LUI
rellement à chercher le seul objet qui est capable de nous remplir. Si Salomon est sauvé, il doit son salut à cette réflexion. Son bonheur l'avait aveuglé, lorsqu'il était encore imparfait; mais quand apparemment il devait être à son comble, il s’aperçut de son erreur, et la soif ardente qu’il avait eue des plaisirs se changea en un dégoût qui lui rendit toutes ses lumières et qui le fit parler encore une fois comme le plus sage de tous les hommes. En cette manière, les grandes richesses peuvent inspirer le désir de chercher Dieu.
Je dis, en second lieu, qu’elles donnent un fort grand loisir pour le faire. Vous ne doutez pas, Messieurs, que ce ne soit la Providence qui a réglé le monde en la manière que nous le voyons et qui l’a composé d'états et d'emplois si différents. C’est elle qui a versé l’or et l’argent avec profusion dans le sein des grands, qui a ordonné aux pauvres de travailler jour et nuit pour leur service, qui leur a assigné ce grand nombre d'officiers et de serviteurs qui veillent à tous leurs besoins, qui les exemptent des soucis et des plus légers travaux de la vie. Mais pourquoi pensez-vous que Dieu en ait usé de la sorte à leur égard? Croyez-vous qu'il l'ait fait, afin que, délivrés de tous soins, ils aient plus de temps pour donner au jeu et à la coquetterie ? A votre avis serait-ce là une fin digne de la sagesse du Seigneur et du Créateur de toutes choses? Serait-ce là un motif pour l’obliger à faire une distribution si inégale des biens d’ici-bas et à s’exposer aux murmures et aux blasphèmes des malcontents? Il est tout visible que son intention a été d’avoir des serviteurs qui n’eussent à songer qu’à lui seul,
tandis que toute la terre serait occupée à les servir. Il est certain qu'il n'aurait pas pris tant de soin de leur conserver tout leur temps, s’il n'avait eu dessein de leur en faire rendre un compte fort rigoureux.
On pourrait me dire que c’est en vain qu'ils ont le loisir de pratiquer toutes sortes de vertus, puisque leur éducation molle et sensuelle leur en a Ôté les forces, que la mortification si nécessaire ne s’accommode guère avec leur délicatesse, que la moindre chose les blesse ou altère leur santé. Il est vrai que les riches sont ordinairement assez délicats. Mais à la place des forces que l'éducation leur a ôtées, la naissance leur a inspiré un courage qui les rend capabies de tout faire et de tout souffrir. Témoins les travaux de la guerre, où ils s’accoutument quasi dès le premier jour et où ils paraissent si infatigables; témoins tant de princes et tant de princesses qui, ayant embrassé la croix de Jésus- Christ, ont porté les rigueurs de la mortification plus loin que ces anciens solitaires qui, dès leurs plus tendres années, s'étaient endurcis dans le désert aux exercices de la pénitence. O le beau talent, que ce courage! Qu'il rend les grands bien propres pour une grande sainteté! Et que c’est grand dommage qu'ils le consument inutilement à poursuivre un vain honneur et une fumée de gloire! C’est ce courage qui me fait dire quelquefois qu’à la vérité il est plus aisé de convertir un pauvre qu’un riche; mais que l’un et l’autre étant retirés du mal, celui-ci parviendra plus tôt à une éminente vertu. La perfection ne se peut acquérir que par violence. C’est pourquoi les lâches n’y doivent pas
aspirer. Il faut de la résolution pour déclarer au monde une guerre ouverte, pour s'engager à une guerre éternelle contre soi-même, pour mépriser les discours des hommes, pour sanctifier tous les intérêts, tous les plaisirs qui peuvent s’opposer au dessein qu’on a de plaire à Dieu seul. Ce n’est pas là une entreprise pour une âme timide et irrésolue. Pour y réussir il faut de ces grandes âmes à qui naturellement les plus grandes choses paraissent petites et à qui les difficultés mêmes sont des motifs pour s'attacher aux plus difficiles desseins.
Enfin, outre le loisir et le courage, les riches ont entre les mains des moyens sûrs et faciles de rendre à Dieu les services les plus importants. Par leur autorité, par leurs biens, par leurs exemples, ils peuvent corrompre toute la terre ; mais ils peuvent aussi la sanctifier. Tout ce que peut faire un apôtre par ses courses, par ses fatigues, par ses prédications, ils le peuvent faire sans effort et sans qu’il leur en coûte que très peu de soin. Il suffit pour cela qu'ils fassent profession de n’admettre à leur service, de n’honorer de leur amitié que ceux qui font eux-mêmes profession de vertu. Qu'ils n'aient de faveurs, de bienfaits, de caresses que pour ceux qui s’en rendent dignes par leur piété, et qu'on soit persuadé que faire son devoir envers Dieu est une voie sûre pour gagner leurs bonnes grâces. Cet argent, avec quoi l’on dit qu’on vient à bout de toutes choses, ne pourrait-il point devenir entre leurs mains un instrument de zèle avec lequel ils attireraient à Dieu tous les misérables dont les âmes, quoique rachetées par le sang de
Jésus-Christ, sont ordinairement si négligées ? On les portera d’abord par l'intérêt, et puis par des motifs plus purs, à la patience, à la soumission, à faire des prières, à fréquenter les sacrements, à des réconciliations, à se corriger de leurs vices, comme des jurements, de la médisance; un avis accompagné d’un présent entre jusqu’au fond de l’âme. Mais quand ils ne pourraient faire d'autre bien que celui qu'ils feront, même sans y songer, par l'éclat et par l’odeur de leur sainte vie, qui peut estimer le fruit qu’ils en peuvent recueillir ? Je veux que les plus libertins ne s’y rendent pas; du moins est-il assuré que leur exemple soutiendra les faibles, qu’il donnera du cœur aux timides, qu’il rassurera ceux qui chancellent, qu’il réveillera les tièdes, qu’il enflammera les fervents, qu’il consolera les saints et confondra les impies.
Voilà les avantages qu'apportent la grandeur et les richesses pour acquérir la vertu et pour s’y perfectionner. Ils sont grands, sans doute, Messieurs, et c’est avec beaucoup de justice qu’on redemandera à tous ceux qui occupent les premiers rangs dans le monde un compte bien plus rigoureux qu’à ceux qui sont d’une condition obscure. Audite reges, discite judices finium terræ, præbete aures, vos qui continetis multitudines et placetis vobis in turbis nationum. Ecoutez, grands de la terre, vous que Dieu a établis sur les autres hommes, vous qui êtes élevés au-dessus des nations et qui avez tant de complaisance de vous voir toujours environnés d’un peuple entier de serviteurs ou de courtisans : Exiguo conceditur misericordia, potentes autem potenter tormenta patientur ;
on fait grâce aux petites gens; mais pour vous la considération de votre puissance fera qu'on ne vous épargnera point, qu'au contraire vous serez punis plus sévèrement. Si c'était un pauvre homme ou quelque courtisan disgracié qui proféràt ces paroles, on pourrait dire qu'il cherche à se consoler dans sa misère ou à se venger du bonheur des grands, duquel il est envieux. Mais, outre que c’est le Saint-Esprit lui-même qui parle, c'est par la bouche du plus riche et du plus heureux de tous les monarques, lequel par conséquent ne peut avoir été porté à prononcer cet arrêt contre lui-même que par la seule connaissance de la vérité. Ce seul texte a fermé autrefois la bouche à Jovinien et à ses sectateurs, qui soutenaient que dans les enfers toutes les peines seraient égales. Oui, Messieurs, les grands et les riches du monde doivent s'attendre à une plus grande rigueur que les personnes du commun : Fortioribus autem fortior instat cruciatio. Pourquoi ?
