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Ce sentiment de vénération ne fit que croître avec le temps. Ceux qui parlent du serviteur de Dieu, à partir de sa sépulture, ne manquent guère d’ajouter qu'il est mort en odeur de sainteté. Ses confrères exaltent l'héroïsme de sa perfection; ils célèbrent cette « sublime vertu à quoi il s'était obligé, par un vœu exprès, d’aspirer sans cesse et à laquelle il est arrivé en si peu de temps, avec l'admiration de tous ceux qui l'ont connu, et même des hérétiques » (1); ils dressent la liste de ses mérites et résument tout dans ce trait : « Il n’a rien refusé à Dieu et s’est refusé tout à lui-même. »
Le clergé séculier lui rend un hommage équivalent. € Il n’a pas manqué au martyre, si le martyre lui a manqué », écrit le promoteur de l’archevêché de Lyon, approuvant ses écrits. L’examinateur de ses Lettres déclare que « le seul nom de leur auteur leur tiendralieu d'un grand éloge. » «Ce religieux, dit l’archevêque de Sens, Languet de Gergy (2), à été célèbre dans le siècle par la sainteté et l’austérité de sa vie, par ses travaux apostoliques et par les persécutions qu’il a souffertes pour la foi dans un pays hérétique. » Enfin, Benoit XIV, constatant que le nom de Claude de la Colombière est célèbre parmi les prédicateurs de l'Évangile, atteste que c'est «dans le cahier où il avait coutume de noter les illuminations célestes, qu’il recevait du Père des lumières », qu'on a trouvé le récit de la révélation relative au
(1) P. Jean Croiset, La Dévotion au Sacré-Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, P. I, ch. 2.
(2) Languet, Histoire de la V. M. Marguerite-Marie Alacoque, 1. IV, p. 125, édit. 1729. -
culte du Sacré Cœur faite à la Bienheureuse Marguerite- Marie.
Les ordres religieux ne lui ont pas ménagé leurs éloges. Saint Alphonse de Liguori le citait en l'appelant un grand serviteur de Dieu et écrivait à ses confrères, pour les animer à la perfection : &« Le P. de la Colombière fit vœu d’aller toujours à l'encontre de sa propre volonté. Si l’on n’a pas le courage de faire de même, ce que je n’exige pas, on doit au moins veiller sans cesse à contrarier sa volonté propre (1).» En acceptant avec respect, en imprimant ces jugements, ses religieux montraient bien qu'ils les regardaient comme l’expression de la vérité. C’esten quelque sorte l’ordre entier de saint Dominique qui, dans le Dictionnaire universel, composé en son nom par ses membres les plus savants et les plus érudits, lui décerne cet éloge : « L’amour de Dieu l’embrasait. »
Au-dessus de ces témoignages si solides, en raison de l’autorité des témoins, nous placerons encore le jugement de la Bienheureuse Marguerite-Marie, parce qu’il est en quelque manière soutenu par le témoignage même de Dieu : cette âme sainte, d’une véracité héroïque, n'a fait qu’exposer ce qu'elle avait vu dans la lumière du Seigneur. Elle nomme son directeur : Fidèle observateur de la loi du Très-Haut; miroir de toutes les vertus ; victime de l'amour de Dieu. Lis planté dans une terre vierge, il a, dit-elle, exposé sa vie pour la conversion des hérétiques.
(1) S. Liguori, Opere ascetiche, t. II, p. 497 ; — Lettere, t. I, p. 259.
Ellecomplète son portrait par ces deux traits éclatants : Soleil de perfection ; martyr de volonté (1).
De si magnifiques éloges expliquent le mot du général des Jésuites, Jean Roothaan, qui souhaitait pour sa Compagnie « encore plus de Pères de la Colombière que de Saints Louis de Gonzague »; ils inclinent à embrasser le sentiment du P. Rossignol, savant Jésuite, qui, bien informé parles contemporains du serviteur de Dieu et même par des membres de sa famille (2), écrivait résolument : « Le Père de la Colombière a été l’un des plus grands saints du xvu siècle. » Nous partageons pleinement cette opinion. Montrons combien elle est fondée, afin d’inspirer à nos lecteurs l’estime et la vénération dont ne manquent pas d’entourer le V. P. de la Colombière tous ceux qui sont assez instruits de sa sainte vie et de son admirable mission.
De cette haute sainteté, voici des témoins officiels. Au cours du procès de béatification, le promoteur de la foi, qui a charge de rabaïsser le mérite des personnages à béatifier, en formulant les objections qu'il découvre ou qu’il imagine contre leurs vertus, avoua que la cause du V. P. Claude de la Colombière est une cause (tout à fait magnifique. » (3) L’éminent avocat Agostino Rolli, défenseur de cette cause, mit comme il suit en lumière la vérité qui avait arraché cet aveu :
(1) Litantes du V. P. de la Colombière.
(2) Il vit fréquemment, à Marseille, Madame de la Colombière, femme de Sébastien-Victor, pelit-neveu du Vénérable, et il avait particulièrement connu son mari et son fils à Grenoble.
(3) Singulare privilegium a SSm D.N. causæ præclarissimæ...… concessum. (Novissimæ Animadversiones, $ 1). ;
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€ Il s’agit dans ce procès, dit-il, d’un homme qui, dans le cours de sa vie, très courte cependant, a illuminé la France et l'Angleterre de l'éclat des plus excellentes vertus ; d’un homme qui s’est élevé à ce comble de très ardente charité que, pour l'amour de Dieu, il s'est renoncé absolument lui-même, s’est attaché entièrement à son Créateur et lui a consacré tous les mouvements et toutes les affections de son âme; d’un homine qui s'est non seulement appliqué à atteindre, par de continuels efforts, la plus haute perfection de toutes les vertus, mais encore s’est astreint, par un vœu admirable et inouï, à pratiquer jusqu’à la mort cette perfection, même dans les choses les plus minimes. I s’agit d’un homme que tous ses contemporains onttenu pour saint, ont proclamé saint d’une voix unanime. Ce n’est pas dire encore assez : à ce témoignage des hommes se joint celui de Dieu. Notre-Seigneur, parlant à la Bienheureuse Marguerite-Marie, appela le P. de la Colombière, « l’un de ses plus fidèles serviteurs et de ses plus chers amis »; Notre-Seigneur déclara à la Bienheureuse Marguerite- Marie qu'il se l'était attaché, et elle aussi, par le lien d’un éternel amour, en disant : « C’est ainsi que mon pur amour unit ces trois cœurs pour toujours »; Notre- Seigneur, enfin, le choisit pour être, avec la Bienheureuse Marguerite-Marie, l’apôtre et le propagateur d’un culte nouveau rendu à son Sacré Cœur. (1)
Qui tient ce langage? L'homme qui, par office, a examiné tous les documents, tous les témoignages pro-
(1) Responsio ad Novissimas Animadversiones, p. 1.
