IV' PARTIE, CHAPITRE XIV
succer qu'en l'abondance de ces douces délices elle fait beaucoup moins de bonnes œuvres ; et qu'au contraire , parmi les aspretés et stérilités spirituelles, à mesure qu'elle se void privée des sentimens aggreables de la dévotion, elle en multiplie d'autant plus les œuvres solides, et abonde en la génération intérieure des vrayes vertus de patience, humilité, abjection desoy-mesme, résignation et abnégation de son amour propre.
C'est donc un grand abus de plusieurs , et notamment des femmes, de croire que le service que nous faysons à Dieu sans goust, sans tendreté de cœur et sans sentiment, soit moins aggreable à sa divine Majesté , puisqu'au contraire nos actions sont comme les roses , lesquelles bien qu'estant fraisches elles ont plus de grâce , estant neantmoins seiches elles ont plus d'odeur et de force. Car tout de mesme , bien que nos œuvres faites avec tendreté de cœur nous soient plus aggreables, à nous, dis-je , qui ne regardons qu'à nostre propre délectation, si est-ce qu'estant faites en seicheresse et stérilité , elles ont plus d'odeur et de valeur devant Dieu. Ouy, chère Philothée , en tems de sécheresse nostre volonté nous porte au service de Dieu comme par vive force , et par -conséquent il faut qu'elle soit plus vigoureuse et constante qu'en tems de tendreté. Ce n'est pas si grand cas de servir un prince en la douceur d'un tems paysible , et parmi les délices de la cour ; mays de le servir en l'aspreté de la guerre, parmi les troubles et persécutions , c'est une vraye marque de constance et fidélité. La bienheureuse Angele de Foligny dit que l'orayson la plus aggreable à Dieu est celle qui se fait par force et contrainte , c'est à dire , celle à laquelle nous nous rangeons , non point pour aucun goust que nous y ayons, ni par inclination, mays purement pour plaire à Dieu, à quoy nostre volonté nous porte comme à contre-cœur, forçant et violentant les sécheresses et répugnances qui s'opposent à cela. J'en dis de mesme de toutes sortes de bonnes
œuvres ; car plus nous avons de contradictions , âoit exte-* rieures , soit intérieures , à les faire , plus elles sont estimées et prisées devant Dieu ; moins il y a de nostre interest particulier en la poursuite des vertuz , plus la pureté de l'amour divin y reluit : l'enfant bayse aysément sa mère qui luy donne du succre ; mays c'est signe qu'il l'ayme grandement, s'il la bayse après qu'elle luy aura donné de l'absynthe ou du chicotin.