En premier lieu, à cause de leur ingratitude envers Dieu qui, les ayant comblés de biens et n’ayant fait, ce semble, que pour eux tout le reste des créatures n’a pas trouvé en eux la reconnaissance que méritaient de si grands bienfaits. De plus, ils souffriront plus que les pauvres, parce que ceux-ci auront déjà expié, dans les incommodités de cette vie, une partie de leurs péchés, au lieu que les grands, qui ont toujours été dans les délices, n'ayant rien payé à la justice de Dieu, se trouveront redevables de tout. En troisième lieu, comme rien ne s’est opposé à leurs passions, qu'ils ont trouvé une extrême facilité à faire le mal, il ne se peut faire
que la qualité et le nombre de leurs crimes ne surpassent de beaucoup ceux qui se commettent dans une médiocre fortune.
Ajoutez à cela que ce ne sera pas seulement de leurs propres désordres qu'ils auront à rendre compte, mais encore de ceux d'autrui, soit qu'ils aient négligé de veiller sur les personnes qui leur sont soumises, soit que par leur exemple, qui a coutume d’être si contagieux, ils aient introduit ou autorisé le vice et la vanité. Mais surtout parce que la Providence les avait particulièrement destinés pour honorer Dieu et pour le faire honorer et que, pour cela, elle avait mis en leur pouvoir tout ce qu’il y a au monde de plus efficace pour avancer ce dessein.
Mais, Messieurs, si dans les enfers il y a pour les mauvais riches des tourments plus cruels et plus exquis, qui peut dire de combien la récompense des bons surpassera dans le ciel celle des saints ordinaires ? S'il y a des couronnes pour cette humilité obscure et méprisée, pour ce détachement qui a trouvé un si grand secours dans la pauvreté effective, pour une modération qui à toujours été jointe à l'impuissance de nuire et de se venger, pour une chasteté sauvage, s’il m'est permis de parler ainsi, toujours armée de haires et de cilices, toujours armée de grilles et de murailles, en un mot, pour une innocence comme forcée et involontaire, quels trônes, quels triomphes ne prépare-t-on point à ces vertus héroïques, qui se seront soutenues et même augmentées au milieu des cours les plus corrompues ? Quels éloges ne recevra point cette humilité qui aura
crû dans les honneurs, cet esprit de pauvreté qui se sera conservé au milieu des plus grands trésors, cet éloignement des plaisirs dans des personnes que tous les plaisirs semblent rechercher, une pureté inviolable dans un air si infecté, dans un monde qui lui tend des pièges de toutes parts, qui la persécute, qui la décrie, en un mot, qui fait gloire de l’incontinence? Beatus dives qui inventus est sine macula, et qui post aurum non abüt, nec speravit in pecuniæ thesauris. Heureuse mille fois et mille fois cette personne riche et illustre, dont le cœur n'a point été souillé par la possession des trésors, qui a mené une vie innocente dans un monde si dépravé. Quis est hic, et laudabimus eum : fecit enim mirabilia in vita sua. Qu'elle vienne, s’écrieront les anges à son trépas, qu'elle vienne cette grande âme! Il est juste que tout le paradis retentisse de ses louanges. On n’a que faire de miracles pour lui donner rang parmi les saints, puisque toute sa vie n’a été qu'un miracle continuel ? Qui probatus est in illo, et perfectus est, erit illi gloria æterna. Puisqu'’elle a pu soutenir cette grande épreuve, que, bien loin de se corrompre dans la prospérité, elle s'y est purifiée, elle mérite d'être élevée au plus haut point de la gloire. Qui posuit transgredi, et non est transgressus, facere mala, et non fecit. Quel prodige? Quel miracle de fidélité et de confiance, qu'ayant pu se donner une liberté entière de tout faire, elle se soit toujours tenue dans les bornes étroites de la loi de Dieu, qu'ayant pu faire le mal, elle ne l'ait pas fait; qu’au contraire elle ait fait le bien et l’ait fait faire à tant d’autres ! Ideo * stabilita sunt bona illius in Domino. C’est pour cela que
ses richesses sont établies en Dieu, que la mort ne les lui ravira point, que sa grandeur l’accompagnera jusque sur le firmament, qu'elle n’y verra point sur sa tête ceux qui se sont longtemps estimés heureux d’être à ses pieds ; en un mot, qu’elle y sera encore, parmi les saints, ce qu'elle a été sur la terre parmi les hommes, qu'elle y vivra dans l'abondance et dans les délices, qu'elle y régnera éternellement. Ainsi soit-il.
POUR
Attendite et videte, si est dolor sicut dolor meus.
Considérez, et voyez, s’il est une douleur égale à la mienne.
(Lament. de Jérém., ch. 1).
Les douleurs que désus-Christ souffre dans la Passion au corps et à l’âme sont si grandes que nulles autres souffrances ne les égalent ; il est même fort difficile de juger quelles ont été les plus cruelles, les extérieures du corps ou les intérieures de l’âme.
Non, Messieurs, il n’est point de douleur égale à celle dont je dois vous entretenir aujourd’hui. Plus je m’applique à chercher des exemples auxquels je la puisse comparer, et plus je la trouve au-dessus de toute comparaison. C’est le Seigneur lui-même qui a voulu en exprimer quelque chose en ces grands hommes qui,
dans l’ancienne loi, ont été les figures de Jésus souffrant. Mais, après tout, ce ne sont que des figures : chacune en particulier ne représente qu’une partie des souffrances de notre bon Maître et toutes ensemble ne le représentent que fort imparfaitement. Qui oserait comparer l’envie de Caïn avec la jalousie des docteurs et des pontifes, et le meurtre d’Abel avec le supplice de Jésus- Christ? Qu'est-ce qu'Isaac disposé à recevoir la mort de la main d'Abraham, en comparaison de Jésus sacrifié par son propre Père à la haine de ses ennemis ? Joseph persécuté, vendu par ses frères, calomnié par la femme de Putiphar, enfermé dans une prison : Joseph, dis-je, a quelque rapport avec le Sauveur trahi par ses disciples, accusé par la Synagogue et lié par ies soldats ; maïs ce n’est là, ni toute la Passion, ni tout ce qu'il y a eu de plus cruel en la Passion. C’est quelque chose de bien triste que de voir David chassé de sa ville capitale par son propre fils, abandonné de ses sujets, réduit à prendre la fuite, montant pieds nus et tête nue la colline des Oliviers, tandis que Séméi le poursuit à coups de pierres et qu'il le charge d’injures et de malédictions ? Mais, Messieurs, Jésus-Christ lié, couronné d’épines, chargé d'une pesante croix, allant au Calvaire pour y souffrir une mort infâme, combien mérite-t-il plus de compassion que ce prince infortuné? Job même, quoique étendu sur un fumier, quoique couvert d’ulcères et affligé de tant de maladies différentes, quoiqu'il semble avoir essuyé tous les fléaux dont la Providence a coutume d’éprouver les gens de bien et de châtier les pécheurs, Job, dis-je, ne fut qu’une faible image de
RUN SPAS
Jésus souffrant ; il souffrit de moindres maux et avec moins de patience.
Que si de ces grands hommes qui ont représenté les douleurs du Fils de Dieu je passe à ceux qui l'ont imité dans sa Passion, je trouve des douceurs mêlées parmi les peines des martyrs : leurs tourments n'ont rien de honteux et ils leur causent plus de joie que de tristesse. Attendite, et videte, si est dolor sicut dolor meus. Non, Seigneur, nulles souffrances n’égalent les vôtres ; on ne vous peut comparer qu'avec vous-même, ni vos douleurs qu'avec vos propres douleurs; et dans cette comparaison on est bien en peine de dire qu’elles ont été les plus cruelles. Lorsque je m'attache à considérer ce que vous avez souffert en votre âme, il me semble qu'on ne peut rien imaginer de pareil : lorsque je passe à examiner ce que vous avez enduré au corps, je doute si ces peines extérieures ne surpassent point encore celles de l’intérieur. Peut-être, Messieurs, qu’il vous sera plus aisé qu’à moi de prendre parti et que, sur les raisons qui me font pencher tantôt d’un côté et tantôt de l’autre, vous jugerez mieux quelle est l'opinion à laquelle il se faut tenir. Voilà à quoi j'ai dessein d'employer tout cet entretien, à vous représenter séparément les douleurs secrètes de Jésus-Christ et ses douleurs corporelles et sensibles, à les opposer les unes aux autres et à vous faire remarquer en quoi elles s’entre-surpassent mutuellement.
