‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 269 sur 312 · LIVRE II, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XX

gi ace : c'est la propriété de l'aymant de tirer à soy le fer et de se joindre à luy ; mais ne voyons-nous pas que le fer touché de Taymant , sans avoir ni Taymant , ni sa nature , ains seulement sa vertu et qualité attrayante , ne laisse pas de tirer et s'unir un autre fer? ainsy la parfaite repentance touchée du motif de l'amour, sans avoir la propre action de Tamour, ne laisse pas d'en avoir la vertu et la qualité , c'est à dire, le mouvement d'union , pour rejoindre et reunir nos cœurs à la volonté divine. Mays quelle différence y a-il , me repliquerés-vous , entre ce mouvement unissant de la pénitence et l'action propre de l'amour ? Theotime , l'action de l'amour est un mouvement d'union voirement, mais il se fait par complaysance ; or le mouvement d'union qui est en la pénitence se fait , non par voye de complaysance , ains de desplaysir, de repentance , de réparation , de reconciliation : en tant donc que ce mouvement unit, il a la qualité de l'amour ; en tant qu'il est amer et douloureux , il a la qualité de la pénitence ; et en somme, de sa naturelle condition, c'est un vray mouvement de pénitence , mays qui a la vertu et qualité unissante de l'amour.

Ainsy le vin theriacal n'est pas appelle theriacal pour contenir la propre substance de la theriaque , car il n'y en a point du tout ; mays on le nomme ainsy par ce que la plante de la vigne ayant esté détrempée en theriaque, les raysins et le vin qui en sont provenus ont tiré la vertu et l'opération de la theriaque contre toute sorte de venins. Si donc la pénitence, selon l'Escriture, efface le péché, sauve l'ame, la justifie, et la rend aggreable à Dieu, qui sont des effetz appartenans à l'amour , et qui semblent ne devoir estre attribués qu'a luy, il ne le faut pas treuver estrange ; car bien que l'amour ne se treuve pas tous-jours luy-mesme en la pénitence parfaite , sa vertu neantmoins et sa propriété y est tous-jours, s'y estant escoulée par le motif amoureux duquel elle provient.

446 DE l'amour de dieu,

Ni ne faut pas non plus s'estonner que la force de l'amour naisse dedans la repentance avant que l'amour y soit formé , puisque nous voyons que par la reflexion des rayons du soleil , battans sur la glace d'un miroûer, la chaleur, qui est la vertu et propre qualité du feu , s'augmente petit à petit si fort qu'elle commence à brusler avant qu'elle ait bonnement produit le feu , ou au moins avant que nous l'ayons apperceu. Car ainsy, le saint Esprit jettant dans nostre entendement la considération de la grandeur de nos péchés , en tant que par iceux nous avons offencé une si souveraine bonté , et nostre volonté recevant la réflexion de cette connoissance, le repentir croist petit à petit si fort , avec une certaine chaleur affective et désir de retourner en grâce avec Dieu, qu'en fin ce mouvement arrive à tel signe qu'il brusle et unit avant mesme que l'amour soit du tout formé , amour qui toutesfois, comme un feu sacré, s'allume immédiatement en ce point-là ; de sorte que la repentance ne parvient jamais à ce signe de brusler et réunir le cœur à Dieu , qui est son extrême perfection , qu'elle ne se trouve toute convertie en feu et flamme d'amour, la fin de l'un servant de commencement à l'autre ; ains plus tost la fin de la pénitence est dans le commencement de l'amour, comme le pied d'Esaû estoit dans la main de Jacob , de telle façon que lorsqu'Esaù achevoit sa naissance Jacob commençoit la sienne , la fin de la naissance de l'un estant jointe, liée, et qui plus est, environnée du commencement de la naissance de l'autre ; car ainsy le commencement de l'amour parfait ne suit pas seulement la fin de la pénitence, mays il s'attache, il se lie , et , pour le dire en un mot, ce commencement d'amour se mesle avec la fin de la repentance , et en ce moment du meslange la pénitence et contrition mérite la vie éternelle.

Or, par ce que cette repentance amoureuse se pratique ordinairement par des eslans ou elevemens du cœur en Dieu, pareilz à ceux des anciens penitens : a Je suis vostre, ô mon

Page 1