duits au procès, et qui, s’il formulait un jugement mal fondé, serait rappelé au respect dela vérité par chacun des juges auxquels il expose par écrit les raisons de ce qu'il affirme. Or, loin d’avoir été contredit, son jugement a recu l’unanime approbation des cardinaux et des consulteurs intervenus au procès de béatification ; il a recu l'approbation plus haute et plus solennelle encore du Vicaire de Jésus-Christ.
Nos lecteurs peuvent donc contempler avec pleine confiance le tableau admirable d’une sainteté si publiquement reconnue.
Notre-Seigneur lui-même l’a caractérisée, lorsqu'il a désigné à la Bienheureuse Marguerite-Marie, le V. P. de la Colombière comme l'un de ses plus fidèles serviteurs et de ses plus chers amis. :
Cette fidélité dans le service de Dieu, la Bienheureuse l'a affirmée par diverses formules qui en expriment les degrés. Elle nomme son directeur : Homme très obéissant à la volonté de Dieu ; imitateur de Jésus-Christ ; image vivante de la perfection.
Mais quelque éclat que donnent à ces éloges les lumières etles vertus de la Vierge de Paray, les faits les rehaussent d’une splendeur plus éclatante encore.
Sans doute, ils sont de vrais serviteurs de Dieu, les fidèles qui observent exactement tous les préceptes du Seigneur et de son Église. Mais s'ils se bornent à cette obéissance, ilest visible qu'ils laissent sans l’explorer le vaste champ des conseils, où ils pourraient recueillir encore les plus beaux fruits de la sainteté.
Elles sont de fidèles servantes de leur Créateur ct Seigneur les âmes consacrées à Dieu qui, à l’observance des préceptes divins, ajoutent la pratique de leurs vœux de religion ; mais si elles s'arrêtent là, elles se privent d'une perfection supérieure : elles pourraient après avoir accompli les volontés expresses du Seigneur, charmer son cœur davantage encore en réalisant tousles désirs qu'il leur a manifestés par leurs règles, dans le but de leur faciliter une plus complète sanctification et d'ouvrir devant elles la carrière immense des actes de surérogation et d'héroisme auxquels sont conviés tous les enfants de Dieu.
Or, c’est jusqu’à cette totale immolation à la volonté divine que le V. P. de la Colombière a porté sa fidélité. Il s'est obligé à observer intégralement son Institut. Dans cet Institut, la perfection n’est pas limitée à la pratique de quelques vertus, mais elle embrasse tout ce qui peut servir à glorifier Dieu, c’est-à-dire toutes les vertus chrétiennes. Il s’est donc engagé à une fidélité sans réserve; il s'est dévoué sans limite fixée par luimême; il s’est tenu prêt à suivre partout les pas de Jésus-Christ, c’est-à-dire à imiter son immolation volontaire etuniverselle à la gloire de son Père; il a voulu pour modèle de sa fidélité la fidélité même du Fils de Dieu. Nous ne connaissons pas de saint qui l'ait surpassé en ce point, ou mieux, afin de parler de lui avec la modestie qu'il aimait, qu’il n’ait imité jusqu'à l’égaler, semble-til, dans cette rivalité sublime pour s’anéantir devant l'infinie Majesté du Très Haut. Jésus-Christ entrant dans le monde avait caractérisé par cette parole la conduite
qu'il y voulait tenir: « Ecce venio, ut faciam, Deus, voluntatem tuam. » (1) Et avant de remettre son esprit entre les mains de son Père, il glorifia lui-même, à la face du ciel et de la terre, sa parfaite obéissance, en proclamant qu'il avait fidèlement accompli cette volonté dans les plus minimes détails : € Omnia consummata sunt. » (2) Le V. P. de la Colombière a imité cette fidélité de l'Homme-Dieu autant qu’il lui était possible. Voici ce qu'il a écrit: « Le beau mot: Opus consummavi quod dedisti mihi, ut facerem (3). Jésus et Marie ont pu dire cela en mourant. J'ai remarqué que, lorsque je me détermine à imiter en cela Jésus-Christ toute ma vie, je sens que la nature est comme étonnée de ce projet, et que je me sens plus fort pour le faire actuellement, pour me résoudre, par exemple, à passer ce mois, cette année à faire tout ce que je pourrai pour rendre mes actions agréables à Dieu et les plus parfaites qu'il sera possible. » (4)
Le Serviteur de Dieu s'était, on le voit, obligé en parfaite connaissance de cause à celte héroïque fidélité. La générosité qu'il a déployée pour n’y manquer jamais a fait de lui un admirable modèle de perfection religieuse: novices, étudiants, professeurs, supérieurs, prêtres, prédicateurs, missionnaires, directeurs des âmes peuvent lui emprunter les principes et des leçons
(1) &« Voici que je viens pour faire, 6 mon Dieu, votre volonté. » (2) « Tout est consommé. »
(3) € J'ai achevé l’œuvre que vous m'avez donnée à réaliser. »
(4) Retraites spirituelles du V. P. de la Colombière, Grenoble 1902, in- 120 p-#4t, k
pratiques des vertus de leur état. Et l’entier aecomplissement des obligations qu'il s'était imposées est un fait historique si solidement prouvé que l'avocat de la cause de béatification a pu dire en formedéfi : « Si l’on en doute, combien reste-t-il de faits certains dans l’histoire des hommes ? »
Que maintenant l’on compare la fidélité à Dieu, pratiquée par le V. P. de la Colombière, avec celle des autres saints du xvue siècle. On constatera que les actes héroïques de soumission de plusieurs à la volonté divine sont mieux connus dans leurs détails. Mais on ne découvrira pas, pensons-nous, de saint personnage qui se soit obligé, ni si étroitement, ni si universellement à ne s'écarter jamais du bon plaisir de son Souverain Maître, ni qui ait étendu à tous les moments de sa vie, à tous les mouvements de son âme la même constance que lui pour faire triompher en tout et toujours la volonté du Seigneur. Nous restons persuadé qu’à ce point de vue son héroïsme n’a point été surpassé au xvrr° siècle. C'était le sentiment de ses contemporains, lorsqu'ils proclamaient que son vœu d'observer ses règles était un acte d’héroïsme véritablement inouï et dépassant tout ce que l’on peut d'ordinaire proposer à l’imitation et à la générosité des hommes.
