‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 301 sur 312 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

quoyqu'il ait la mesme bonté et substance du Père et du Filz ; ains faut que ce soit une troisième personne divine , laquelle avec le Père et le Filz ne soit qu'un seul Dieu; et d'autant que cet amour est produit par manière de souspirs ou d'inspirations , il est appelle saint Esprit.

Or sus , Theotime , le roy David descrivant la suavité de î'amitié des serviteurs de Dieu, s'escrie :

0 voicy que c'est chose bonne.

Qui mille suavités donne.

Quand les frères ensemblement Habitent unanimement !

*Gar cette douceur amiable Au tres-saint onguent est semblable.

Que dessus le chef on versa D'Aron , quand on le consacra :

Onguent dont la teste sacrée D'Aron estoit toute trempée, Jusqu'à la robe s'escoulant , Et tout son collet parfumant *.

Sîays , ô Dieu ! si l'amitié humaine est tant aggreablement aymable, et respand une odeur si délicieuse sur ceux qui la contemplent, que sera-ce, mon bienaymé Theotime, de voir l'exercice sacré de l'amour réciproque du Père envers le Filz éternel ! Saint Grégoire Nazianzene raconte que l'amitié incomparable qui estoit entre luy et son grand saint Basile estoit célébrée par toute la Grèce , et Tertulian tesmoigne que les payens admiroient cet amour plus que fraternel, qui regnoit entre les premiers chrestiens : ô quelle feste ! quelle solemnité ! de quelles louanges et bénédictions doit estre célébrée , de quelles admirations doit estre honnorée et aymée l'éternelle et souveraine amitié du Père et du Filz ! Qu'y a- 11 d'aymable et d'amiable, si l'amitié ne l'est pas? et si l'amitié est amiable et aymable , quelle amitié le peut estre en comparayson de cette infinie amitié qui est entre le Père et le Filz, et qui est un mesme Dieu très-unique avec eux? *Ps.CXXXII,l.

496 DE l'amour de dieu,

]N[ostrecœur,Theotime, s'abismera d'amour en l'admiration de la beauté et suavité de l'amour que ce Père éternel et ce Filz incompréhensible pratiquent divinement et éternellement.

CRAPITRE XIV.

Que la sainte lumière de la gloire servira à l'union des espriti bienheureux avec Dieu.

L'entendement créé verra donc l'essence divine sans aucune entremise d'espèce ou représentation; mays il ne la verra pas neantmoins sans quelque excellente lumière qui le dispose, esleve et renforce pour faire une veuë si haute, et d'un objet si sublime et esclattant. Car, comme la chouette a bien la veuë assés forte pour voir la sombre lumière de la nuit sereine, mais non pas toutesfois pour voir la clarté du midy, qui est trop brillante pour estre receuë par des yeux si troubles et imbecilles : ainsy nostre entendement, qui a bien assés de force pour considérer les vérités naturelles par son discours, et mesme les choses surnaturelles de la grâce par la lumière de la foy, ne sçauroit pas neantmoins , ni par la lumière de la nature , ni par la lumière de la foy, attaindre jusques à la veuë de la substance divine en elle-mesme. C'est pourquoy la suavité de la sagesse éternelle a disposé de ne point appliquer son essence à nostre entendement qu'elle ne l'ait préparé , revigoré et habilité pour recevoir une veuë si eminente et disproportionnée à sa condition naturelle comme est la veuë de la Divinité. Car ainsy le soleil, souverain objet de nos yeux corporelz entre les choses naturelles , ne se présente point à nostre veuë que premier il n'envoyé ses raïons par le moyen desquelz nous le puissions voir ; de sorte que nous ne le voyons que par sa lumière. Toutefois il y a de la différence entre les raïons que le soleil jette à nos yeux corporelz , et la lumiçre que Dieu créera en nos entendemens

Page 1