qu'il avait luimême ravi à d’autres. Il avait déjà fait mourir, et le père, et la mère, et le cousin de sa femme, auxquels le royaume appartenait. La naissance de l’illustre Marianne, sa beauté incomparable, son admirable vertu ne l'avait pu sauver de la cruauté de ce mari ambitieux : il la fit mourir, quoique l’amour qu'il avait pour elle fût si grand que les historiens assurent qu’on n’a jamais vu d'exemple d’une si grande passion. Il n’avait pas épargné les beaux enfants qu'il avait eus de cette vertueuse princesse, de peur qu’il ne leur prît envie de régner en vertu du droit de leur mère. Voilà quel est le tyran à qui

nos rois viennent demander des nouvelles du roi légitime de la Judée! Voilà quel est l’homme auquel ils viennent apprendre que le ciel s’est déclaré pour un autre prince. C’est dans sa ville capitale, c’est dans le propre palais d'Hérode qu’ils osent publier la naissance de ce nouveau roi et dire hautement qu'ils sont venus exprès, de fort loin, pour lui rendre les honneurs qui lui sont dùs. Cette intrépidité est une grande preuve du pouvoir de Jésus naissant; cela veut dire qu'on ne hasarde rien en se déclarant pour lui, puisqu'il fait trouver à ses sujets une sûreté entière jusque dans la cour d’un si méchant prince.

Opposez maintenant à cette assurance la faiblesse d'Hérode, que ses gardes, que ses immenses richesses, que la réputation et les armes des Romains qui le favorisent ne peuvent rassurer contre la crainte qu'il a conçue : Audiens autem Herodes rex turbatus est. Il fut saisi de frayeur, dès qu’il entendit nommer le roi des Juifs; et si l’on en doit juger par les effets, cette frayeur fut extrême. Car, sans parler du trouble qu’elle causa à ce vieux serpent, lequel s'était tiré de si mauvais pas par le secours de sa politique et de ses trésors, voyez, je vous prie, à quelles extrémités elle le porta. Premièrement, à jurer la mort du nouveau roi et à recourir à la perfidie pour le perdre, comme s’il eût désespéré de pouvoir l’accabler à force ouverte. Il assemble les docteurs de la loi, dit l'Evangile ; il demande où c’est qu’on pourra trouver Jésus-Christ; et ayant appris que les prophètes avaient marqué Bethléem pour le lieu de sa naissance, il y envoie les mages, il les supplie de

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