CHAPITRE IX
Comme V amour éternel de Dieu envers nous prévient nos cœurs de S(m inspiration, affin que nous Vaymions.
c( Je t'ay aymé d'une charité perpétuelle , et partant je t'ay attiré, ayant pitié et miséricorde de toy; et derechef je te r'edifîeray, et seras édifiée , toy, vierge d'Israël.^» Ce sont paroles de Dieu, par lesquelles il promet que le Sauveur venant au monde establira un nouveau règne en son Eglise, qui sera son espouse vierge , et vraye Israélite spirituelle.
Or, comme vous voyés, Theotime, « ce n'a pas esté par aucun mérite des œuvres que nous eussions fait, majs selon sa miséricorde, qu'il nous a sauvés; S) par cette charité ancienne , ains éternelle , qui a esmeu sa divine providence de nous attirer à soy. Que si le Père ne nous eut tirés, jamais nous ne fussions venus au Filz nostre Sauveur, ni par conséquent au salut ^
Il y a certains oy seaux , Theotime , qu'Aristote nomme apodes , par ce qu'ayans les jambes extrêmement courtes, ^ les piedz sans force , ilz ne s'en servent non plus que s'ilx n'en avoient point. Que  une fois ilz prennent terre , ilz j demeurent pris, sans que jamais d'eux-mesmes ilz puissent reprendre le vol, d'autant que n'ayans nul usage des jambes, ni des pieds, ilz n'ont pas non plus le moyen de se pousser et relancer en l'air ; et partant ilz demeurent là croupissans, A
1 Ephes. II, 4. — « I Timot. II, 4. — » Jerem. XXXI, 3. — * Tit. 111,1, — 8 Joan. VI, 44.
406 BD l'amour de dieu,
y meurent, sinon que quelque vent propice à leur impuissance, jéttant ses bouffées sur la face de la terre, les vienne saysir et enlever, comme il fait plusieurs autres choses ; car alors, si employans leurs aisles, ilz correspondent àceteslans et premier essor que le vent leur donne , le mesme vent continue aussi son secours envers eux , les poussant de plus en plus au vol.
Theotime , les anges sont comme les oyseaux que pour leur beauté et rareté on appelle oyseaux de paradis , qu'on ne vid jamais en terre que mortz ; car ces espritz célestes ne quittèrent pas plus tôt l'amour divin pour s'attacher à l'amour propre, que soudain ilz tombèrent comme mortz ensevelis es enfers , d'autant que ce que la mort fait es hommes, les séparant pour jamais de cette vie mortelle , la cheute le fît es anges , les séparant pour tous-jours de la vie éternelle. May s nous autres humains , nous ressemblons plustost aux apodes; car s'il nous advient de quitter l'air du saint amour divin pour prendre terre et nous attacher aux créatures , ce que nous faysons toutes les fois que nous offensons Dieu , nous mourons voirement , mays non pas d'une mort si entière qu'il ne nous reste un peu de mouvement, et avec cela des jambes et des pieds, c'est à dire, quelques menues affections qui nous peuvent faire faire quelques essays d'amour ; mays cela pourtant est si foible qu'en vérité nous ne pouvons plus de nous mesmes desprendre nos cœurs du péché , ni nous r' élancer au vol de la sacrée dilection , laquelle, chetifz que nous sommes , nous avons perfidement et volontairement quittée.
Et certes nous mériterions bien de demeurer abandonnés de Dieu, quand avec cette desloyauté nous l'avons ainsy abandonné. Mays son éternelle charité ne permet pas sojivent à sa justice d'user de ce chastiment; ains, excitant sa compassion , elle le provoque à nous retirer de nostre malheur ; ce qu'il fait, envoyant le vent favorable de sa tres-sainte inspiration, laquelle venant avec une douce violence dans