Cette fidélité héroïque n'est cependant pas l'élément le plus magnifique de la sainteté de cet illustre fils de Saint Ignace. Elle n'est, en quelque sorte, aux splendeurs de sa charité que ce que sont les fondements aux magnificences d’un palais. Notre-Seigneur, en le nom-
maut « l’un de ses plus chers amis, » a condensé dans ce titre l’idée d’une sainteté admirable à ravir.
La sainteté consiste dans Ja charité parfaite. La charité, même la plus minime, fait l’homme ami de Dieu. À mesure qu’elle croit, elle rend cette amitié plus étroite et plus pure. Elle la porte enfin à son point de perfection dans ces hommes d’une vertu sublime que nous nommons les Saints.
Bien petit est le nombre de ces parfaits amis de Dieu : Abraham, le Père des croyants, Moïse, le grand législateur des Hébreux, les Apôtres, prédicateurs du salut du monde, ont été honorés de ce nom dans la Sainte Écriture:
Saint Basile, mesurant la perfection qui doit répondre en l’homme à ce nom et constatant que.bien peu s'élèvent à cette perfection, disait: « Pour cette raison, de la totalité des hommes un fort petit nombre ont été appelés amis de Dieu. » (1)
Dieu exige, en effet, que nous l’aimions de tout notre cœur et non pas seulement d’une partie de notre cœur, de toutes nos forces et non pas seulement d’une partie de nos forces. Aimer Dieu de lout notre cœur, c’est abandonner toutes choses, en réalité, si possible, sinon, en désir; élever jusqu’à la hauteur des biens éternels toutes nos pensées et toutes nos affections ; ne chercher en toutes nos actions que le bon plaisir de Dieu ; en un mot, suivre l'exemple des apôtres, dont on dit qu'ils ont tout quitté, parce qu'ils n’ont rien retenu des choses du
(2) S. Basile, in Ps. XLIV.
siècle, ni richesses, ni honneurs, ni plaisirs, ni affections terrestres, ni soucis, ni pensées, mais qu'ils ont tout rejeté avec héroïsme pour rechercher uniquement la possession des biens éternels.
Aussi Saint Grégoire (in Evang. c. 5) a-til peint conformément à ces principes la conduite des amis bien aimés du Seigneur : « Ils écoutent, dit-il, la Sainte Écriture avec tant d'avidité qu'ils rejettent à l'instant toutes les œuvres de la terre, n’aspirent plus qu'aux biens célestes, repoussent tout, parents, épouse, demeure, enfants mêmes et tout ce qui passe et n’ont plus d'autre désir que de chercher et d'embrasser Jésus- Christ. Pour l’atteindre, ils jeûnent, ils pleurent, ils méditent les vérités divines, ils ne pensent qu'aux biens éternels, s'appliquent à oublier le passé et concentrent tous leurs efforts pour réaliser le bien dans le présent. »
A la générosité de ces amis bien-aimés Dieu répond en observant à leur égard toutes les lois d’une sincère amitié. S’aimer ardemment, s’entretenir assidûment, accroitre l’amour mutuel par de bons offices et des présents échangés, se supporter réciproquement, penser, parler de la même manière, n'avoir point de sécrets l’un pour l’autre, s’aider dans leurs peines, avoir tout en commun, telles sont les lois de l’amitié, telles sont les faveurs que Dieu accorde à ses parfaits amis.
Or ce titre d'ami réservé aux plus parfaits, Jésus- Christ l’a donné au V.‘P. de la Colombière dans des révélations qui sans doute ne s'imposent pas à notre foi comme la Sainte Écriture, mais qui, du moins, n’ont jamais été soupconnées d'erreur au sein de l'Église.
Nous nous garderons bien de prendre occasion de ce titre, commun au V. P. de la Colombière, au grand législateur des Hébreux et aux Apôtres, princes de l'univers dans l’ordre spirituel, pour en presser outre mesure la signification et confondre dans une gloire égale ces divers amis du Seigneur. Nous devons les distinguer tous de la foule des amis de Dieu qui ne se sont pas élevés à une perfection sublime. Mais cette remarque faite, nous nous contenterons de constater que Dieu leur a confié, il est vrai, des missions de grandeurs très différentes, exigeant de sa libéralité des dons fort différents, mais les a qualifiés du même titre, lorsqu'il a caractérisé l'amour avec lequel chacun d’eux s’est acquitté de celle qu’il avait recue. Cette remarque suffirait ici à la gloire de notre Vénérable. Ajoutons cependant ce que le Sauveur a fait pour en rehausser l'éclat.
Il ne s’est pas contenté de le nommer l'un de ses plus chers amis. Un jour, au moment où ce saint religieux distribuait le pain des anges à la Bienheureuse Marguerite-Marie, Jésus découvrit son Cœur sacré aux regards de sa pieuse confidente et lui fit voir deux autres cœurs, le sien propre et celui de son guide spirituel, qui allaient s’y abimer. Et il lui dit: « C’esf ainsi que mon pur amour unit ces trois cœurs pour toujours. Plus encore que le titre d'ami donné par le Sauveur au V. P. de la Colombière, cette manifestation surnaturelle d'intime union de leurs cœurs est de nature à nous offrir une idée grandiose de l'élévation de sa sainteté. Et si nous rapprochons notre saint personnage des saints dont il fut le contemporain, qui d’entre les saints du xvu° siècle,
demanderons-nous, a été si magnifiquement traité par le Verbe Incarné? Qui d’entre eux a été présenté au monde le cœur abîmé dans le Cœur du Fils de Dieu, uni à lui pour toujours? En louant la fidélité de son Serviteur, Jésus-Christ a attesté l’admirable soumission de sa volonté aux moindres désirs de son Souverain Maitre : en le proclamant son ami très cher, en se montrant lui-même dans l’accomplissement d’un acte de divine amitié, il a publiquement reconnu et approuvé, il nous semble, le concours que le V. P. de la Colombière donna généreusement au Sacré Cœur pour faire connaître et goûter aux hommes le mystère de son amour sans bornes.
