‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 289 sur 312 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Que la chanté des saintz en cette vie mortelle égale, voire surpasse quelquefois celle des bienheureux»

Quand après les travaux et hasards de cette vie mortelle les bonnes âmes arrivent au port de l'éternelle , elles montent au plus haut et dernier^-^^î^ré d'amour auquel ellea^ puissent parvenir ; et cet accroissement final leur estant conféré pour recompense de leurs mérites , il leur est departy non seulement à bonne mesure, mays encore a à mesure pressée, entassée et qui respand de toutes partz par-dessus*,» comme dit nostre Seigneur ; de sorte que l'amour qui est donné pour salaire est tous-jours plus grand en un chacun que celuy lequel luy avoit esté donné pour mériter. Or, non seulement chacun en particulier aura plus d'amour au ciel qu'il n'en eut jamais en terre , mais l'exercice de la moindre charité qui soit en la vie céleste sera de beaucoup plus heureux et excellent , à parler généralement , que celuy de la plus grande charité qui soit , ou ait esté , ou qui sera en ■cette vie caduque ; car là-haut tous les saintz pratiquent leur amour incessamment, sans remise quelconque, tandis qu'icybas les plus grands serviteurs de Dieu, tirés et tirannisés des nécessités de cette vie mourante , sont contraintz de souffrir mille et mille distractions , qui les ostent souvent de l'exercice du saint amour.

Au ciel, Theotime, l'attention amoureuse des bienheureux est ferme, constante, inviolable, qui ne peut ni périr, ni diminuer ; leur intention est tous-jours pure, exempte du meslange de toute autre intention inférieure : en somme , ce bonheur de voir Dieu clairement et de Taymer invariablement est incomparable. Et qui pourroit jamais égaler le bien, s'il y en a quelqu'un , de vivre entre les perilz , les tour-

» Luc. VI, 38.

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mentes continuelles, agitations et vicissitudes perpétuelles qu'on souffre sur mer, au contentement qu'il y a d'estre en un palais royal , oii toutes choses sont à souhait , ains où les délices surpassent incomparablement tout souhait ?

Il y a donc plus de contentement , de suavité et de perfection en l'exercice de l'ap'^our sacré parmy les habitans du ciel qu'en celuy des p<;îerins de cette misérable terre. Mais il y a bien eu pourtant des gens si heureux en leur pèlerinage , que leur charité y a esté plus grande que celle de plusieurs saintz desja jouïssans de la patrie éternelle. Certes, il n'y a pas de l'apparence que la charité du grand saint Jean, des apostres et hommes apostoliques, n'ait esté plus grande, tandis mesme qu'ilz vivoient icy-bas, que celle des petitz enfans qui , mourans en la seule grâce basptismale , jouissent de la gloire immortelle.

Ce n'est pas l'ordinaire que les bergers soient plus vaillans que les soldatz ; et toutefois David , petit berger, venant en l'armée d'Israël , treuva que tous estoient plus habiles aux exercices des armes que luy, qui neantmoins se treuva plus vaillant que tous. Ce n'est pas l'ordinaire non plus que les hommes mortelz aient plus de charité que les immortelz ; et toutefois il y en a eu de mortelz qui , estans inférieurs en l'exercice de l'amour aux immortelz , les ont neantmoins devancés en la charité et habitude amoureuse. Et comme, mettans en comparayson un fer ardent avec une lampe allumée, nous disons que le fer a plus de feu et de chaleur, et la lampe plus de flamme et de clarté : aussi , mettans un enfant glorieux en parangon avec saint Jean encor prisonnier, ou saint Paul encor captif, nous dirons que l'enfant au ciel a plus de clarté et de lumière en l'entendement, plus de flamme et d'exercice d'amour en la volonté , mays que saint Jean ou saint Paul ont eu en terre plus de feu dé" charité et plus de chaleur de dilection;

« I Reg. XVII, 32.

CIIAPITP.E VIII.

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