‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 187 sur 312 · LIVRE I , CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE I , CHAPITRE III

saint Bernard S il est à ton pouvoir, si tu veux, de faire que ton ennemy soit ton serviteur , en sorte que toutes choses te reviennent à bien; ton appétit est sous toy, et tu le domineras. Ton ennemy peut exciter en toy le sentiment de la tentation ; mais tu peux , si tu veux , ou donner, ou refuser le consentement. Si tupermetz à l'appétit de te porter au péché, alors tu seras sousiceluy, et il te maistrisera, par ce que quiconque fait le péché , il est serf du péché ; mays avant que tu faces le péché , tandis que le péché n'est pas encor en ton consentement, mays seulement en ton sentiment, c'est dire , qu'il est encor en ton appétit , et non en ta volonté , ton appétit est sous toy, et tu le maistriseras.» Avant que l'empereur soit créé, il est sousmis aux électeurs, qui dominent sur luy , pouvans ou le choisir à la dignité impériale, ouïe rejetter; mays s'il est une fois esleu et eslevé par eux, ilz sont des-lors sous luy , et il domine sur eux. Avant que la volonté consente à l'appétit, elle domine sur luy; mais après le consentement, elle devient son esclave.

En somme, cet appétit sensuel est à la vérité un sujet rebelle , séditieux , remuant , et faut confesser que nous ne le sçaurions tellement desfaire qu'il ne s'esleve , qu'il n'entreprenne , et qu'il n'assaille la rayson ; mays pourtant la volonté est si forte au-dessus de luy que , si elle veut, elle peut le ravaler , rompre ses desseins , et le repousser , puisque c'est assés le repousser que de ne point consentir à ses suggestions. On ne peut empescher la concupiscence de concevoir, mays ouy bien d'enfanter et de parfaire le péché.

Or cette convoitise , ou appétit sensuel , a douze mouvemens, par lesquelz, comme par autant de capitaines mutinés, il fait sa sédition en l'homme. Et par ce que pour l'ordinaire ilz troublent l'ame et agitent le corps , entant qu'ilz troublent l'ame on les appelle perturbations , entant qu'ilz inquiètent le corps on les appelle passions, au rapport de saint Augustin.

* Serm. 4 de Quad,

Tous regardent le bien ou le mal , celuy-là pour Tacquerir^ celuy-cy pour Teviter. Si le bien est considéré en soy selon sa naturelle bonté , il excite l'amour , première et principale passion ; si le bien est regardé comme absent , il nous provoque au désir ; si, estant désiré , on estime de le pouvoir obtenir, on entre en espérance ; si on pense de ne le pouvoir pas obtenir , on sent le desespoir ; mais quand on le possède comme présent , il nous donne la joye.

Au contraire , si tost que nous connoissons le mal , nous le haïssons ; s'il est absent , nous le fuyons ; si nous pensons de ne pouvoir l'éviter , nous le craignons ; si nous estimons de le pouvoir éviter, nous nous enhardissons et encourageons ; mays si nous le sentons comme présent, nous nous attristons ; et lors l'ire et le courroux accourt soudain pour rejetter et repousser le mal, ou du moins s'en vanger : que si l'on ne peut , on demeure en tristesse ; mays si l'on l'a repoussé, ou que l'on se soit vangé, on ressent la satisfaction et assouvissement , qui est un playsir de triomphe ; car , comme la possession du bien resjouit le cœur, la victoire contre le mal assouvit le courage. Et sur tout ce peuple des passions sensuelles la volonté tient son empire, rejettant leurs suggestions , repoussant leurs attaques , empeschant leurs eifetz , et au fin moins , leur ref u sant fortement son consentement, sans lequel elles ne peuvent l'endommager , et par le refus duquel elles demeurent vaincues , voire mesme à la longue abattues, allangories, efflanquées, reprimées , et sinon du tout mortes , au moins amorties , ou mortifiées.

Et c'est affin d'exercer nos volontés en la vertu et vaillance spirituelle que cette multitude de passions est laissée en nos âmes , Theotime ; de sorte que les stoïciens , qui nièrent qu'elles se ti cuvassent en l'homme sage , eurent grand tort , mays d'autant plus que ce qu'iîz nioient en paroles , ilz le pratiquoient en effet, au récit de saint Augustin, qui

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