‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 159 sur 312 · IV* PARTIE, CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

IV* PARTIE, CHAPITRE XV

enfançons qu'on sevré , ayant perdu leur mammelles , elles languissent et gémissent, et deviennent ennuyeuses et importunes, principalement à elles -mesmes. Cecy donq arriva au voyage duquel il est question à l'un de la troupe , nommé Geoffroy de Peronne, nouvellement dédié au service de Dieu. Celuy-cy, rendu soudainement aride , destitué de consolation et occupé de ténèbres intérieures , commença à se ramentevoir de ses amis mondains , de ses p^^rens , des facultés qu'il venoit de laisser, au moyen de quoy il fut assailly d'une si rude tentation que , ne pouvant la celer en son maintien , un de ses plus confidens s'en apperceut , et l'ayant dextrement accosté avec douces paroles, Iny dit en secret : a Que veut dire cecy, Geoffroy? comment estce que contre l'ordinaire tu te rens si pensif et affligé? » Alors Geoffroy avec un profond souspir : «Ah ! mon frère, responditil, jamais de ma vie je ne seray joyeux, y) Cet autre , esmeu de pitié par telles paroles, avec un zèle fraternel alla soudain reciter tout cecy au commun perc saint Bernard, lequel voyant le danger entra en une église prochaine afïin de prier Dieu pour luy ; et Geoffroy cependant, accablé le la tristesse, reposant sa teste sur une pierre , s'endormit. Mays après un peu de tems tous deux se levèrent , l'un de l'orayson avec la grâce impetrée, et l'autre du sommeil avec un visage si riant et serein que son cher amy, s'esoerveillant d'un si grarid et soudain changement , ne se peut contenir de lui reprocher amiablement ce que peu auparavant il luy avoit respondu. Alors Geoffroy luy répliqua : « Si auparavant je te dis que jamais je rif sorois joyeux, maintenant je t'asseure que je ne seray jamais triste. »

Tel fut le succès de la tentation de ce dévot personnage. JMays remarqués en ce récit, chère Philothée ,

1 . Que Dieu donne ordinairement quelque avant-goust des délices célestes à ceux qui entrent en son service, pour les retirer des voluptés terrestres et les encourager à la

poursuite du divin amour, comme une mère qui, pour amorcer et attirer son petit enfant àlamammelle, met du miel sur le bout de son tetin.

2. Que c'est neantmoins aussi ce bon Dieu qui quelquesfois, selon sa sage disposition, nous oste le lait et le miel des consolations, affin que, nous sevrant ainsy, nous apprenions à manger le pain sec et plus solide d'une dévotion vigoureuse , exercée à Tespreuve des desgoutz et tentations.

3. Que quelquesfois des bien grandes tentations s'eslevent parmy les seicheresses et stérilités ; et lors il faut constamment combattre les tentations, car elles ne sont pas de Dieu, mays il faut souffrir patiemment les seicheresses, puisque Dieu les a ordonnées pour nostre exercice.

4. Que nous ne devons jamais perdre courage entre les ennuys intérieurs , ni dire comme le bon Geoffroy : jamais je ne seray joxjeux ; car emmy la nuit nous devons attendre la lumière ; et réciproquement , au plus beau tems spirituel que nous puissions avoir il ne faut pas dire : je ne seray iamais ennuyé : non ; car, comme dit le sage , es jours heureux il se faut resouvenir du malheur ; il faut espérer entre les travaux , et craindre entre les prospérités ; et , tant en l'une des occasions qu'en l'autre , il se faut tous-jours humilier.

5. Que c'est un souverain remède de descouvrir son mal à quelque amy spirituel qui nous puisse soulager.

En fin, pour conclusion de cet advertissement , qui est si nécessaire, je remarque que, comme en toutes choses, de mesme er celles-cy nostre bon Dieu et nostre ennemy ont aussi de contraires pre tensions. Car Dieu nous veut conduire par icelles à une grande pureté de cœur, à un entier renoncement de nostre propre interest en ce qui est de son service, et un parfait despouillement de nous-mesmes ; mays le malin tasche d'employer ces travaux pour nous faire perdre eourage, pour nous faire retourner du costé des playsirs

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