Quel a donc été ce concours si merveilleusement récompensé? L'Église, colonne qui soutient la vérité sur la terre, n’a jamais cessé et ne cessera jamais de subir les furieux assauts de l'erreur : les plus importantes vérités de notre foi ont été l’objet de ces luttes, depuis les premiers hérésiarques jusqu’à nos jours. Au xvrI° siècle, les attaques de l'enfer étaient dirigées contre la charité. Le Protestantisme et le Jansénisme battaient en brèche la charité de Dieu pour les hommes, en faisant du Créateur un Dieu capricieux et barbare qui, sans autre raison que son bon plaisir, ouvre le ciel à une partie de ses créatures et jette cruellement l’autre dans l'enfer ; le Quiétisme et le Semi-quiétisme tendaient à étouffer ou à corrompre l'amour que l’homme doit à Dieu, son Créateur et son Rédempteur. Molinos avait imprimé, à Rome, l’année même où se manifesta à Paray le Cœur sacré de Jésus, cette exécrable proposi-
tion: {ne faut pas aimer l'humanité de Jésus-Christ ; et ses autres principes allaient à persuader que l’amour de Dieu peut coexister dans le cœur humain avec la pratique des plus horribles infamies.
A ces erreurs inventées par l'enfer contre la charité le Sauveur opposa des faits où la vérité apparut dans sa splendeur. Il fit briller aux regards du genre humain son divin Cœur embrasé des flammes de l'amour infini de Dieu. [1 choisit un homme et une femme pour représenter devant lui tout le genre humain, une religieuse et un prêtre, les types les plus élevés de la grandeur surnaturelle des enfants de Dieu sur la terre. Son choix arrêté, il manifesta une inénarrable tendresse pour ces deux êtres et força ainsi les hommes à constater combien il aimait ces deux élus. Et par cette tendresse, il embrasa les favoris de son Cœur, la Bienheureuse Marguerite-Marie et le V. P. de la Colombière, d’un amour pour lui si parfait, si éclatant, que tous les états et toutes les générations pussent apprendre d’eux à l’aimer comme il faut, lui qui est leur Créateur, leur Souverain Seigneur et leur infiniment aimable Rédempteur.
Par l’obéissance, il contraignit la Bienheureuse à raconter au monde quelques-unes de ses divines tendresses envers cette âme séraphique; il déclara qu'elle et le V. P. de la Colombière étaient, devant lui, comme frère et sœur, également partagés de biens. spirituels. Les faveurs accordées à la sœur et décrites par elle eurent donc chez le frère leur équivalent. Or, la Bienheureuse fut, dès ses premières années, comme investie par l’action
du Sauveur, jouit très fréquemment de sa présence visible dans les épreuves qui se succédèrent sans interruption durant sa jeunesse, vit les bontés du Fils de Dieu pour elle croître encore, quand elle fut dans le cloître ; elle reçut alors de lui la faveur qu'il avait accordée à saint Jean pendant la dernière Cène, fut admise à connaître les trésors de son Cœur et contempla souvent ce Cœur sacré lui-même; en retour d’une cession en règle faite au Sauveur, sur sa demande, de tous ses biens et de tous ses mérites, elle fut gratifiée de la donation de toutes les richesses du divin Cœur, afin qu’elle pût les communiquer à l'Église entière.
Voilà, trop en raccourci, ce qui fut équivalemment accordé au V. P. de la Colombière. La tendresse vigilante de Jésus le garda toujours « comme un lis planté dans une terre vierge» ; l'épreuve le visita, par exemple, quand il perdit l'amitié de Colbert; mais son divin Ami fit pour lui de cette disgrâce une source d'innombrables faveurs ; lorsqu'il se fut immolé par son vœu au bon plaisir du Seigneur, il commença à connaître mieux le Cœur de Jésus, fut admis à en contempler les merveilles, par la communication que lui fit la Bienheureuse de ses révélations ; lui aussi, il fit au Sacré Cœur donation totale delui-même, de ses biens spirituels et de tous ses mérites ; et, comme Dieu ne peut pas le céder en générosité à sa créature, cette donation nous oblige à conclure que Jésus de son côté fit à son ami une cession entière de tous les trésors de son Sacré Cœur.
Les deux élus répondirent aux tendresses de leur Dieu
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par une charité, un dévouement, une immolation sans réserve, terme qu'ils répètent souvent pour exprimer la mesure dans laquelle ils veulent se donner à leur divin Maitre. On peut lire dans les histoires de la Bienheureuse une partie des particularités de son sacrifice et la force héroïque qu'elle déploya toute sa vie au service de Dieu, surlout pour l'introduction du culte du Sacré Cœur. Le V. P. dela Colombière paya de sacrifices analogues l’amourintime dont Jésusl’honora : vie spirituelle visant en toute action à l’anéantissement : de l'amour propre et à l’imitation parfaite du Sauveur; dévouement aux âmes qui ne cherche que leur intérêt et celui de Dieu ; hardiesse à les secourir, sans sou€i de la mort ; maladie, prison, exil, supportés avec joie ; douleur intense d’avoir été soustrait au martyre: voilà une idée de la générosité avec laquelle le Serviteur de Dieu répondit à l’amour de son céleste Ami.
