LIVRE II, CHAPITRE XH. 4ÎT
tant d'inspirations , de semonces et d'attraitz , cette volonie humaine demeure parfaitement libre, franche et exempte de toute sorte de contrainte et de nécessité. La grâce est si gratieuse, et saysit si gratieusement nos cœurs pour les attirer, qu'elle ne gaste rien en la liberté de nostre volonté ; elle touche puissamment, mayb pourtant si délicatement les ressortz de nostre esprit que nostre franc-arbitre n'en reçoit aucun forcement. La grâce a des forces, non pour forcer, ains pour allécher le cœur ; elle a une sainte violence , non pour violer, mais pour rendre amoureuse nostre liberté ; elle agit fortement, mays si suavement que nostre volonté ne demeure point accablée sous une si puissante action ; elle nous presse, mais elle n'oppresse pas nostre franchise : si que nous pouvons , emmy ses forces , consentir ou résister à ses mouvemens , selon qu'il nous plait. Mays ce qui est autant admirable que véritable, c'est que, quand nostre volonté suit l'attrait et consent au mouvement divin , elle le suit aussi librement comme librement elle résiste, quand elle résiste , bien que le consentement à la grâce dépende beaacoup plus de la grâce que de la volonté , et que la résistance à la grâce ne dépende que de la seule volonté : tant la main de Dieu est amiable au maniement de nostre cœur ! tant elle a de dextérité pour nous communiquer sa force sans nous oster nostre liberté , et pour nous donner le mouvement de son pouvoir sans empescher celuy de nostre vouloir, adjoustant sa puissance à sa suavité en telle sorte que , comme en ce qui regarde le bien sa puissance Jious donne suavement le pouvoir, aussi sa suavité maintient puissamment la liberté de nostre vouloir, a Si tu sçavois le don de Dieu, dit le Sauveur à la Samaritaine , et qui est celuy qui te dit : Donnemoy à boire, toy-mesme peut-estre luy eusses demandé, et il t'eut donné de l'eau vive ^ » Voyés, de grâce, Theotimc, le trait du Sauveur, quand il parle de ses attraitz ! Si ia » Joan. IV, 10.
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seavois , veut-il dire , le don de Dieu , sans doute tu serois esmeuë et attirée à demander Feau de la vie éternelle , et peut-estre que tu la demanderois ; comme s'il disoit : Tu aurois le pouvoir, et serois provoquée à demander, et neantmoins tu ne serois pas forcée , ni nécessitée ; ains seulement peut-estre tu la demanderois , car ta liberté te demeureroit pour la demander ou ne la demander pas. Telles sont les paroles du Sauveur, selon l'édition ordinaire , et selon la leçon de saint Augustin sur saint Jean.
En somme , si quelqu'un disoit que nostre franc-arbitre ne coopère pas, consentant à la grâce dont Dieu le prévient, ou que il ne peut pas rejetter la grâce , et luy refuser son consentement , il contrediroit à toute l'Escriture , à tous les anciens Pères , à l'expérience , et seroit excommunié par le sacré concile de Trente. May s quand il est dit que nous pouvons rejetter l'inspiration céleste et les attraitz divins , on n'entend pas certes qu'on puisse empescher Dieu de nous inspirer, ni de jetter ses attraitz en nos cœurs ; car, comme j'ay desja dit , cela se fait en nous , et sans nous ; ce sont des faveurs que Dieu nous fait avant que nous y ayons pensé ; il nous esveille lorsque nous dormons , et par conséquent nous nous trouvons esveillés avant qu'y avoir pensé ; mays il est en nous de nous lever ou de ne nous lever pas, et bien qu'il nous ait esveillés sans nous , il ne nous veut pas lever sans nous. Or c'est résister au resveil que de ne point se lever et se r' endormir, puisque on ne nous resveille que pour nous faire lever. Nous ne pouvons pas empescher que l'inspiration ne nous pousse, et par conséquent ne nous esbranle; mays si , à mesure qu'elle nous pousse , nous la repoussons pour ne point nous laisser aller à son mouvement, alors nous résistons. Ainsy le vent ayant saysi et enlevé nos oyseaux apodes , il ne les portera gueres loin s'ilz n'estendent leurs aisles et ne coopèrent , se guindans et volans en l'air, auquel ilz ont esté lancés. Que sî au contraire , amorcés peut-estre