Divine Croix, à qui est-ce que nous nous adresserons aujourd'hui, si ce n’est à vous ! Marie est plongée dans le deuil, Jésus est couvert d’opprobres. Vous seule
triomphez en ce triste jour et devenez glorieuse par les confusions que vous causez. Vous déshonorez le Fils de Dieu, et il vous relève d’infamie. Vous en faites un objet de malédiction, selon ce mot de l’Ecriture, Maledictus qui pendet in ligno : il vous rend digne des profonds respects que nous vous allons rendre avec toute l'Eglise catholique : O Crux ave, spes unica !
Il en est des peines de l’esprit à peu près comme des plaisirs spirituels : il faut les sentir pour les comprendre. Mais comme, quand on a goûté les délices que Dieu a préparées à ceux qu'il aime, on ne fait plus d'état de la volupté sensuelle, tout de même ceux qui auront été éprouvés par des désolations et des croix intérieures avoueront aisément qu’elles sont beaucoup plus difficiles à supporter que les douleurs qui ne passent point jusqu’à l’âme. De plus, les afflictions du cœur sont beaucoup plus communes que celles du corps : il y a des gens qui ne sont malades qu’une fois en la vie, et il en est peu qui n'aient presque tous les jours quelque petit sujet d’affliction. Il est des conditions où l’on a peu à souffrir à l'extérieur ; mais ni les richesses, ni le trône même ne sauraient défendre l’âme de la tristesse, ni desautres passions qui la troublent et qui la plongent dansl’amertume. De sorte que, s’il est vrai que Jésus ait voulu porter toutes nos douleurs, selon ce mot du prophète : Vere dolores nostros ipse portavit, il a eu le cœur beaucoup plus chargé que le corps ; il a souffert en son âme, et beaucoup plus de douleurs, et des douleurs beaucoup plus amères.
De plus, Jésus-Christ n’a pas seulement souffert pour
nous apprendre et pour nous animer par son exemple à souffrir chrétiennement ; il a encore enduré, pour nous épargner les souffrances de l’autre vie, pour payer pour nous à la justice de son Père, ce que nous lui devions par nos péchés. Il y a des docteurs qui, dans cette vue, ont osé avancer que les peines de sa Passion ont égalé celles des enfers. Je n'oserais souscrire à cette pensée. Mais il est vrai et certain qu’elles ont dù répoudre, en quelque sorte, aux supplices des damnés, puisqu'elles nous doivent exempter de ces supplices. Or il est très sûr que, dans les enfers, la peine où l’âme sera plongée surpassera de beaucoup celle des sens. Ce ne sera rien que ce feu, dont on nous exagère tant les éternelles ardeurs, en comparaison du regret d’avoir perdu Dieu et du désespoir où l’on sera de le recouvrer, et par conséquent il est probable que Jésus, souffrant pour nous affranchir des peines de l’autre vie, à ressenti dans son âme des douleurs à quoi celles du corps ne peuvent pas être comparées.
Mais encore, quelles ont été ces douleurs secrètes et par quels objets ont-elles été causées ? Pour répondre avec quelque ordre à cette question, permettez-mor, Messieurs, de distinguer trois temps différents, dont le premier est celui qui a précédé toute sa Passion extérieure; le second, celui de cette même Passion jusqu'aux dernières heures de sa vie; et le troisième, ces dernières heures qu'il passe sur la croix, élevé entre deux voleurs. Chaque temps a eu ses douleurs particulières et chaque douleur diverses causes.
Jésus n'avait rien encore souffert en son corps, qu'il
souffrait déjà dans son âme tout ce que son corps devait souffrir. Ce fut au jardin que, tous les tourments qu'on lui préparait, et surtout cette mort infâme et cruelle, se présentant à son imagination de la manière du monde la plus vive et la plus exacte, son âme fut saisie d’une si grande horreur et d’une tristesse si accablante qu'elle parut plier sous le faix et céder à la violence de ces passions. Sa douleur égale dès ce premier temps toutes les peines du corps, puisque effectivement elle les ressentit toutes. J'ose même dire que, dès lors, elle souffrit plus que le corps n’endura pendant tout le cours de sa Passion, puisqu'elle souffrit, en même temps, toutes les cruautés qu'on n’exerça sur lui qu’en divers temps et les unes après les autres. Jésus fut meurtri de soufflets chez Caïphe; il fut fouetté le lendemain chez Pilate ; la nuit d’après on le couronna d'épines; il porta sa croix et il y fut attaché le jour suivant; il y eut peu d'intervalle entre ces supplices, à peine lui donnait-on le loisir de respirer, mais néanmoins il ne les souffrit pas tous à la fois ; au lieu qu'au jardin ces maux viennent en foule affaiblir son âme désolée ; elle découvre, d’une seule vue toute cette longue et tragique histoire. Je me ressouviens encore ici du malheureux Job qui reçoit en même temps, quoique de divers endroits, les nouvelles de toutes ses disgrâces, qui se voit environné de messagers dont l’un lui apprend que ses grands troupeaux de bœufs et d’ânesses lui ont été enlevés et ses serviteurs passés au fil de l'épée; l’autre, qu’on emmène ses chameaux, après avoir tué ceux qui les gardaient; que le tonnerre est tombé sur ses bergeries et a consumé les
pasteurs et ses brebis; l’autre, que tous ses enfants ont été accablés sous les ruines d’une maison.
Tel, qui pourrait résister en détail à tous ces malheurs, est accablé par la multitude. Job déchire ses habits et tombe par terre de faiblesse. Jésus, à la vue de tant de maux, semble manquer, et de force, et de courage ; il s’'abandonne à une tristesse mortelle, aux eris, aux pleurs, à une espèce de désespoir. Voulez-vous savoir, Messieurs, quand c’est que Jésus a plus souffert, si c'est lorsqu'il a été dans les tourments ou lorsqu'il les a prévus? Vous n'avez qu'à comparer l’état où il se trouve au jardin avec celui où il est à la colonne et sur la croix même. Il endure les fouets, les clous, les épines avec un silence, une douceur, une sérénité de visage et une tranquillité d'esprit qui fait bien voir qu'en tout cela il n’y a rien qui soit au-dessus de sa constance. Mais il semble que sa constance est ébranlée et qu’elle succombe à Gethsemani : il pâlit, il tremble, il sue, il tombe sur ses genoux et sur sa. face; il se plaint, il éclate en de pitoyables gémissements, il combat en lui-même contre lui-même, il n’en peut plus. On dirait qu'il va céder ou mourir dans le combat.