Il fit plus encore. Investi de la mission d’implanter le premier dans l'Église le culte public du Sacré Cœur, il vit se dresser devant lui mille obstacles presque insurmontables : le Seigneur les avaitannoncés. Il accepta néanmoins la mission du ciel et rien ne put l'arrêter dans l'exécution. Si l'on veut connaître les difficultés qu’il fallait vaincre, qu'onécoute le P. Joseph de Galliffet : «Lorsque l’on commença, dit-il, à traiter de la devotion au Sacré Cœur, à peine quelques esprits l’accueillirent-ils avec calme. Les uns la rejetaient en bloc comme une chose vaine et frivole; quelques-uns la repoussaient sans examen, comme une nouveauté; d’autres, apprenant qu'elle tirait son origine d’une vision,
méprisaient le culte et la vision ; la plupart, par esprit de contradiction, n’entendaient pas plus tôt parler de dévotion au Sacré Cœur, qu'à l’étourdie ils se mettaient à critiquer, à prendre en dédain tout ce que l’on en disait, à blâmer, à poursuivre de leurs railleries quiconque louait cette dévotion; le plus grand nombre des directeurs avouaient bien qu'ils ne voyaient rien à reprendre dans ce culte d'amour, mais ils ajoutaient que ce n’était qu'une chose sans importance, bonne pour des dévotes, sans valeur poursoutenir une piété solide; d’autresenfin la confondaient avec le culte de l'Eucharistie et disaient qu'il n'était, ni nécessaire, ni utile d'appliquer à ce culte antique le nom nouveau du « Cœur de Jésus. »
Cette opposition, formidable par ses causes, ses tenants et son universalité, fortifiée encore, semble-t-il, par la prudence des supérieurs, ne put abattre le courage du V. P. dela Colombière. La liberté de son apostolat parait avoir été réduite à deux points : suggérer cette dévotion à quelques personnes de piété et faire connaitre, dans les prédications, les miséricordes du Cœur de Jésus, comme cela s'était fait parfois au sein de l'Église. Cette liberté suffisait à l’accomplissement des desseins de Dieu : le V. P. de la Colombière en usa et répandit ainsi en beaucoup d’endroits la semence destinée à produire la moisson merveilleusement abondante que nous voyons aujourd'hui. Le Seigneur déclara que l'accroissement et le triomphe de la dévotion à son Cœur sacré ne viendraient que de lui seul. La part d'action réservée à son ami fut de semer et d’arroser la semence. Mais quel semeur ! Il sème cette dévotion dans l'âme
même de la Bienheureuse, en l’assurant de son origine divine ; illa sème dans l’âme de la Mère de Saumaise, qui la portera à Dijon et à Moulins, la rendra publique la première dans sa ville natale etla propagera après la mort du serviteur de Dieu : il la sème dans les âmes de ses Filles spirituelles qui feront écho aux monastères dela Visitation et la pratiqueront les premières dans le monde ; il la sème dans les monastères de Charolles et de Condrieu dont il fait des foyers d'action pour letemps où l’action sera possible; il la sème dans l’âme de Marie-Béatrice d’Este qui, devenue reine d'Angleterre, sera la première parmi les princesses à prier le Saint Siège de l’établir dans l’Église ; il la sème au grand collège de Lyon, d’où elle se répandra dans les cœurs d’un grand nombre de religieux de la Compagnie de Jésus et d’une multitude d'élèves qui l'y auront goûtée; il la sème dans l’âme du P. Joseph de Galliffet, qui, à Rome même, fera la lumière sur son orthodoxie et son utilité; il la sème enfin par ses livres partout où ils pénètrent, c'est-à-dire, en quelque sorte, dans tout l’univers.
Et quand le Sauveur lui demande d’arroser cette semence, il accepte avec une héroïque résignation le mal qui le réduit, en apparence, à l’inutilité, s’offre durant quatre ans en holocauste au bon plaisir du Sauveur et termine sa très sainte vie par une mort très sainte, que Jésus lui fait annoncer, pourlui donner une dernière marque publique sur la terre de sa divine amitié. N’at-on pas quelque droit de se demander si un tel Serviteur de Dieu, dont l’héroïsme chrétien est déjà proclamé, ne s’est pas élevé à une véritable égalité avec les plus
grands saints du xvirf siècle ? Il semble que l'on peut au moins, sans trop de témérité, mettre sa sainteté en regard de la leur. À Dieu seul appartient le jugement absolu sur la sainteté réelle d’un chrétien tandis qu'il était icibas. Les rapprochements que nous ferons du V. P. de la Colombière et de plusieurs saints du xvn* siècle devront se borner à la comparaison des œuvres qu'ils ont accomplies.
Nous ne rapprocherons notre Vénérable de Saint François de Sales que parce qu’on a écrit qu'il fut son disciple. C’est trop dire, il nous semble. Ce qui est vrai, c'est qu'ils ont appris la sainteté à la même école, l’école deSaint Ignace, car Saint François de Sales dut beaucoup àses maitres Jésuites, Maldonat et Possevin. Les mêmes principes fondamentaux ont donc réglé leur vie spirituelle et leur ont servi à régler celle des âmes placées sous leur conduite. Mais chacun d’eux les a appliqués librement, selon sa mission propre, son propre talent et la diversité de condition où Dieu l'avait mis. Claude dela Colombière encore jeune étudia, ilest vrai, Saint François de Sales pour faire son panégyrique ; il l’étudia plus tard, en vue de la direction des Visitandines ; il conçut une ardente dévotion pour lui, demanda « la grâce de se ressouvenir de lui pour l’invoquer et limiter. » Mais il garda, dans la pratique de la sainteté et dans la direction des âmes, la méthode de Saint Ignace, son caractère personnel et la rondeur d’une formation militaire.
Rapprochons-le de Saint François Régis : ils sont l’un et l’autre enfants de la Compagnie de Jésus. Régis
s'épuisa de fatigues pour sauver les huguenots, les pécheresses, les pauvres, les montagnards du Vivarais, sans négliger les grands avec lesquels son ministère le mettait en contact ; il tomba sur son champ de bataille, tué par la maladie que son épuisement rendit mortelle. Cinq semaines après sa mort, le V. P. de la Colombière apparaissait dans le monde pour renouveler son héroïsme, mais dans des conditions différentes ; son champ d'action renferma, comme celui de Régis, toutes les classes de la société : pauvres, habitants des campagnes, bourgeois, nobles, princes mêmes etâmes consacrées à Dieu ; la différence fut que Régis fut principalement appliqué au salut des petits, Claude de la Colombière à celui des grands et des âmesreligieuses. A qui des deux décerner la palme du zèle apostolique ? Tous deux ont été déclarés héros dans la pratique des vertus des apôtres. Pour Régis, la sentence est rendue immuable par la canonisation: Claude de la Colombière n’est pas encore arrivé à ce comble de gloire. Régis n’a pas craint es coups des pécheurs dont il contrecarrait les passions ni les menaces des huguenots dont il attaquait les erreurs ; Claude de la Colombière a prêché aux catholiques et aux protestants d'Angleterre en affrontant la mort dont le menaçaient les lois de ce pays; tombé, lui aussi sur le champ de ses fatigues, il subit avec joie les horreurs des prisons anglaises et l’humiliation de l’exil et n’eut qu'un regret, celui de n’avoir pas été jugé digne du martyre.
