‹ Œuvres completes. Tome premier, SermonsChapitre 30 sur 46 · AUTANT N · texte numérisé non relu

AUTANT N

ne pas dire la témérité, d'entreprendre de parler de cette mort dont les circonstances sont toutes, ou trop connues, ou entièrement inconnues: de ces douleurs dont quelques-unes sont le sujet ordinaire de tant de méditations, de tant de discours, et les autres sont audessus des expressions et de l'intelligence même des hommes ? J'en parlerai toutefois, Messieurs, puisque je ne puis m'en dispenser; mais j'en parlerai sans art, sans étude; je ne m'attacherai à rien de particulier, je dirai simplement ce que les évangélistes en ont écrit et dans le même ordre qu'ils l'ont écrit. Il n'appartient qu’à vous, divin Esprit, d’exciter dans mes auditeurs les sentiments de compassion et de tendresse qu'ils croient peut-être que je leur dois inspirer. Ce sera tantôt à l'oratoire et dans la retraite, lorsqu'ils repasseront sur ce que je m'en vais dire, que vous leur donnerez, s’il vous plait, deux fontaines de larmes pour mêler avec le sang de leur Sauveur. Présentement je ne vous demande, ni pour eux, ni pour moi, que les lumières dont nous avons besoin pour admirer les grands exemples qu'il nous donne en souffrant pour nous et pour comprendre l'obligation étroite que nous avons de les imiter. Adorable Croix, nous vous rendrons aujourd’hui les mêmes honneurs que nous avons coutume de rendre à Marie; nous espérons d'obtenir par vous les mêmes secours qu'elle nous a toujours procurés. O crux, ave, spes unica !

Jésus sentant approcher l’heure que son Père lui avait marquée pour mourir, il se hâta de donner à ses disciples les derniers témoignages de son amour : il leur lava

lui-même les pieds; il leur donna son corps à manger et son sang à boire; enfin il prit congé d’eux par un discours rempli d’admirables instructions et d’une incroyable tendresse. Il sortit ensuite de la ville de Jérusalem pour se rendre en une solitude où il avait coutume de se retirer après les travaux du jour et où il savait que ses ennemis le devaient venir chercher. Il était nuit, chrétiens Auditeurs, lorsqu'il sortit du Cénacle, et je ne doute point que les puissances de l’enfer, qui étaient alors déchaïînées et qui travaillaient de toutes leurs forces au plus grand crime qui ait jamais été commis, m’augmentassent l'horreur des ténèbres.

Ce fut alors proprement que commença la Passion du Sauveur du monde. Car une tristesse mortelle s'étant emparée de son cœur, il marcha en silence jusqu’au lieu appelé Gethsémani, où ne pouvant plus résister tout seul à l’abattement extrême où il se trouvait, il fut contraint de s'adresser à ses apôtres, comme pour leur demander du soulagement : Tristis est anima mea usque ad mortem. Je n’en puis plus,leur dit-il; je me meurs; il faut que mon âme cède à la tristesse dont elle est saisie. Mais comme il ne recoit d’eux aucune consolation, il se retire à l'écart, non pas tant pour cacher son trouble et sa crainte que pour s’y abandonner tout entier. En effet, Messieurs, voyez-le, s’il vous plait, dans le coin de ce jardin. Comme il pâlit et comme il tremble! Comme il tombe sur ses genoux et ensuite sur la face! Voyez ce visage tout mouillé de larmes, ces habits percés d’une sueur de sang qui coule par ruisseaux jusques à terre !

Il élève ses mains et sa voix au ciel: il revient à ses disciples, jusqu’à deux fois, pour se plaindre à eux du peu de secours qu'il en reçoit dans son affliction; il retourne autant de fois à sa retraite. Mais c’est partout la même chose; rien n’est capable de le calmer. Il en est encore à cette prière: Mon Père, rien ne vous est impossible : détournez ce calice; ne m'obligez pas de me livrer à la fureur de mes ennemis: Abba Pater, omnia tibi possibilia sunt : transfer calicem hunc a me. Je ne sais, Messieurs, quel est votre sentiment. Pour moi, j'avoue que ce mystère m'étonne en un point que je ne puis dire. Ce n’est rien qu'un Dieu humilié, un Dieu souffrant, un Dieu mort: mon esprit, tout borné qu'il est, n’a pas trop de peine à démêler ces énigmes. Mais un Jésus troublé dans son âme, un Jésus saisi de crainte, un Jésus triste jusqu'à mourir! Peu s’en faut que je ne me trouble moi-même et que je ne me perde dans cette pensée. Quoi, ce Messie que Dieu nous a envoyé pour nous servir de maître et d'exemple, ce Jésus qui n’est venu sur la terre que pour souffrir, qui a témoigné tant d’impatience de verser son sang pour l'amour de nous, maintenant que l'heure est venue semble hésiter et manquer de résolution! Il nous a enseigné qu'on n’a nul sujet de craindre ceux qui ne peuvent tuer que le corps; que c’est sauver sa vie que de la perdre pour la charité; qu'on doit se réjouir, qu'on doit tressaillir de joie, quand on est accusé, condamné, maltraité des hommes; et il tremble lui-même, il frémit, il sue jusqu’au sang aux approches de sa Passion ! On verra des enfants, on verra de jeunes filles

qui iront au martyre en louant Dieu, qui chanteront, qui riront au milieu des feux, qui embrasseront leurs bourreaux et les instruments de leur supplice avec des transports d'une véritable joie; et la seule pensée des tourments abîme Jésus dans une tristesse qui n'eut jamais de semblable! Le voilà comme dans une espèce de désespoir, étendu sur la terre, noyé dans son sang, souffrant depuis trois heures une cruelle agonie et ne cessant de répéter ces paroles : Transeat, transeat calix iste a me. Ah! mon Père, éloignez de moi ce calice dont la seule vue me fait mourir !

