CHAPITRE XL
Qu'il ne tient pas à la divine bonté que nous n'ayons un très-excellent amour.
0 Dieu! Theotime , si nous recevions les inspirations celestes selon toute l'eslenduëde leur vertu, qu'en peu de tems nous ferions de grands progrés en la sainteté 1 Pour abondante que soit la fontaine, ses eaux n'entreront pas en un jardin selon leur alïïuence , mais selon la petitesse ou grandeur du canal par où elles y sont conduites. Quoy que le saint
1 Is. XIV, 12. — * Os. XIII, 9.
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Esprit, comme une source d'eau vive, ahorde de toutes partz nostre cœur pour respandre sa grâce en iceluy, toutesfois, ne voulant pas qu'elle entre en nous sinon par le libre consentement de nostre volonté, il ne la versera point que selon la mesure de son bon playsir et de nostre propre disposition et coopération, ainsy que dit le sacré concile, qui aussi, comme je pense, à cause de la correspondance de nostre consentement aveclagrace, appelle la réception d'icelle réception volontaire.
En ce sens saint Paul nous exhorte a de ne point recevoir la grâce de Dieu en vain \ » Car, comme un malade, qui ayant reçeu la médecine en sa main ne l'avaleroit pas dans son estomach,auroitvoirementreceu la médecine, mais sans la recevoir, c'est-à-dire, il l'auroit receue en une façon inutile et infructueuse : de mesme nous recevons la grâce de Dieu en vain quand nous la recevons à la porte du cœur, et non pas dans le consentement du cœur; car ainsy nous la recevons sans la recevoir, c'est-à-dire, nous la recevons sans fruit, puisque ce n'est rien de sentir l'inspiration sans y consentir. Et comme le malade auquel on auroit donné en main la médecine , s'il la recevoit seulement en partie, et non pas toute, elle ne feroit aussi l'opération qu'en partie, et non pas entièrement : ainsy , quand Dieu nous envoyé une inspiration grande et puissante pour embrasser son saint amour, si nous ne consentons pas selon toute son estenduë, elle ne profitera pas aussi qu'à cette mesure-là. Il arrive que estans inspirés de faire beaucoup, nous ne consentons pas à toute l'inspiration, ains seulement à quelque partie d'icelle, comme firent ces bons personnages de l'Evangile qui , sur l'inspiration que nostre Seigneur leur fit de le suivre, vouloient reserver, l'un d'aller premier ensevelir son pere^ et l'autre d'aller prendre congé des siens.
Tandis que la pauvre vefve eut des vaisseaux vuides , l'huyle de laquelle Helizée avoit miraculeusement impetré
» II Cor. VI, 1. — « Matth. VIU, 21.
la multiplication ne cessa jamais de coulei' ; et quand il n'y eut plus de vaisseaux pour la recevoir, elle cessa d'abonder *. A mesure que nostre cœur se dilate, ou pour mieux parler, à mesure qu'il se laisse eslargir et dilater, et qu'il ne refuse pasle vuide de son consentement à la miséricorde divine , elle verse tous-jours et respand sans cesse dans iceluy ses sacrées inspirations, qui vont croissant, et nous font croistre de plus en plus en l'amour sacré ; mais quand il n'y a plus de vuide, et que nous ne prestons pas davantage de consentement, elle s'arreste.
A quoy tient-il donq que nous ne sommes pas si advancés en Tamour de Dieu comme saint Augustin , saint François, sainte Catherine de Gennes, ou sainte Françoise? Theotime, c'est par ce que Dieu ne nous en a pas fait la grâce. Mais pourquoy est-ce que Dieu ne nous en a pas fait la grâce? Par ce que nous n'avons pas correspondu comme nous devions à ses inspirations. Et pourquoy n'avons-nous pas correspondu? Par ce qu'estans libres nous avons ainsy abusé de nostre liberté. Mais pourquoy avons-nous abusé de nostre liberté? Theotime, il ne faut pas passer plus avant ; car, comme dit saint Augustin, la dépravation de nostre volonté ne provient d'aucune cause, ains de la deffaillance de la cause qui commet le péché. Et ne faut pas penser qu'on puisse rendre rayson de la faute que l'on fait au péché ; car la faute ne seroit pas péché, si elle n'estoit sans rayson.
Le dévot frère Rufîn , sur quelque vision qu'il avoit eue de la gloire à laquelle le grand saint François parviendroit par son humilité, luy fit cette demande : a Mon cher père, je vous supplie de me dire en vérité quelle opinion vous avez de vous-mesme. » Et le saint lui dit : « Certes je me tiens pour le plus grand pécheur du monde , et qui sers le moins nostre Seigneur. » «Mais, répliqua frère Rufîn, comment pouvez-vous dire cela en vérité et conscience , puisque plu-
» IV Reg. IV, 6,
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sieurs autres, comme roii void manifestement, corn» mettent plusieurs grands péchés desquelz , grâces à Dieu, vous estes exempt? » A quoy saint François respondaiil : c( Si Dieu eut favorisé , dit-il , ces autres desquelz vous parlez avec autant de miséricorde comme il m'a favorisé, je suis certain que, pour meschans qu'ils soient maintenant, ils eussent esté beaucoup plus reconnoissans des dons de Dieu que je ne suis, et le serviroient beaucoup mieux que je ne fay ; et si mon Dieu m'abandonnoit , je commettrois plus de meschancetés qu'aucun autre. »
Yous voyez, Theotime, l'advis de cet homme , qui ne fut presque pas homme, ains un séraphin en terre. Je sçay qu'il parloit ainsy de soy-mesme par humilité ; mais il croyoit pourtant estre une vraye vérité qu'une grâce égale, faite avec une pareille miséricorde, puisse estre plus utilement employée par l'un des pécheurs que par l'autre. Or je tiens pour oracle le sentiment de ce grand docteur en la science des saints , qui , nourry en l'escole du crucifix , ne respiroit que les divines inspirations. Aussi cet apophtegme a esté loué et répété par tous les plus devotz qui sont venus despuis, entre lesquelz plusieurs ont estimé que le grand apostre saint Paul avoit dit en mesme sens qu'il estoit le premier de tous les pécheurs ^
La bienheureuse MereTerese de Jésus, vierge certes aussi toute angelique , parlant de l'orayson de quiétude , dit ces paroles ^: a II y a plusieurs âmes lesquelles arrivent jusques à cet estât, et celles qui passent outre sont en bien petit nombre, et ne sçay qui en est la cause. Pour certain la faute n'est pas de la part de Dieu ; car, puisque sa divine Majesté nous ayde et fait cette grâce que nous arrivions jusques à ce point, je crois qu'il ne manqueroit pas de nous en faire encor davantage, si ce n' estoit nostre faute etl'empescbement que nousy mettons de nostre part. » Soyons donc atlen-
» I Tim. I, lo. — 2 chap. IG de sa Vie. (R.)