CHAPITRE XÏI
Que les attraitz divins nous laissent en pleine liberté de les suivre ou les repousser.
Je ne parleray point icy, mon cher Theotime , de ces grâces miraculeuses qui ont presque en un moment transformé les loups en hergers , les rochers en eau , et les persécuteurs en prédicateurs. Je laisse à part ces vocations toutes-puissantes, et ces attraitz saintement violens , par lesquelz Dieu en un instant a transférées quelques âmes d'eslite de l'extrémité de la coulpe à l'extrémité de la grâce , faysant en elles, par manière de dire, une certaine transsubstantiation morale et spirituelle : comme il arriva au grand Apostre , qui de Saul , vaisseau de persécution, devint subitement Paul, « vaisseau d'eslection*.» n faut donner un rang particulier à ces âmes privilégiées, esquelles Dieu s'est pieu d'exercer, non la seule affluence, mais l'inondation , et, s'il faut ainsy dire , non la seule libéralité et effusion, mais la prodigalité et profusion de son amour. La justice divine nous chastie en ce monde par des punitions qui, pour estre ordinaires, sont aussi presque tousjours inconnues et imperceptibles ; quelquefois neantmoins il fait des déluges et abismes de chastimens, pour faire reconnoistre et craindre la sévérité de son indignation : ainsy sa miséricorde convertit et gratifie ordinairement les âmes en une manière si douce , suave et délicate , qu'à peine apperçoit-on son mouvement ; et neantmoins il arrive quelquefois que cette bonté souveraine surpassant ses rivages ordinaires, comme un fleuve enflé et pressé de l'aflïuence de ses eaux qui se desborde emmy la plaine, elle fait une effusion
i Act. IX, 15.
4Î6 DE l'amour de dieu,
de ses grâces si impétueuse, quoy qu'amoureuse, qu'en un moment elle détrempe et couvre toute une ame de bénédictions, afîin de faire paroistre les richesses de son amour, et que, comme sa justice procède communément par voye ordinaire, et quelquefois par voye extraordinaire, aussi sa miséricorde face l'exercice de sa libéralité par voye ordinaire sur le commun des hommes, et sur quelques-uns aussi par des moyens extraordinaires.
]\Iays quelz sont donc les cordages ordinaires par lesquelz la divine Providence a accoustumé de tirer nos cœurs à son amour ? Telz , certes , qu'elle-mesme les marque , descrivant les moyens dont elle usa pour tirer le peuple d'Israël de l'Egypte et du désert en la terre de promission : « Je les tiray, dit-elle par Ozée , avec des liens d'humanité , avec des liens de charité * )) et d'amitié. Sans doute, Theotime, nous ne sommes pas tirés à Dieu par des liens de fer, comme les taureaux et les buffles; ains par manière d'allechemens , d'attraitz délicieux , et de saintes inspirations , qui sont en somme les a liens d'Adam » et d'humanité, c'est à dire, proportionnés et convenables au cœur humain, auquel la liberté est naturelle : le propre lien de la volonté humaine , c'est la volupté et le playsir. On monstre des noix à un enfant , dit saint Augustin, et il est attiré en aymant ; il est attiré par le lien, non du corps, mays du cœur. Yoyés donc comme le Père éternel nous tire : en nous enseignant, il nous délecte , non pas en nous imposant aucune nécessité ; il jette dedans nos cœurs des délectations et playsirs spirituelz , comme des sacrées amorces , par lesquelles il nous attire suavement à ïecevoir et gouster la douceur de sa doctrine.
En cette sorte donc, très-cher Theotime, nostre francarbitre n'est nullement forcé ni nécessité par la grâce-; ains, nonobstant la vigueur toute puissante de la main miséricordieuse de Dieu, qui touche, environne et lie l'ame de tant et
lOs. XI, 4,