Mais quoi, Seigneur! nous voilà donc perdus sans ressource! Vous oubliez donc ceux que vous aimez! Vous les abondonnez à leurs ennemis et à leur mauvaise fortune! Ce sera donc en vain que vous vous serez revêtu de notre chair et qu’on vous aura attendu durant tant de siècles! Le démon demeurera le maître du monde et il remplira l'enfer de vos créatures !

Quelle injustice ne ferions-nous pas à Jésus-Christ, si nous pensions que la crainte de la mort eût pu suspendre un seul moment dans son cœur les mouvements de sa charité et de sa compassion! Hélas! bien loin de manquer de zèle pour notre salut, cette excessive tristesse est un effet d’un zèle excessif, du désir ardent qu'il a de sauver tous les hommes, joint à la connaissance qu'il a du petit nombre des hommes qui seront sauvés. Cette pensée est de tous les interprètes, elle est de tous les contemplatifs.

Et cela supposé, le trouble, l’agonie du Sauveur du monde ne me fait plus nulle peine. Je comprends, ce

me semble, combien Celui qui nous aimait jusqu’à mourir pour nous retirer de l'enfer devait être affligé de ne pouvoir nous en retirer même en mourant. Nousmêmes, quelque durs que nous soyons, nous ne laissons pas d’être quelquefois vivement touchés à la vue de cette multitude innombrable d’'infidèles qui meurent dans l’aveuglement. Les personnes un peu zélées ne peuvent retenir leurs larmes, quand elles font réflexion que la plupart même des chrétiens se damnent, qu'il y a si peu de véritable conversion, si peu de véritable piété, si peu de personnes qui connaissent Dieu, qui l’aiment sincèrement, si peu qui persévèrent dans son service jusqu'à la fin. Je vous confesse que, depuis que la Providence m'a amené dans ce royaume (1), je ne pense jamais au grand nombre d’âmes qui y périssent, sans avoir le cœur percé de douleur. Et quel cœur, fût-il de marbre ou de bronze, pourrait voir, sans être attendri, une si générale et si funeste désolation ? Que . si nous sommes touchés du malheur de ces pauvres âmes, combien croyez-vous que Jésus-Christ y ait été plus sensible, lui, dis-je, à qui ces âmes appartiennent, lui qui connaît ce qu’elles valent, qui sait ce que c'est que d’être damné, ce que c’est que d’être éternellement séparé de son Créateur !

Cette douleur l’accompagna dans toute sa Passion. Il eut sans cesse devant les yeux nos crimes, notre ingratitude, notre aveuglement. Il vit son sang méprisé par les mauvais chrétiens, profané par les mauvais prêtres,

@) L’Angleterre, où il était arrivé au mois d'octobre 1676.

foulé aux pieds par les faux pénitents; en un mot, devenu le sujet de la condamnation de ceux-là mêmes pour qui il était répandu. Cette vue continuelle fut à toutes ces autres souffrances ce que le vinaigre et le sel sont aux plaies encore fraiches; et je ne sais comment elle ne le fit pas mourir mille fois dans ce même jardin où elle lui causa de si mortelles angoisses. Vous vous présentâtes alors à son esprit, âmes saintes, âmes vraiment pénitentes ; vous fûtes toute sa consolation dans un si grand deuil; il s’encouragea à souffrir par l'utilité qu'il prévit que vous tireriez de ses souffrances ; votre nombre lui parut bien petit pour son zèle; mais ses douleurs ne lui parurent point trop grandes, même pour ce petit nombre. Il aurait voulu sauver tous les hommes; mais l'espérance de sauver une seule d’entre vous aurait surmonté toutes les répugnanèes qu'il avait à être crucifié.

En effet, Messieurs, quelque extrême que soit la désolation où il se trouve, quelque petit que doive être le nombre de ceux qui profiteront de sa mort, il n’aperçoit pas plus tôt les soldats qui viennent pour se saisir de sa personne, qu'oubliant toute sa douleur et toute sa crainte, il se lève, il s’avance sans délibérer et se livre lui-même, de plein gré, à ses ennemis. Judas, un de ses disciples, était à la tête de la troupe, et plusieurs prêtres et anciens du peuple les accompagnaient. Tout cela semblait avoir été ménagé pour rendre sa prise plus cruelle et plus ignomineuse. Etre trahi par son disciple, être pris à la vue de ses envieux et par une compagnie entière de gens d'armes et de valets, comme un séditieux

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