A M. LEKAIN
rades. Puisque vous osez enfin observer le costume, rendre l’action théâtrale, et étaler sur la scène toute la pompe convenable, soyez sûr que votre spectacle acquerra une grande supériorité. Je suis trop vieux et trop malade pour espérer d’y contribuer : mais si j'avais encore la force de travailler, ce serait dans un goût nouveau, digne des soins que vous prenez et de vos talents. Je suis borné, à présent, à m'’intéresser à vos succès. On ne peut y prendre plus de part, ni être moins en état de les seconder. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Aux Délices, # août.
Mon cher ange, je suis bien malingre ; mais, puisqu'on a ressuscité Sémiramis, il faut bien que je ressuscite aussi. On dit que Lekaïin s’est avisé de paraître, au sortir du tombeau de sa mère, avec des bras qui avaient l'air d’être ensanglantés: cela est un tant soit peu anglais, et il ne faudrait pas prodiguer de pareils ornements. Voilà de ces occasions où l’on se trouve tout juste entre le sublime et le ridicule, entre le terrible et le dégoûtant. Mon absence n’a pas nui au succès: de mon temps, les choses n'auraient pas été si bien. J'ai gagné quelque chose à être mort, car c’est l'être que de vivre sans digérer au pied des Alpes. Je sens que les Tronchin n’y font rien. Le miracle de M= de Fontaine subsiste, mais je ne suis pas homme à miracles. Il faut être jeune pour faire honneur à son médecin ; mais, mon ange consolateur, aurai-je encore la force de faire quelque chose qui vous plaise? J’ai bien peur que le talent des tragédies ne passe plus vite que le goût de les voir jouer. Vous n'êtes pas épuisé: mais, par malheur, ne le serais-je pas? Il se présente en Suède un sujet de tragédie ! ; s’il y avait quelque épisode de Prusse, on pourrait trouver de quoi faire cinq actes. On aura dorénavant à Paris de l’indulgence pour moi, depuis qu’on me tient pour trépassé.
Je ne conseillerais pas à La Beaumelle de donner une pièce: il en a pourtant fait une*; mais il est si protégé et si heureux
4. Le baron de Horn et quelques autres seigneurs venaient d’être décapités à Stockholm, le 13 juillet, pour avoir essayé de rétablir l'autorité arbitraire, tant à leur profit qu’à celui d’Adolphe-Frédéric, beau-frère du roi de Prusse.
9, La Beaumelle, pendant son séjour à la Bastille, en 1753 (voyez tome XV, page 87), avait commencé une tragédie intitulée Virginie, ou les Décemovirs. À défaut
qu’ou pourrait le siffler. Il faut qu'il soit disgracié de quelques rois, et alors le parterre le prendra en amitié. M= de Graffigny a une comédie! toute prête; son succès me paraît sûr. Elle est femme, le sujet sera un roman; il y aura de l'intérêt, et on aimera toujours l’auteur de Cénie. Pour M” du Boccage, elle s’est livrée au poëme épique. On m'a envoyé trois tragédies de Paris et de province. Il en pleut de tous côtés, sans compter l'opéra de Hérope du roi de Prusse. Vous voyez que les arts sont toujours en honneur. Bonsoir, mon cher et respectable ami; mille respects à tous les anges.
Aux Délices, 4 août.
Il me semble, monseigneur, que toutes les lettres adressées à mon héros doivent lui être rendues, et que messieurs de la poste de Compiègne auraient pu vous renvoyer à Marseille la lettre que je vous adressai à la cour? quand vous eûtes donné ce bel assaut; mais apparemment que l’on n’aime pas les mauvais vers dans ce pays-là. Il se peut aussi que les directeurs de la poste vous aient attendu à Compiègne de jour en jour, et vous attendent encore. Je ne ressemble point au général Blakeney ?, je ne peux sortir de ma place. La raison en est que je suis assiégé par une file de médecines dont le docteur Tronchin m'a circonvenu. Que n’ai-je un moment de force et de santé! je partirais surle-champ, je viendrais vous voir dans votre gloire; je laisserais là toute ma famille, qui se passerait bien de moi dans mon ermitage.
Vous croyez bien que j'ai un peu interrogé le voyageur dont vous me parlez“, et vous devez vous en être aperçu quand je vous mandais que ce n’était pas des seuls Anglais que vous triomphiez. Vous avez, comme tous les généraux, essuyé les propos de l'envie et de l'ignorance. Souvenez-vous comme on traitait le maréchal de Villars avant la journée de Denain. Vous avez fait comme lui, et on se tait, et on admire, et l'enthousiasme que vous inspirez est général. On a mal attaqué, disait-on; il fallait
d'encre, de plume, et de papier, il en avait écrit sept cents vers bur r des assiettes d’étain, avec la pointe d’une aiguille.
4. La Fille d'Aristide, drame joué sans succès le 29 avril 1758.