O Jésus, l’appui des faibles et la force même des forts, grande âme dont les généreux sentiments sont si élevés au-dessus de toutes les infirmités des hommes, vous qui avez une connaissance si parfaite des biens et des maux, qui ne pouvez, ni aimer, ni craindre, ni vous affliger qu'autant que chaque chose le mérite, ditesnous, je vous en conjure, quelle peut être la cause d’une douleur si vive et si pénétrante. Car je ne saurais croire
que l'attente de ces ignominies, de cette mort que vous nous avez appris à mépriser et où vous nous ordonnez d’aller en riant, puisse vous causer un si grand deuil. Non sans doute, ce n’en est pas là la seule cause; il y en a une autre bien plus considérable que celle-là. C'est un spectacle terrible que de voir Jésus-Christ triste, abattu, inquiet, désolé, inconsolable. Mais quand je me ressouviens qu'il avait alors devant les yeux, non seulement toutes les rigueurs qu’on devait exercer sur lui, mais encore tous les péchés qui avaient été commis jusqu'alors contre Dieu et tous ceux qui devaient être commis jusqu'à la fin du monde, je suis persuadé que, ni cette mortelle frayeur, ni cette sueur sanglante, ni cette agonie qui n’a jamais eu de pareille, que tout cela n'exprime qu'une petite et très petite partie de l’affliction de son cœur. O mon Dieu! si vous vouliez bien nous découvrir ici cet abîime d’amertume, quels mouvements de compassion, quelles larmes n’exciteriez-vous point dans cette assemblée!
Pour moi, j'avoue que je ne trouve, ni comparaison, ni figure, ni expression, ni terme qui puisse vous faire entendre ce que je pense sur ce sujet. La douleur de ce roi qui, ayant été fait esclave, voyait, des fenêtres de sa prison, ses favoris demander l'aumône, sa fille porter de l'eau comme une servante et ses fils pendus à des arbres; celle de cet autre prince que son propre frère obligea de manger la chair de ses enfants égorgés et de boire leur sang dans leur crâne ; celle d’une jeune femme qui, justement le jour de ses noces, verrait étrangler ou percer de mille coups: celui qu’elle avait longtemps
désiré avec des empressements incroyables : toute cette douleur n'est rien, je dis rien du tout, comparée à celle que Jésus commence à ressentir dès l'entrée de sa Passion, pour un seul des péchés que j'ai commis et qu'il doit expier par sa mort. Madeleine endure sans doute un cruel supplice, en voyant expirer son amour sur une croix; Marie, si nous en croyons les Saints Pères, a le cœur percé par les mêmes clous qui déchiraient les mains de son Fils unique; son martyre surpasse celui de tous les martyrs ensemble; sa douleur, partagée à tous les hommes, suffirait pour les faire tous mourir de douleur. Cependant cette excessive douleur, âme pénitente, n’approche pas de celle que sentit Jésus au jardin, pour la première infidélité qui vous a ravi l'innocence baptismale.
Je vous disais, il y a quelque temps (1), qu’on a vu, et des hommes, et des femmes, à la vue des désordres passés, être étouffés par l'excès d'une amoureuse contrition. Jésus a été plus touché d’un seul péché véniel commis contre Dieu que ces grands pénitents n'ont été affligés de leurs plus grands crimes. Il a eu autant de contrition que chaque pécheur en devrait avoir pour ses fautes particulières, plus, pour chaque péché en particulier, que tous les hommes ensemble n’en peuvent avoir pour tous leurs péchés. Comprenez, Messieurs, combien le Seigneur est bon, combien il est aimable en lui-même, combien Jésus-Christ, en tant qu'homme, avait de raison d’aimer ce Dieu qui l’avait choisi parmi
(1) Dans les sermons 45°, 51e, 65e, le V. P. de la Colombière avait
occasion de tenir ce langage. Cependant on n'y lit pas ce qu’il dit ici.
toutes les créatures pour le faire Dieu égal à lui-même; comprenez, s’il est possible, combien il avait de connaissance de ses infinies perfections, et quel amour, quelle ardeur répondaient à de si grandes lumières, et vous comprendrez combien il lui a été dur de se voir méprisé, offensé, outragé presque par tous les hommes, dans tous les lieux de l'univers, et depuis le commencement du monde jusqu’à la fin des siècles. Si un seul péché mortel, ou même véniel, lui a causé assez de tristesse pour lui arracher l’âme du corps, ces péchés si énormes qui font honte à la nature, qui font horreur aux démons, cet amas imimense d'iniquités, cette mer d’abomination qui a inondé la terre, quel accablement doit-elle causer à cette pauvre âme? Combien de cruelles morts lui fait-elle endurer à chaque moment?
Nous comparons les peines secrètes de Jésus avec ce qu'il a souffert en son corps. Hélas! je suis persuadé que ces souffrances extérieures, bien loin d’égaler les autres, étaient un remède ou du moins un soulagement pour son cœur brisé de componction. Croyez-vous qu'il ressentit des plaies qui réparaient les outrages faits à son Père? Avec quelle joie pensez-vous qu’il vit le péché détruit par la destruction de sa chair, la gloire du Seigneur réparée par l'effusion de son sang, sa justice vengée, le monde purifié, réconcilié avec Dieu et remis en état de faire honneur à Celui qui l’a créé? Remarquez, s’il vous plait, comment, après trois heures de la plus excessive désolation qu’on ait jamais vue sur la terre, il n’aperçoit pas plus tôt les soldats, qu'au lieu de redoubler ses cris et ses lamentations, comme on fait
ordinairement à la vue des maux qu'on a extrèmement appréhendés, il se lève au contraire, il revient à lui, il congédie les apôtres, il leur permet de dormir tant qu'il leur plaira, comme n'ayant plus besoin de consolation ; il paraît fort, intrépide, comme si sa prière avait été exaucée ; il va au-devant de ces lions affamés, il se livre à eux et paraît jusqu’à la mort si peu ému, si calme, si résigné qu'on ne peut douter, ce me semble, que ses supplices n'aient un peu apaisé la douleur qui le pressait. O douleur inconcevable! à incroyable amertume du cœur de Jésus qui le rend insensible à de si grands maux, qui trouve même dans ces maux une espèce d’adoucissement! Mais n’abandonnons pas notre bon Maître. Suivons de près les barbares qui viennent de nous l'enlever et continuons d'examiner la Passion de son âme qui, même dans le temps que le corps souffre le plus, est exposée à des peines beaucoup plus grandes que celles du corps.
Oui, Messieurs, dans chaque tourment qu'on a fait endurer au Fils de Dieu, il y a toujours eu quelque chose pour son cœur mille fois plus cruel que ce qui ne semblait être que pour le corps. Je ne parle plus de ces crimes qui, durant l’espace de trois jours, furent continuellement commis contre Dieu et qui furent les plus énormes qui soient jamais sortis de l'enfer, puisque le soleil en perdit la lumière, que la terre en frémit d'horreur, que toute la nature en parut épouvantée. Je vous laisse à penser si l’âme de Jésus-Christ y fut insensible! Mais je m'attache à des choses plus proportionnées à l'intelligence humaine et plus conformes à nos sentiments.
J'avoue qu'être déchiré à coups de fouets et cloué à une potence, c’est quelque chose de très douloureux. Cependant, quand une âme un peu forte a pris sa résolution, surtout quand elle est possédée d’un grand amour et qu'elle espère, en souffrant, de faire connaitre sa passion, elle est capable de se dévouer de plein gré à ce supplice. Mais plus on a de cœur, plus on a de générosité et de tendresse, plus on a de peine à supporter l'injustice et l’ingratitude, et quand on se voit sacrifié à l'envie de ses ennemis et trahi par ceux de qui on avait lieu d'attendre du secours dans sa disgrâce, c'est un crève-cœur qui met à bout toute patience et qui est capable de faire étouffer de dépit les plus constants.
