XVI LETTRE
sacrés et des saints Pères, réduite aux vrais principes et à la pratique. Dès qu'ils parurent, ils firent tomber des mains non-seulement ces livres dangereusement amusants, les Amadis, Astrée, ces poésies dictées par les passions et si propres à les remuer, à les enflammer, mais ces livres plus dangereux, funestes fruits de ITiérésie artificieuse, ces traductions infidèles de TÉcriture et des Pères , ce poison adroitement déguisé , distillé dans des prières affectueuses, insinué dans des règles sages en apparence. Les ouvrages du saint auraient aujourd'hui le même effet dans un besoin aussi pressant.
Ce serait donc servir TÉglise que de les faire reparaître, et ne rien épargner pour les rendre plus communs. Jusqu'ici nous sommes d'accord, le vertueux ecclésiastique et moi ; mais je n'ai garde d'approuver le moyen qu'il propose : il voudrait qu'on changeât le langage de saint François de Sales, qu'on le rajeunît; son zèle n'est pas éclairé , et sûrement il n'aura pas pour lui le suffrage des connaisseurs.
Saint François de Sales a un style particulier, excellent en son genre, inimitable. Ce qui est vrai de chaque auteur, que son style est la peinture de ses mœurs autant que de son esprit, est encore plus vrai , est sensible dans les écrits de notre saint. On y sent sa douceur, la tendresse de son cœur; on sent qu'il aime et qu'il doit être aimé, mais qu'il veut qu'on n'aime que Dieu.
Un écrivain serait téméraire s'il se flattait de conserver dans îe changement de son style cette suavité insinuante, ces expressions efficaces parce qu'elles sont affectueuses, cette éloquence familière et de conversation , plus persuasive que les discours étudiés et sublimes. Non , on ne fera jamais que des copies informes de ce merveilleux original. Les termes que son cœur, plus que son esprit, lui a fait choisir, ne peuvent être changés, dérangés, sans qu'on défigure l'ouvrage , sans qu'on énerve la céleste éloquence dont dépend son utilité *.
1 De ce grand nombre de mots, d'expressions et de tours qu'a employés saint François de Sales dans ses écrits , et que l'usage a depuis bannis de notre langue, plusieurs n'ont pas été remplacés, et beaucoup d'autres ne l'ont été que très-imparfaitement. Ce sont pourtant ces mots, ces expressions, ces tours, eu point du tout ou très-imparfaitement remplacés, qui répandent dans le style du saint auteur cette dévotion, cette onction, cette force, cette énergie, cette belle simplicité , cette naïveté charmante , qu'on y admire. Aussi les dbierche-t-on vainement dans ces plates imitations, dans ces traductions pré-
DU Pf.RE DE TOURNEMINE. XVIt
Les Grecs ni les Romains n'ont point pensé à rajeunir leurs \ieux écrivains; ils ont lu, ils ont admiré Eschyle, Plante, Ennius, Lucilius , sans y rien innover, non pas même un mot.
Depuis le rétablissement des lettres, les plus scrupuleux imitateurs de Cicéron , passionnés pour Félégance du bon siècle de la latinité, Érasme, Manuce, ont imprimé fidèlement Tertullien, saint Gyprien, saint Jérôme, et n'ont point tenté de les masquer en auteurs du siècle d'Auguste.
Nous avons eu le goût aussi sage. Personne n'a pensé à corriger le style de Gommines, de Montluc, du cardinal du Perron, de Marot, de Desportes, de Bertaut, de Malherbe, de Racan, auteurs plus anciens ou contemporains de saint François de Sales.
Il est vrai qu'un éditeur imprudent a corrigé Joinville, et nous en a fait perdre l'original * ; cependant ce falsificateur timide a laissé beaucoup de l'ancien Joinville, et ce qu'il a laissé augmente nos regrets sur la perte du reste. Les ouvrages du saint évêque de Genève auraient le môme sort : les copies altérées se multiplieraient à l'infini, et nous perdrions l'original, qu'on n'imprimerait plus, et dont les exemplaires sont déjà assez rares. Les dames de la Visitation doivent être aussi soigneuses de conserver son style qu'elles Font été jusqu'ici de conserver son esprit et ses reliques *.
tendues que la démangeaison d'imprimer, ou qu'une fausse complaisance pour le peu de goût de quelques lecteurs, nous a malheureusement procurées. Voyez La Bruyère , au dernier paragraphe du XlVe chapitre des Caractères,
{Note tirée de l'éd. Biaise.)
1 L'original de Joinville a été retrouvé depuis l'époque à laquelle écrivait le père de Tournemine ; il a été imprimé à l'imprimerie royale en 1751, 1 vol. in-folio. {Ed. Biaise.)
« Pleinement instruit de la ferme et invariable résolution où sont les religieuses de la première maison de la Visitation d'Annecy de ne jamais consentir que l'on touche au style ni au langage du saint prélat, on croirait faire injure à tous les autres monastères de l'ordre en les soupçonnant capables de penser autrement sur ce point. Indépendamment du respect, de l'estime et de l'amour filial dont ils sont pénétrés pour leur saint fondateur, respect, estime, amour qui doivent les rendre jaloux de conserver dans toute leur intégrité, et sans la moindre altération , les trésors de doctrine céleste dont il les a enrichis, la déférence parfaite et toute affectueuse qu'il leur a inspirée pour ce cher premier monastère , leur commune et sainte origine, les portera toujours à conformer en tout leur façon de penser à la sienne.
Mais, quelque solides que soient les conjectures avantageuses que l'oa forme ici sur leur compte, on a la satisfaction de pouvoir parler avec encore plus de confiance des sentiments des trois maisons de Paris, parce que l'on 1- b