‹ Œuvres complètesChapitre 201 sur 475 · Voyez lettre · texte numérisé non relu

Voyez lettre

Vous trouverez ci-joint un billeti qu'il m’a ordonné de vous remettre. Ce grand homme est toujours le même. Il soutient ses infortunes avec un courage et une fermelé dignes de lui. I] n’a pu transcrire la lettre qu’il vous écrivait. Elle commençait par des vers. Au lieu d’y jeter du sable, il a pris l'encrier, ce qui est cause qu’elle est coupée. Je suis dans un état affreux, et ne survivrai pas à la destruction de ma maison et de ma famille. C’est l'unique consolation qui me reste. Vous aurez de beaux sujets de tragédies à travailler. O temps! Ô mœurs ! Vous ferez peut-être verser des larmes par une représentation illusoire, tandis qu’on contemple d’un œil sec les malheurs de toute une maison contre laquelle, dans le fond, on n’a aucune plainte réelle.

Je ne puis vous en dire davantage; mon âme est si troublée que je ne sais ce que je fais. Mais, quoi qu'il puisse arriver, soyez persuadé que je suis plus que jamais votre amie.

WILHELMINE

Aux Délices, 19 août.

Je commence, mon cher ange, par vous dire que Tronchin s’est trompé sur les eaux de Plombières, et que j'en suis très-aise. J'avais pris la liberté d'écrire à Mr d’Argental contre les eaux, et je me rétracte:; mais à l'égard des eaux d’Aix-la-Chapelle, je trouve que ce serait au duc de Cumberland à les prendre, et non pas au maréchal d’Étrées. Il vient de gagner une bataille : il faut que M. de Richelieu en gagne deux, s’il veut qu’on lui pardonne d’avoir envoyé aux eaux un général heureux. À l'égard du roi de Prusse, l’affaire n’est pas finie, il s’en faut beaucoup. Il est encore maître absolu de la Saxe ; et si les Anglais envoient quinze mille hommes à Stade, l’armée de France peut se trouver dans une position embarrassante. Je me hâte de quitter cet article pour venir à celui de Fanime. Je vous avoue que je ne suis guère en train à présent de rapetasser une tragédie amoureuse, et que le czar Pierre a un peu la préférence. Comment voulez-vous que je résiste à sa fille? Il ne s’agit pas ici de redire ce qui s’est passé aux batailles de Narva et de Pultava ; il s’agit de faire connaître un empire de deux mille lieues d’étendue, dont à peine on avait entendu parler il y a cinquante ans. Il me semble que ce n'est pas une entreprise désagréable de crayonner cette création nouvelle : c’est un beau spectacle de voir Pétersbourg naître au

4. C'est probablement ce billet dont Voltaire cite une phrase dans le troisième alinéa de ia lettre 3413.

milieu d’une guerre ruineuse, et devenir une des plus belles et des plus grandes villes du monde; de voir des flottes où il n’y avait pas une barque de pêcheur, des mers se joindre, des manufactures se former, les mœurs se polir, et l'esprit humain s'étendre.

J'ai au bord de mon lac un Russe‘ qui a été un des ministres de Pierre le Grand dans les cours étrangères. Jl a beaucoup d'esprit, il sait toutes les langues, et m’apprend bien des choses utiles. J’ai vu chez moi des jeunes gens nés en Sibérie : il y en a un que j'ai pris pour un* petit-maître de Paris. C’est donc, mon cher ange, ce vaste tableau de la réforme du plus grand empire de la terre qui est l’objet de mon travail. Il n'importe pas que le czar se soit enivré, et qu’il ait coupé quelques têtes* au fruit ; il importe de connaître un pays qui a vaincu les Suédois et les Turcs, donné un roi à la Pologne, et qui venge la maison d'Autriche. On me fait copier les archives, on me les envoie. Cette marque de confiance mérite que j'y sois sensible. Je n’ai à craindre d’être ni satirique ni flatteur, et je ferai bien tout mon possible pour ne déplaire ni à la fille de Pierre le Grand ni au public. Je me suis laissé entraîner à me justifier auprès de vous sur cet ouvrage, que j'entreprends, qui convient à mon âge, à mon goût, aux circonstances où je me trouve. Une autre fois je vous parlérai au long de cette pauvre Fanime; mais je crois qu’il faut laisser oublier le grand succès de lIphigénie en Tauride. Mes Russes prirent la Tauride il y a dix-huit ans. Adieu, mon divin ange ; je vous embrasse mille fois.

Aux Délices, 21 août.

Mon héros, c'est en tremblant que je vous écris. Je n’aurais pas été peut-être importun à Strasbourg, mes lettres peuvent l'être quand vous êtes à la tête de votre armée. Je vous jure que, sans la maladie de ma nièce, j'aurais assurément fait le voyage. Je voudrais vous suivre à Magdebourg, car je m’imagine que vous lassiégerez. 11 y a plus de quatre mois que j’eus l'honneur de vous mander qu’on en viendrait là. Je ne prévoyais pas alors que ce serait vous qui vous mesureriez contre le roi de Prusse ;

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