Mais si nous avions la hardiesse de mettre l’humble, douce et aimable figure du V. P. de la Colombière en
regard de l’astre éclatant de sainteté que fut Saint Vincent de Paul, n'exposerions-nous pas à un excès d’humiliation l’Ami du Sacré-Cœur? Les foules, nous le Savons, comprendront toujours plus aisément la mission de charité corporelle de Saint Vincent de Paul que la mission de charité spirituelle du V. P. de la Colombière : les aumônes publiques du saint les frapperont toujours plus que les immolations intimes et cachées du Serviteur de Dieu. Et cependant il nous faut comparer leurs missions : elles sont liées l’une à l’autre; celle de l'Ami du Sacré Cœur est le complément de celle du grand saint, qu'on nous permette même de dire son perfectionnement.
Le Luthéranisme et le Calvinisme avaient bouleversé notre patrie au xvi* siècle : les institulions sociales et religieuses destinées à pourvoir aux besoins des petits et des pauvres avaient été anéanties ou du moins désorganisées et privées de ressources. Quand la guerre s’abattit sur les provinces du Nord, ce fut une entière désolation. La miséricorde de Dieu, ayant résolu de tirer notre pays de ses ruines et d’y faire refleurir la religion et les vertus dont elle est la mère, mit d'abord sous les yeux du peuple, en proie à toutes les calamités, le spectacle d’une charité visible, empressée à soulager ses misères. Saint Vincent de Paul fut alors donné à la France comme un nouveau Joseph, distribuant à l'Égypte le blé recueilli par ses soins ; il apparut même ‘comme l'image du Sauveur multipliant les pains pour nourrir la foule affamée. C’est là, croyons-nous, ce qui a prédominé dans sa mission. Et assurément ce que
Dieu a le plus largement béni en lui, durant sa vie, ce qu'il a fait croitre le plus magnifiquement après sa mort, ce sont ses œuvres de charité corporelle, établies dans le but de rendre plus facile l’exercice de la charité spirituelle. L'Église a consacré en quelque sorte ce caractère de la mission de Saint Vincent de Paul, en l'élevant à la dignité de Patron de toutes les œuvres de bienfaisance.
Mais quelle fut donc la mission confiée au V. P. de la Colombière pour compléter, pour perfectionner celle de Saint Vincent de Paul? Saint Vincent de Paul avait comme ramené les foules dans le sein de l’Église en les obligeant à voir en elle la Mère aimante qui les avait nourries par les mains de l’un de ses plus saints ministres. Il restait à fixer plus fortement leurs pensées sur Dieu, auteur de l’Église et de tous les biens dont elle est le canal. Il restait à établir entre Dieu et ses enfants des liens d'amour plus étroits et plus doux, à rapprocher, pour ainsi dire, le ciel de la terre, à donner à celle-ci le spectacle d’une amitié cœur à cœur entre le Souverain Maitre de l'univers et les hommes, ses humbles créatures ; à préparer l’héroïsme des fidèles de l'avenir qui auraient à glorifier Dieu en le servant parfaitement, non seulement sans l'appui des lois civiles, qui les avaient aidés jusque-là, mais même sous des législations plus hostiles au culte et au service du Très Haut que les antiques législations du paganisme. Le V. P. de la Colombière fut choisi pour préparer ce mouvement affectueux des vrais fidèles vers Dieu, et renouveler ainsi dans l’Église l’œuvre de l’apôtre Saint Jean,
Saint Jean, après avoir reposé sur le Cœur de Jésus, après en avoir contemplé les trésors de miséricorde et d'amour, les révéla à toute la terre, en lui criant : «€ Videte qualem charitatem dedit nobis Pater, ut filit Dei nominernur et simus ! » (1) Il enseigna que nous avons connu la charité de Dieu envers nous à ce trait qu'il a donné sa vie pour nous; d’où il résulte que nous devons donner aussi notre vie pour nos frères, par amour pour Dieu. Il illumina l'univers en y faisant resplendir, comme une lumière nouvelle et éclatante, la doctrine qui réduit Dieu et l’homme à l’unité, par la formation entre lui et nous d’une société mutuelle, résultant de la communication que nous fait Jésus- Christ, surtout dans l'Eucharistie, de la vie qu'il reçoit de son Père.
Le V. P. de la Colombière eut mission de raviver cette doctrine dans les âmes en les formant à payer d’un juste retour d'amour le Cœur de ce Dieu, qui atant aimé les hommes qu'il n’a rien épargné, jusqu'à s’épuiser et se consumer, pour leur témoigner son amour. C’est par la communion principalement que devait se faire la réparation due au Sauveur outragé sur nos autels, c’est-à-dire qu’il fallait ramener les hommes à partager, dans l'amour, la vie de Dieu, les nourrir de l'aliment divin préparé pour faire vivre les enfants de Dieu de la vie même de leur Père céleste. Nous admirons Saint Vincent de Paul nourrissant la Lorraine, la
(1) « Considérez quel amour le Père nous a témoigné, de vouloir que nous soyons appelés el que nous soyons en effet enfants de Dieu ! » (1 Jo n. int, 1).
Champagne et la Picardie désolées par le démon de la guerre. Quels sentiments fera naïtre en nous le R. P. de la Colombière donnant aux âmes foulées par le démon de l'hérésie, exposées à perdre, non la vie du corps, mais la charité qui est la vie de l'âme, la connaissance et l'amour du Cœur de Jésus, présentant ce divin Cœur aux adorations des hommes pour l'ouvrir, Comme une source rafraichissante qui fera refleurir partout la charité alanguie et fécondera les innombrables œuvres de piété qui surgiront bientôt pour le glorifier ? Si les foules sont saisies d'enthousiasme à la vue de Saint Vincent de Paul distribuant aux affamés quarante millions en aumônes, les âmes d'élite ne se laisseront-elles pas transporter d’admiration en contemplant le V. P. de la Colombière qui s’immole sans réserve pour attirer les fidèles au Cœur de Jésus, leur en distribuer les trésors, et les disposer à vivre de sa vie divine?
