LIVRE I, CHAPITRE VII
doriques ainsy dépendant de la complaysance en sa naissance , conservation et perfection , et se trouvant tous-jours inséparablement conjoint avec icelle , ce n'est pas merveille si ces grandz espritz ont estimé que l'amour et la complaysance fussent une mcsme chose ; bien qu'en vérité , l'amour estant une vraye passion de l'ame , il ne peut estre la simple complaysance , mays faut qu'il soit le mouvement qui procède d'icelle.
Or ce mouvement causé par la complaysance dure jusqu'à l'union on jouyssance. C'est pourquoy , quand il tend à un bien présent, il ne fait autre chose que de pousser le cœur, le serrer, joindre et appliquer à la chose aymée, de laquelle par ce moyen il jouît; et lors on l'appelle amour de complaysance , par ce que soudain qu'il est nay de la première complaysance, il se termine h l'autre seconde qu'il reçoit en l'union de son objet présent. Mays quand le bien devers lequel le cœur s'est retourné, incliné et esmeu, se treuve esloigné , absent ou futur , ou que l'union ne se peut pas encor faire si parfaitement qu'on prétend, alors le mouvement d'amour par lequel le cœur tend, s'avance, et aspire à cet objet absent, s'appelle proprement désir ; carie désir n'est autre chose que l'appétit , convoy tise , ou cupidité des choses que nous n'avons pas, etqueneantmoinsnous prétendons d'avoir.
Il y a encor certains mouvemens d'amour par lesquelz nous desirons les choses que nous n'attendons ni prétendons nullement; comme quand nous disons: Qzca 7ie suis-jemaintenant en paradis! Jevoiidrois pstrc roy. Plciist à Dieu que je fusse plus jeune î A la mienne volonté que je n'eusse jamais péché! et semblables choses. Or ce sont des désirs, mays désirs imparfaitz , lesquelz , ce me semble , à proprement parler, s'appellent souhaitz. Et de fait, telles affections ne s'expriment pas comme les désirs ; car quand nous exprimons nos vrais désirs , nous disons : Je désire ; mays quand nous exprimons nos désirs imparfaitz, nous disons : Je desi-
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revois, ou : Je voudrais. Nous pouvons bien dire : Je désire» rois d'estre jeune, mays nous ne dirons pas : Je désire d'estre jeune, puisque cela n'est pas possible; et ce mouvement s'appelle souhait , ou , comme disent les scholastiques , velléité , qui n'est autre chose qu'un commencement de vouloir, lequel n'a point de suite, dautant que la volonté voyant qu'elle ne peut atteindre à cet oBJet , à cause de l'impossibilité ou de l'extrême difficulté , elle varreste son mouvement , et le termine en cette simple affection de souhait ; comme si elle disoit : Ce bien que je vois, et auquel je ne puis prétendre, m'est à la vérité fort aggreable ; et bien que je ne le puis vouloir ni espérer, si est-ce que si je le pouvois vouloir ou désirer, je le desirerois et voudrois volontier.
Bref , ces souhaitz ou velléités ne sont autre chose qu'un petit amour, qui se peut appeler amour de simple approbation , par ce que sans aucune prétention l'ame aggrée le bien qu'elle connoist , et ne le pouvant désirer en effet , elle proteste qu'elle le desireroit volontier , et que vrayement il est désirable.
Ce n'est encor pas tout , Theotime; car il y a des désirs et souhaitz qui sont encor plus imparfaitz que ceux que nous venons de dire , d'autant que leur mouvement n'est pas arresté par l'impossibilité ou extrême difficulté , mays par la seule incompatibilité qu'ilz ont avec des autres désirs ou vouloirs plus puissans : comme quand un malade désire de manger des potirons ou melons , et quoy qu'il en ay t à son commandement , il ne veut neantmoins pas en manger , par ce qu'il craint d'empirer son mal ; car qui ne void deux desirs en cet homme, l'un de manger des potirons, et l'autre de guérir? mays par ce que celuy de guérir est plus grand, il estouffe et suffoque l'autre, l'empeschant de produire aucun effet. Jephté souhaitoit de conserver sa fille* ; mais par ce que cela estoit incompatible avec le désir d'observer son vœu, il
^ Judi.^ XI, 35.