‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 245 sur 312 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

e^ la reyne de SaLa se lèveront contre les Juifs, et les convaincront d'estre dignes de damnation , par ce que , quant aux Ninivites , estans idolastres et de nation barbare , à la voix de Jonas ilz se convertirent et firent pénitence ; et quant à la reyne de Saba , quoy quelle fut engagée dans les affaires d'un royaume , neantmoins ayant ouï la renommée de la sagesse de Salomon, elle quitta tout pour le venir ouïr. Et cependant les Juifs , oyans de leurs aureilles la divine sagesse du vray Salomon sauveur du monde , voyans de leurs yeux ses miracles , touchans de leurs mains ses vertus et bienfaitz, ne laissèrent pas de s'endurcir et résister à la grâce qui leur estoit offerte. Voyés donq derechef, Theotime, que ceux qui ont receu moins d'attraitz sont tirés àlapœnitence, et ceux qui en ont plus receu s'obstinent ; ceux qui ont moins de sujet de venir viennent à l'escole de la sagesse , et ceux qui en ont plus demeurent en leur folie.

Ainsy se fera le jugement de comparayson , comme tous les docteurs ont remarqué, qui ne peut avoir aucun fondement sinon en ce que les uns , ayans esté favorisés d'autant ou plus d'attraitz que les autres, auront neantmoins refusé leur consentement à la miséricorde ; et les autres , assistés d'attraitz pareilz, ou mesme moindres, auront suivi l'inspiration , et se seront rangés à la tres-sainte pœnitence. Car comme pourroit-on autrement reprocher avec rayson aux impœnitens leur impœnitence par la comparayson de ceux qui se sont convertis?

Certes nostre Seigneur monstre clairement, et tous les chrestiens entendent simplement qu'en ce juste jugement on condamnera les Juifs par comparayson des Ninivites , par ce que ceux-là ont eu beaucoup de faveur, et n'ont eu aucun amour, beaucoup d'assistance, et nulle repentance ; ceux-cy moins de faveur, et beaucoup d'amour, moins d'assistance , tît beaucoup de pœnitence.

Le grand saint Augustin donne une grande clarté à ce

discours, par celuy qu'il fait au livre douziesme de la Cité de Dieu , chapitre YI , VII , VIII , IX ; car encor qu'il regarde particulièrement les anges, si est-ce toutesfoLs qu'il apparie les hommes à eux pour ce point.

Or après avoir estahly au chapitre VI deux hommes entièrement esgaux en honte et eu toutes choses, agités d'une mesme tentation , il présuppose que l'un puisse résister, et l'autre céder à l'ennemy ; puis, au chapitre IX, ayant preuve que tous les anges furent créés en charité , advenant encor comme chose probable que la grâce et charité fut égale en tous eux , il demande comme il est advenu que les uns ont persévéré et fait progrés en leur bonté jusques à parvenir à la gloire , et les autres ont quitté le bien pour se ranger au mal jusques à la damnation. E|. il respond qu'on ne sçauroit dire autre chose, sinon que les uns ont persévéré par la grâce du Créateur en l'amour chaste qu'ilz reçeurent en leur création , et les autres , de bons qu'ils estoient , se rendirent mauvais par leur propre et seule volonté.

J^îais s'il est vray, comme saint Thomas le preuve extrêmement bien , que la grâce ait esté diversifiée es anges à proportion et selon la variété de leurs dons naturels , les séraphins auront eu une grâce incomparablement plus excellente que les simples anges du dernier ordre. Comme serail donc arrivé que quelques uns des séraphins , voire le premier de tous , selon la plus probable et commune opinion des anciens, soyent decheus, tandis qu'une multitude innombrable des autres anges, inférieurs en nature et en grâce, ont excellemment et courageusement persévéré ? D'où vient que Lucifer, tant eslevé par nature et sureslevé par grâce , est tombé , et que tant d'anges moins advantagés sont demeurés debout en leur fidélité? Certes ceux qui ont persévéré en doivent toute la louange à Dieu, qui par sa miséricorde les a créés et maintenus bons ; mais Lucifer et tous ses sectateurs, à qui peuvent-ils attribuer leur cheute , sinon , comme dit

saint Augustin, à leur propre volonté, qui a par sa liberté quitté la grâce divine, qui les avoit si doucement prévenus? Comment es- tu tombé, ô grand Lucifer! qui, tout ainsy qu'une belle aube, sortoisen ce monde invisible % revestu de la charité première , comme du commencement de la clarté d'un beau jour, qui devoit croistre jusques au midy de la gloire éternelle? La grâce ne t'a pas manqué; car tu l'avois, comme ta nature, la plus excellente de tous ; mais tu as manqué à la grâce. Dieu ne t'avoit pas destitué de l'opération de son amour ; mais tu privas son amour de ta coopération : Dieu ne t'eust jamais rejette, si tu n'eusses rejette sa dilection. 0 Dieu tout bon ! vous ne laissez que ceux qui vous laissent ; vous ne nous ostez jamais vos dons , sinon quand nous vous estons nos cœurs.

Nous desrobons les biens de Dieu si nous nous attribuons la gloire de nostre salut , mais nous deshonnorons sa miséricorde si nous disons qu'elle nous a manqué; nous offensons sa libéralité , si nous ne confessons ses bienfaits , mais nous blasphémons sa bonté , si nous nions qu'elle nous ait assisté et secouru. En somme, Dieu crie haut et clair à nos aureilles : « Ta perte vient de toy, ô Israël ! et en moy seul se treuve ton secours. ^ »

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