‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 199 sur 312 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Quelle est la convenance qui excite l'amour.

Nous disons que l'œil void , l'oreille entend , la langue parle, l'entendement discourt, la mémoire se ressouvient, et la volonté ayme ; mays nous sçavons bien toutesfois que c'est l'homme , à proprement parler, qui, par diverses facultés et differens organes , fait toute cette variété d'opérations. C'est donques aussi l'homme qui, par la faculté affective, que

I Joann. XIX 12. —a Matth. XIV, 9.

nous appelions volonté, tend et se complaît au bien, et qui a cette grande convenance avec iceluy laquelle est la source et origine de l'amour. Or ceux-là n'ont pas bien rencontré qui ont creu que la ressemblance estoit la seule convenance qui produisoit l'amour. Car, qui ne sçait que les vieillards les plus sensés ayment tendrement et chèrement les petitz enfans , et sont réciproquement aymés d'eux ; que les sçavans ayment les ignorans , pourveu qu'ilz soient dociles , et les malades leurs médecins? Que si nous pouvons tirer quelque argument de l'image d'amour qui se void es choses insensibles , quelle ressemblance peut faire tendre le fer à l'aymant? un aymant n'a-il pas plus de ressemblance avec un autre aymant ou avec une autre pierre qu'avec le fer, qui est d'un genre tout différent? Et bien que quelques-uns , pour réduire toutes les convenances à la ressemblance , asseurent que le fer tire le fer et l'aymant tire l'aymant , si est-ce qu'ilz ne sçauroient rendre rayson pourquoy l'aymant tire plus puissamment le fer que le fer ne tire le fer mesme. Mays, je vous prie , quelle similitude y a-il entre la chaux et l'eau, ou bien entre l'eau et l'esponge? et neantmoins la chaux et l'esponge prennent l'eau avec une avidité nonpareille , et tesmoignent envers elle un amour insensible extraordinaire. Or il en est de mesme de l'amour humain ; car il se prend quelquefois plus fortement entre des personnes de contraires qualités qu'entre celles qui sont fort sf'^xiblables. La convenance donq qui cause l'amour ne cuasiste pas tous-jours en la ressemblance , mays en la proportion , rapport , ou correspondance de l'amant à la chose aymée. Car ainsy, ce n'est pas la ressemblance qui rend aymable le médecin au malade, ains la correspondance de la nécessité de l'un avec la- suffisance de l'autre , d'autant que l'un a besoin du secours que l'autre peut donner; comme aussi le médecin ayme le malade, et le sçavant son apprentîf , par ce qu'ilz peuvent exercer leurs facultés sur eus* Les vieillards ayment les enfans, noa

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