‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 206 sur 312 · LIVRE I, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE X

Le basilique, le romarin, la marjolaine, Tysope, le doux de giroffle , la canelle , la noix muscade , les citrons et le musc , mis ensemble et demeurans en corps , rendent voirement une odeur bien aggreable par le meslange de leur bonne senteur , mays non pas à beaucoup prés de ce que fait Feau qui en est distillée , en laquelle les suavités de tous ces ingrediens , séparées de leur corps , se meslent beaucoup plus excellemment, s'unissans en une très -parfaite odeur, qui pénètre bien plus l'odorat qu'elle ne feroit pas , si avec elle et son eau les corps des ingrediens se treu voient conjointz et unis. Ainsy l'amour se peut bien treuver es unions des puissances sensuelles meslées avec les unions des puissances intellectuelles, mays non jamais si excellemment comme il fait lors que les seulz espritz et courages , séparés de toutes affections corporelles , jointz ensemble , font l'amour pur et spirituel; car l'odeur des affections ainsy meslées est non seulement plus suave et meilleure * mays plus vive, plus active et plus solide.

Il est vray que plusieurs ayans l'esprit grossier , terrestre et vil , estiment la valeur de l'amour comme celle des pièces d'or , desquelles les plus grosses et pesantes sont les meilleures et plus recevables ; car ainsy leur est-il advis que l'amour brutal soit plus fort , par ce qu'il est plus violent et turbulent ; plus solide , par ce qu'il est grossier et terrestre ; plus grand, par ce qu'il est plus sensible et faroucbe : mais, au contraire , l'amour est comme le feu , duquel plus la matière est délicate , aussi les flammes en sont plus claires et belles, et lesquelles on ne sçauroit mieux esteindre qu'en les déprimant et couvrant de terre ; car de mesme , plus le sujet de l'amour est relevé et spirituel , plus ses actions sont vives , subsistantes et permanentes ; et ne sçauroit-on mieux ruiner l'amour que de l'abbaisser aux unions viles et terrestres. Il y a cette différence , comme dit saint Grégoire, entre les playsirs spirituelz et les corporelz, que les corporelz I. 23

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donnent du désir avant qu'on les ait , et du degoust quand on les a; mays les spirituelz, au contraire, donnent du degoust avant qu'on les ait , et du playsir quand on les a ; si que l'amour animal , qui prétend par l'union qu'il fait à la chose aymée de combler et perfectionner sa complaysance , treuvant qu'au contraire il la destruit, en la terminant, demeure grandement degousté de telle union : qui a fait dire au grand Philosophe que presque tout animal , après la jouissance de son plus ardent et pressant playsir corporel, demeuroittriste, morne et estonné, comme un marchand qui, ayant pensé gaigner beaucoup , se treuve trompé et engagé dans une rude perte ; ou au contraire l'amour intellectuel , treuvant en l'union qu'il fait à son objet plus de contentement qu'il n'avoit espéré, y perfectionnant sa complaysance, il la continue en s'unissant , et s'unit tous-jours plus en la continuant.

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