Cela supposé, faites un peu de réflexion, chrétienne Compagnie, à ce qui se passe à l'égard de Jésus-Christ. On vient de se saisir de sa personne, on l’accuse, on le livre aux gentils, on lui prépare une croix, on l'y attache, il y meurt comme un scélérat. N'est-ce point qu'on se trompe, qu'on le prend pour quelque autre qui a mérité cette rigueur ? Non, on ne se trompe point. On sait combien sa vie a toujours été irréprochable, sainte, exemplaire, digne de l'admiration et de l’imitation de tous les hommes. C’est pour cela même qu'on le persécute. Il sait que la seule jalousie des prêtres leur fait désirer sa mort; il voit que, quoique Pilate ait pénétré dans leurs sentiments, qu'il ait découvert leur malignité, il ne laisse pas de l’immoler à leur passion. Encore si le piège était tendu avec quelque adresse, si on avait pu donner quelque couleur, quelque ombre de vérité au crime qu'on lui impute! Mais on lui reproche
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des choses qui n’ont, ni vérité, ni vraisemblance. Tout le monde voit la fausseté et l’impertinence de ces ridicules accusations, et cependant il ne se trouve personne qui lui veuille faire justice, tous les tribunaux sont contre lui : le conseil de la synagogue, le gouverneur, le peuple même, tout le condamne à mourir, quoiqu’au fond son son innocence soit plus visible que la lumière du jour et qu'elle éblouisse, pour le dire ainsi, et les accusateurs, et les juges.
Mais que ne parle-t-il en sa faveur et que ne représente-t-il linjustice horrible qu'on lui fait souffrir ? Que dira-t-il? Les docteurs et les Pharisiens se découvrent eux-mêmes par l’ardeur et par l’'empressement de leur poursuite. Les témoins n’attendent pas qu’on les réfute; ils justifient eux-mêmes le criminel par leurs contradictions ; le juge en convient, il le déclare hautement, et par ses actions, et par ses paroles, et néanmoins l’innocent meurt, non point accablé par la calomnie ou enlevé à la justice par une fureur populaire ; c’est par l’autorité publique qu'il meurt; c'est en vertu d’une sentence donnée dans les formes par ceux à qui la garde
des lois a été confiée et qui ont juré de protéger les bons
contre l'oppression des méchants! O Messieurs, que cela est dur! Qu'on aurait de peine à souffrir de pareils jugements, dans un pays où l’on n'aurait pas encore perdu toute liberté! Qu'il faudrait peu de pareilles actions pour faire soulever tout un royaume contre les puissances les plus légitimes! Il n’est jamais rien arrivé ni il n’arrivera jamais rien de semblable sous aucune domination. Et vous avez souffert cette injustice, mon
adorable Sauveur! Vous n'avez point témoigné l’indignation que vous causait un procédé si barbare, si inoui ! Vous avez pu vous taire en cette rencontre!
Mais vous, peuple ingrat et insensible, qui avez entendu la doctrine de Jésus, qui en avez admiré la pureté et la sainteté, qui avez été si touché de ses bons exemples, qui avez vu tant de miracles, qui avez trouvé en lui un médecin si charitable dans vos plus grands maux ; vous qui avez paru si attaché à sa personne, qui avez oublié vos enfants et vos maisons, qui vous êtes oublié vous-même pour le suivre dans le désert, qui avez voulu le forcer à être votre roi, comme il était votre pourvoyeur et votre bon père; vous dont l'amour lui à servi jusqu'ici de rempart contre la haine de ses ennemis, qu'il ne s’est attirée que pour vous avoir fait trop de bien: Jésus est condamné injüstement; on vous Ôte votre bon Maitre et vous ne dites mot! Et vous souffrez qu'il soit la victime de l'envie et de l'hypocrisie des Pharisiens! Quid dicam, aut quid respondebit mihi, cum ipse fecerit.
Mais que me répondra cette multitude insensée, vu que c’est elle-même qui sollicite, qui arrache la condamnation de Jésus-Christ, qui menace de se mutiner, si on ne le crucifie! Qui l'aurait jamais pu prévoir que ce peuple bien-aimé et favorisé en tant de manières, ce peuple presque tout composé des aveugles auxquels il avait donné la vue, des sourds auxquels il avait rendu l'’ouïe, des muets dont il avait délié la langue, des malades qu'il avait guéris, des possédés qu'il avait délivrés de la tyrannie du démon; ce peuple
ALU ESS
dont l'amour et le respect l'avaient rendu odieux et redoutable aux Pharisiens : que ce peuple, dis-je, dût être si altéré de son sang et demander sa mort avec tant d'instance? Certainement ce n'était pas la pensée de Pilate qui crut que, pour sauver l’innocent, il n’y avait pas de voie plus sûre que de les rendre maitres de ce jugement, en se remettant à eux du choix du criminel qu'il’avait coutume de relâcher tous les ans à leur prière. Il ne douta point que Jésus ne fût préféré, et surtout n'ayant pour compétiteur de cette grâce qu'un scélérat décrié par ses meurtres et par ses séditions. Cependant tout le contraire arriva : Expectavit, ut faceret Judicium et ecce iniquitas ; et justitiam, et ecce clamor. Le Sauveur du monde n'eut pas une seule voix pour lui. Il eut la confusion de se voir rejeté plusieurs fois de la manière du monde la plus outrageuse. Pour tout jugement on n’entendit que des cris par lesquels on demandait qu'on fit grâce à Barabbas. Le Roi des Juifs est crucifié ; et on le demandait même avec instance et en menaçant le gouverneur de la disgrâce de César : Si hanc dimitis, non es amicus Cæsaris.
Quel triomphe pour les Pharisiens qui jusqu'alors n'avaient rien tant appréhendé que l'affection et le respect qu'on avait communément pour Jésus-Christ ! Quelle joie, dis-je, de voir un changement si peu attendu! Quelle douleur pour Jésus-Christ de se voir ainsi l’objet de l’aversion du peuple qu'il avait toujours chéri et comblé de tant de bienfaits ! Peut-on douter que cela ne lui ait été beaucoup plus sensible que les rigueurs de la mort, puisqu'il le déclare lui-même si expressément par
son prophète : Si inimicus meus maledixisset mihi, sustinuissem utique. Hélas! s’il n'avait fallu qu’endurer l'injustice des juges et la cruauté des bourreaux, je n'avais garde de me plaindre, j'allais au supplice et à la mort sans murmurer, j'y allais même avec joie, pensant aux avantages que ce pauvre peuple en retirerait : mais quand je vois ce même peuple que je n'ai jamais offensé, que j'ai aimé, que J'ai obligé en toute rencontre, pour lequel je me sacrifie, quand je le vois, plein de rage et de venin, se joindre, pour me perdre, à mes plus mortels ennemis, je sens que toute ma force est sur le point de m'abandonner : je n’ai plus assez de constance pour supporter une si grande perfidie. Vous l’avez supportée, toutefois, Seigneur, et avec une douceur admirable ; on ne vous à pas entendu proférer un seul mot de plainte; vous avez avalé cette partie du calice du même air que vous avez pris tout le reste. Mais je vous entends ; vous voulez dire qu'en cette rencontre vous avez eu besoin de toute votre patience, que cela vous a fait incomparablement plus de peine que tous vos tourments corporels.
Vous voyez donc, chrétienne Compagnie, que l’âme de Jésus-Christ a eu part à tous les supplices et qu’elle y a eu la plus grande part, parce qu’en effet elle a plus souffert de l'injustice et de l’ingratitude de ses ennemis que le corps n’a souffert de leur cruauté. Que si vous ajoutez à cela les peines particulières qui n’ont été que pour elle, il n’y aura plus du tout de comparaison.
