‹ Œuvres completes. Tome premier, SermonsChapitre 27 sur 46 · RL LS · texte numérisé non relu

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plusieurs âmes dans la conquête d’une seule ; soit enfin qu'ayant besoin des moyens humains pour étendre son empire, il s'attache à ceux qui en ont le plus, à ceux qui peuvent ébranler la constance des gens de bien par leurs menaces et leur autorité, corrompre l’intégrité des juges à force d'argent, vaincre la pudeur et la chasteté par de magnifiques présents et par des promesses encore plus magnifiques. Quoiqu'il en soit, on peut dire de lui à cette occasion ce que le prophète Habacuc en a dit en un autre sens : Cibus ejus electus. C'est un monstre qui ne se nourrit que de morceaux exquis et que de viandes choisies, qui veut avoir la fleur du troupeau et les plus précieux fruits de la terre : Cibus ejus electus.

Cela étant ainsi, faut-il s'étonner que le Sage ait osé dire qu’il était comme impossible à un homme qui a du bien de se conserver dans l'innocence ? Si fueris dives, non eris immunis a delicto. Faut-il s'étonner que Jésus- Christ lui-même, rapportant le supplice du mauvais riche, ne lui reproche point d’autre crime que ces mêmes richesses qu’il a possédées sur la terre, comme si c'était assez pour faire entendre qu’il s’est rendu coupable de mille crimes. Mortuus est dives, et sepultus est. in inferno. Mais quoi! faut-il donc que tous ceux qui vivent dans l'honneur et dans l’abondance désespèrent de leur salut? Non: mais il faut qu'ils y travaillent avec crainte et avec beaucoup d'application ; il faut que, par des prières ferventes et continuelles, ils tâchent d'attirer du ciel les grands secours dont ils ont besoin pour éviter les pièges qui les environnent, et que, par le fréquent

usage des sacrements, ils ne cessent de se fortifier contre de si redoutables ennemis; il ne faut pas qu'ils se croient tout à fait exempts de l’usage de la pénitence et de la mortification. On a vu des reines et d’autres personnes de la première qualité qui, ne pouvant se dispenser de paraître dans des assemblées où il y avait quelques périls, ne se contentaient pas de s’y préparer par une longue oraison, mais y allaient encore armées d’une haire ou d’un cilice. Surtout il faut que les grands, dans la nécessité où ils sont d’être richement vêtus, de loger superbement, de se faire servir jusqu'aux délices, de prendre part aux vains plaisirs des mondains : il faut, dis-je, que dans cette nécessité, ils prennent bien garde de ne rien faire au delà de ce qu’exige la pure nécessité, qu’ils puissent dire avec vérité de tout cet éclat qui les environne, de tous ces plaisirs qui les suivent, ce que l’incomparable Esther disait à Dieu de sa couronne et de son manteau royal : Domine, tu scis necessitatem meam, et quod abominer omne signum superbiæ et gloriæ, quod est super caput meum in die ostentationis meæ. Seigneur, vous savez par quel motif je me pare aux jours que je dois paraître en public ou être présentée au roi, mon époux. Vous savez l’aversion que j'ai pour toutes ces marques de vanité et d'orgueil ; que je ne les mets que le moins qu’il m'est possible et lors seulement que mon devoir ne me permet pas de m'en dispenser ! Quand vous en userez de la sorte, vous pourrez dire que si vous courez quelque hasard de vous perdre, c’est la Providence elle-même qui vous y engage, et que c’est à elle à vous en tirer.

Mais que dirons-nous de ces personnes mondaines qui, bien loin de se tenir dans ces bornes, bien loin de craindre et d’user des précautions que nous avons dites, vivent, au milieu du plus grand monde et dans une très grande abondance, avec aussi peu de souci que s’ils étaient assurés de leur salut; qui, outre les dangers attachés à leur condition, s’exposent sans cesse à toutes les occasions d'offenser Dieu, et qui ne s’empressent pas plus, pour gagner le ciel, que s'ils n'avaient jamais entendu cet oracle sorti de la bouche du Verbe Incarné : Dives difficile intrabit in regnum cœlorum. Il est difficile que les riches aillent dans le paradis, c'est-à-dire qu'à moins d’une vigilance extrême, à moins de faire de grands efforts, à moins d’une application toute particulière à fuir le mal et à faire tout le bien qu'ils peuvent faire, ils n’y auront jamais de part. Mais, s'ils se négligent entièrement, s'ils ne sont jamais en garde contre les tentations, s'ils vont chercher leur ennemi et les pièges qu'il leur tend partout, qui peut douter que le salut ne leur soit non seulement difficile, mais entièrement impossible ? Ce qu'il y a de plus surprenant en ceci, c’est que, quelque périlleuse que soit leur condition, elle ne leur fournira nulle excuse pour se mettre à couvert au jour des vengeances ; c’est que les difficultés qui s’y rencontrent pour bien vivre sont balancées par de très grands avantages; de sorte que, quoiqu'ils aient plus de combats à soutenir en cette vie que le reste des chrétiens, ils ne laisseront pas d’avoir plus de compte à rendre en l’autre : c'est ma seconde partie.

SECOND: POINT

Saint Ambroise, au livre huitième sur Saint Luc, avertit sagement les riches que le mal des richesses n’est pas dans les richesses mêmes, mais dans ceux qui en font usage, et que, comme elles sont des empêchements pour la vertu à l’égard des impies, elles sont aux bons d’un très grand.secours pour devenir saints : Discant autem in facultatibus crimen habere, sed in tis qui uti nesciunt facultatibus ; nam divitiæ, ut impedimenta improbis, ilta bonis sunt adjumenta virtutis. Je ne parle point de la facilité qu’ils ont d’effacer, par des aumônes, des péchés que les autres ne peuvent laver, pour ainsi dire, que dans leur sang, qu’il leur faut du moins expier par des jeûnes ou par des austérités ; je dis qu'après s'être ainsi purifiés, leur état même leur ouvre un chemin admirable à la plus haute perfection. Car, en premier lieu, il leur inspire comme naturellement le mépris du monde, dont ils voient le fond et dont, par conséquent, la vanité leur est mieux connue qu’à nous qui n’en voyons que les dehors. Quand on ne possède qu'un peu de bien, on se persuade aisément qu’on serait heureux, si l’on en avait davantage, et c’est cette pensée qui réveille les désirs dont les pauvres sont tourmentés. Mais quand on est élevé au plus haut point de la félicité humaine, comme on ne s’en sent pas le cœur moins vide ni moins altéré, on reconnaît que rien de créé ne saurait le satisfaire, et alors on est porté comme natu-

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