LIVREE II, CHAPITRE XX
la considération amoureuse de la bonté laquelle estant souverainement aymable a esté ofFencée par le péché , produit Peau de la sainte pénitence ; puis de cette eau provient réciproquement le feu de l'amour div-ji; dont on la peut proprement appeler eau de vie et ardente. Elle est certes une eau en sa substance, car la pénitence n'est autre chose qu'un vray desplaysir, une réelle douleur et repentance ; mais elle est neantmoins ardente, par ce qu'elle contient la vertu et propriété de l'amour, comme provenuë d'un motif amoureux, et par cette propriété elle donne la vie de la grâce. C'est pourquoy la parfaite pénitence a deux effetz ditferens : car, en vertu de sa douleur et detestation , elle nous sépare du péché et de la créature , à laquelle la délectation nous avoit attachés ; mais en vertu du motif de l'amour d'oii elle prend son origine , elle nous reconcilie et reunit à nostre Dieu , duquel nous nous estions séparés par le mespris : si que à mesme qu'elle nous retire du péché en qualité de repentance , elle nous rejoint à Dieu en qualité d'amour.
Mays je ne veux pas dire neantmoins que l'amour parfait de Dieu , par lequel on l'ayme sur toutes choses , précède tous-jours cette repentance, ni que cette repentance précède tous-jours cet amour. Car, encor que cela se passe ainsy maintefois, si est-ce que d'autres fois aussi, à mesme que l'aiTi^ur divin naist dedans nos cœurs, la pénitence naist dedans l'amour ; et plusieurs fois, la pénitence venant en nos espritz, l'amourvient en la pénitence. Et comme lorsqu'Esaù sortit du ventre de sa mère , Jacob, son jumeau, l'empoigna par le pied *,affinquenon seulement leurs naissances s'entresuivissent, mais aussi s'entretinssent et fussent entreliées l'une à l'autre : de mesme le repentir, rude et aspre à cause de sa douleur, naist le premier, comme un autre Esaû ; et l'amour , doux et gratieux comme Jacob , le tient par le pied, et s'attache tellement à luy qu'ilz n'ont au'une seule origine,
1 Gènes. XXV, 25.
444 DE l'amour de dieu,
puisque la fin de la naissance du repentir est le commencement de celle du parfait amour. Or comme Esati parut le premier, aussi le repentir se fait ordinairement voir avant l'amour; mais Tamour, comme im autre Jacob, quoyqu'il soit le puisné, assujettit par après le repentir, le convertissant en consolation.
Voyés, je vous prie, Tlieotime, la bienaymée Magdeleine , comme elle pleure d'amour : « On a enlevé mon Seigneur, dit-elle toute fondue en larmes, et ne sçay où on Ta mis*; y) mays l'avant treuvé par les souspirs et les pleurs, elle le tient et possède par amour. L'amour imparfait le désire et le requiert , la pénitence le cherche et le treuve , l'amour parfait le tient et le serre : ainsy qu'on dit des rubis d'JEthiopie , qui ont naturellement leur feu fort blafastre , mais estans mis dans le vinaigre, il esclatte et jette son brillement fort clair ; car l'amour qui précède le repentir est pour l'ordinaire imparfait , mays estant détrempé dans l'aigreur de la pénitence , il se renforce et devient amour excellent.
Il arrive mesme par fois que la repentance , quoyque parfaite , ne contient pas en soy la propre action de l'amour, ains seulement la vertu et propriété d'iceluy. Mays , ce me dirés-vous , quelle vertu ou propriété de l'amour peut avoir la repentance, si elle n'a pas l'action? Tlieotime, le motif de la parfaite repentance , c'est la bonté de Dieu , laquelle il nous desplaist d'avoir oiFencé ; or ce motif n'est motif sinon par ce qu'il esmeut et donne le mouvement; mais le mouvement que la bonté divine donne au cœur qui la considère ne peut estre que le mouvement d'amour, c'est à dire, d'union : c'est pourquoy la vraye repentance , bien qu'il ne soit pas advis , et qu'on ne voye pas la propre action de l'amour, reçoit neantmoins tous -jours le mouvement de l'amour, et la qualité unissante d'iceluy, par laquelle elle nous réunit et rejoint à la divine bonté. Dittes-moy, de
* Joan. XX, 13.