La première de ses peines, c’est l’infidélité de tous ses disciples et de ses propres apôtres, dont l’un le vendit, l'autre le renia avec des serments exécrables et tous les
autres l'abandonnèrent : Tunc discipuli omnes, relicto eo fugerunt. Que va-t-on dire de vous, mon adorable Rédempteur ? Quoi! de tant de personnes que vous avez pris soin de cultiver durant l’espace de trois années, qui ont été témoins de tant de merveilles, qui vous ont accompagné partout, qui ont étudié vos maximes, qui, apparemment, vous ont connu jusqu’au fond de l’âme, il n'y en a pas un seul qui demeure auprès de vous, pas un seul qui ose se déclarer ni paraitre même publiquement, depuis que vous êtes entre les mains de vos ennemis ! Est-ce que vous les aviez, ou mal connus, ou mal choisis, ou mal élevés, ou mal édifiés, par votre vie particulière ? Que pensera-t-on d’une conduite si malheureuse ? Que dira-t-on d’un homme à quiil ne reste pas un seul ami dans son infortune, qui est trahi par les uns et désavoué par les autres ou du moins délaissé ? Quelle plaie au cœur fidèle et tendre de Jésus- Christ! Lui qui avait aimé ses disciples avec tant de sincérité, qui avait tant appréhendé, qu'ils ne courussent quelque péril à son occasion, qui était allé au-devant des prêtres et des soldats, qui s'était rendu à eux à discrétion, de peur que sa résistance ne les obligeât à maltraiter ceux qui l'avaient suivi au jardin, qui pour toute grâce avait demandé qu’on les épargnât, voir que dans son malheur non seulement ils évitent le danger, mais qu'ils le fuient lâchement, qu'ils feignent ne l'avoir jamais connu, que dans le fond ils sont refroidis, qu'ils commencent même à douter de sa bonne foi, à tenir pour suspecte la vérité de sa mission, et tous, sans qu'il lui en reste un seul à qui il puisse se plaindre de
l'infidélité des autres ! Qui peut expliquer combien cela lui fut sensible! Etne sommes-nous pas bien malheureux, nous qui sommes obligés de vous entretenir aujourd'hui, d’avoir un si grand nombre de si grandes choses à vous dire, d'en comprendre, d'en sentir en partie la grandeur, de voir l'impression qu'elles seraient capables de faire, si elles étaient comprises, et cependant de ne pouvoir les faire comprendre !
La seconde peine, qui fut toute pour l’âme désolée de Jésus-Christ, ce fut la perte entière de sa réputation. Il est étrange que les plus désintéressés, ceux qui étaient les plus prévenus en sa faveur, ceux qui devaient être les plus éclairés, comme Hérode, et toute sa cour, ne peuvent s'empêcher de croire qu'il était fou et de le regarder comme un visionnaire, qui s'était mis en tête qu'il était Dieu et qui se repaissait de cette extravagante pensée. Tous les Juifs de Jérusalem crurent avoir été séduits par de faux miracles ; ils furent tout honteux d'y avoir donné tant de créance; et le dépit qu'ils en eurent alla si avant qu'ils n’en purent être consolés que par sa mort. Les étrangers qui étaient venus de toutes les parties du monde pour célébrer la fête de Pâques s'en retournèrent tous persuadés que cet homme était un hypocrite ou même un grand scélérat ; ils répandirent ces sentiments dans les diverses provinces où ils retournèrent; et peu de temps après on raconta par toute la terre l’histoire de Jésus le Nazaréen, comme les aventures d’un fourbe insigne qui avait été payé, comme il méritait, de toutes ses impostures. Il n’est pas nécessaire de vous dire combien il lui devait être dur, en
perdant toutes choses, de ne pouvoir sauver une réputation si bien acquise, si bien établie, si utile aux peuples, si glorieuse à son Père, et de devenir l’objet, ou de la risée, ou de l’exécration du genre humain.
Faudra-t-il encore que je vous parle du mépris horrible qu'on fit de cet Homme-Dieu durant tout le temps de sa Passion? Faudra-t-il que je vous dise comme il fut ballotté, pour ainsi dire, comme ses juges se le renvoient les uns aux autres pour leurs intérêts particuliers et pour satisfaire leur ambition et leur vaine curiosité ? Vous ferai-je ressouvenir comme il servit de jouet à la plus vile canaille, comme tout le monde prend la liberté de lui faire insulte, comme on est assuré de le pouvoir faire impunément, comme ses misères, quelque grandes qu'elles puissent être, ne lui attirent nulle compassion ? Au contraire, on en fait des risées cruelles, on applaudit à ceux qui le traitent le plus indignement : on ne daigne pas même observer en sa faveur des lois que leur justice et le pouvoir immense des Romains réndaient inviolables par tout l’univers ? De toutes les prédictions qui ont été faites du Sauveur du monde je n’en trouve point qui ait été accomplie plus exactement que celle-ci, où le Sauveur lui-même s'explique, par la bouche du prophète, des mépris qu’il doit endurer : Ego vermis et non homo, opprobrium hominum et abjectio plebis. On me foule aux pieds comme un ver, on me regarde comme le déshonneur du genre humain et le rebut de la dernière populace.
Messieurs, je me plaignais tout à l'heure de la condition des prédicateurs; mais il me semble qu'en cet
endroit je parle avec grand avantage; car enfin je parle à des personnes qui savent ce que souffre naturellement un grand cœur, lorsqu'il se voit méprisé. La plupart des gens conviennent qu'ils peuvent tout supporter, hors cela. Et en effet, il faut avouer qu'il n’est rien de plus insupportable en la vie, surtout quand on se sent un peu de mérite et qu'on ne voit pas que ceux qui nous méprisent aient nul sujet de le faire. O Jésus, Fils unique du Dieu vivant, qu'est-ce donc que les hommes peuvent mépriser en vous, en vous, dis-je, devant qui tous les anges plient le genou et que le Créateur de l'univers juge digne de toutes ses complaisances ? Que trouve-t-on de méprisable, ou en votre naissance, qui est éternelle, ou en votre sagesse, qui est divine, ou en votre conduite, qui est si irréprochable, ou en votre personne, dont la beauté et la majesté a ébloui et renversé par terre vos plus mortels ennemis ? O mon Dieu, quand je vous vois habillé en fou et conduit en ce ridicule équipage ‘par toutes les rues de Jérusalem ; quand je vous considère dans la cour de Pilate assis sur une pierre, à demi nu, vêtu en roi de farce, au milieu d’une troupe de misérables soldats qui se divertissent à vous cracher au visage (1), à vous frapper sur la joue, à vous arracher le poil de ia barbe, je ne sais plus en quelle posture assez humble, en quelle place assez basse je me dois mettre ! Osé-je bien me plaindre encore de quelque chose? Comment puis-je désirer
(1) Le texte était: Cracher au nez. Dans cette forme, l'expression est devenue familière.
POUR LE JOUR DE LA PASSION 2e
l'honneur, comment puis-je même le souffrir? Or, Messieurs, tous ces mépris ont été du calice de l'âme, et je suis sûr que bien des gens trouveront que c’est ce qu'il y a eu de plus cruel, de plus exquis, pour ainsi dire, en toute la Passion.
Montons, s’il vous plait, sur le Calvaire, et voyons ce que Jésus a souffert intérieurement dans tout le temps qu'il a été crucifié. Il me semble que j'y trouve d’abord une preuve si forte de l'excès de ses peines secrètes qu'elle rend toutes les autres preuves inutiles : Jésus couronné d’épines, couvert de plaies, attaché par trois ou quatre gros clous à un tronc de chêne, au comble de ses douleurs corporelles, s’écrie encore qu'il a soif, c'est-à-dire, comme l’expliquent les Pères, qu’il désire de souffrir en sa chair de plus rudes et de nouveaux tourments, tandis qu'accablé dans son âme et pliant sous le faix de ja tristesse, il se plaint à son Père de son excessive rigueur. Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné : Deus, Deus meus, quare me dereliquisti? N'attendez pas, chrétiens Auditeurs, que je vous explique ici le mystère de ce délaissement spirituel. Ce fut apparemment une soustraction de toute consolation sensible, de toute douceur spirituelle, de toutes les vues qui pouvaient le fortifier ou le soutenir dans ses travaux ; ce. fut comme une espèce d’éclipse dans la partie supérieure de l’âme, une nuit obscure durant laquelle toutes les plus sombres et les plus tristes passions, comme autant de bêtes farouches, se réveillèrent dans l'appétit, selon ce mot de David : Posuisti tenebras, et facta est nox ; in ipsa pertransibunt omnes bestiæ sylvæ. Dans ce
temps-là rien que de funeste ne se présenta à son esprit : une mort honteuse et cruelle, un peuple ingrat, des disciples égarés, la terre couverte de crimes, l'enfer rempli de criminels, son Père offensé, irrité, inexorable ; en un mot, ce fut un état de pure souffrance, où il ne buvait pas seulement dans une coupe fort amère, mais où il était tellement plongé et noyé dans l’amertume qu'il n’y avait pas un atôme, pour ainsi dire, en son âme, qui n’en fût entièrement pénétré.