Or les écrits de ce cher et bienheureux Ami du Sacré Cœur sont tout imprégnés de l'esprit qui l’anima. Les chrétiens des siècles passés le savaient et lisaient avec piété ses ouvrages pour se remplir de cet esprit. S'ils les imitent, les chrétiens de nos jours l'y trouveront aussi, au grand avantage de leurs âmes.
Mais les lettrés eux-mêmes recueilleront profit et plaisir de la lecture des Œuvres du V. P. de la Colombière. Il ne fut pas seulement un grand saint: il fut encore un grand orateur et un écrivain de marque bien digne de la place distinguée qu'on lui a attribuée parmi les auteurs du siècle de Louis XIV..
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Les écrits du V. P. de la Colombière sont aujourd’hui moins connus dans le monde lettré que ceux de Bossuet, de Bourdaloue, de Massillon, de Fléchier et d'autres prédicateurs de moindre réputation. Ce fait s'explique aisément, même sans comparer les mérites respectifs des auteurs. Ces prédicateurs ont fourni une carrière complète; le V. P. de la Colombière n’a eu que quatre années de prédications et a quitté à trente-sept ans la chaire chrétienne. Ils ont annoncé la parole de Dieu à couret dans les chaires de Paris: le.V: P. de la Colombière n’a prêché qu’en province et dans l’étroite chapelle du palais Saint-James, à Londres. Les noms des premiers ont rempli les gazettes et sont restés dans la mémoire des foules ; celui du V. P. de la Colombière n’a guère été connu que par la lecture de ses sermons. Les critiques et les littérateurs ont relevé de préférence les talents et la gloire des hommes les plus célèbres.
En outre, on ne lit plus beaucoup, on n'étudie presque plus, dans le monde lettré, des ouvrages aussi graves que les sermons: la connaissance qu'on y a de ce genre d’écrits est à peu près réduite à ceux qu'il faut étudier en vue de divers examens. Or cette étude s'étend à peine aux quatre orateurs chrétiens que nous avons nommés.
De cette moindre notoriété, faut-il conclure que le Prédicateur de la duchesse d’York ne mérite pas d’être
rapproché de ces grands orateurs et des hommes de lettres les plus distingués du xvu* siècle? On a pensé jusqu'ici le contraire. Depuis plus de deux siècles ceux qui l'ont jugé lui ont toujours fait une belle place parmi les orateurs chrétiens et l'ont toujours mis au rang des meilleurs écrivains français. L’attention publique, il est vrai, s’est fixée surtout sur ses vertus ; ses plus chauds amis, se bornant à signaler en passant le mérite de ses ouvrages, ont parlé beaucoup plus de sa sainteté que de ses talents. La vérité est pourtant que les jugements des critiques littéraires l’ont mis en bonne posture parmi les lettrés.
Une étude complète de ses écrits demanderait un juste volume: nous ne pouvons donc le faire ici et nous ne voulons pas présenter à nos lecteurs un travail écourté. Nous nous bornerons à donner seulement une idée générale de ces ouvrages, en réunissant les appréciations des juges les plus éclairés qui en ont dit leurs sentiments.
Olivier Patru, l'Aristarque des écrivains de son temps, estimait notre auteur l’un des hommes du royaume qui entendait le mieux notre langue. « Accoutumé lui-même à être admiré, il admirait les réflexions du P. de la Colombière touchant les secrets les plus fins du style français... Quand il lui écrivait, 1l lui donnait toujours des marques particulières de son estime : il semblait le consulter, lorsqu'il répondait à ses difficultés sur la langue. » (1) L'illustre académicien, déjà sexagénaire, traitait avec de tels égards un jeune homme qui n'avait pas trente ans.
(1) Préface de la Première Edition de Œuvres, page nr.
Le langage du V. P. de la Colombière, quelle que fût l'opinion qu'on s’en était formée en 1757, n’a pas plus vieilli que celui de Bossuet et de Bourdaloue. Si l’on excepte un petit nombre de mots, quelques tournures qui ont aujourd'hui un air d’antiquité, ses écrits sont aussi faciles à lire que ceux des deux grands orateurs, ils ont gardé la même jeunesse. Les lettrés qui goûtent le style des maîtres du xvir* siècle aimeront à retrouver dans ces pages les procédés de composition et la belle langue de ce temps. (1)
Mais l’auteur «se distinguait surtout par sa manière de penser. Il envisageait les choses d’un air si juste et si délicat qu'elles se perfectionnaient dans son esprit par le tour qu'elles y prenaient. Quoi qu’il se plût davantage aux Connaissances profondes et sérieuses, il aima pourtant toujours la politesse. Il ne pouvait pas écrire ses pensées sans les exprimer avec. une grande pureté de langage et sans leur donner cetarrangement qu’un esprit bien fait cherche partout. » (2)
Cette connaissance parfaite de la langue, cette manière si distinguée de penser, ce goût de la politesse et d'un
(1) Voici les modifications que nous avons introduites dans le texte original de 1684 :
1° Nous avons donné aux mots l'orthographe actuelle ;
20 Nous avons quelquefois ajouté, pour faciliter la lecture publique des Sermons, une préposition qui n’était pas en usage, lorsqu'ils furent publiés ; cette préposition est imprimée en italiques ;
3° Quand il à fallu substituer un terme ou une tournure à un terme ou à une tournure du texte original, le terme ou la tournure moderne ont été imprimés en italiques et le terme ou la tournure du texte original ont été conservés en note, de manière que l’on puisse rétablir le
texte primitif.