Sans doute il fallait que ce fût une extrême souffrance, qui obligea ce Fils si soumis, si obéissant, qui l’obligea, dis-je, à former des plaintes contre son Père et à les faire éclater en présence d'une si grande multitude. Croyez-vous que c’ait été pour peu de chose que Jésus, après avoir tant souffert sans dire un seul mot, rompt enfin un si long silence, lorsqu'il ne lui reste plus que quelques moments à souffrir, et qu’il demande à Dieu quelle raison il a de lui être impitoyable. Théophylacte dit que, dans ce moment, la perte entière des Juifs, de sa chère nation, lui vint en la pensée et qu'il ne put retenir la douleur que ce souvenir lui causa. Origène dit que c'était au peu de fruit que les hommes en général devaient tirer de sa Passion qu'il songeait alors, au grand nombre d’âmes qui ne laisseraient pas d’être damnées. Pour moi, Messieurs, je ne crois pas que le Sauveur ait attendu, pour faire cette dernière réflexion, qu'il ait été sur la croix. Mais je ne doute point qu’à ces derniers moments de sa vie elle n'ait fait sur son esprit une impression de douleur tout à fait extraordinaire.
Pour concevoir cette vérité autant que nous sommes
Gr CL GA
capables de la concevoir, il faut se ressouvenir de ce zèle incompréhensible qui l’a fait descendre sur la terre et qui l’a porté à faire et à souffrir de si grandes choses pour nous sauver. D'ailleurs, remarquez, s’il vous plait, qu'il était alors au plus fort de ses douleurs, qu'il était
: accablé de peines extérieures et intérieures, qu'il n'avait
plus de sang, plus de force, plus de vie, et que, pour tout le fruit de tant de travaux, il a le déplaisir de voir un malheureux qui se damne à ses côtés, qui est précipité dans les enfers au moment qu'il meurt pour l’en garantir ; et dans cet homme, un nombre infini d’autres hommes, qui en souffriront autant, durant toute l’éternité, que si un Dieu n'avait pas souffert pour eux : In vacuum laboravi sine causa; et vane fortitudinem meam consumpsi. J'ai donc travaillé inutilement, c'est donc en vain que je me consomme dans ces douleurs. L'enfer ne laissera pas de se remplir, le démon aura la plupart des âmes que je paie si chèrement ; de cent mille àmes à peine en pourrai-je retenir une. Le sang d’Abel a crié vengeance et il a été écouté; le mien demande miséricorde et il ne peut l'obtenir. Je suis descendu du ciel, j'ai vécu, j'ai souffert durant trente-trois années, Je meurs accablé de souffrance et d’infamie, tout cela pour sauver les hommes, et je ne les sauve pas!
Il y a eu des hérésiarques qui ont dit que Jésus s’abandonna, pour lors, à un véritable désespoir. C'est un blasphême horrible. Mais il est certain que rien n'était plus capable de l’y porter que la vue de l’inutilité de son zèle. Il soutint cette vue avec constance. Mais avec quel excès de douleur, c’est ce que nul homme, nul
ange même ne saurait vous expliquer. Je suis persuadé que si ce ne fut pas là ce qui avança sa mort, lorsque, dans la pensée de Pilate et dans toutes les apparences, il avait encore plusieurs heures à vivre, la violence de la douleur et ce qu'il en ressentit était capable de lui arracher mille vies. Je ne doute point que, quand le Seigneur aurait accordé aux mérites de sa Passion le salut de tous ceux qui périssent, à la réserve d’un seul, oui la perte de cette seule âme aurait pu le faire mourir d’affliction. Jugez donc quelle a été sa. douleur, en voyant périr tout le peuple juif, son cher peuple, la plus belle portion de son héritage, des royaumes, des mondes entiers d’infidèles, enfin la moitié des chrétiens séduits par l’hérésie, et l’autre moitié, à la réserve de quelquesuns, corrompus par le vice et mourant dans le péché. O vos qui transitis per viam, attenditè et videte, si est dolor sicut dolor meus ! O hommes qui vous contentez de jeter les veux en passant sur ce corps déchiré et percé de clous, entrez un peu dans mes plaies secrètes et voyez, s’il est une douleur pareille à celle que je souffre dans mon àme!
Non, Seigneur, rien ne peut être comparé à cette douleur ; magna est velut mare contritio tua. L’affliction de votre cœur est un océan d’affliction, dont la seule vue nm'effraie et m'accable de tristesse, enflé de tous les péchés des hommes et des torrents d’iniquité qui inondent toute la terre. C’est une mer, où toutes les peines mêmes du corps se vont rassembler, comme autant de fleuves d’absinthe, lesquels y contractent encore une nouvelle amertume par l'injustice et l’ingratitude qui
les accompagne. C'est un abime de confusion causé par. la perfidie de tous vos amis, par les impostures que vos ennemis répandent par tout l'univers, par les mépris horribles que vous essuyez, et des plus grands, et des plus méprisables d’entre les hommes. C’est un gouffre aussi ténébreux et aussi profond que les enfers, où il ne se trouve nulle douceur et où votre amour vous fait souffrir en quelquesorte toutes les peines de ceux qui se damnent : Magna est velut mare contritio tua, quis medebitur tibi? Je le vois bien, Seigneur, vos plus grands maux sont ceux qu'on connait le moins et pour lesquels on a le moins de compassion : mais de quel secours vous peut être la compassion de vos pauvres créatures dans de si grands maux ? Quis medebitur tibi? Oui, mon Dieu, c’est à cette passion intérieure, à ces croix secrètes que je veux m'attacher désormais par la méditation ? C'est à ce cœur affligé que je veux donner toute ma tendresse ; je veux désormais m'occuper à pleurer ses douloureuses blessures ; je veux surtout déplorer avec lui l’inutilité de vos souffrances, ce peu d'amour qu'il s’est attiré par un amour si excessif, et le malheur de tant d’âmes que vous avez rachetées et qui ne laissent pas de périr. O Jésus! qui pourrait guérir cette plaie qu'il aurait bientôt fermé toutes les autres ! Quel soulagement pour vous, quelle consolation dans l'extrême désolation où je vous vois abimé!
Si nous pouvions du moins arracher à votre ennemi . quelques-unes de ces âmes, qu’il tâche de vous enlever! Seigneur, nous en avons chacun une qui, jusqu'ici, n'a tiré que bien peu de fruit de vos souffrances. Nous
allons tous travailler à la sauver, afin que vous n'ayez pas le déplaisir de la voir périr avec tant d’autres. O que cette considération nous va bien rendre plus zélés, plus vigilants que n’a pu faire jusqu'ici, ni l'espérance du paradis, ni la crainte même de l'enfer! Oui, mon aimable Jésus, nous allons nous appliquer à purifier et à sanctifier nos âmes, parce qu’elles sont à vous, parce que vous les avez achetées par votre sang. Elles nous deviendront chères, parce que vous les aimez. Nous n’oublierons rien pour vous épargner le mortel déplaisir que leur perte vous causerait. Le beau motif! Qu'il est digne d’un grand cœur, d’un cœur tendre et reconnaissant! Qu'il y a du plaisir, ce me semble, de travailler dans cette vue à son salut et à sa sanctification! Prenons un moment de temps pour nous entretenir dans cette pensée si douce; elle vous délassera d’une si longue attention. Après quoi nous entrerons dans la seconde partie, laquelle sera courte.
SECOND POINT
Après tout ce que je viens de dire des douleurs intérieures de Jésus-Christ, quoique j'aie été persuadé qu'elles surpassaient de beaucoup les peines sensibles et que je vous l’aie peut-être encore persuadé à vousmême, je suis obligé d’avouer que, du moment que j'envisage le corps souffrant de notre bon Maitre, je : commence à craindre que je ne me sois trompé dans mon jugement et que je ne vous aie imposé par mon
Ar mé: Mid
discours. Le pourrez-vous bien croire qu’il y ait quelque sujet de douter dans une question qui paraît si nettement et si justement décidée, et qu'on puisse soutenir, avec quelque apparence de raison, le contraire de ce que j'ai établi dans le premier point ? Vous en jugerez, s'il vous plaît, par ce que je m'en vais dire.
Messieurs, il y a une liaison si étroite entre l'esprit et le corps que, quoiqu'ils soient de deux natures extrêmement différentes, ils s’entre-communiquent toutes leurs Joies et toutes leurs peines. Le corps surtout qui est comme l’esclave de l'esprit, souffre toujours des mauvaises humeurs de son maître; il ressent ses chagrins, il est ordinairement contraint de porter le poids qui le fait gémir. Si cela est vrai, voilà tout d’un coup les choses mises du moins dans l'égalité; ce faix immense de douleur, sous lequel l’âme de Jésus est contrainte de plier, tombe tout entier sur le corps qui lui est uni. Il me semble voir un géant accablé par la chute d'une montagne, lequel vient tomber lui-même sur un enfant, qui est écrasé en même temps, et par le géant, et par le rocher qui l’accable. C’est pour cela qu’au jardin de Gethsemani, où nous avons dit que le Sauveur souffrit en son cœur un supplice qui n’eut jamais de pareil, on vit son corps dans une faiblesse et dans une sueur qui n'avait jamais eu d'exemple. Il s’en fallut peu que la mort ne suivit effectivement l’agonie mortelle où il se trouva ; il versa du sang par tous ses pores, comme par autant de plaies que la douleur lui avait faites et par où il semblait que l’âme devait sortir.
Ajoutez à cela que, de deux parties qui souffrent les
mêmes tourments, la plus faible est sans doute la plus à plaindre, parce qu’elle est la moins capable de résister. Or, c’est une vérité connue et confirmée par l’oracle du Fils de Dieu même, que l'esprit est prompt, c’est-à-dire fort et courageux, au lieu que l’infirmité de la chair est extrême : Spiritus promptus est, caro autem infirma. Cela est vrai dans tous les hommes, chrétiens Auditeurs. Mais il est encore plus vrai à l'égard de Jésus-Christ qu'à l'égard de nul autre homme. Car enfin il n'y eut jamais d'âme si grande, si magnanime, ni de corps si sensible et si délicat. Comme le Verbe ne*s’incarnait que pour souffrir, le Saint-Esprit lui avait fait un corps tout propre pour ce dessein, c’est-à-dire, le plus susceptible de douleur qu'il est possible d'imaginer : Corpus aultem aptasti mihi. Il avait choisi le plus pur sang de Marie pour le former et il avait donné à son tempérament et à ses facultés naturelles cette perfection que Dieu donne à tout ce qu'il fait immédiatement par luimême. De sorte qu'il était d’un sentiment si exquis que les mêmes tourments lui étaient beaucoup plus douloureux qu'iis n'auraient été à nul autre. Cependant, Messieurs, cette sensibilité ne fit point de pitié à ses bourreaux, quoiqu'ils pussent aisément juger qu'elle était extrême par la blancheur et jar la délicatesse de son teint. Ils frappèrent sur cette chair tendre et innocente avec plus de brutalité qu'ils n'auraient pu faire sur un esclave durci à la peine ou sur un bœuf insensible à l’aiguillon. C’est en vain qu'aux premiers coups de fouets ils voient son dos, ses épaules, ses bras, son sein, ses flancs se noircir, s’enfler, se sillonner, s'ouvrir
de toutes parts, se couvrir du plus beau sang qui fut Jamais ; ils semblent être animés à continuer par ce spectacle qui aurait attendri des tigres.
Il est vrai que cette même raison, qui lui rendait les tourments plus insupportables, devait aussi les rendre plus courts, vu que des douleurs si aiguës ne peuvent manquer de causer une prompte mort. Mais Jésus ne profita point de cet avantage. La divinité qui, en quelque sorte, s'était soustraite à l’âme pour la laisser souffrir, soutint le corps, et à la colonne, et ailleurs, pour le rendre capable d'un tourment aussi long qu'il était cruel. On peut dire que Dieu en usa ici, envers le corps de Jésus, avec la même rigueur qu'il fera envers ceux des réprouvés que sa toute-puissance conservera dans les ffammes, afin qu'ils puissent brüler éternellement et n'être jamais réduits en cendre. On ne saurait dire combien ce miracle coûta de douleurs à Jésus-Christ. I donna le loisir aux bourreaux d'exercer sur lui une barbarie que nul criminel n'avait encore jamais éprouvée ; ils lui donnèrent des coups, dont trente suffisaient pour arracher la vie à un homme, et ils lui en donnèrent jusqu’à cinq mille! Comptez, je vous prie, combien de morts en un seul tourment! Ils demandèrent de nouveaux fouets après avoir usé les premières verges, et on eut la cruauté de leur en porter! Les premiers bourreaux étant fatigués, il s’en trouva qui voulurent bien prendre leur place et qui eurent le courage de frapper sur les plaies que les autres avaient faites. Le pavé nage dans le sang; les lambeaux de chair s’attachent aux nœuds et puis se rattachent aux os découverts, sur lesquels on frappe
encore. Jésus est dans un état à faire horreur, et il ne leur fait pas encore pitié. J'avoue, Messieurs, que ceci est surprenant, qu'on n’a jamais rien oui dire de pareil, que jamais homme ne fut traité de la sorte. Mais il faut supposer que Pilate ayant témoigné qu’il renverrait l'innocent absous, après qu'il aurait été flagellé, les bourreaux s'étaient engagés aux prêtres qu'il mourrait entre leurs mains (1). C’est pourquoi ils le fouettèrent, pour ainsi dire, à toute outrance ; ils s’obstinaient à le frapper pour s'acquitter de leurs promesses, et le Sauveur voulait vivre, pour accomplir les prophéties et pour mourir dans un supplice encore plus cruel et plus honteux.
Mais que votre patience est grande, mon adorable Sauveur ! Elle a été admirable dans toute votre Passion ; mais il faut avouer qu’elle est divine en cette rencontre. C’est ici qu’elle combat contre la haine des prêtres et la cruauté des bourreaux, qu’elle soutient un corps faible et délicat contre plusieurs bras robustes et vigoureux. Elle triomphe. Mais pourquoi une si rude épreuve? Votre Père ne demande point cet excès. C’est trop pour de misérables créatures ; c’est trop même pour toutes nos iniquités. Mais, hélas ! il le faut pourtant avouer, ce n’est pas assez pour amollir la dureté de nos cœurs ! Hélas! savez-vous bien ce que cela fera sur nous? Le puis-je dire? Rien du tout, si insensibles nous sommes! Vous souffrez pourtant, aimable Jésus! Et il endure pour
(1) C'est-à-dire: Avaient pris envers les prêtres l'engagement de le
faire mourir entre leurs mains.