(2) Préface citée plus haut, p. 1-ur.
bel arrangement dans les ouvrages de l'esprit étaient des instruments à la fois puissants et délicats mis au service de la haute intelligence dont était doué le V. P. de la Colombière. « Il fut, au jugement de tous, un homme d’un esprit supérieur, d’une éminente sagesse, illustre par son éloquence. » (1) Aussi ses juges semblent-ils parfois ne pouvoir égaler leurs éloges à son mérite. Ils proclament que le P. dela Colombière est célèbre dans toute l’Europe à cause de l’excellence de ses écrits, accueillis avec enthousiasme à leur apparition et lus partout avec une approbation universelle. Ils précisent les caractères de ces œuvres qui les font goûter de tous : « Les excellents ouvrages qu'il avait composés, disent les Pères de la Congrégation provinciale de Lyon (1693), respirent l'éloquence native de ce grand homme et révèlent un auteur tout rempli de Dieu. » (2) & Il a su dans ses ouvrages joindre la solidité à la politesse et la politesse à l’onction, » (3) ajoute le P. Jean Croiset. Et le P. de Colonia résume en un mot l’opinion générale : « Tout décèle dans lui un grand maitre. » (4)
Ce sont surtout, il est vrai, des confrères du saint prédicateur que nous venons d'entendre : ils étaient alors en possession de former le goût littéraire de la France. Mais chez les hommes tels que ceux que nous avons nommés, l'amitié ne s’oublie jamais jusqu’à parler contrairement à la vérité. Et la preuve qu'ils n’ont pas exa-
(1) P. Jos. de Galliffet, De Culiu sacrosaneti Cordis Dei Jesu, 1. 1, ch. 1. (2) Archives de la Compagnie de Jésus.
(3) P. Jean Croiset, De la dévotion au Sacré-Cœur, p. 1, ch. 2.
(4) P. Dom. de Colonia, Hist. litt. de Lyon, t. 1, p. 750.
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géré le mérite de leur ami, c’est que leur jugement a été acceptéet confirmé par ceux qu'aucun lien ne rattachait à l'orateur. L'abbé Trublet(1)}, l’auteur du Dictionnaire des Prédicateurs (2), l'auteur du Dictionnaire des Ecrivains du Dauphiné, et bien d'autres lui rendent hommage. L'ordre de Saint Dominique, dans un ouvrage scientifique, travail collectif qui engage sa responsabi+ lité, lui a consacré ce bel éloge : « Ce prédicateur avait l'esprit fin et délicat, et on le sent malgré l'extrême simplicité de son style. Il avait surtout le cœur vif et sensible : c’est l’onction du P. Cheminaïis, mais avec plus de feu; l'amour de Dieu l’embrasait. » (3) L’archevêque de Sens, Languet de Gergy, membrede l’Académie française et adversaire redouté des Jansénistes, a écrit : « Le P.de la Colombière a été célèbre par l’éloquence « de ses prédications et par l’onction sainte qui est « répandue dans tous ses ouvrages de piété. » (4)
Nous arrivons donc aisément à cette conclusion : D'une voix unanime, des juges nombreux et compétents ont proclamé que les œuvres du V. P. de la Colombière sont les heureux fruits d’une intelligence puissante, échauffée par un cœur embrasé du divin amour, amie de l’ordre et de la politesse dans les écrits et douée d’un goût rare pour l'expression de ses pensées. Si les ouvrages littéraires ont tant de charme pour le lecteur, dès qu'ils lui révèlent quelqu'une de ces qualités, dès qu'il
(1) Réflexions sur l'Eloquence, p. 76.
(2) Pages 78-79.
(3) P. Richard, O. P. Dictionnaire universel.
(4) Languet, Vie de la V. M. Marguerite-Marie Alacoque, 1. 1v, n° 56, Paris, 1729.
les sent animés par quelque passion vraie, les écrits de notre auteur ne manqueront pas de plaire au lecteur chrétien, vivifiés qu'ils sont par la passion sainte du parfait amour de Dieu
A ces appréciations sur l’auteur, ajoutons celles où a été exposé le caractère général des divers écrits du V. P. de la Colombière.
Le Journalde Trévoux (avril 1726, p. 653), après avoir apprécié les Lettres spirituelles, comme on peut le voir plus bas (t. vi, p. 152,)ajoutait : (On a de lui d’autres ouvrages plus considérables et plus propres encore à le faire connaître..., quatre volumes de Sermons qui ont passé pour des modèles en cegenre dans le temps qu'ils parurent et qui sontencore estimés des personnes de goût, surtout de celles qui lisent pour s'instruire et s’édifier. Son recueil de Réflexions chrétiennes passe pour un précis de plusieurs traités excellents, où les matières les plus intéressantes de la foi et de la morale sont exposées de la manière la plus capable de faire impression sur tout lecteur qui cherche de bonne foi à se convaincre de sa religion. Une Retraite, trouvée après sa mort écrite de sa main en forme de journal et qui est proprement le compte qu'il se rendait à lui-mêmeet à son Père spirituel de ce qui se passait de plusintime en lui, dans les Exercices de saint Ignace qu’il fit pendant un mois entier, présente nuement et avec onction les vues de la haute perfection dont Dieu lui inspira alors le désir, dont il jeta dès ce moment les fondements, àlaquelle il s'engagea le plus étroitement et qu’il parutavoir atteinte avant sa mort. »
Nous avons en ces lignes l'appréciation des divers écrits du V. P. de la Colombière, à l'exception de trois discours latins prononcés à Avignon et à Lyon, etimprimés sousletitre de Prolusiones Oratoriæ. L'auteur de l'article mentionneen outre un livre sur le Sacré Cœur. Nous rapportons cette mention, mais en remarquant que, ni l'ouvrage, ni son titre ne sont connus. « Ila donné, dit le critique, une forme à la célébration, aujourd'hui si répandue, de la solennité du Cœur de Jésus; il en a tracé l'office, les pratiques, les conditions dans un livre qui se publie. » Nous croyons à une méprise : le P. Croiset n’aurait pas gardé le silence sur cet ouvrage.
Les préfaces nouvelles qui accompagnent les Retraites spirituelles et les Lettres spirituelles renferment des explications destinées à rendre plus facile la lecture de ces écrits. Rappelons seulement, ici, l'impression qu’ils produisirent sur un homme du monde, M. Dugas, président del’Académie de Lyon et prévôt des marchands. Il écrit à son ami, M. de la Barmondière : « Le P. de la Colombière, dont je viens de lire les Lettres pour ma lecture spirituelle, m'a rendu très heureux. Elles respirent la plus pure spiritualité, avectoute la solidité d’un bon sens éclairé. Quelle résignation aux ordres de la Providence ! Quelle humilité ! Quel zèle pour porter les âmes à la perfection ! >» Et deux jours plus tard, parlant de la Retraite, il ajoutait : « Je ne suis pas étonné que cette Retraite ait eu un sigrand débit. Ce grand Serviteur de Dieu y rend compte des sentiments et des résolutions qu'il forma dans sa retraite d’un mois pour se préparer